littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Celeste Ng, La saison des feux

saisondesfeux« Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblait avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie – ou vice versa -, avait commencé à l’inquiéter un peu. Pendant le dîner, Pearl parlait d’eux comme s’ils étaient les personnages d’une série télé dont elle aurait été fan. »
Dans une banlieue « léchée » et sécurisée de Cleveland vit la très convenable famille Richardson, et ses quatre enfants adolescents. La mère est le prototype de la femme au foyer américaine, parfaite en tous points, jusque dans ses bonnes actions. Les Richardson possèdent ainsi un appartement qu’ils louent à des personnes qui leur semblent méritantes. Une mère célibataire artiste, Mia, et sa fille Pearl, sont les dernières locataires en date. Pearl noue rapidement des relations avec l’un des enfants Richardson, puis passe beaucoup de temps chez eux, fascinée par leur mode de vie.
L’incipit qui montre un incendie volontaire dans la très cossue villa, et qui met en cause Izzy, la plus jeune des Richardson, annonce sans ambiguïté que les relations vont se tendre entre les deux familles, si opposées, jusqu’au drame. Reste à savoir le pourquoi et le comment !


« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. On le voit en le regardant, superposé à son visage : le bébé qu’il a été, l’enfant puis l’adulte qu’il deviendra, tout ça simultanément, comme une image en trois dimensions. C’est étourdissant. Et chaque fois qu’on le laisse, chaque fois que l’enfant échappe à notre vue, on craint de ne jamais pouvoir retrouver ce lieu. »
Mélange de roman psychologique, de roman d’apprentissage et de roman à suspense, La saison des feux ne réussit pas cependant à faire aussi fort que Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, le premier roman de l’auteure. La citation ci-dessus est par exemple révélatrice, l’idée en est très intéressante, mais un peu étirée en longueur, comme si l’auteure craignait de ne pas être comprise. J’aurais aimé moins d’explications psychologiques et plus d’ellipses, sans doute. Le début du roman, l’exposition des personnages, m’a plu davantage que la fin, avec un dénouement qui met beaucoup de temps à survenir… Quant au style, au milieu d’une surabondance très américaine de détails vestimentaires ou alimentaires, quelques phrases font mouche et réussissent formidablement bien à mettre le doigt sur les deux modes de fonctionnement des familles, sur leurs façons de penser très éloignées aussi.
Le thème de l’antagonisme de classes, celui de la maternité aussi, le secret de famille qui tarde à se dévoiler, tout cela en fait un roman qui se lit facilement et sans déplaisir, mais qui donne toutefois l’impression de ne rien apporter de bien nouveau.

 

La saison des feux de Celeste Ng (Little fires everywhere, 2017) éditions Sonatine (avril 2018) traduction de Fabrice Pointeau, 378 pages

Deux avis bien tranchés, Nicole a aimé, mais Une ribambelle s’est ennuyée.

Projet 50 états, 50 romans pour l’Ohio. Lu grâce au Picabo River Book Club : merci !
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littérature Amérique du Nord·projet 50 états·rentrée automne 2017

Richard Russo, A malin, malin et demi

amalinmalinetdemi« Je ne sais pas, dit Carl, songeur. À quoi servent les hommes, de nos jours ? »
Comme c’était précisément la question que Sully avait soigneusement évité de se poser toute sa vie, il jugea le moment bien choisi pour changer de sujet. »
Je me suis souvenue au bout de quelques chapitres de ce roman que j’avais noté tout d’abord de lire Un homme presque parfait, puisqu’il constitue un premier volet avec les mêmes personnages une ou deux décennies plus tôt. Malgré cette omission, j’ai énormément apprécié, cette fois encore, les personnages créés par Richard Russo, et ai lu le roman avec autant d’enthousiasme que lorsque javais découvert l’auteur dans Quatre saisons à Mohawk ou Le déclin de l’empire Whiting. Comme ses autres romans, si on excepte Le pont des soupirs qui se déroule à Venise, Richard Russo met en scène une petite ville de la côte Est des États-Unis, et ses habitants. Ici, il s’agit de Bath, une cité du New Jersey, toujours dans l’ombre de sa voisine et concurrente mieux lotie, Schuyler Springs. En effet, les mauvais coups du sort s’acharnent sur Bath, le cimetière y est victime d’écoulements inopportuns, une puanteur d’origine inconnue se répand sur la ville, un immeuble s’effondre…

« Raymer avait toujours été torturé par le doute ; à force de laisser les opinions que les autres avaient de lui prendre le dessus sur la sienne, il n’était jamais sûr d’en avoir une. Enfant, il avait été particulièrement sensible aux insultes, qui non seulement le blessaient profondément, mais le rendaient idiot. Vous le traitiez d’imbécile, il le devenait aussitôt. Vous le traitiez de peureux, il devenait froussard. Plus déprimant encore : l’âge adulte ne l’avait guère changé. »
Les habitants ne sont guère mieux lotis, et que ce soit le chef de la police Douglas Raymer, Sully et Rub, deux piliers de comptoir aux vies compliquées, Carl et ses projets aussi ambitieux que précaires, Charice l’adjointe de Douglas, ou son frère Jerome, tous vont de malheurs en déconvenues, de contrariétés en catastrophes. Et il faut bien avouer que certaines de ces mésaventures sont plus hilarantes que désolantes !
L’humour de Richard Russo se conjugue toujours d’une grande tendresse pour ses personnages, qu’il rend particulièrement vivants et sympathiques, malgré ou à cause de leurs déboires. Il traite avec empathie des relations familiales et amicales, explore les comportements violents ou délictueux, ausculte les effets de la pauvreté, n’oublie pas nos amis les animaux…
Les six cents et quelques pages de ce roman m’ont accompagnée lors d’une semaine de vacances, et ce fut un très grand plaisir de lecture !

À malin, malin et demi de Richard Russo (Everybody’s fool, 2016) éditions de la Table Ronde (août 2017) traduit par Jean Esch, 613 pages.

Voici l’avis de Jérôme, d’autres parmi vous l’ont-ils lu ?

Ce sera l’étape du New Jersey pour mon projet 50 états, 50 romans.
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littérature France·non fiction

Véronique Cambier, Petites chroniques d’une maison d’hôtes

petiteschroniquesCela fait quelques jours que j’ai réussi (après bien du mal, le site au logo couleur moutarde ne réussissant pas à me faire parvenir en numérique le livre acheté), à ouvrir le livre de Véronique dont je connais depuis longtemps les goûts en matière de lecture, et la plume qui ne manque pas d’humour. Je savais aussi qu’elle et son mari tenaient une maison d’hôtes en vallée d’Ossau, dans les Pyrénées, sujet de ces chroniques.

« Vacillant sur mes jambes, les valises disparues des chambres mais à présent bien accrochées sous mes yeux, les nerfs en capilotade, la larme toujours sur le point d’affleurer et ne pensant plus qu’à une chose, ce besoin vital, animal, primordial, cette envie phénoménale de DORMIRRR, voilà comment je l’ai finie la première saison. »
C’est qu’il y a beaucoup à dire, lorsqu’on reçoit sous son toit, chaque soir en saison, des inconnus qui s’attendent bien souvent à un service hôtelier classique. Ces chroniques sont pleines de malice, et traquent les situations cocasses, mais tout d’abord font le point sur les nombreuses besognes indispensables. J’ai listé au fur et à mesure de ma lecture les mille et une raisons qui me rendraient totalement incapable de tenir une maison d’hôtes : le ménage et le repassage (horreur !), le rangement et le nettoyage de tout ce qui est déplacé et sali par les hôtes (je suis un peu maniaque) le bavardage sur la météo, l’accueil des grincheux et de ceux qui se croient plus intéressants que les autres, l’impossibilité de petit-déjeuner en paix…

« Des hôtes si nombreux et si différents. Au cœur de tout, car sans eux, ces mots n’auraient pas lieu d’être. Je ne me souviens pas de chacun bien sûr, impossible, mais je vais battre, pour quelques-uns, le rappel de mes souvenirs… »
Véronique évoque dans ses chroniques tous les aspects du métier, le principal n’étant pas de faire la poussière, comme le laisserait croire l’émission Bienvenue chez nous (à laquelle notre charmante auteure ne risque pas de participer, à lire son avis sur cette télé-réalité), mais de garder le sourire… Il faut une bonne dose d’humour, au vu de la charge de travail, qu’il faut toujours accomplir avec le sourire, ou presque, si l’on admet que sourire devant les montagnes de linge ou la centrale vapeur est inutile. Le client de maison d’hôtes étant, comme son nom l’indique, un client, se sent le droit de prendre ses aises, d’être exigeant, et par-dessus le marché, de critiquer ! Certains individus doivent donner envie d’arrêter tout immédiatement pour retourner dans la publicité, premier métier de Véronique. Heureusement il y a les sympas, les discrets, les bien élevés, les rigolos. Notre auteure raconte, avec son style spontané, des anecdotes qui font réfléchir, et qui prouvent qu’avant d’ouvrir sa maison à des hôtes de passage, il vaudrait mieux avoir lu ce livre !

Petites chroniques d’une maison d’hôtes J’ai tenu une maison d’hôtes douze ans et j’ai survécu, de Véronique Cambier, éditions Librinova (janvier 2018), 157 pages.

Les billets d’Alex mot-à-mots et Brize.

littérature Amérique du Nord

Loïs Lowry, Le passeur

passeurJ’ai un petit faible pour les dystopies, et leurs futurs pas très encourageants, et parmi elles, je ne dédaigne pas les romans pour la jeunesse. En effet, je trouve que dans ce domaine particulièrement, la clarté à présenter les situations me convient mieux que des enchaînements de circonstances alambiqués où je me perds, faute de repères propres à la société telle qu’on la connaît. Comme cela fut le cas récemment avec Espace lointain de Jaroslav Melnik, passionnant de prime abord, mais où je me suis égarée dans des rebondissements trop complexes.

« Bien que cette discussion avec ses parents l’eût rassuré, il n’avait pas la moindre idée de l’attribution que les sages lui gardaient en réserve, ni de ce qu’il en penserait le jour venu. »

Loïs Lowry présente de manière simple la vie du jeune Jonas, presque douze-ans, au cours d’une journée quasi comme les autres, et cette manière d’installer les choses me va tout à fait. La société où vit Jonas a tout prévu pour le bien-être de ses citoyens, de la naissance au mariage, des études à la vieillesse. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est vraiment choisi, si ce n’est pas un comité des Sages qui décide du métier de chacun, de la formation des couples, du moment d’être « élargi », une forme d’éloignement de la société laissée volontairement dans le flou. Personne ne s’insurge contre cet état de fait, ne connaissant pas d’autre modèle de société. À l’âge de douze ans intervient un moment important, où les enfants se voient signifier leur futur métier par le comité des sages. Jonas appréhende un peu ce passage, qui va décider de la suite de sa vie.

« – Tout à fait dangereux, répliqua Jonas avec assurance. Et si on les autorisait à choisir leur conjoint ? Et s’ils faisaient le mauvais choix ? Ou si, poursuivit-il en riant presque devant l’absurdité d’une telle hypothèse, ils choisissaient leur métier ? »

Je ne vous en dirai pas trop sur les rouages de cette société et sur le rôle de « passeur » dévolu à Jonas. La vie imaginée par Loïs Lowry pourrait être une utopie, mais au fur et à mesure que Jonas découvre tout ce qui a été effacé de la mémoire collective pour parvenir à cette société idéale, et commence à avoir quelques doutes, ténus mais insistants, le lecteur se représente parfaitement à quel point cette communauté a tout d’un modèle totalitaire, sous des dehors aimables.
La construction du roman rend sa lecture parfaitement addictive, et les questions posées sont pertinentes et trouvent des échos dans la société actuelle, même si nous n’en sommes pas à ce point de prise en charge, et fort heureusement ! Vouloir le bonheur des gens contre leur gré, ou sans leur accord, peut mener à des dérives bien sombres… Un roman passionnant que l’on peut recommander dès le collège, à mon avis, et qui peut donner lieu à des discussions fertiles.

Le passeur de Loïs Lowry (The Giver, 1994), édition L’école des Loisirs (2016) traduction de Frédérique Pressmann, 210 pages


bande dessinée·littérature France·non fiction

Raphaël Meyssan, Les damnés de la Commune, T. 1

damnesdelacommune« Je suis parti à sa recherche comme on part en voyage. J’ai bourlingué dans le temps, j’ai parcouru les rues pour retrouver sa trace, arpenté des livres pour rattraper sa vie. Au milieu des archives, j’ai cherché son histoire. »
Ce roman graphique, premier d’une série, ou au minimum d’un diptyque, est sous-titré « A la recherche de Lavalette ». Son point de départ est en effet la découverte faite par Raphaël Meyssan à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris de la présence d’un communard, un certain Charles Lavalette, en 1870, précisément dans la rue où il habite. Il est donc son voisin, en quelque sorte, et cela lui donne envie d’en savoir plus. La deuxième idée consiste à ne rien dessiner, mais à numériser des gravures du XIXème siècle, extraites de journaux ou de livres illustrés, à les agrandir, les découper, les juxtaposer, en y ajoutant des bulles, pour leur faire raconter l’histoire du Sieur Lavalette.

« Mon mari avait quitté la maison depuis deux jours. Il était resté avec son bataillon. Il vient nous dire adieu. […] Il me demande de l’accompagner jusqu’aux fortifications de la barrière d’Italie.»
L’auteur découvre aussi le récit autobiographique de Victorine B., une parisienne d’un milieu populaire, femme d’un garde national, qui relate les aléas de sa vie de jeune femme, et les malheurs qui l’atteignent. Il est touché par ce témoignage et va en faire alterner le récit avec ses recherches sur Lavalette et la narration des événements politiques qui marquent les années de 1867 à 1871 (pour cette première partie).
J’ai trouvé formidablement réussis le découpage, la mise en page et l’utilisation de documents illustrés d’époque, ainsi que l’insertion de textes d’archives variés, et tout à fait passionnantes les recherches autour de son « voisin » et le récit de Victorine, qui mérite une compassion toute particulière.
Sans doute un historien ou un lecteur passionné par cette période n’y découvrira-t-il rien de vraiment nouveau, mais l’ensemble est cohérent, les illustrations donnent une idée de la vision des éditorialistes de ces années-là, et le texte contemporain réajuste cette vision à nos critères. Un très beau travail, dont je lirai volontiers la suite quand elle paraîtra.
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Les damnés de la Commune, A la recherche de Lavalette, de Raphaël Meyssan, éditions Delcourt (2017) 145 pages

Sur le site de l’auteur, vous pouvez trouver les explications quant à la réalisation des planches

Cette BD a été repérée chez Jérôme et Page des libraires 

photographes du samedi

Photographe du samedi (46) Graciela Iturbide

Nous avons la chance d’avoir en ce moment aux Musée des Beaux-Arts de Lyon une très belle exposition intitulée Los Modernos, et qui présente côte à côte des œuvres d’artistes mexicains et français. Des peintres tout d’abord, mais aussi de l’art populaire, des marionnettes, et beaucoup de photographies, parmi lesquelles celles de Graciela Iturbide dont j’avais déjà vu des travaux à Arles en 2011.
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Cette photographe mexicaine travaille presque uniquement en noir et blanc, et ses photos évoquent les légendes mexicaines, une sorte de « réalisme magique » comme on peut en trouver dans les romans sud-américains. Elle est aussi fascinée par les oiseaux et a réalisé toute une série de photos à ce sujet.

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Née en 1942, elle est connue pour ses clichés des indiens Seri qui vivent dans le désert de Sonora, et aussi pour ses portraits de femmes pris dans la région de Oaxaca.
L’exposition Los Modernos se tient jusqu’au 5 mars 2018 au musée des Beaux-Arts de Lyon. Renseignements ici

bande dessinée·littérature France

Aude Mermilliod, Les reflets changeants

refletschangeantsElsa, Jean, Émile, trois personnages de trois générations différentes dans un même cadre, Nice, le bord de mer, la gare et le train aussi… Elsa cherche à se dépêtrer d’une relation compliquée, Jean a du mal entre son travail, sa vie de père divorcé et ses conquêtes d’un soir, lui qui rêve de voyages. Quant à Émile, sa surdité le coupe de sa vie de père et de grand-père. Les trois histoires vont se croiser, pas forcément comme on l’imagine, et je choisis donc de ne pas en raconter trop.

Ce roman graphique est le premier d’une jeune auteure et dessinatrice, et pour un coup d’essai, c’est drôlement réussi, tant au niveau du scénario que de l’image. J’aime beaucoup ce genre de dessins clairs et lisibles, il y a aussi un très joli travail sur l’ombre et la lumière. Les ambiances nocturnes, particulièrement bien rendues, s’opposent à de belles scènes ensoleillées. A remarquer aussi des trouvailles intéressantes comme le cahier d’Émile, qui revient sur sa jeunesse, et le rend plus humain que sympathique. Trois parcours relatés avec délicatesse et des cases qui laissent passer l’émotion de tranches de vie pas si banales. Au final, le moment passé à lire ces pages me laissera une empreinte durable, et ça, c’est toujours bon signe !
refletschangeants_p1.jpgCette bande dessinée fait partie des sélectionnés pour le prix de la BD FNAC 2018 et c’est tout à fait mérité.

Les reflets changeants d’Aude Mermilliod, Le Lombard (2017) 198 pages.

Lue aussi par Sabine et Mo.

littérature France·rentrée automne 2017

Sorj Chalandon, Le jour d’avant

jourdavantRentrée littéraire 2017 (11)
« Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »
Je pourrais expliquer le thème de la mine, pas si souvent évoqué dans la littérature contemporaine, oublié depuis que les puits ont été fermé, mieux connu par Germinal que par nos écrivains du XXIème siècle. Je pourrais raconter comment quarante ans après, à la suite du décès de sa femme Cécile, Michel ne peut oublier la mort de son frère lors de la dernière grande catastrophe minière française, à Liévin en décembre 1974, dans la fosse 3bis. 42 morts, parmi lesquels Joseph, le grand frère, celui qui emmenait Michel au bar ou sur sa mobylette, celui que Lucien Dravelle avait convaincu de quitter son travail de mécanicien pour les galeries et les chevalets de la mine.

« Ils l’avaient envoyé à la mine. Deux salauds en embuscade au bar de « Chez Madeleine », qui faisaient passer les jeunes de leur première à leur dernière bière. »
Je pourrais rappeler tous les romans formidables de Sorj Chalandon, son style, l’émotion qu’il réussit à faire passer dans Mon traître ou Le quatrième mur, et qui une fois encore, entre les lignes, réussit à faire revivre les corons, les réveils avant le jour, la cohorte des mineurs qui se dirigent vers l’entrée de la mine, les galeries, le contremaître, le danger toujours présent, le rendement à respecter, contrairement aux règle de sécurité… Et Michel qui rumine une vengeance, qui la couve depuis quarante ans, depuis que son père lui a laissé un mot sibyllin dans ce sens : « Venge-nous de la mine. »


« Je me suis levé, ma tartine en main. À droite, à gauche, partout dans les ruelles, des femmes parlaient à voix basse. Des hommes sombres remontaient vers la mine par la grand rue. La ville ne respirait plus. Les corons étaient prostrés. »
Je pourrais enfin, même si d’autres l’ont fait avant moi, suggérer que l’auteur ne dévoile habilement un des thèmes principaux du roman qu’aux trois-quarts de la lecture, lui faisant prendre un virage inattendu et tout aussi passionnant que ce qui a précédé. Tout se joue autour du personnage de Michel qui n’est pas de ceux qu’on oublie, que ce soit le jeune garçon à peine adolescent ou l’homme mûr obnubilé par la perte de son frère qui se retourne sur son passé.
Sorj Chalandon voulait rendre hommage aux gueules noires, mettre en avant les impératifs de rentabilité qui ont coûté la vie à bon nombre d’entre eux, il y a réussi, mais en allant plus loin, en faisant plus fort, avec l’histoire incroyable de cette vengeance.

Le jour d’avant de Sorj Chalandon, Grasset (août 2017), 327 pages.

Lu aussi par Aifelle, Brize, Delphine-Olympe ou Luocine.

littérature France·premier roman·rentrée automne 2017

Pierre Derbré, Luwak

luwakRentrée littéraire 2017 (3)
« Igor Kahn aimait les entre-deux. »
J’ai craqué pour cette nouveauté sous la sobre et délicate couverture des éditions Alma, sans trop savoir à quoi m’attendre, ce qui a, comme vous allez le voir, des avantages et de (très) légers inconvénients.
Il s’agit donc d’Igor Kahn, contremaître dans une usine de baignoires à débordement dans la région de Bordeaux, qui mène une petite vie tranquille et bien réglée. Suite à un événement malheureux et un autre heureux (j’ai décidé de ne pas trop vous en raconter, pour vous laisser l’envie de la découverte) Igor change de vie, et achète une petite maison dans un endroit qui le fait rêver, au bord de l’estuaire de la Gironde, se lance dans différentes activités et relations sociales des plus plaisantes.

« Il poursuivit cette idée en songeant qu’il pouvait bel et bien être question d’un gouffre intérieur né de l’absence de véritable passion. »
Toutefois, et c’est le thème central de ce conte un brin philosophique, quoique fantaisiste, la vie du quadragénaire lui semble un peu vaine et creuse, et il se met en quête d’un projet qui donnerait un sens à son existence. D’où les mystérieux luwaks qui vont le conduire à aller jusque dans la jungle de Sumatra…
Le roman aborde de manière très personnelle et originale la crise de la quarantaine, avec un personnage attachant et singulier, et qui pourtant se pose des questions universelles. J’ai dévoré ce petit livre bien servi par une écriture sensible, non dénuée d’humour, et très visuelle, comme je les aime. J’apporterai un léger bémol personnel concernant la construction : on sent à la lecture que le roman se dirige quelque part, mais (sauf à avoir lu des résumés ou des argumentaires détaillés) le lecteur aimerait avoir une toute petite idée de l’endroit où il va, sentir un fil qui le tire dans une certaine direction…
Ce détail, car ce n’est qu’un détail, correspond peut-être d’ailleurs à une volonté de l’auteur de montrer comment le personnage flotte dans sa vie, sans fil conducteur, sans perspective précise, et dans ce cas, c’est particulièrement réussi. A noter aussi le très sensible autoportrait final de l’auteur qui raconte comment il est venu à l’écriture. Une jolie découverte.

Luwak de Pierre Derbré, éditions Alma (août 2017) 208 pages

 

littérature îles britanniques·rentrée automne 2016

Jonathan Coe, Numéro 11


numero11« Elle l’avait vue de l’œil des caméras, de l’œil de ceux qui avaient monté l’émission; or cet angle-là ne pardonnait pas. Il ignorait le filtre de l’amour. »
Il est encore temps de découvrir des romans de la précédente rentrée littéraire, qui n’ont encore rien perdu de leur force, comme ce roman de l’auteur britannique Jonathan Coe. Composé en cinq grandes parties qui semblent de prime abord indépendantes, le roman commence avec une « nouvelle » à la manière d’Enid Blyton, et des références à Alfred Hitchcock, texte qui soulève le thème de l’esclavage moderne et de la mondialisation. Cela vous semble improbable et saugrenu ? Sous la plume de l’auteur anglais, rien n’est impossible !

« Plusieurs semaines déjà qu’il n’était plus assiégé par les micros et les caméras. Arrêter le rédacteur en chef d’un journal national qu’on soupçonnait du meurtre de deux humoristes en vue avait toutes les chances de le ramener sous les feux des projecteurs. »
La deuxième partie est une satire de la société de spectacle dont le ton rappelle un des précédents romans de Jonathan Coe, La vie privée de Mr Sim. Les autres parties voient réapparaître des personnages déjà vus, et la manière dont les histoires sont reliées les unes aux autres est réjouissante. L’auteur profite de ce qu’il raconte pour dresser un portrait à charge de l’Angleterre contemporaine et de ses dirigeants, au travers d’histoires où les personnages se croisent, se trouvent et se retrouvent, évoluent dans des univers qui vont de l’extrême pauvreté à la richesse insolente, du milieu de la presse à celui de l’art ou de la télé-réalité.

« Moi, je pourrais vous raconter ce qui arrive quand on est trop nostalgique de son innocence. »
Le roman se déroule sur une douzaine d’années et les personnages qui parcourent les cinq parties, Rachel et Alison, évoluent de douze ans à vingt-cinq ans, de monde de l’enfance à celui de la perte des illusions. Elles passent d’un univers mystérieux qui propose des réponses simples, à un monde non moins opaque mais régi par des mécaniques de profit et de pouvoir autrement plus compliquées. Et le lecteur, la lectrice, pendant ce temps ? Il savoure ce roman aussi intelligent que passionnant !


Numéro 11, de Jonathan Coe, éditions Gallimard (octobre 2016) traduit par Josée Kamoun, 448 pages

Les avis de Delphine-Olympe, Keisha, Krol et Lewerentz.
Du même auteur, sur le blog : Désaccords imparfaits, des nouvelles !