littérature Amérique du Nord

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

Enregistrer

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·sortie en poche

Shannon Burke, 911

911Pourquoi ce livre ?
Je ne l’aurais sans doute pas repéré, et a fortiori, pas lu, si ce roman n’avait été sélectionné pour le prix SNCF du polar et proposé en lecture sur le site pendant tout le mois de janvier. J’en ai lu les premières phrases, et je n’ai pas pu arrêter. Disons-le tout de suite, ce n’est pas un roman policier, c’est une tranche de vie urbaine et violente, celle d’un jeune ambulancier à Harlem au tout début des années 90.

« Harlem sortait tout juste de la plus grosse vague de violence du siècle. Le quartier avait perdu un tiers de sa population depuis le milieu des années 80. »
Ollie Cross est un jeune homme de 23 ans qui n’a pas réussi le concours d’entrée en fac de médecine, et qui choisit, tout en s’y préparant de nouveau, d’être ambulancier. C’est à la fois pour gagner sa vie, pour se forger une expérience utile et pour venir en aide à des populations des plus fragiles. Violence, toxicomanie, manque de soins et extrême pauvreté, les quartiers nord de New York où Ollie intervient sont exsangues, abandonnés à des forces de police aussi violentes que les mafias qui y règnent. C’est d’une tristesse insondable et sans commune mesure avec le Harlem du début du XXIème siècle…

« La rumeur de la ville. Une lueur orangée. Le soleil se couchant au-dessus du fatras d’immeubles d’Amsterdam Avenue. A l’ouest, on pouvait voir l’Hudson, le pont George Washington et les falaises de la rive ouest du fleuve. »
Un des rares moments de calme où Ollie et son collègue Rutkovsky regardent la ville d’en haut. Et un moment qui permet aussi au lecteur de reprendre son souffle. Car rien ne lui est épargné dans cette lecture qui frappe très très fort. J’étais dans le même temps plongée dans la première saison de la série The Wire, et les scènes de l’un résonnaient dans la lecture de l’autre… Nourri de l’expérience de l’auteur en tant qu’ambulancier, ce roman est d’un réalisme noir qui laisse vraiment assommé par autant de détresse.

« Il y a deux sortes d’ambulanciers dans le coin, Cross. Ceux qui veulent aider les gens, et c’est la majorité d’entre nous. On a beau être un peu bizarres, un peu frappés, on fait de notre mieux. Et puis il y a une toute petite minorité de mauvais ambulanciers qui aiment être entourés de personnes qui souffrent. Qui aiment le pouvoir que ça leur donne. »
L’enjeu du roman est donc de savoir si Ollie (Ollie Cross, comme Holly Cross, la sainte Croix, porte un nom prédestiné, semble-t-il) si le jeune homme va réussir à garder son équilibre au milieu de tout ce qu’il voit, ou s’il va basculer du côté des ambulanciers qui n’ont plus aucune éthique, aucune compassion. Il faut dire que le groupe de professionnels qui l’accueille est très refermé sur lui-même, très dur avec les nouveaux-venus, les tendres, les différents… Le roman garde heureusement une part d’humanité, une légère confiance, un souffle d’espoir.
Très bien écrit et traduit, c’est vraiment une découverte forte et saisissante, assez loin de mes lectures américaines habituelles.

911 (Black flies, 2008) de Shannon Burke, éditions 10/18, paru en 2014 chez Sonatine, traduit de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos, 216 pages
L’avis d’Hélène.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Molly Prentiss, New York, esquisses nocturnes

newyorkesquissesIci, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres.
New York au début des années 80 est une pépinière d’artistes, l’art urbain s’y développe, les expérimentations en tous genres aussi, des artistes se regroupent dans des squats pour pratiquer leur art. C’est le moment où le jeune artiste Raul Engales, fuyant son Argentine natale, arrive parmi eux, avec un style de peinture bien personnel qui tarde à trouver une reconnaissance. Les critiques font un peu la pluie et le beau temps de ces jeunes artistes. L’un d’entre eux, James Bennett, a la particularité d’être atteint de synesthésie, pour lui chaque personne, chaque mot, chaque odeur a une couleur, et les sensations qu’il a à la vue d’un tableau sortent du commun, et lui inspirent des critiques flamboyantes et très personnelles. Le troisième personnage est Lucy, une toute jeune fille, assez naïve, qui a quitté l’Idaho pour la grande ville qui la fait rêver, et qui peine à survivre de petits boulots. Des rencontres vont bien évidemment avoir lieu entre les trois, mais l’auteure élargit le champ autour de ce triangle amoureux, fourmille de portraits d’aspirants artistes, de collectionneurs, de galeristes…
L’auteure réussit à rendre romanesque le milieu artistique new-yorkais du début des années 80, et quel plaisir de croiser des noms connus comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou d’autres un peu moins (notés aussitôt dans mes tablettes !). S’il est des romans où on a du mal à entrer, dans le cas de celui de Molly Prentiss, je me suis sentie bien entre les pages dès le début. Il n’y a rien qui sente le préfabriqué ou l’artificiel dans la construction, on s’attache vite aux personnages et surtout on a des attentes par rapport à eux, leur avenir, leurs perspectives. Attentes qui ne sont pas déçues, même si l’auteure prend des chemins qui ne sont pas ceux que l’on imagine. Pour un premier roman, c’est une belle réussite, et même si ce n’était pas le premier, il m’aurait plu tout autant !

Extrait : Au cours des quatre minutes et trente-trois secondes de silence de John Cage, présentées par un professeur enthousiaste à la tignasse einsteinienne, James vit exactement la même lumière mouchetée que lorsqu’il écoutait de la musique classique et il sentit dans sa bouche, assez distinctement, le goût du poivre noir, qui lui causa même des éternuements.

Rentrée littéraire 2016
L’auteure : Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s’est installée à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de
creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d’écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.
416 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (août 2016)
Traduction : Nathalie Bru
Titre original : Tuesday nights in 1980

C’est un coup de cœur pour Antigone, Cathulu, Eva. Sylire a passé un très bon moment. Ariane a aimé l’écriture, mais n’a pas été sensible à l’aspect artistique. Goran n’a pas aimé !

Le thème « Art et roman » m’intéresse toujours autant et vous pourrez trouver d’autres idées dans la liste du même nom ! (et même en proposer d’autres pour la compléter, si vous voulez)

Enregistrer

Enregistrer

photographes du samedi

Photographe du samedi (37) Ilse Bing

Suite de quelques portraits de femmes photographes, idée qui m’est venue bien sûr après avoir visité « Qui a peur des femmes photographes » au Musée de l’Orangerie et au musée d’Orsay. Si cette exposition vous tente, soyez rapides, elle fermera ses portes le 24 janvier.

IlseBing1
IlseBing3
IlseBing2
J’ai aimé les clichés d’Ilse Bing,
dont on peut voir tout d’abord des autoportraits. J’ai admiré son sens du cadrage et de la construction. Beaucoup de ses photos sont très graphiques, son utilisation du noir et du blanc pour des photos très contrastées me plaît beaucoup.
IlseBing5
IlseBing6


Ilse Bing naît à Francfort en 1899 et reçoit une éducation générale et artistique solide. Elle étudie l’histoire de l’art et achète un appareil photo pour illustrer sa thèse. En parallèle de son travail avec un architecte, elle fait des reportages pour un magazine. Elle utilise le Leica dès 1929.
Elle s’installe à Paris en 1930 et continue la photographie de reportage. Elle commence également à exposer dans les années 30, et se rend à New York en 1936 pour montrer ses travaux. Elle se marie avec le pianiste Konrad Wolff en 1937, et tous deux émigrent aux Etats-Unis en 1941, où elle travaille là encore pour divers magazines.
Elle meurt en 1998.

littérature Amérique du Nord·projet 50 états·rentrée automne 2015

Brian Morton, La vie selon Florence Gordon

vieselonflorencegordonRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Brian Morton est un auteur américain, né en 1955 à New York. Après ses études, il a travaillé dans l’édition et est devenu enseignant. Il est également l’auteur de Une fenêtre sur l’Hudson et Des liens trop fragiles.
302 pages
Éditeur : Plon (août 2015)
Traduction : Michèle Hechter
Titre original : Florence Gordon

Je ne connaissais pas Brian Morton, c’est son troisième roman traduit et publié en France, mais les premières lignes m’ont attrapée et donné très envie de mieux connaître Florence Gordon. J’ai eu ensuite le plus grand mal à sortir le nez de ce livre.
L’auteur a créé un superbe personnage féminin, une grand-mère pas vraiment indigne, mais un peu raide avec ses proches, vivant dans son monde, absorbée par ses recherches sur le féminisme dont elle est l’une des pionnières américaines, et par l’écriture de ses mémoires, activités qui laissent peu de place à une vie sociale, que ce soit avec son fils, sa petite-fille, sa belle-fille ou son éditeur. C’est précisément au moment où sa famille revient vivre à New York pour quelques temps, chacun d’entre eux pour des raisons différentes, que commence le roman, et on ne peut pas dire que Florence s’en réjouisse.
Ce roman déborde d’humour, un humour que je qualifierais de new-yorkais ou de juif new-yorkais, si cela veut dire quelque chose ! J’ai posé un bon nombre de marque-pages virtuels pour pouvoir relire les traits d’esprits de la vieille dame, les pensées silencieuses de son entourage, ou les analyses de l’auteur sur les personnages qu’il a créés. Car j’ai souri souvent dans ce roman, aussi souvent que je me suis arrêtée sur des phrases qui ne m’ont pas laissée insensible, qui ont provoqué un petit temps d’arrêt où j’ai applaudi à leur vérité. Les thèmes des relations personnelles, familiales en particulier, du féminisme, et du vieillissement, thèmes qui traversent le roman, me l’ont rendu plus que sympathique, et quasiment indispensable !
Si j’ai un reproche à faire à ce roman, c’est qu’il est un peu court. D’aucuns pourraient trouver la fin un peu rapidement menée, mais, si on y réfléchit, c’est exactement celle que Florence Gordon aurait souhaitée. Mais enfin, où va-t-on, si les personnages se mettent à dicter la fin des romans aux auteurs ?
Bref, je le recommanderai volontiers, pour sa liberté de ton, liée à une empathie certaine pour les personnages.

Citations : Il sentit dans l’entrée une odeur indéfinissable quoique inimitable : pommes de terre bouillies, liquides détergents, vieux marbre usé et tristesse de vieux Juifs. Cette odeur, celle de tous les immeubles de l’Upper West Side, il la connaissait depuis l’enfance.
L’ascenseur était de l’histoire ancienne ; tandis qu’il s’élevait lentement, il eut la sensation très étrange de remonter le temps. Comme s’il y était entré avec son moi de quarante-sept ans et se retrouvait au cinquième étage en jeune garçon.

Janine commanda un autre verre de vin et jeta un coup d’œil à sa montre. Une rencontre avec Florence était toujours désagréable. Mais étrangement, désagréable chaque fois d’une façon différente. C’était peut-être le tribut qu’il fallait payer à son caractère. Florence trouvait toujours le moyen de vous surprendre.

Peut-être que l’idée que nous nous faisons de ceux que nous aimons se fige avec le temps. Nous avons d’eux une vision fixe et limitée et nous finissons par imaginer qu’ils sont eux-mêmes fixes et limités.


L’avis de Cuné, conquise aussi.
Merci à NetGalley pour cette découverte.
Projet 50 romans, 50 états, l’état de New York : voilà, c’est fait, ce n’était pas le plus difficile à trouver !
liseuse_cybook

littérature France

Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island

derniergardiendellisL’auteur : Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les heures silencieuses en 2011, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le Prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island est son quatrième roman.
176 pages
Editions : Noir sur Blanc (avril 2014)

 

Le titre n’est pas mensonger, Le dernier gardien d’Ellis Island est bien l’histoire d’un homme et d’un seul, pourquoi ai-je alors imaginé une fresque avec d’innombrables candidats à l’installation aux Etats-Unis, dont les visages défileraient dans ce roman ? John Mitchell est le dernier directeur d’Ellis Island, plutôt qu’un simple gardien, il est petit à petit arrivé à un poste de responsabilité, et c’est à lui que revient de superviser les derniers instants du centre d’accueil et de tri des immigrants, avant sa fermeture en 1954. Pendant les neuf jours où il reste seul, à vérifier que tout est prêt à être laissé sur l’île, John revient, par écrit, sur le bref récit de sa vie, sur la femme qu’il a aimée et épousée. Mais aussi, sur son attirance pour Nella, une jeune femme sarde arrivée par bateau avec son frère.
Malheureusement, je n’ai pas été convaincue par l’ensemble du roman qui m’a peu touchée. Je pense que les motivations du personnage principal me sont restées étrangères, pas seulement à cause de son comportement pour le moins ambigu à un certain moment. Je crois aussi que j’ai peu d’attirance pour les gens qui vivent exclusivement dans le passé, et qui se complaisent dans le remords autant que dans le regret. Cette forme de récit de souvenirs amers a peu de prise sur moi. J’ai par contre aimé les parties plus historiques sur Ellis Island, quoiqu’elles n’aient fait que réactiver des faits que je connaissais déjà, et que, de plus, elles m’ont paru légèrement plaquées sur l’histoire de John Mitchell.
Depuis le temps que je lisais des avis des plus positifs sur les romans de Gaëlle Josse, ce premier roman lu me fait penser que je ne suis pas très sensible à son univers. Rien à redire à l’écriture, plutôt agréable à lire.

Extraits : Ils m’ont prévenu qu’il arriveraient, très tôt, vendredi prochain, 12 novembre. Nous ferons le tour de l’île et nous procéderons à l’état des lieux. Je leur remettrai toutes les clés que je possède, portes, grilles, entrepôts, remises, bureaux, et je repartirai avec eux vers Manhattan.

 

Oui, c’est par la mer que tout est arrivé, par ces bateaux remplis de miséreux tassés comme du bétail dans des entrepôts immondes d’où ils émergeaient, sidérés, engourdis et vacillants, à la rencontre de leurs rêves et de leurs espoirs. Je les revois. On parle toutes les langues ici. C’est une nouvelle Babel, mais tronquée, arasée, arrêtée dans son élan et fixée au sol. Une Babel après son anéantissement par le Dieu de la Genèse, une Babel de la désolation, du dispersement et du retour de chacun à sa langue originelle.

Parmi de nombreux avis : Aifelle, Delphine, Micmélo qui n’a pas été séduite non plus, Séverine et Sylire

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2014

Jake Lamar, Postérité

posteriteL’auteur : Jake Lamar, romancier, est né en 1961 à New York, dans le Bronx. Après des études à Harvard, il a été journaliste à Time Magazine. Depuis 1993, il vit en France, à Paris.
334 pages
Editions Rivages (juillet 2014)
Traduction : Françoise Bouillot
Titre original : Posthumous

Ce livre ferait partie des oubliés de la rentrée littéraire, si le Festival America n’avait pas invité son auteur. J’ai eu l’occasion de l’écouter et d’entendre des extraits de son nouveau roman au cours d’une rencontre intitulée « Vivre pour l’art » à laquelle participait aussi Jim Fergus pour Chrysis. Comme dans Chrysis, le personnage principal est une femme peintre, mais Femke Versloot a été imaginée de toutes pièces par l’auteur. Les premières pages du roman mettent en scène la façon dont Toby White, jeune professeur d’histoire de l’art, décide au début des années 2000 d’entamer des recherches sur Femke Versloot, une peintre néerlandaise de la mouvance « expressionnistes abstraits » comme Jackson Pollock ou son compatriote Willem de Kooning.
Venue habiter aux États-Unis à la fin de la deuxième guerre mondiale, Femke s’y est mariée et a eu une fille. Toby White essaye d’approcher l’artiste, maintenant âgée de quatre-vingts ans, par l’intermédiaire de sa petite-fille. Mais Femke se montre rétive à répondre à ses questions, comme elle l’a fait toute sa vie, se contentant d’affirmer que son art parle pour elle. On imagine bien la peinture explosive, témoin du caractère bien trempé, des émotions et des passions de Femke.
Le lecteur sent vite que cette artiste cache un secret, et c’est là que le livre a pour moi un peu perdu de sa force… Une fois de plus, un secret de famille, soigneusement enfoui, trouvant ses racines dans une guerre, cela m’a semblé déjà lu et relu. Pourtant, ce n’est pas exactement ce que l’on imagine, et ce n’est du reste pas le sujet principal, qui reste le mariage difficile, voire impossible, de l’art et de la vie de famille. L’auteur d’ailleurs, dessine avec finesse des portraits des membres de la famille que le fait de côtoyer une telle artiste a durablement perturbés.
L’ensemble est bien écrit, et intéressant dans la mesure où il permet de découvrir, dans une fiction, mais avec réalisme, le milieu de l’art new-yorkais après-guerre, et les débuts de l’art contemporain.


L’avis de Marjo. 

La rubrique « Conseils de lecture » sur L’art et le roman.

 

cinéma·policier

Ciné (9) Quand vient la nuit

quandvientlanuit1Film américain de Michael R Roskam
avec Tom Hardy, Noomi Rapace, James Gandolfini, Matthias Schoenaerts
date de sortie : 12 novembre 2014
durée : 1h47mn
titre original : The drop
Scénario d’après une nouvelle de Dennis Lehane « Animal rescue »
vu en VOST

Un court billet cinéma car j’ai vraiment envie de vous dire le plus grand bien de ce film, même si j’imagine que certains, ou plutôt certaines, d’entre vous ne se sentiront pas spécialement attirés par une histoire de gangsters à Brooklyn. J’ai eu l’occasion de le voir en avant-première grâce aux Quais du Polar, qui ne pouvaient qu’approuver cette adaptation de Dennis Lehane.
Ce film a énormément d’atouts. Il paraît d’abord que le premier du réalisateur belge Michael Roskam, dont le titre était Bullhead, était très bien, je suis obligée de croire les critiques car je ne l’ai pas vu !
Mais venons-en à Quand vient la nuit. Il commence par de très belles images de Brooklyn de nuit et en hiver, côté quartiers un peu déshérités. Les bars y sont en grande partie tenus par des mafieux, tchétchènes en l’occurrence, qui les utilisent à tout de rôle, une nuit par-ci par-là, pour y déposer tout l’argent sale récolté pendant les heures nocturnes. D’où le titre The drop, le dépôt. « Chez Marv » est un bar comme les autres, Marv n’en est plus que le nom en façade, depuis qu’il a dû le céder à la mafia locale, et Bob, son cousin, est serveur. Calme, presque mutique, surtout devant les femmes, Bob accomplit son travail tranquillement, de manière routinière, jusqu’au jour où il trouve un chiot dans une poubelle. Il va alors décider d’élever le petit animal, ce qui perturbe son existence…
Une atmosphère de menace plane sur cette vie tranquille, le bar subit un braquage, les mafieux réclament sans ménagement leur argent envolé, Bob est harcelé par un personnage douteux et très perturbé…
Le scénario, basé sur une nouvelle de Dennis Lehane, est vraiment excellent et recèle des surprises jusqu’à la fin. Le choix des acteurs n’est pas dépourvu de découvertes non plus, avec Tom Hardy dans le rôle principal, un inconnu pour moi, pour un rôle pas facile où il est vraiment parfait. Il est entouré par James Gandolfini, le père des Sopranos, que j’ai eu grand plaisir à retrouver, pour son dernier film, malheureusement. A leurs côtés l’inquiétant Matthias Schoenaerts (vu dans De rouille et d’os) et l’excellente Noomi Rapace (vue dans la trilogie Millénium) complètent une équipe d’acteurs épatante.
De plus, gros point important pour moi, si l’ambiance n’est pas des plus roses, aucune violence gratuite ne vient en surenchère. Mr partage mon point de vue, et nous avons beaucoup discuté de ce film au retour et le lendemain, c’est dire qu’il nous a fait une certaine impression.
Voilà, j’espère que vous vous laisserez tenter !
quandvientlanuit2Noomi Rapace, Tom Hardy

photographes du samedi

Photographe du samedi (21) Julien Coquentin

Le Festival America est aussi le cadre d’expositions de photos. Je ne pouvais pas manquer de remarquer celle-ci, de part et d’autre d’un lieu de passage obligé entre les différentes conférences et le salon du livre. Intitulée Montréal New york aller retour, cette exposition de photos des deux villes capture des moments particuliers, plutôt calmes et dépourvus d’animation (une série du photographe se nomme d’ailleurs Tôt un dimanche matin) et qui font rêver…julien-coquentin2julien-coquentin3julien-coquentin4julien-coquentin8

julien-coquentin1  julien_coquentin9 julien-coquentin5julien-coquentin6julien-coquentin7

J’ai aimé aussi une autre série de ses clichés où il met en scène des peintures de rue, de manière poétique et tendre…

julien-coquentin_drawmeawall1julien-coquentin_drawmeawall2julien-coquentin_drawmeawall3

Julien Coquentin est né en 1976 et se passionne pour la photographie depuis 2007. Il traite aux travers de ses séries des thèmes aussi variés que l’enfance et la mémoire, la ville et le territoire. Il a réalisé de nombreuses expositions, en Franc ou à l’étranger. Après la longue errance urbaine que figure la série « Tôt un dimanche matin », Julien a travaillé plusieurs mois en Malaisie sur l’île de Bornéo d’où est issue un projet sur la déforestation intitulé « Green Wall ». Aujourd’hui Julien vit en France où il élabore plusieurs séries, documentaires et plasticiennes.

Une belle idée de cadeau pour un amoureux de New York, que ce livre de photos de Julien Coquentin (éditions La main donne)

COUV NY2

D’autres photographes du samedi ici et aussi chez Choco qui en a eu l’idée !

littérature Océanie·mes préférés

Elliot Perlman, La mémoire est une chienne indocile

memoirechienneL’auteur : Elliot Perlman est né en 1964 en Australie, où il vit. Il a reçu le Book of the Year Award pour son premier roman, Trois dollars, et le Steele Rudd Award pour L’Amour et autres surprises matinales, publiés chez Robert Laffont, ainsi qu’Ambiguïtés, succès critique et public qui l’a révélé.
576 pages
Editeur : Robert Laffont (Pavillons, janvier 2013)
Titre original : The street sweeper
Traduction : Johan-Frédérik Hel Guedj

A quoi reconnaît-on un très bon, un excellent roman ? Pas seulement au fait qu’il se dévore en cinq ou six jours, ce qui n’est pas mal, compte tenu de son format respectable ! Ce qui fait de ce Street sweeper un roman hors du commun est le dosage parfait entre érudition, brassage de thèmes divers et passionnants, et galerie de personnages bien campés et crédibles…
Deux hommes sont au cœur de ce roman, et eux-mêmes à un moment crucial de leurs vies respectives. Lamont Williams, un jeune habitant du Bronx, obtient, au sortir de huit années de prison, un travail à l’essai pour six mois dans un hôpital de Manhattan. Il doit absolument y faire ses preuves, cela compte pour lui plus que tout, car il espère retrouver la trace de sa fille qu’il n’a pas vue depuis des années. Adam Zignelik enseigne à l’Université de Columbia, mais craint pour la pérennité de son poste, faute de publication récente. C’est aussi le moment où il se sépare de la seule femme qu’il ait jamais aimé et aime encore.
Voilà pour les personnages de premier plan, mais bien d’autres vont s’inviter dans la ronde, et surtout l’Histoire avec un grand H va entrer en scène.
Les thèmes de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, du rôle de l’historien, de la transmission orale, vont venir servir des sujets forts et poignants tels que l’obtention des droits civiques au cours du XXème siècle aux États-Unis, le rôle des Sonderkommandos dans les camps de la mort en Pologne, la libération de certains camps par les noirs américains, le travail d’un psychologue sur les témoignages des rescapés des camps.
Ce roman touffu est magnifique rien que pour l’idée du vieux juif malade qui transmet sa mémoire au jeune agent d’entretien noir, mais tant d’autres scènes sont formidables… Il porte de superbes moments d’émotions, lorsque ressurgissent des souvenirs enfouis, il donne vie à des personnages tellement humains et touchants, il éclaire sur l’histoire du vingtième siècle, bref, c’est un roman à lire si ce n’est pas encore fait !

Extrait : Gandhi, Harlem, le Christ, les juifs d’Europe, un homme, un Noir, qui vivait là-bas, à Broadway, au séminaire de l’union théologique, en 1930 : on ne sait jamais quels peuvent être les liens entre les choses, les gens, les lieux, les idées. Mais il y a des liens. On ne sait jamais où on les trouvera. La plupart des gens ne savent pas où les trouver, ils ignorent même que cela vaudrait la peine de les rechercher. Qui les recherche, d’ailleurs ? Qui a le temps de chercher ? C’est le travail de qui, de chercher ? C’est le nôtre. A nous, les historiens. Cela fait partie de notre tâche. Plus vous en savez, plus vous en lisez, plus forte sera votre intuition. Vous pouvez vous servir de votre intuition comme d’un compteur Geiger, comme d’un outil de premier ordre pour détecter la vraisemblance et la probabilité, et comme d’un point de départ vers de nouvelles voies de recherche. Mais, quel que soit le métier que vous finirez par exercer pour gagner votre vie, où que vous l’exerciez, il vous faudra autant d’intuition et de curiosité que vous pourrez en puiser en vous-même. Développez l’une et l’autre comme un athlète développe ses muscles et ses impulsions. Vous en aurez besoin, ne serait-ce que pour maintenir votre esprit en éveil. Tôt ou tard, quoi qu’il se produise à Wall Street, vous tiendrez à récupérer la maîtrise de votre esprit.
(Merci à Cuné, j’aimais beaucoup cet extrait représentatif du roman, que j’avais noté, mais j’avais un peu la flemme de le recopier !)

Les avis enthousiastes d’Aifelle, Clara, Cuné, Krol et Sylire.