Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Arnaldur Indriðason, Les fils de la poussière

filsdelapoussiere« Le jour se levait à peine et les ruines fumaient encore dans le froid glacial de janvier. Un ruban jaune délimitait le périmètre et quelques policiers fouillaient les cendres. »
Le roman débute par deux événements dramatiques qui se produisent simultanément un soir d’hiver : Daniel, patient d’un hôpital psychiatrique, soigné depuis longtemps pour schizophrénie, se jette par une fenêtre de l’établissement. Il a auparavant évoqué devant son frère Palmi les autres élèves de son ancienne école. Loin de là, un vieux professeur de cette même école périt dans un incendie criminel. Palmi, désemparé par la mort de son frère, fait le lien entre les deux drames, et en fait part à l’inspecteur Erlendur. Secondé par Sigurdur Oli, il va tenter de comprendre ce que signifient ces deux disparitions conjointes, ce qui a bien pu avoir lieu trente ans auparavant, et quelles ramifications actuelles il peut trouver.
Deux enquêtes ont lieu simultanément, car Palmi ne peut rester les bras croisés, et mène des investigations de son côté.

« Palmi ramassa les pauvres effets personnels de son frère, quitta la chambre et marcha jusqu’au fond du long couloir vert. Il s’arrêta à côté des patients qui fumaient, sortit les deux paquets de cigarettes qu’il avait achetés pour l’occasion et les leur offrit. Puis il ouvrit la porte et alla retrouver le froid de ce matin de janvier. S’il avait espéré se sentir soulagé, cela se faisait attendre. »
C’est plaisant de retrouver Erlendur et son collègue Sigurdur Oli dans une première enquête qui vient seulement d’être traduite et publiée par les éditions Métailié. Les caractères ne sont peut-être pas tout à fait aussi affinés, et l’auteur n’évoque pas du tout l’enfance et la jeunesse de son personnage principal, cela viendra sans doute dans l’un des romans suivants. Le thème fait penser à l’un des livres plus récents de l’auteur, la quatrième de couverture assez bavarde permet de savoir vers quel thème le roman s’oriente, si vous tenez à le savoir. Je ne tiens pas à en dire trop. J’ai remarqué en tout cas que l’auteur était déjà très sensible aux sujet de l’alcoolisme, de l’enfance dans les milieux défavorisés, de la protection des sans-logis, ce que l’on retrouve dans d’autres de ses romans.
De nombreux personnages bien décrits et caractérisés, des péripéties assez nombreuses, une trame vraisemblable, voici les ingrédients qui rendent ce polar captivant. La fin perd légèrement en véracité, mais sans que cela trouble la bonne impression d’ensemble. Traduire ce premier roman était donc une bonne idée qui devrait ravir les amateurs de l’auteur islandais, qui sont nombreux !


Les fils de la poussière d’Arnaldur Indriðason, (Synir duftsins, 1997) éditions Métailié, octobre 2018, traduit par Eric Boury, 292 pages.

Les avis d’Electra, Eva, Lectrice en campagne et Lewerentz.

 

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit

Nirliit« Je sors de l’avion comme un jouet d’une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s’enfoncent dans mon estomac en m’étreignant comme de petits boas constricteurs. C’est bon d’être à la maison. »
Nirliit, ce sont les oies sauvages qui reviennent du sud, ou bien ce sont les travailleurs saisonniers qui débarquent dans le Nord avec régularité chaque été, sur les chantiers de construction ou, comme la narratrice, en tant que travailleuse sociale, pour s’occuper des enfants laissés désœuvrés par les grandes vacances. Elle s’apprête à retrouver son amie Eva, jeune grand-mère de quarante ans, mais Eva a disparu, jetée dans les eaux du fjord par un meurtrier qui n’a pas été appréhendé.

« Ton corps dans l’eau et ton esprit partout, sur la mer, dans la toundra, au ciel jamais noir de l’été arctique, danse, Eva, danse, je dis avec le même français cassé que le tien : « Je manque toi. ».
La narratrice raconte le Groenland, Nunavik, c’est-à-dire « le grand territoire », et ses habitants, avec passion, rage et finalement peu d’espoir. Ses mots sont très beaux pour dire l’amour qu’elle porte notamment aux enfants, dont elle ne sait jamais si elle va les retrouver d’une année sur l’autre, si la fillette si mignonne ne va pas être devenue une adolescente bouffie et droguée, si le jeune garçon dynamique ne va pas s’être tué dans un accident de motoneige. Car quel que soient les messages de préventions dont les « blancs » les abreuvent, concernant l’alimentation, la sécurité, la prévention sexuelle, l’alcool et les drogues, rien n’y fait, le désœuvrement et la solitude, la colère et la vie de famille déréglée poussent malheureusement jeunes et moins jeunes vers les comportements à risque, peu aidés en cela par l’économie locale qui fait que, par exemple, les produits les moins onéreux sont : chips, coca, cigarettes !

« Aida violée elle aussi au début de l’été, je ne savais pas, je m’excuse, Aida abusée des années auparavant par son propre père et moi la dinde je te chicane pour une job lâchée, vous savez des fois j’en ai plein mon cul de ne jamais pouvoir me fâcher après qui que ce soi parce que vous avez toujours un drame démesuré pour excuser vos manquements. »
L’écriture est fougueuse et séduisante à la fois, les thèmes abordés très forts, et j’aurais pu choisir une page au hasard pour y trouver une citation, tant la tentation est grande de noter une phrase sur deux ! Cette alliance d’une langue percutante et poétique à la fois, et d’un constat très rude des conditions de vie des Inuits fonctionne très bien, mais a aussi ses limites.
J’ai été séduite par l’écriture, par ce que j’ai appris sur le Nunavik, mais je n’ai pas toujours apprécié la narration fragmentaire, et je pense aussi que l’emploi de la deuxième personne du singulier, qui me demandait toujours un temps d’adaptation en reprenant ma lecture, m’a fait rester à côté du texte bien souvent, et pas vraiment dedans…
La deuxième partie relate les amours difficiles d’Elijah, le fils d’Eva, elle est plus fluide, mais m’a un peu moins touchée, c’est juste un sentiment personnel. Au final, j’ai admiré l’écriture, mais c’est aussi elle qui m’a maintenue un peu à l’écart du texte. Sinon, une mention spéciale pour le très beau travail d’édition, beau papier, couverture à rabat, format agréable… j’aurai l’occasion, grâce à Karine, de retrouver La Peuplade avec le roman de Jean-François Caron, Bois debout.

Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel, éditions La Peuplade (2015), 174 pages.

Je comprends l’enthousiasme d‘Aifelle et d’Anne (Les couleurs de la vie) mais je partage plutôt l’avis d’Anne (des mots et des notes) que je viens d’aller relire.
Merci à Babelio pour ce « Masse critique ».

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre

desraisonsdeseplaindre.jpgRentrée littéraire 2018 (9)
« Tomasina pouvait juger de la fécondité d’un homme à son odeur et à son teint. Une fois, pour amuser Diane, elle avait ordonné à tous les individus de sexe masculin de tirer la langue. Ceux-ci s’étaient exécutés sans poser de question. Comme toujours. Les hommes aiment être objectifiés. »
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve cette rentrée littéraire particulièrement riche en belles retrouvailles avec des auteurs déjà lus, sans compter les découvertes de nouveaux auteurs, et ce, surtout dans le domaine de la littérature étrangère… Je suis comme une enfant devant un catalogue de jouets, et j’accumule les tentations, sans oublier d’y céder parfois. Comme avec ce recueil de Jeffrey Eugenides, auteur que je n’avais pas relu depuis Middlesex, roman adoré en son temps, il y a presque quinze ans, tout de même.
Bref, qu’allait-il résulter de ces retrouvailles ? Le livre commence tout d’abord par « Les râleuses », une nouvelle très belle et sensible, qui donne une belle image de l’amitié féminine et de la vieillesse, et où la littérature joue un joli rôle… Dans les autres nouvelles, « Par avion », « Musique ancienne », « Des jardins capricieux » ou « Multipropriété », pour n’en citer que quelques-unes, les personnages principaux sont plutôt des hommes, et pas toujours au meilleur de leur forme. Malades, ruinés ou récemment séparés, ils jettent un regard désenchanté sur leur vie, tentent d’en recoller les morceaux, ou essayent de redresser la tête sans voir qu’ils vont tomber de mal en pis. Souvent originaux, les thèmes évoqués conviennent bien à un format court, et le regard doux-amer de l’auteur fait merveille. Quel talent d’observation, quel art des dialogues où l’incompréhension domine !

« En quoi l’activité de Rodney était-elle un travail, contrairement à celle de Rebecca? Primo, Rodney touchait un revenu. Secundo, il devait plier sa personnalité aux désirs de son employeur. Tertio, il n’aimait pas ce qu’il faisait. Ça, c’était le signe incontestable que c’était un travail. »
L’auteur manipule avec dextérité les thèmes des relations familiales, du travail, du sexe, de l’argent, de l’attachement à un lieu, une maison, une ville. Après, comme bien souvent avec les nouvelles, le lecteur se retrouve plus dans l’une que dans l’autre, d’autant qu’ont été regroupées dans ce recueil dix nouvelles parues sur une vingtaine d’années, et qu’on sent qu’elles sont, dans une certaine mesure, inspirées par l’actualité de l’époque. Il est donc difficile de les apprécier toutes de la même manière, mais elles sont de bonne facture, pas trop brèves, l’auteur prend le temps d’installer personnages et situations, et elles sont tout à fait représentatives d’une vision ironique mais compatissante de l’individu dans la société américaine.
Je conseille ce livre aux amoureux de la littérature américaine, aux amateurs de nouvelles, aux curieux !


Des raisons de se plaindre de Jeffrey Eugenides (Fresh complaint, 2017) éditions de l’Olivier (septembre 2018) traduit par Olivier Deparis, 302 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Celeste Ng, La saison des feux

saisondesfeux« Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblait avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie – ou vice versa -, avait commencé à l’inquiéter un peu. Pendant le dîner, Pearl parlait d’eux comme s’ils étaient les personnages d’une série télé dont elle aurait été fan. »
Dans une banlieue « léchée » et sécurisée de Cleveland vit la très convenable famille Richardson, et ses quatre enfants adolescents. La mère est le prototype de la femme au foyer américaine, parfaite en tous points, jusque dans ses bonnes actions. Les Richardson possèdent ainsi un appartement qu’ils louent à des personnes qui leur semblent méritantes. Une mère célibataire artiste, Mia, et sa fille Pearl, sont les dernières locataires en date. Pearl noue rapidement des relations avec l’un des enfants Richardson, puis passe beaucoup de temps chez eux, fascinée par leur mode de vie.
L’incipit qui montre un incendie volontaire dans la très cossue villa, et qui met en cause Izzy, la plus jeune des Richardson, annonce sans ambiguïté que les relations vont se tendre entre les deux familles, si opposées, jusqu’au drame. Reste à savoir le pourquoi et le comment !


« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. On le voit en le regardant, superposé à son visage : le bébé qu’il a été, l’enfant puis l’adulte qu’il deviendra, tout ça simultanément, comme une image en trois dimensions. C’est étourdissant. Et chaque fois qu’on le laisse, chaque fois que l’enfant échappe à notre vue, on craint de ne jamais pouvoir retrouver ce lieu. »
Mélange de roman psychologique, de roman d’apprentissage et de roman à suspense, La saison des feux ne réussit pas cependant à faire aussi fort que Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, le premier roman de l’auteure. La citation ci-dessus est par exemple révélatrice, l’idée en est très intéressante, mais un peu étirée en longueur, comme si l’auteure craignait de ne pas être comprise. J’aurais aimé moins d’explications psychologiques et plus d’ellipses, sans doute. Le début du roman, l’exposition des personnages, m’a plu davantage que la fin, avec un dénouement qui met beaucoup de temps à survenir… Quant au style, au milieu d’une surabondance très américaine de détails vestimentaires ou alimentaires, quelques phrases font mouche et réussissent formidablement bien à mettre le doigt sur les deux modes de fonctionnement des familles, sur leurs façons de penser très éloignées aussi.
Le thème de l’antagonisme de classes, celui de la maternité aussi, le secret de famille qui tarde à se dévoiler, tout cela en fait un roman qui se lit facilement et sans déplaisir, mais qui donne toutefois l’impression de ne rien apporter de bien nouveau.

 

La saison des feux de Celeste Ng (Little fires everywhere, 2017) éditions Sonatine (avril 2018) traduction de Fabrice Pointeau, 378 pages

Deux avis bien tranchés, Nicole a aimé, mais Une ribambelle s’est ennuyée.

Projet 50 états, 50 romans pour l’Ohio. Lu grâce au Picabo River Book Club : merci !
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, rentrée littéraire 2017

Richard Russo, A malin, malin et demi

amalinmalinetdemi« Je ne sais pas, dit Carl, songeur. À quoi servent les hommes, de nos jours ? »
Comme c’était précisément la question que Sully avait soigneusement évité de se poser toute sa vie, il jugea le moment bien choisi pour changer de sujet. »
Je me suis souvenue au bout de quelques chapitres de ce roman que j’avais noté tout d’abord de lire Un homme presque parfait, puisqu’il constitue un premier volet avec les mêmes personnages une ou deux décennies plus tôt. Malgré cette omission, j’ai énormément apprécié, cette fois encore, les personnages créés par Richard Russo, et ai lu le roman avec autant d’enthousiasme que lorsque javais découvert l’auteur dans Quatre saisons à Mohawk ou Le déclin de l’empire Whiting. Comme ses autres romans, si on excepte Le pont des soupirs qui se déroule à Venise, Richard Russo met en scène une petite ville de la côte Est des États-Unis, et ses habitants. Ici, il s’agit de Bath, une cité du New Jersey, toujours dans l’ombre de sa voisine et concurrente mieux lotie, Schuyler Springs. En effet, les mauvais coups du sort s’acharnent sur Bath, le cimetière y est victime d’écoulements inopportuns, une puanteur d’origine inconnue se répand sur la ville, un immeuble s’effondre…

« Raymer avait toujours été torturé par le doute ; à force de laisser les opinions que les autres avaient de lui prendre le dessus sur la sienne, il n’était jamais sûr d’en avoir une. Enfant, il avait été particulièrement sensible aux insultes, qui non seulement le blessaient profondément, mais le rendaient idiot. Vous le traitiez d’imbécile, il le devenait aussitôt. Vous le traitiez de peureux, il devenait froussard. Plus déprimant encore : l’âge adulte ne l’avait guère changé. »
Les habitants ne sont guère mieux lotis, et que ce soit le chef de la police Douglas Raymer, Sully et Rub, deux piliers de comptoir aux vies compliquées, Carl et ses projets aussi ambitieux que précaires, Charice l’adjointe de Douglas, ou son frère Jerome, tous vont de malheurs en déconvenues, de contrariétés en catastrophes. Et il faut bien avouer que certaines de ces mésaventures sont plus hilarantes que désolantes !
L’humour de Richard Russo se conjugue toujours d’une grande tendresse pour ses personnages, qu’il rend particulièrement vivants et sympathiques, malgré ou à cause de leurs déboires. Il traite avec empathie des relations familiales et amicales, explore les comportements violents ou délictueux, ausculte les effets de la pauvreté, n’oublie pas nos amis les animaux…
Les six cents et quelques pages de ce roman m’ont accompagnée lors d’une semaine de vacances, et ce fut un très grand plaisir de lecture !

À malin, malin et demi de Richard Russo (Everybody’s fool, 2016) éditions de la Table Ronde (août 2017) traduit par Jean Esch, 613 pages.

Voici l’avis de Jérôme, d’autres parmi vous l’ont-ils lu ?

Ce sera l’étape du New Jersey pour mon projet 50 états, 50 romans.
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Publié dans littérature France, non fiction

Véronique Cambier, Petites chroniques d’une maison d’hôtes

petiteschroniquesCela fait quelques jours que j’ai réussi (après bien du mal, le site au logo couleur moutarde ne réussissant pas à me faire parvenir en numérique le livre acheté), à ouvrir le livre de Véronique dont je connais depuis longtemps les goûts en matière de lecture, et la plume qui ne manque pas d’humour. Je savais aussi qu’elle et son mari tenaient une maison d’hôtes en vallée d’Ossau, dans les Pyrénées, sujet de ces chroniques.

« Vacillant sur mes jambes, les valises disparues des chambres mais à présent bien accrochées sous mes yeux, les nerfs en capilotade, la larme toujours sur le point d’affleurer et ne pensant plus qu’à une chose, ce besoin vital, animal, primordial, cette envie phénoménale de DORMIRRR, voilà comment je l’ai finie la première saison. »
C’est qu’il y a beaucoup à dire, lorsqu’on reçoit sous son toit, chaque soir en saison, des inconnus qui s’attendent bien souvent à un service hôtelier classique. Ces chroniques sont pleines de malice, et traquent les situations cocasses, mais tout d’abord font le point sur les nombreuses besognes indispensables. J’ai listé au fur et à mesure de ma lecture les mille et une raisons qui me rendraient totalement incapable de tenir une maison d’hôtes : le ménage et le repassage (horreur !), le rangement et le nettoyage de tout ce qui est déplacé et sali par les hôtes (je suis un peu maniaque) le bavardage sur la météo, l’accueil des grincheux et de ceux qui se croient plus intéressants que les autres, l’impossibilité de petit-déjeuner en paix…

« Des hôtes si nombreux et si différents. Au cœur de tout, car sans eux, ces mots n’auraient pas lieu d’être. Je ne me souviens pas de chacun bien sûr, impossible, mais je vais battre, pour quelques-uns, le rappel de mes souvenirs… »
Véronique évoque dans ses chroniques tous les aspects du métier, le principal n’étant pas de faire la poussière, comme le laisserait croire l’émission Bienvenue chez nous (à laquelle notre charmante auteure ne risque pas de participer, à lire son avis sur cette télé-réalité), mais de garder le sourire… Il faut une bonne dose d’humour, au vu de la charge de travail, qu’il faut toujours accomplir avec le sourire, ou presque, si l’on admet que sourire devant les montagnes de linge ou la centrale vapeur est inutile. Le client de maison d’hôtes étant, comme son nom l’indique, un client, se sent le droit de prendre ses aises, d’être exigeant, et par-dessus le marché, de critiquer ! Certains individus doivent donner envie d’arrêter tout immédiatement pour retourner dans la publicité, premier métier de Véronique. Heureusement il y a les sympas, les discrets, les bien élevés, les rigolos. Notre auteure raconte, avec son style spontané, des anecdotes qui font réfléchir, et qui prouvent qu’avant d’ouvrir sa maison à des hôtes de passage, il vaudrait mieux avoir lu ce livre !

Petites chroniques d’une maison d’hôtes J’ai tenu une maison d’hôtes douze ans et j’ai survécu, de Véronique Cambier, éditions Librinova (janvier 2018), 157 pages.

Les billets d’Alex mot-à-mots et Brize.

Publié dans littérature Amérique du Nord

Loïs Lowry, Le passeur

passeurJ’ai un petit faible pour les dystopies, et leurs futurs pas très encourageants, et parmi elles, je ne dédaigne pas les romans pour la jeunesse. En effet, je trouve que dans ce domaine particulièrement, la clarté à présenter les situations me convient mieux que des enchaînements de circonstances alambiqués où je me perds, faute de repères propres à la société telle qu’on la connaît. Comme cela fut le cas récemment avec Espace lointain de Jaroslav Melnik, passionnant de prime abord, mais où je me suis égarée dans des rebondissements trop complexes.

« Bien que cette discussion avec ses parents l’eût rassuré, il n’avait pas la moindre idée de l’attribution que les sages lui gardaient en réserve, ni de ce qu’il en penserait le jour venu. »

Loïs Lowry présente de manière simple la vie du jeune Jonas, presque douze-ans, au cours d’une journée quasi comme les autres, et cette manière d’installer les choses me va tout à fait. La société où vit Jonas a tout prévu pour le bien-être de ses citoyens, de la naissance au mariage, des études à la vieillesse. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est vraiment choisi, si ce n’est pas un comité des Sages qui décide du métier de chacun, de la formation des couples, du moment d’être « élargi », une forme d’éloignement de la société laissée volontairement dans le flou. Personne ne s’insurge contre cet état de fait, ne connaissant pas d’autre modèle de société. À l’âge de douze ans intervient un moment important, où les enfants se voient signifier leur futur métier par le comité des sages. Jonas appréhende un peu ce passage, qui va décider de la suite de sa vie.

« – Tout à fait dangereux, répliqua Jonas avec assurance. Et si on les autorisait à choisir leur conjoint ? Et s’ils faisaient le mauvais choix ? Ou si, poursuivit-il en riant presque devant l’absurdité d’une telle hypothèse, ils choisissaient leur métier ? »

Je ne vous en dirai pas trop sur les rouages de cette société et sur le rôle de « passeur » dévolu à Jonas. La vie imaginée par Loïs Lowry pourrait être une utopie, mais au fur et à mesure que Jonas découvre tout ce qui a été effacé de la mémoire collective pour parvenir à cette société idéale, et commence à avoir quelques doutes, ténus mais insistants, le lecteur se représente parfaitement à quel point cette communauté a tout d’un modèle totalitaire, sous des dehors aimables.
La construction du roman rend sa lecture parfaitement addictive, et les questions posées sont pertinentes et trouvent des échos dans la société actuelle, même si nous n’en sommes pas à ce point de prise en charge, et fort heureusement ! Vouloir le bonheur des gens contre leur gré, ou sans leur accord, peut mener à des dérives bien sombres… Un roman passionnant que l’on peut recommander dès le collège, à mon avis, et qui peut donner lieu à des discussions fertiles.

Le passeur de Loïs Lowry (The Giver, 1994), édition L’école des Loisirs (2016) traduction de Frédérique Pressmann, 210 pages


Publié dans bande dessinée, littérature France, non fiction

Raphaël Meyssan, Les damnés de la Commune, T. 1

damnesdelacommune« Je suis parti à sa recherche comme on part en voyage. J’ai bourlingué dans le temps, j’ai parcouru les rues pour retrouver sa trace, arpenté des livres pour rattraper sa vie. Au milieu des archives, j’ai cherché son histoire. »
Ce roman graphique, premier d’une série, ou au minimum d’un diptyque, est sous-titré « A la recherche de Lavalette ». Son point de départ est en effet la découverte faite par Raphaël Meyssan à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris de la présence d’un communard, un certain Charles Lavalette, en 1870, précisément dans la rue où il habite. Il est donc son voisin, en quelque sorte, et cela lui donne envie d’en savoir plus. La deuxième idée consiste à ne rien dessiner, mais à numériser des gravures du XIXème siècle, extraites de journaux ou de livres illustrés, à les agrandir, les découper, les juxtaposer, en y ajoutant des bulles, pour leur faire raconter l’histoire du Sieur Lavalette.

« Mon mari avait quitté la maison depuis deux jours. Il était resté avec son bataillon. Il vient nous dire adieu. […] Il me demande de l’accompagner jusqu’aux fortifications de la barrière d’Italie.»
L’auteur découvre aussi le récit autobiographique de Victorine B., une parisienne d’un milieu populaire, femme d’un garde national, qui relate les aléas de sa vie de jeune femme, et les malheurs qui l’atteignent. Il est touché par ce témoignage et va en faire alterner le récit avec ses recherches sur Lavalette et la narration des événements politiques qui marquent les années de 1867 à 1871 (pour cette première partie).
J’ai trouvé formidablement réussis le découpage, la mise en page et l’utilisation de documents illustrés d’époque, ainsi que l’insertion de textes d’archives variés, et tout à fait passionnantes les recherches autour de son « voisin » et le récit de Victorine, qui mérite une compassion toute particulière.
Sans doute un historien ou un lecteur passionné par cette période n’y découvrira-t-il rien de vraiment nouveau, mais l’ensemble est cohérent, les illustrations donnent une idée de la vision des éditorialistes de ces années-là, et le texte contemporain réajuste cette vision à nos critères. Un très beau travail, dont je lirai volontiers la suite quand elle paraîtra.
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Les damnés de la Commune, A la recherche de Lavalette, de Raphaël Meyssan, éditions Delcourt (2017) 145 pages

Sur le site de l’auteur, vous pouvez trouver les explications quant à la réalisation des planches

Cette BD a été repérée chez Jérôme et Page des libraires 

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (46) Graciela Iturbide

Nous avons la chance d’avoir en ce moment aux Musée des Beaux-Arts de Lyon une très belle exposition intitulée Los Modernos, et qui présente côte à côte des œuvres d’artistes mexicains et français. Des peintres tout d’abord, mais aussi de l’art populaire, des marionnettes, et beaucoup de photographies, parmi lesquelles celles de Graciela Iturbide dont j’avais déjà vu des travaux à Arles en 2011.
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Cette photographe mexicaine travaille presque uniquement en noir et blanc, et ses photos évoquent les légendes mexicaines, une sorte de « réalisme magique » comme on peut en trouver dans les romans sud-américains. Elle est aussi fascinée par les oiseaux et a réalisé toute une série de photos à ce sujet.

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Née en 1942, elle est connue pour ses clichés des indiens Seri qui vivent dans le désert de Sonora, et aussi pour ses portraits de femmes pris dans la région de Oaxaca.
L’exposition Los Modernos se tient jusqu’au 5 mars 2018 au musée des Beaux-Arts de Lyon. Renseignements ici

Publié dans bande dessinée, littérature France

Aude Mermilliod, Les reflets changeants

refletschangeantsElsa, Jean, Émile, trois personnages de trois générations différentes dans un même cadre, Nice, le bord de mer, la gare et le train aussi… Elsa cherche à se dépêtrer d’une relation compliquée, Jean a du mal entre son travail, sa vie de père divorcé et ses conquêtes d’un soir, lui qui rêve de voyages. Quant à Émile, sa surdité le coupe de sa vie de père et de grand-père. Les trois histoires vont se croiser, pas forcément comme on l’imagine, et je choisis donc de ne pas en raconter trop.

Ce roman graphique est le premier d’une jeune auteure et dessinatrice, et pour un coup d’essai, c’est drôlement réussi, tant au niveau du scénario que de l’image. J’aime beaucoup ce genre de dessins clairs et lisibles, il y a aussi un très joli travail sur l’ombre et la lumière. Les ambiances nocturnes, particulièrement bien rendues, s’opposent à de belles scènes ensoleillées. A remarquer aussi des trouvailles intéressantes comme le cahier d’Émile, qui revient sur sa jeunesse, et le rend plus humain que sympathique. Trois parcours relatés avec délicatesse et des cases qui laissent passer l’émotion de tranches de vie pas si banales. Au final, le moment passé à lire ces pages me laissera une empreinte durable, et ça, c’est toujours bon signe !
refletschangeants_p1.jpgCette bande dessinée fait partie des sélectionnés pour le prix de la BD FNAC 2018 et c’est tout à fait mérité.

Les reflets changeants d’Aude Mermilliod, Le Lombard (2017) 198 pages.

Lue aussi par Sabine et Mo.