John Harvey, Lignes de fuite

« Le visage sous la glace levait vers elle des yeux morts, grands ouverts, la fixité du regard floutée comme à travers du verre de bouteille. Un peu plus loin barbotait une petite troupe de canards indifférents. »

Karen Shields, inspectrice aux Homicides, est réveillée un matin d’hiver pour enquêter sur la mort d’un jeune homme, trouvé dans un plan d’eau londonien. L’identité de la victime la conduit à s’intéresser à des ressortissants des pays de l’Est, dont certains sont déjà repérés et surveillés par des collègues chargés du grand banditisme. Plus à l’ouest, en Cornouailles, l’inspecteur Trevor Cordon reçoit la visite d’une mère inquiète à propos de sa fille. Cordon a connu et tenté de protéger Letitia lorsqu’elle était ado à la dérive, c’est donc tout naturellement qu’il se sent concerné par sa disparition quinze ans plus tard.
On s’en doute, les deux affaires vont se recouper.

Ce n’est pas une première pour moi que de lire John Harvey. Je pourrais presque en faire une lecture récurrente pour chaque mois anglais, car je ne connais pas encore tous ses romans, mais j’aime beaucoup son style. Après une série avec le très jazz inspecteur Charlie Resnick, puis une autre avec le touchant Frank Elder, il présente ici un personnage de policière originaire de la Jamaïque, obligée de composer avec le sexisme et le racisme primaire de certains de ses collègues. Rien d’exagéré cependant, ou de manichéen. Les collègues les plus proches de l’inspectrice se comportent correctement. C’est une des grandes qualités de John Harvey de mettre en avant des problèmes de société sans appuyer trop lourdement. De petites touches suffisent.
La justesse avec laquelle John Harvey examine les carences collectives ne l’empêche pas de glisser, souvent, des remarques tout aussi justes, mais plutôt destinées à alléger l’atmosphère. Les portraits qu’il dresse ne manquent jamais de piquant, et à chaque fois qu’un nouveau personnage est présenté, qu’un nouveau lieu est visité, que des relations entre deux personnes sont mentionnées, la véracité des commentaires fait mouche, ainsi à propos d’un jeune collègue branché de Karen Shields : « Parfois, quand elle discutait avec Costello d’autre chose que du boulot, elle avait l’impression de passer un examen sur la manière dont on vivait dans son monde à lui et d’être recalée. »
Voilà, ça fonctionne très bien une fois de plus, et je trouve que, soit avec des séries déjà bien rodées, soit avec des personnages nouveaux, l’auteur réussit toujours le délicat dosage entre enquête policière, observations sociales, rebondissements musclés… et musique !

Lignes de fuite de John Harvey (Good bait, 2012), éditions Rivages, 2014, traduction de Karine Laléchère, 363 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Emily St. John Mandel, L’hôtel de verre

« Vous savez ce que j’ai appris au sujet de l’argent ? Quand j’ai essayé de comprendre pourquoi ma vie à Singapour me semblait plus ou moins identique à celle que j’avais à Londres, c’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi. »
Un hôtel haut de gamme sur une île canadienne au nord de Vancouver reçoit des habitués en quête de calme. C’est là que travaillent Vincent, une jeune barmaid, ainsi que son frère Paul à l’entretien. Une inscription étrange au feutre indélébile sur une vitre « Et si vous avaliez du verre brisé ? » va marquer la rencontre de plusieurs personnages importants de l’histoire. Le roman a commencé avant, par la toute fin, puis est revenu à ce point crucial à l’hôtel Caiette, avant de repartir vers d’autres épisodes, antérieurs ou postérieurs. Rassurez-vous, on comprend tout sans s’égarer !
Emily St John Mandel a une façon particulièrement attrayante de déposer des sortes d’indices, des phrases qui interpellent et obligent à se poser des questions sur la suite du roman. La chronologie bouleversée, mais pourtant facile à suivre, participe aussi aux attentes de lecture qui sont dès lors très grandes : il faut donc que rien ne vienne créer de déception…

« Il parlait pour plusieurs d’entre nous qui avaient beaucoup réfléchi à cette dualité : savoir et ne pas savoir, être honorable et ne pas être honorable, savoir que vous n’êtes pas quelqu’un de bien mais essayer quand même d’être quelqu’un de bien dans les limites de la corruption. »
Après avoir fini ce roman, j’ai du attendre quelques jours pour trouver les mots pour en parler. Le sujet, ce que l’on découvre rapidement, est une version romancée de l’affaire Madoff, de cet escroc et génie de la finance à la fois, qui avait imaginé une pyramide de Ponzi, consistant à investir de l’argent qui n’était pas à lui de manière fictive, en trouvant toujours d’autres investisseurs pour payer les dividendes des précédents. En gros, n’est-ce pas, l’économie et moi, ça fait deux !
Il se nomme ici Jonathan Alkaitis, c’est le personnage central, et celui que l’on cerne le mieux, mais les protagonistes sont nombreux, entre ses compagnes, ses amis, ses investisseurs, ses employés, et les différents points de vue éclairent avec virtuosité cette affaire.
L’écriture et la construction très subtile constituent une belle manière de parler d’un sujet plutôt rébarbatif. Je ne dirais pas que c’est un coup de cœur, mais ce roman m’a tenue en haleine, et fait voyager entre l’hôtel de luxe, Manhattan, un porte-containers, une salle de concert, une prison, même. Il comporte de très beaux passages, et fait toujours appel à l’intelligence du lecteur, ce qui n’est pas négligeable. Emily St John Mandel est décidément une auteure à suivre !

L’hôtel de verre d’Emily St John Mandel, (The glass hotel, 2020) éditions Rivages, février 2021, traduction de Gérard de Chergé, 398 pages.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.

Fabrice Humbert, Le monde n’existe pas

HUMBERT« Personne jusqu’ici ne connaissait les noms d’Ethan Shaw et de Clara Montes, mais le roman est en train de se mettre en place, les premières pages se créent sous nous yeux, à travers une esthétique de la répétition, de la boucle et de la démultiplication qui n’a jamais existé dans l’histoire. »
Je profite du confinement pour essayer d’avancer dans mes chroniques, et comme je n’ai pas spécialement envie d’écrire, ni vous de lire, des chroniques mitigées sur des livres très moyens, je viens vous parler du dernier roman vraiment enthousiasmant que j’ai lu. C’est ma quatrième lecture de Fabrice Humbert, je crois, pas du tout inconnu de mes services donc, et j’aime sa manière de se saisir de sujets d’actualité, et d’en faire des romans prenants.
Le sujet donc : Adam Vollmann, journaliste new-yorkais, apprend avec étonnement que l’idole de sa jeunesse, la star de son lycée de Drysden, Colorado, Ethan Shaw, est activement recherché pour le viol et le meurtre d’une jeune fille de seize ans, Clara Montes. Ne pouvant imaginer comment cela est possible, Adam se rend à Drysden pour enquêter, rencontrer la mère de Clara, l’épouse d’Ethan, et d’autres personnes…

« J’ai repris mes recherches. À un moment, je me suis dit que je plongeais dans le Net, absorbé dans les images, et que mon corps glissait en elles. Si le texte ne happe pas, les images, elles, par un étrange effet de relief et de scintillement, superposent l’architecture de plusieurs mondes où le regard s’engloutit. »
L’auteur aborde les thèmes de la vérité et du mensonge, notamment par rapport à l’image, à l’information, les fake news, bien sûr, et aussi la surveillance du citoyen, et surtout de celui qui va à l’encontre du gouvernement ou de toute autre puissance. Les références sont nombreuses, du mythe d’Oedipe à Citizen Kane, ou à la prise de la Bastille, et pourtant, on reste tout le temps dans le roman, et en aucun cas dans un essai déguisé. Qu’a réellement fait Ethan Shaw, son ami Adam Vollman va-t-il réussir à l’innocenter, ces questions restent prégnantes tout du long du roman, et portent le lecteur.
Au-delà de l’écriture, particulièrement maîtrisée, du thème, très actuel et de la dénonciation nécessaire, l’histoire touche au plus profond, et pousse à tourner les pages avec avidité. Même la fin, qui peut sembler frustrante, ou moins limpide que le reste, m’a semblé en parfaite adéquation avec le reste du texte, et m’a subjuguée. Une parfaite réussite, en ce qui me concerne.

Le monde n’existe pas de Fabrice Humbert, éditions Gallimard, janvier 2020, 247 pages.

Repéré chez Delphine-Olympe et Hélène.

Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
moisamericain2019

Photographe du samedi (52) Philippe Chancel

C’est chaque année une exposition emblématique des Rencontres d’Arles que celle qui se trouve dans l’église des Frères Prêcheurs. J’aime beaucoup ce lieu, qui met en valeur les photographies autant que celles-ci mettent à son avantage le lieu. Cette année, les grandes photographies de Philippe Chancel font voyager les spectateurs d’un bout à l’autre du monde, et chaque image pose question, embarque dans un des problèmes les plus cruciaux de la planète, crée une émotion…
J’ai aimé comme l’aspect du mur de l’église répond aux photos !
Arles 2019

Cette année, Philippe Chancel montre à Arles son nouveau projet appelé Datazone, qui l’a conduit de Port-au-Prince à Kaboul en passant par l’Afrique du Sud, la Cisjordanie, l’Antarctique, Fukushima ou le delta du Niger (remarquez les couleurs étranges à la surface de l’eau…). Datazone explore les paysages où les problèmes humains, économiques, écologiques se superposent de manière plus criante encore qu’en d’autres lieux de la planète.
Il compte poursuivre ce projet dans les prochaines années dans les quartiers Nord de Marseille, au Groenland, à Flint aux États-Unis, ainsi que dans l’enclave espagnole de Mellila au Maroc.
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Né en 1959 à Issy les Moulineaux, Philippe Chancel a débuté, après des études de sciences économiques et de journalisme, par des reportages dans les pays de l’Est. Son travail, publié dans des magazines du monde entier, l’a fait connaître. Il a poursuivi en travaillant toujours à la fois dans les domaines de l’art, du documentaire et du journalisme.
« DPRK », son exposition sur la Corée du Nord, a été montrée aux Rencontres d’Arles en 2006. D’autres expositions ont suivi à Berlin, Londres ou New York. L’exposition « Emirates project » a été présentée à la Biennale de Venise.
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A voir jusqu’au 25 août (vite, vite !) aux Rencontres d’Arles.

Polars en vrac (4)

Aujourd’hui commencent les Quais du Polar, et mes lectures de ces derniers temps m’y préparent, avec une jolie brochette de policiers historiques ou contemporains, romans noirs ou suspenses psychologiques… pour tous les goûts (ou presque, car si c’est vraiment trop dur ou violent, je les évite soigneusement). Voici les premiers lus :

auxanimauxlaguerreNicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, existe en poche.
« Qu’elle le veuille ou non, Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. »
Un premier roman pour commencer, celui de Nicolas Mathieu, dont le nom vous sera sans doute connu par son prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux. Comme pour son deuxième ouvrage, l’auteur a voulu créer un roman social, qui donne toute la place aux gens qui triment toute leur vie, exploités sans pouvoir lever le nez des tracas quotidiens. Ou alors qui tentent de s’en sortir comme Bruce à coup de plans soit-disant géniaux qui tournent court, ou comme Martel, devenu par la force des choses un délégué syndical qui a encore quelque poids, pour combien de temps ? Ou encore comme Rita, la touchante inspectrice du travail. Au cœur du roman, un plan de licenciement, un enlèvement, la Lorraine et la neige…
Beaucoup de personnages, sans doute, (je ne les ai pas cités tous) mais on s’y retrouve facilement, et une fin un peu déconcertante, c’est ce que je retiens, pourtant j’ai aimé découvrir à la fois une facette différente de l’auteur, un peu plus noire, et un style, qui se cherche et se trouve, déjà remarquable dans ce premier livre.

cabanedespendusGordon Ferris, La cabane des pendus, éditions Points (2016) traduction de Jacques Martinache, 384 pages.
« Il n’y a pas de fenêtres à la cabane des pendus. Seul un architecte sadique aurait eu l’idée d’offrir au condamné un dernier regard sur les jolies collines verdoyantes. »
Cette cabane, c’est le lieu où finissent les condamnés à mort à Glasgow dans les années d’après-guerre. Là que va se terminer la vie de Hugh Donovan, un héros de guerre pourtant accusé d’un crime affreux. Et c’est vrai que tout est contre lui. Son ami d’enfance Douglas Brodie, journaliste après avoir été policier, va tenter de le disculper, au risque de sa propre vie.
Quand on me parle de polar et d’Écosse, j’ai du mal à résister. Ce roman très prenant permet de découvrir un héros récurrent qui m’a plu, avec ses doutes, et en même temps des lieux et une époque… Les descriptions ne manquent de rien, on imagine fort bien les lieux. La psychologie des personnages est tout aussi précise et séduisante. Après un très léger coup de mou au milieu, le roman repart sur les chapeaux de roue vers une fin beaucoup plus animée, et même stressante.
Un polar de bonne facture et une série que je poursuivrai, c’est sûr ! (je conseille à ceux qui aiment l’Islande d’Indridason)

praguefatalePhilip Kerr, Prague fatale, le Livre de Poche, 2014, traduction de Philippe Bonnet, 576 pages.
« Que Heydrich puisse être généreux n’était pas une idée à laquelle j’avais envie de penser. C’était comme entendre dire que Hitler aimait les enfants ou qu’Ivan le Terrible avait possédé un chiot. »
Lorsqu’un livre m’évoque Berlin, je peux difficilement y résister, oui mais, me direz-vous, il s’agit de Prague, non ? Certes, avec une bonne partie de l’intrigue qui se déroule à Berlin, en 1941.
Je l’ai trouvé plus intéressant que la trilogie berlinoise sans qu’il m’ait pourtant passionné. Heureusement la dure vie quotidienne à Berlin en 1941, les terribles aspects historiques, et un peu d’humour, sauvent le livre. Le suspense réside dans l’enquête sur la mort d’un ouvrier du chemin de fer, mais aussi dans le questionnement sur la position scabreuse du capitaine Bernie Gunther, en opposition, mais pourtant agissant au cœur du système nazi. La vie amoureuse de Gunther avec une inconnue et ses rapports avec le dirigeant nazi Heydrich compliquent terriblement son enquête. Le roman comporte quelques scènes trop dures à mon goût, mais je m’y attendais. Si je ne suis pas enthousiaste, je suis tout de même tentée soit de reprendre la dernière partie de la trilogie qui se passe en 1947, soit de lire un autre volume qui succède de quelques années à celui que je viens de lire.

dernierinviteAnne Bourrel, Le dernier invité, éditions la Manufacture de Livres, 2018, 220 pages.
« Elle se promet de dire oui, oui à la mairie, elle martèle le oui dans sa tête par-dessus le bruit du papier qui se déchire. Oui, oui, oui. Elle s’encourage à dire oui. Pour une fois ce sera oui et leur journée sera parfaite. »
Je termine avec un roman noir qui n’a pas beaucoup fait parler de lui, et c’est bien dommage. Le jour de son mariage, la Petite, ainsi nommée par toute sa famille, part faire un jogging, et ne rentre pas. Tout le monde se prépare en l’attendant, et cette attente va mettre au jour des failles familiales, des jalousies et des ressentiments, qui risquent venir ternir la journée dans ce petit village provençal.
Le roman met un peu de temps à installer son statut de roman noir, mais au bout d’une soixantaine de pages, c’est fait, et même très bien fait ! L’histoire est bien menée avec des personnages et des situations qui ne manquent pas d’intérêt, parfois traversée de nostalgie, mais ne jouant pas uniquement sur cette corde. Le style, agréable à lire, pose avec aisance une atmosphère vénéneuse et menaçante, et laisse aussi la place à des mots rares, oubliés ou même inventés.
C’est l’écriture qui constitue le point fort de ce roman ! Ajoutons une excellente idée que la liste de lecture à la fin du livre où se côtoient Sophie Divry (j’avais pensé à elle en cours de lecture !) et Milena Agus, Marcus Malte et Stephen King. Sans que l’on puisse savoir lesquels ont eu une influence ou non. Une auteure à suivre, si vous voulez mon avis !

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

Lire le monde : Irlande

David Grann, La note américaine

noteamericaine« Lorsque Anna rentrait, elle aimait retirer ses chaussures, et Mollie aurait voulu pouvoir entendre le bruit réconfortant qu’elle faisait en se déplaçant nonchalamment dans la maison. Au lieu de cela, il y régnait un silence aussi calme que dans la Prairie. »
Dans les années 20, le peuple Osage, installé ou plutôt relégué par l’état américain cinquante ans auparavant dans un coin aride et reculé de l’Oklahoma, connaît une prospérité inattendue, lorsque du pétrole est trouvé sur leurs terres. Même s’ils ne l’exploitent pas eux-mêmes, une redevance leur est due sur chaque baril tiré du sol. Ils font construire de belles maisons, emploient parfois des domestiques blancs, achètent des voitures somptueuses…
Mais quelques décès pour le moins suspects attirent l’attention des autorités. Mollie Burkhart, une mère de famille Osage, voit ses frères et sœurs mourir tour à tour, et notamment, sa sœur Anna disparaît mystérieusement. Lorsque la police locale se révèle impuissante, des agents du tout nouveau Bureau of Investigation, qui deviendra plus tard le FBI, sont envoyés, certains s’infiltrent même parmi la population en tant que gardien de troupeaux, agent d’assurance ou chaman indien. De plus, de nouvelles techniques d’investigation sont exploitées par l’agent Tom White qui dirige l’enquête.

« Dans les endroits tels que le comté d’Osage, où le coroner ignorait tout des techniques scientifiques et ne disposait d’aucun laboratoire médico-légal, le poison était la voie royale pour un meurtre. Plusieurs narcotiques étaient disponible à satiété dans les préparations disposées sur les étagères des apothicaires et des merceries, et, contrairement aux coups de feu, on pouvait les administrer sans bruit. »
On retrouve dans ce livre, parmi une foule de personnages réels, l’inamovible John Edgar Hoover, sur lequel j’avais déjà lu La malédiction d’Edgar de Marc Dugain, Hoover qui (je m’auto-cite) « a eu un rôle d’une importance énorme aux États-Unis, a côtoyé huit présidents américains de 1924 à 1972, les a épiés, manipulés ou influencés, ne s’est jamais laissé évincer. » Le livre de Dugain s’intéresse plus au Hoover des années 50 à 70, celui de David Grann évoque le créateur du FBI en 1924, qui prend très à cœur les meurtres des Osages, même s’il s’agit sans doute essentiellement de faire connaître le tout jeune Bureau et de montrer que ses agents sont capables de résoudre des affaires complexes, et d’utiliser des méthodes particulièrement innovantes.
La recherche passionnante menée par David Grann se dévore comme un roman noir, mais de nombreux documents et surtout des photos, permettent de ne pas oublier que tous les protagonistes ont vécu, ont eu une famille, des enfants, des amis, et que certains ont été assassinés de manière odieuse. Et non seulement, c’est la convoitise des autres qui les a conduits vers la mort, mais c’est une autre forme de cupidité qui a empêché les premières enquêtes d’être menées à bien.
Un formidable travail de documentation, mis en forme de manière parfaitement construite, sur un épisode méconnu de l’histoire des États-Unis : à lire, incontestablement.

La note américaine de David Grann (Killers of the flower moon. The Osage murders and the birth of the FBI, 2017) éditions Globe (juin 2018) traduit par Cyril Gay, 363 pages.

Repéré grâce à Keisha et Marilyne.