Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée hiver 2018

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée littéraire 2016

Sara Nović, La jeune fille et la guerre

jeunefilletlaguerre« J’ai eu dix ans la dernière semaine d’août, une fête marquée par un gâteau spongieux, mais éclipsée par la chaleur et l’inquiétude. »
Que comprendre aux prémices d’une guerre civile dans son propre pays, à des conflits qui prennent leurs sources dans la religion et le communautarisme, lorsqu’on a dix ans ? C’est ce qui arrive à Ana, au début des années 90, et les premiers temps, sa vie de famille continue, avec l’école, les jeux dans la rue avec ses camarades, jeux interrompus parfois par des alertes qui les obligent à se réfugier dans un abri. Les attaques aériennes se multiplient, de nombreux réfugiés arrivent. L’inquiétude des parents d’Ana est décuplée par la maladie de sa petite sœur de huit mois, qui ne peut être soignée à Zagreb. Ses parents emmènent l’enfant à Sarajevo pour qu’un convoi humanitaire vers les Etats-unis puisse la prendre en charge.

« On était scrutés jusque dans la façon de se saluer : une bise sur chaque joue était tolérée, mais trois -une coutume orthodoxe-, c’était trop, et considéré comme de la haute trahison. »
Le roman est composé de trois parties : la première relate les débuts du conflit, et se termine sur un événement traumatique. On retrouve ensuite Ana aux Etats-Unis, où elle apporte son témoignage à la tribune de l’ONU. Elle a une vingtaine d’années, est étudiante, et seuls ses parents adoptifs connaissent son histoire. La troisième partie verra Ana tenter de relier les fils de son existence, ce qui dans son cas est loin d’être un cliché. Comme dans ma précédente lecture, Manuel d’exil, il est question aussi de résilience, grâce à la vie dans un nouveau pays ou à l’acquisition d’une nouvelle langue.

« Au départ, le choix de garder secrète mon existence passée s’était imposé à moi. »

Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman, qui s’est avéré être une lecture enrichissante sans être trop éprouvante. L’extrême jeunesse d’Ana, sa compréhension partielle des événements, rendent le récit plus sobre et dépourvu d’un pathos que je craignais un peu. L’auteure décrit très bien le contexte, et conserve un équilibre délicat entre les faits de guerre relatés et sa volonté de ne pas prendre parti de façon trop violente. Elle réussit ainsi à conserver la force de certaines scènes essentielles. À côté de ça, je n’ai pas été éblouie par l’écriture, et lui ai trouvé quelques petites maladresses. Quant à la psychologie des personnages, elle m’a semblé parfois un peu sommaire, manquer un peu de nuances. Mais malgré ces quelques marques d’inexpérience de primo-romancière, la force de ce roman est incontestable. Sa lecture aisée, mais saisissante, et sa construction habile, en font un roman que je recommande à tous ceux que le sujet intéresse.

La jeune fille et la guerre, de Sara Nović (Girl at war, 2015) éditions Fayard (septembre 2016) traduit de l’anglais par Samuel Todd, 318 pages.

Les avis d’Electra, enthousiaste, ou de Sylire plus mesurée.

Deuxième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sortie en poche

Velibor Čolić, Manuel d’exil

manueldexil« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. »
Ainsi commence le roman de
Velibor Čolić, publié en 2016. S’il relate son arrivée en France et ses débuts d’écrivain, ce n’est cependant pas son premier roman, il en a fait paraître plusieurs auparavant aux éditions Gaïa, puis chez Gallimard. Quoi qu’il en soit, c’est le premier que je lis, et il me semble parfait pour découvrir l’auteur.
Ces chroniques relatent donc sa découverte d’un monde nouveau, « anguleux et dangereux », l’errance d’un banc à un autre, l’arrivée au foyer de demandeurs d’asile, les cours de langue, les filles, le métro parisien, les leçons de Mehmet sur tous les trucs qu’un réfugié doit savoir, la soif de littérature et d’écriture, puis lorsque l’horizon s’éclaire, l’obtention de papiers, la résidence d’écriture à Strasbourg, le voyage à travers l’Europe…


« Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »
Le plus remarquable est immédiatement l’écriture, un style original et frais, qui me semble particulier aux auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle, et assaisonné ici d’une bonne dose d’humour dont l’auteur fait lui-même les frais, mais les Français ne manquent pas non plus de succomber aux flèches lancées par ce Candide des temps modernes !
Il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des chroniques de l’exil, racontées chronologiquement, mais pas de manière monotone. Des variations dans la forme, et un humour vivifiant viennent rendre la lecture particulièrement plaisante. J’ai adoré certains passages comme la rencontre avec LGP, à savoir Le Grand Philosophe, spécialiste de la Bosnie, et pourtant je me suis gentiment, mais brièvement, ennuyée à d’autres.
Je me dois de le signaler, mais j’insiste, cette lecture est globalement agréable et prometteuse quant à la lecture future d’autres romans de l’auteur. Ces quelques passages qui m’ont un peu moins emballée sont peut-être simplement la conséquence d’un trop plein de lectures sur le thème de l’exil. Mais si les livres sur ce sujet présentent quelques passages obligés communs, pour chaque exilé, l’expérience est différente, intense et difficile à vivre, et on n’écrira jamais trop de romans sur l’exil. Alors, je vous laisse sur un extrait qui montre comment Velibor Čolić peut dans un même paragraphe passer de la boutade au souvenir poignant et empreint de poésie. Et rien que pour ça, ce roman vaut d’être lu !

« La question posée par le colonel est simple : voulons-nous rejoindre la glorieuse Légion étrangère ?
Mes deux amis russes se mettent immédiatement au garde-à-vous et moi je fais une des plus belles pirouettes de ma vie. Je me retourne et je quitte le bureau sans même dire au revoir. J’ai vingt-huit ans et j’ai déjà servi dans l’Armée populaire yougoslave, puis dans la défunte armée bosniaque. J’en ai plein le dos des armes et des drapeaux, des nuits sans fin qui mordent les mains et des aubes violettes qui commencent avec les obus ennemis. »

Manuel d’exil Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić, éditions Folio (2017) paru chez Gallimard en 2016, 230 pages

Repéré chez Athalie et Inganmic.
L’auteur sera au Festival Étonnants voyageurs en mai.

C’est ma première participation au mois de l’Europe de l’Est organisé par Eva, Patrice et Goran. Cette lecture entre aussi dans Lire le monde.
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Publié dans littérature France, non fiction

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre

outreterre« Le 7 février 2007, la famille Kauffmann a débarqué à Kaliningrad, lourdement équipée pour affronter l’hiver russe. »
Jean-Paul Kauffmann a eu l’idée de se rendre en Prusse-Orientale, près de Kaliningrad, et d’établir le récit de ce voyage à l’occasion du bicentenaire de la bataille napoléonienne d’Eylau, deux siècles auparavant. Une victoire de Napoléon, mais avec d’énormes pertes humaines, qui l’auraient plutôt apparentée à une lourde défaite. La Prusse-Orientale, enclave russe enserrée entre la Pologne et la Lituanie, l’intéresse aussi par sa situation géographique aussi compliquée que l’est son histoire.


« J’ai mis longtemps à comprendre que le passé n’était pas un refuge. »
J’ai noté de nombreux passages et citations intéressantes, il faut admettre que l’auteur arrive bien à exprimer sa passion pour la bataille d’Eylau, avec les touches d’humour et de distance qui le caractérisent, mais si je compare avec Remonter la Marne, la narration m’a semblé plus erratique, moins linéaire… pour une rivière, c’était plus facile de suivre le fil que dans ce cas !

 

« Le bleu de Prusse est une couleur bien connue des peintres qui devraient en ajouter une autre à leur palette, le gris de Prusse. Une nuance inédite qui doit beaucoup à la platitude de l’horizon, au ciel de suie, à la brume et au froid. »
J’ai aimé qu’il s’agisse d’un voyage familial, d’une occasion originale pour l’auteur et sa femme de voyager avec leurs deux fils adultes. J’ai aimé la description de la Prusse Orientale, de l’hiver dans cette région méconnue, j’ai aimé les portraits de fans de l’empereur, qui reconstituent avec ferveur des batailles et des actions napoléoniennes… J’ai aimé aussi les tableaux de la bataille, commandés par Napoléon à différents peintres, insérés dans le livre, mais tout ce qui a trait à la bataille elle-même, à l’aspect géostratégique, m’a laissée un peu en plan, j’ai lu quelques pages sans réussir à me représenter les choses, les forces en présence, leur situation sur le terrain, les mouvements, attaques et replis. Par contre, l’image de la terre enneigée assombrie par le sang, par les monceaux de corps de chevaux et de soldats des deux camps, est vraiment saisissante.


« Tout a l’air dépeuplé, hostile, comme une chose qui fait défaut : un chaînon manquant entre le passé et le présent. Une humanité engloutie. »
Comme dans Remonter la Marne, l’auteur fait preuve, mais de façon agréable et non pesante, de son érudition, citant tel historien, tel auteur, revenant de nombreuses fois sur Balzac et son colonel Chabert qui s’était illustré à la bataille d’Eylau, y était mort, et pourtant ressurgit dix ans plus tard pour réclamer sa fortune. Les pensées de l’auteur sur la guerre, celle d’autrefois, celle d’aujourd’hui, donnent aussi matière à réflexion.
Mon avis n’est donc pas totalement enthousiaste à propos de ce récit, mais de nombreux lecteurs y trouveront sans nul doute une manière agréable, aussi solidement documentée qu’écrite de manière enjouée, de parfaire leurs connaissances !

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre éditions Folio (2017) paru en 2016 aux éditions de L’équateur 374 pages

L’avis (bien illustré comme toujours) de Dominique.

Publié dans littérature îles britanniques

Julian Barnes, Le fracas du temps

fracasdutempsAutrefois, un enfant pouvait payer pour les péchés de son père, ou de sa mère. A présent, dans la société la plus avancée sur terre, les parents pouvaient payer pour les péchés de l’enfant, avec les oncles, tantes, cousins, la belle-famille, les collègues, les amis, et même l’homme qui vous souriait distraitement en sortant de l’ascenseur à 3 heures du matin. Le système punitif était très amélioré, et tellement plus complet qu’il ne l’avait été.
Le roman débute par une construction en spirale qui tourne autour d’un moment-clé de la vie de Dmitri Chostakovitch, tout en revenant sur des ép
isodes plus anciens. Cette organisation rend bien compte de l’état d’égarement du compositeur à ce moment précis de sa vie où il s’attend à une arrestation imminente. Il attend devant l’ascenseur, sur le palier de son appartement, avec une valise. Ainsi pourra-t-il éviter d’être arrêté devant ses enfants, et leur épargner que son déshonneur ne retombe sur eux.
Tout a commencé avec la présentation de son opéra Lady Macbeth de Mzensk éreinté par un éditorial de la Pravda juste après que Staline ait assisté à sa représentation. Dmitri se sent soutenu et protégé par le maréchal Toukhatchevski, mais lorsque celui-ci est arrêté, ses certitudes s’effondrent. Que faire d’autre dès lors que de sembler faire son mea culpa et renier une partie de son œuvre, faire mine de suivre la ligne imposée par le dictateur ? Il faut choisir entre poursuivre son idée de la musique, ou accepter de voir sa famille en pâtir. L’état d’esprit du compositeur est particulièrement bien rendu dans cette première partie tourbillonnante, et aussi dans les suivantes plus rectilignes, telles la ligne imposée suivie par Chostakovitch.
J’ai eu du mal à quitter ce roman qui a quelque chose de fascinant, notamment en ce qu’il permet d’apercevoir du stalinisme du côté d’un artiste obligé de se tenir sur le fil très très mince qui consiste à ne pas choisir entre rester dans les bonnes grâces du dictateur et conserver ses propres convictions.
Le style de Julian Barnes et la traduction très efficace sont pour quelque chose sans doute dans cet attrait du roman. Ceux qui avaient aimé Une fille qui danse apprécieront sans doute ce roman biographique, ainsi que ceux qui aiment à retrouver les années du stalinisme… Je plaisante, je ne pense pas que quiconque souhaiterait y revivre, mais les comprendre de l’intérieur, par la grâce d’un roman, oui, sans doute. Quant à découvrir Julian Barnes, pourquoi pas avec ce roman ou avec celui cité plus haut. J’ai lu également Le perroquet de Flaubert, mais cette lecture date tellement que je ne saurais me risquer à la recommander, même s’il me semble avoir aimé !

Extrait : Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Être un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Être un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette.

L’auteur : Né à Leicester en 1946, Julian Barnes est l’auteur de plusieurs recueil de nouvelles, d’essais et de romans, parmi lesquels Le perroquet de Flaubert (1986), Love,etc (1992), England, England (2000), Arthur et George (2007). Plus récemment Une fille, qui danse a remporté le Man Booker Prize 2011. En France, il est le seul auteur à avoir remporté à la fois le Prix Médicis and le Prix Fémina. En Angleterre il a reçu également de nombreux prix. Il vit à Londres.
200 pages.
Éditeur : Mercure de France (mars 2016)
Traduction : Jean-Pierre Aoustin
Titre original : The noise of time

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (39) Jonas Bendiksen

Dans le dossier photo de mon ordinateur, je viens de retrouver ce magnifique travail de photographie que je ne vous ai jamais montré. Cet album ne correspond donc pas à une actualité culturelle du moment, mais c’est tout ce que j’aime, des reportages sur le monde tel qu’il est, qui en montrent la beauté sans rien occulter des problèmes climatiques ou humains qui le guettent.

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Reporter photographe pour l’agence Magnum, Jonas Bendiksen, contrairement à nombre de ses collègues, ne parcourt pas les zones de guerre. Pas par choix, mais parce que ça s’est trouve comme ça, explique-t-il en interview. Ses sujets de prédilection sont, du coup, outre sa Norvège natale, des pays peu connus, qui, bien que ne faisant pas parler d’eux, n’en sont pas moins intéressants, ainsi les ex-républiques soviétiques comme l’Abkhasie ou la Transnistrie. Mais aussi le Bangladesh ou la Moldavie. Après le livre appelé Satellites, il a fait paraître Places we live, photos des villes où il est passé, partant du constat que dorénavant, plus d’êtres humains vivent en ville que dans les zones rurales.

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BANGLADESH
VENEZUELA. Caracas. 2005. Man sitting on the stoop in Barrio 23 de Enero.
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Jonas Bendiksen est né en Norvège en 1977. Il a commencé chez Magnum à Londres à 19 ans comme garçon de courses. A la suite de ce stage, il a commencé à photographier lui-même, notamment dans l’ex-URSS. Depuis 2004, il travaille pour National Geographic et a rejoint l’équipe de l’agence Magnum.

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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Mechtild Borrmann, L’envers de l’espoir

enversdelespoirDans une ferme allemande, un homme recueille une jeune femme originaire d’un pays de l’Est, traquée par des poursuivants déterminés. Mathias va-t-il lui donner un refuge, avec les risques que cela comporte ?
D
ans la zone interdite de Tchernobyl, Valentina, une femme seule, essaye de garder espoir dans le retour de sa fille, disparue après avoir postulé pour un échange universitaire avec l’Allemagne. Valentina note dans un cahier les différents moments de sa vie à Tchernobyl, ce qu’elle sait de sa famille, de la catastrophe et de tout ce qu’elle a deviné petit à petit à ce sujet. C’est son cahier pour garder espoir, pour ne pas baisser les bras, pour dire à sa fille tout ce qu’elle ne lui a pas dit…
Les thèmes entremêlés dans ce roman, d’une manière adroite, tiennent en haleine sans que cela semble jamais artificiel : la catastrophe de Tchernobyl, le trafic d’êtres humains, la corruption, les mensonges étatiques… Plusieurs points de vue alternent selon les chapitres, la mémoire de Valentina ramène aussi des souvenirs plus anciens, des bribes importantes de la vie de ses parents et grands-parents. J’ai aimé cet aspect qui donne une profondeur historique au roman policier.
Les personnages possèdent une réelle présence, et même si leur nombre fait courir le risque de se perdre un peu, à peine, il est impossible de ne pas vouloir connaître la fin, tant ils touchent et émeuvent. J’ai trouvé ce roman de Mechtild Borrmann, le deuxième que je lis, encore plus réussi que Le violoniste, et tout aussi solide et prenant. Une auteure à découvrir si vous ne l’avez pas encore fait !

Extrait :  Des doutes l’assaillent. Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? A-t-elle fait le tri dans son passé, au fil des années, pour qu’il témoigne de son innocence ? Ces pauses qui la distraient, les ménage-t-elle dans le but d’arrondir les angles et les coins des vieilles images, pour leur donner une allure satisfaisante sur le papier ?

L’auteure : Mechtild Borrmann est née en 1960. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle se consacre désormais à l’écriture. Elle a publié cinq livres en Allemagne. Rompre le silence, son premier roman traduit en français en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne. Le violoniste a obtenu le Grand prix des lectrices de Elle.
288 pages.
Éditeur : Le masque (avril 2016)
Traduction : Sylvie Roussel
Titre original : Die andere Hälfte der Hoffnung

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (30) Alexander Gronsky

A la suite de la lecture de Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, j’ai eu envie de savoir d’où venait sa très belle couverture. Il s’agit d’une photo recadrée d’Alexander Gronsky. L’auteur le cite d’ailleurs parmi d’autres photographes qui l’ont inspiré à la fin du roman.
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Alexander Gronsky est né à Tallinn en 1980 et vit actuellement à Riga (vous réviserez vos pays baltes, s’il vous plaît !). Une de ses séries de photos est intitulée « Less than one » parce qu’il s’est intéressé aux paysages de Russie dans des régions où la population est inférieure à une personne au kilomètre carré.
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Northern Port II, 2011
Northern Port II, 2011

alexander-gronsky-6Il a aussi travaillé sur les banlieues de Moscou enneigées, et ça correspond bien au roman de Darragh McKeon, en donnant, par une image somme toute esthétique, plus qu’une idée des conditions de vie difficiles des habitants de ces quartiers. Alexander Gronsky s’est ensuite intéressé à la Chine, à photographier les lisières des grandes villes comme Shangai et Shenzen (photos que je n’ai pas choisies ici). Ses travaux ont reçu plusieurs prix. 

alexander-gronsky-9alexander-gronsky-10alexander-gronsky-11alexander-gronsky-12D’autres photographes ici et chez Choco (Grenier à livres).

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée littéraire 2015

Darragh McKeon, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air

toutcequiestsolideRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Né en 1979, Darragh McKeon a grandi aux environs de Dublin. Passionné de théâtre, il dirige une troupe et voyage en Europe avec sa compagnie. Parallèlement, il commence l’écriture de Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. Ce roman est aussitôt salué par ses pairs, Colum McCann et Colm Tóibín en tête, et par la critique. Darragh McKeon vit aujourd’hui à New York.
424 pages
Éditeur : Belfond (20 août 2015)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : All that is solid melts into air.

Moscou, avril 1986. Le jeune Evgueni, prodige du piano de neuf ans, prépare son entrée au Conservatoire, grâce au soutien de sa mère et sa tante, qui ne reculent devant aucune privation. Toujours à Moscou, Grigori, un chirurgien de talent, se complaît dans sa solitude. En Ukraine, un jeune garçon, Artiom, se lève de bon matin pour aller chasser pour la première fois avec son père.
Un premier roman irlandais qui se passe en Russie soviétique, un roman choral où les personnages ne sont pas trop nombreux, une situation dramatique qui suffirait à poser les bases d’un très bon roman, mais à laquelle l’écriture donne une force qui sort du commun, voici quelques mots qui pourraient définir ce livre.
Ce n’est pas un terme que j’emploie souvent, mais on peut dire que le roman est porté par un vrai souffle romanesque, qui emporte les personnages vers leur destin. Il s’agit dès les premières pages de la catastrophe de Tchernobyl, de son impact sur l’environnement et sur la population, maintenue dans l’ignorance totale par l’état soviétique qui ne veut pas admettre ses erreurs, mais aussi d’une histoire d’amour, des premiers soubresauts de la pérestroïka, et de l’avenir des enfants de Pripiat et de Moscou.
C’est un de ces romans où il faut se ménager de nombreuses pauses pour ne pas quitter son atmosphère, tout en faisant durer le plaisir du texte. Le style allie sobriété et poésie, et fait souvent affleurer l’émotion sans chercher à extirper des larmes à tout prix. Dire que l’auteur est tout jeune encore… Il dit avoir admiré Danseur de Colum McCann et s’être senti « autorisé » à écrire sur un pays qui n’est pas le sien grâce à ce roman. J’avoue que j’adore ces textes où un auteur occidental embrasse un aspect de cet immense pays qu’est la Russie (et je prévois d’en faire le thème d’un billet prochainement).
J’applaudis en tout cas ce premier roman qui m’a emballée !


Citations :
Pourtant, quand il est d’humeur, il reconnaît volontiers que tout ça ressemble aux stratégies d’un enfant unique : créer un monde imperméable aux autres, en cloisonnant hermétiquement vos passions, à la manière de l’oxygène dans les bouteilles qu’utilisent les anesthésistes du bâtiment. Alors il est à son aise.

Artiom se demande à nouveau de quoi ils ont l’air, depuis là-haut. Deux garçons assis sur un toit en tôle usé, verdi. Du ciel, tout doit paraître écrasé, tel des surfaces planes. De grands champs carrés. D’étroites routes minces. Le cercle du silo à grain. Il aimerait savoir ce que les soldats pensent d’eux. Ils doivent se dire que ces petits gras-là n’ont vraiment pas grand-chose à faire, qu’ici on est bien loin de l’action.

Parfois, Maria relève la tête et une journée s’est écoulée, parfois, c’est un mois. Presque tous les soirs, Alina, sa sœur, lui demande comment ça s’est passé, aujourd’hui, et elle répond : « Rien de spécial. » Et ils s’additionnent, ces jours sans rien de spécial. Quand on se retourne sur eux, même deux semaines plus tard, on n’y découvre pas le moindre signe distinct.

Un grand merci à Babelio pour cette opération Masse critique.

Publié dans non fiction, rentrée littéraire 2014

Olivier Rolin, Le météorologue

meteorologueL’auteur : Né en 1947, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Il est diplômé de l’ENS. Il a été journaliste, puis éditeur. Son œuvre est constituée d’une vingtaine de romans, dont les très remarqués L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina) et Tigre en papier (2002, prix France Culture). Il a également écrit des récits de voyage et des reportages, notamment en Amérique du Sud, et en Europe de l’est.
224 pages
Éditions du Seuil (septembre 2014)

Aujourd’hui, je tente un petit retour vers les billets de lecture, ou quelque chose qui va du moins essayer de ressembler à un avis sur ce livre. Je dois avoir du mal avec la chaleur, j’ai l’impression de ne pas réussir à aligner deux mots, et j’ai bien peur que ça n’aille pas en s’arrangeant !
Retour aussi avec Olivier Rolin que je ne connais que par Bakou, derniers jours. Retour encore en Russie où l’auteur a beaucoup voyagé, mais dans des régions beaucoup plus septentrionales que l’Azerbaïdjan, à savoir les îles Solovki, des îles en plein océan glacial arctique, en gros au nord-est de la Finlande. C’est là que le météorologue Alexeï Vangengheim fut confiné, sur ordre de Staline, pendant de longues années, avant de disparaître. Sort qu’il a malheureusement partagé avec des millions d’autres, du prêtre à l’étudiant, du paysan au médecin. Pourquoi Olivier Rolin a-t-il choisi de parler de ce scientifique plutôt que d’un autre disparu ? Cet homme n’a rien de grandiose, d’extraordinaire, son destin n’a rien de particulièrement original, si ce n’est son métier d’observateur de nuages, mais aussi de chercheur pour les débuts de la conquête spatiale. Olivier Rolin est tombé sur des séries de dessins que Vangengheim avait fait en captivité pour sa fille, qui lui ont donné envie de mieux le connaître. Ils sont d’ailleurs reproduits en fin de livre, c’est là une très bonne idée.
L’auteur revient sur la jeunesse, la famille, les études, le travail d’Alexeï, puis sur les événements qui conduisent à son arrestation, une dénonciation d’un collègue envieux, probablement. « C’est un innocent moyen » dit-il, mais la machine stalinienne est telle qu’il ne proteste pas de manière trop forte contre son arrestation arbitraire, de crainte de représailles contre sa femme et sa fille. Il restera toujours soviétique dans l’âme et persuadé que l’erreur va être réparé, et qu’il sera libéré.
J’ai, comme dans le premier récit d’Olivier Rolin que j’ai lu, apprécié le style assez détaché et tranquille, les petites notations personnelles, le vocabulaire recherché, l’usage immodéré des parenthèses, le tout lié à une recherche documentaire solide. C’est franchement passionnant, et comme bien souvent, un destin individuel permet d’en comprendre autant, sinon plus, qu’un essai qui reviendrait de manière exhaustive sur cette période noire de la Russie. Cela complète aussi d’autres de mes lectures, je pense notamment à L’homme qui aimait les chiens, roman de Leonardo Padura à propos de l’assassinat de Trotsky sur ordre de Staline.

Extrait : Une chapelle de bois assez cabossée au bout d’une petite langue rocheuse. En-dessous, une estacade écroulée. Plus loin, les restes d’un môle rustique plongent sous l’eau, gabions de tronc d’arbres emplis de pierre. Le chemin côtier emprunte le tracé de la bretelle ferroviaire qui menait de la gare jusqu’à l’entrée du camp. On voit encore, enfoncées dans le sol sableux, des traverses, et sur les côtés les pierres du ballast. (Émotion de voir se matérialiser des choses qui viennent de la double immatérialité du passé et des lectures : ce qui est advenu il y a très longtemps, que je ne connais que par des livres, en voici la trace concrète, ici et maintenant.) A la descente des wagons, on était accueilli à coups de poing et de crosse, d’après les souvenirs de l’écrivain Oleg Volkov.

Repéré chez Dominique et Papillon. Sandrine et Alex l’ont lu récemment aussi.
Participation de juin au projet non-fiction de Marilyne (in extremis !)