Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Don Winslow, Le prix de la vengeance

« Ce n’est pas à Eva qu’on va apprendre que le monde est déglingué.
Elle connaît la vie, elle connaît ce monde.
Elle sait que, quelle que soit la manière dont on y entre, on en sort toujours brisé. »
Changeons de registre aujourd’hui avec des nouvelles, et qui plus est des nouvelles policières. Enfin, il faut nuancer, ce sont, sur 537 pages, six longues nouvelles, et plutôt du domaine du « noir » que du policier à proprement parler. Don Winslow n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu L’hiver de Frankie Machine et La patrouille de l’aube, apprécié l’univers du sud californien, entre surf et trafic de drogue, immigration clandestine et violence urbaine, le tout avec toujours une dose d’humour bienvenu. J’ai eu aussi l’occasion de voir l’auteur (et son sourire charmant), aux Quais du Polar, et de le suivre un peu sur les réseaux sociaux, où il est un anti-trumpiste virulent.

« Oui, j’ai voté pour ce type. J’allais quand même pas voter pour une nana convaincue que le pays lui devait la Maison Blanche parce que son mari s’était fait tailler une pipe.
Une démocrate en plus. »
Le vocabulaire de ces « novellas » n’est pas édulcoré, c’est un des éléments qui permet de se mettre dans le bain immédiatement, avec le goût certain de Don Winslow pour les descriptions précises et les dialogues incisifs. Parmi ces textes, bien composés et pleins de rebondissements, le premier donne son titre au livre, il est assez violent, tout en gardant sa part d’humanité, et en mettant en scène de beaux personnages : Eva, au standard pour répondre aux appels d’urgence de la police, apprend ainsi la mort de son plus jeune fils et fait jurer à l’aîné de le venger. C’est noir, très noir !
La deuxième nouvelle « Crime 101 », qui séduit par son humour, met en scène un braqueur assez original, la troisième « Le zoo de San Diego » allie encore l’humour à la tendresse pour les personnages, avec des scènes hilarantes, dont un singe nanti arme à feu, et les truands les plus bêtes qui soient !
La quatrième, « Sunset », ne manque pas d’humour non plus. Je suis entrée avec un peu plus de difficultés dans la cinquième, « Paradise »,
qui a pour cadre Hanaley Bay, à Hawaï, et le monde du trafic de drogue, mais je l’ai fini convaincue. Enfin, je n’ai pas lâché « La dernière chevauchée », avec des personnages très émouvants, un garde-frontière et une petite Salvadorienne de six ans séparée de ses parents par une loi inique.
J’ai aimé le fait que de nombreux lieux se retrouvent d’une nouvelle à l’autre, ainsi que quelques protagonistes. C’est un recueil qui séduira en particulier les lecteurs habitués à l’univers de Don Winslow, on y voit revenir certains de ses anciens personnages qu’on croyait restés dans un roman précédent ! Ces retrouvailles avec l’auteur me font augurer le meilleur de la lecture de La griffe du chien qui se trouve dans ma pile à lire.

Le prix de la vengeance de Don Winslow (Broken, 2020), éditions Harper et Collins, traduction d’Isabelle Maillet, 537 pages.

Lectures du mois (23) novembre 2020

Comme bien souvent quand je peine à écrire des billets d’une certaine longueur, je regroupe quelques courts avis sur des livres lus fin octobre et en novembre, ou disons, commencés avec plus ou moins de succès…

Valérie Manteau, Le sillon, éditions Le Tripode, 2018, 272 pages, existe en poche.
« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. »
Il y a quelque chose d’immédiatement attachant dans ce roman, peut-être le genre hybride, mi-souvenirs, mi-roman, et un certain humour, et aussi la manière très chaleureuse de présenter les rues et les habitants d’Istanbul, loin des clichés. Pourtant, après une soixantaine de pages passionnantes sur le pays, sur la langue, et à propos de Hrant Dink, journaliste arménien turc assassiné en 2007, un chapitre sur la Turquie face à l’Europe s’avère plus indigeste. Ensuite, je n’aime pas quand il y a trop de citations et d’insertions provenant d’articles ou de livres divers. L’histoire personnelle de la narratrice avec son ami turc ne me parle pas trop non plus. J’ai donc laissé le roman de côté pour peut-être le reprendre plus tard.

Je suis d’accord avec Saphoo sur Babelio

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattès, 2018, 208 pages, sorti en poche.
« Un jour, il aimerait perdre conscience, totalement.
S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive. »
J’ai retrouvé Delphine de Vigan dont je n’ai lu que Les heures souterraines et D’après une histoire vraie, avec ce roman qui est plutôt dans la veine du premier. Hélène, qui enseigne les sciences en collège, remarque le comportement étrange de Théo, l’un de ses élèves. Persuadée qu’il est maltraité, elle va remuer sa hiérarchie, rencontrer la famille, dans une sorte de loyauté avec elle-même qui apparaît au cours du récit. C’est un roman très abordable, qui expose sans fard le mal-être et l’alcoolisme adolescents, qui explore aussi d’autres facettes du monde contemporain, avec des personnages pas si secondaires que ça, la vie de couple et les proches qu’on ne connait pas vraiment, Internet, l’amitié… Les personnages manquent parfois de nuances et trop de thèmes sont abordés, pour un roman court, ce qui donne une légère frustration en tournant la dernière page.

L’avis d’Anne

Rana Ahmad, Ici les femmes ne rêvent pas, éditions Globe, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, 304 pages.
« En Arabie saoudite, se détourner de l’islam est puni de mort. Je sais bien qu’il existe d’autres religions, celles des chrétiens, des juifs, des bouddhistes. Mais l’idée qu’il puisse exister des gens qui ne croient pas du tout m’est incompréhensible. »
Il s’agit ici de vécu, et non d’un roman. Rana Ahmad revient sur son enfance en Arabie Saoudite, avec les étés en Syrie, sur sa jeunesse et son mariage raté, elle raconte aussi le quotidien des femmes saoudiennes, privées de tout et cachées des convoitises masculines par des épaisseurs de tissu noir, dénuées de tous droits et même de toute identité (elles sont fille de… ou femme de…). Dans ce carcan, échapper à des agressions sexuelles de proches, fuir un mariage arrangé ou devenir athée, tout cela peut sembler inimaginable, et pourtant Rana l’a fait, soutenue uniquement par l’amour inconditionnel mais discret de son père. C’est d’Allemagne où elle est réfugiée qu’elle a écrit ce témoignage fascinant et bouleversant. Dommage que le récit, si dramatique soit-il, soit desservi par un style sans relief, que l’on remarque davantage lorsque la tension se relâche.

Le billet de Keisha


Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, 2019, 128 pages.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu’elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, […] elle leur avait donné des prénoms de fauve et d’oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes, mais ça n’avait servi à rien. »
Superbe roman sur l’amour maternel et la transmission des failles héritées de l’enfance, le roman débute au moment où Phénix apprend que son fils Loup, dix-sept ans, est placé en détention pour avoir pris et conduit la voiture de sa mère, provoquant un accident. J’avais cru que le roman allait se dérouler dans l’Océan Indien comme Tropique de la violence, il n’en est rien, mais l’écriture sensible est encore plus marquante que dans ce roman précédent.
Le texte est court, poétique et ciselé, et il propose une très belle réflexion. Que demander de plus ?

Luocine convaincue aussi.

Dan Chaon, Une douce lueur de malveillance, éditions Points, 2020, traduit par Hélène Fournier, 528 pages.
« Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves. »
Dustin est un psychologue qui a un lourd passé, ses parents ont été assassinés alors qu’il avait treize ans. Son frère adoptif accusé des meurtres vient tout juste de quitter la prison après une trentaine d’années d’incarcération. Dustin reçoit un patient qui l’intrigue avec ses recherches sur des disparitions d’étudiants.
Ce roman est très particulier dans sa forme, avec par moments une présentation par colonnes, ou par tableau. C’est un aspect intéressant, de même que l’exploration sur le thème de la mémoire et de la vérité. J’ai trouvé malgré tout l’histoire assez prévisible, tout en étant compliquée à lire, et dérangeante dans sa manière de mêler quotidien fade et événements morbides. De Dan Chaon, j’avais beaucoup aimé Cette vie ou une autre, cette fois, j’ai abandonné à la moitié, sans grand regret…

Eva, elle, est enthousiaste.

 

Astrid Monet, Soleil de cendres

Rentrée littéraire 2020 (8)
« Ici, elle s’asseyait la nuit quand elle nourrissait Solal. Depuis cette fenêtre de cuisine du huitième étage, le scintillement des lumières de la nuit l’enivrait d’une quiétude douce et délicate. »

Par un été brûlant, qui bat tous les records de température, Marika, jeune femme de trente-sept ans, entreprend le voyage retour vers Berlin avec son fils de sept ans, afin qu’il rencontre enfin son père qu’il n’a jamais vu. Les deux s’acceptant plutôt bien, Marika laisse Solal pour la nuit chez son père, mais au matin, alors qu’ils ont rendez-vous, une éruption volcanique sur l’Ouest de l’Allemagne, suivie d’un tremblement de terre à Berlin, les empêchent de se retrouver. Marika, folle d’inquiétude, se met à rechercher son fils, dans une ville coupée en deux, et à la fois désorganisée et soumise à des contraintes policières aussi aberrantes que rigoureuses.
Le roman comporte trois parties, et se déroule sur trois jours, le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom.

« Il pleut des cendres grosses comme des flocons. L’air devient irrespirable, la chaleur cuisante. »
Ce que j’ai aimé dans ce roman ? Tout d’abord, l’écriture. Les personnages sont bien caractérisés, ils prennent vie en quelques mots, quelques phrases. J’ai surtout été intriguée par le père de Solal qui, s’il se dévoile plus progressivement, montre une évolution particulièrement intéressante, face à son fils et aux circonstances. Quant aux lieux, l’immersion dans la ville de Berlin se fait aisément, on voit que l’auteure la connaît bien et donne un aperçu de son atmosphère qui ne peut que donner envie de mieux la découvrir. En outre, des trouvailles littéraires viennent relever certains passages un peu moins denses, peu nombreux, car le déroulé du roman ne laisse pas de répit, et la quête de Marika à la recherche de son enfant est forcément prenante. Ainsi les passages avec Marlène Dietrich dont la jeune femme est absolument fan.
Maintenant, ce que j’ai un peu moins aimé. Je n’ai pas éprouvé de sympathie d’emblée pour Marika, pour je ne sais quelle raison, qui a sans doute à voir avec son attitude face à la vie, mais cela ne m’a pas empêché d’imaginer être à sa place, et de compatir. Je pense que cette distance par rapport à ce personnage tient aussi à certaines situations que j’ai trouvé « fabriquées ». Ainsi, Marika explique pourquoi elle n’est pas retournée à Berlin en sept ans, sans qu’on comprenne et surtout sans qu’on adhère vraiment à ses motivations. De plus, j’ai regretté certains dialogues qui ne sonnaient pas tout à fait juste. Ce n’est qu’un ressenti personnel, et dans l’ensemble, j’ai trouvé la lecture fluide et prenante, avec des scènes marquantes, et une écriture que je retrouverai volontiers dans un futur roman.

Soleil de cendres, d’Astrid Monnet, éditions Agullo, août 2020, 210 pages.

Mon avis est plus proche d’Actu du noir que de Yv.

Nele Neuhaus, Les oubliées du printemps

« Dans la plupart des actes de violence, les victimes et les coupables se connaissaient, ce qui facilitait leur élucidation. Mais pour Pia qui pensait aux séquelles que laissaient les violences dans la vie des victimes et aux traumatismes que généraient les meurtres dans celle des survivants, ce métier ne pouvait pas être une routine. Certaines affaires étaient même de sacrés défis ! »
Cela faisait un moment que j’avais repéré cette auteure allemande de polars, dont les premiers romans se trouvent maintenant en Babel chez Actes Sud, mais je commence par le dernier de la série, ce qui n’est pas foncièrement gênant. Les personnages récurrents sont l’inspectrice Pia Sander (Pia Kirchhoff dans les précédents) et son collègue Oliver von Bodenstein. C’est l’été dans la région de Francfort, lorsque Pia est appelée sur les lieux d’un décès pas forcément suspect au premier abord : un homme âgé et seul qui a fait une chute mortelle dans sa cuisine. Mais cela va être le début d’une série de découvertes, et les policiers devront remonter dans le passé de ce vieil homme. Avec sa femme, il accueillait des jeunes qui trouvaient ainsi un foyer qui aurait pu être chaleureux, mais s’avérait néfaste, en dépit de ce qu’en pensaient les services sociaux.
Parallèlement, le lecteur suit la quête d’une toute jeune femme qui recherche son père après la mort de sa mère qui l’a élevée seule.

« À La vue de l’homme qui l’abordait, Fiona ressentit une pointe de déception. Elle ne s’attendait pas à voir débarquer George Clooney, mais ce quinquagénaire aux cheveux bruns clairsemés, grisonnant aux tempes, doté d’un visage aux contours imprécis et d’yeux marrons derrière des verres à monture dorée, n’avait rien d’attrayant. »
Bon, encore une affaire de tueur en série. Heureusement, ils sont plus nombreux dans les romans policiers que dans la réalité, sinon, le monde ne serait guère sûr, enfin, serait beaucoup plus inquiétant encore qu’il ne l’est. Celui-ci ne tue que des femmes, mais avec un mode opératoire assez particulier, et sans caractère sexuel. Les policiers mènent une enquête soigneusement détaillée, et qui s’avère passionnante. Dessus, se greffe le thème de l’absence d’un ou des parents, de la famille en général. Si l’écriture n’a rien qui sorte de l’ordinaire, la mise en scène est efficace et le roman difficile à lâcher avant la fin, grâce à des personnages bien caractérisés et sympathiques, assortis de quelques « méchants » qui font des suspects parfaits. C’est bien huilé et on ne voit pas passer les 538 pages.

Les oubliées du printemps de Nele Neuhaus (Muttertag, 2018) éditions Calmann-Lévy, septembre 2020, traduction d’Elisabeth Landes.

 

Vincent Message, Cora dans la spirale

« Elle est un peu désuète, quand on l’évoque, cette France. Elle est vieille France. Mais il y a en elle quelque chose qui m’émeut comme des photographies anciennes. Comme un tiroir, dans une maison de campagne, qu’on n’a pas ouvert depuis longtemps – comme les pauvres objets qu’on en sort, pas forcément cassés, mais fragiles d’être devenus aussi inutiles sous leur couche de poussière. »
Comme cela arrive à la suite d’une lecture enthousiasmante (je vous renvoie au billet précédent si vous ne l’avez pas lu), les lectures suivantes paraissent un peu languissantes. De plus, pour rompre avec mes habitudes, j’ai enchaîné plusieurs romans français, alors qu’en je n’en lis pas régulièrement, dont ce roman de Vincent Message.
Je n’aurais peut-être pas dû !
En tout cas, j’avais un bon a priori. J’avais lu et beaucoup apprécié l’idée, l’écriture et le résultat de son précédent roman : Défaite des maîtres et des possesseurs, une dystopie passionnante. L’auteur revient avec ce roman à Paris au début des années 2010. Cora Salme retrouve, après la naissance de sa fille, la compagnie d’assurances Borélia où elle travaille au marketing. Elle se rêvait photographe, elle a tout de même trouvé ses marques dans cette entreprise somme toute assez humaine. Mais un changement de direction amorce des bouleversements, surtout pour ceux qui sont soit un peu frondeurs, soit un peu marginaux ou moins performants que les autres, pour ceux tout simplement qui n’ont pas les dents assez longues…
Ce roman à la superbe écriture, sinueuse et détaillée, se lit facilement, avec une atmosphère qui pourrait être celle d’un thriller, tant le monde de l’entreprise peut être violent. Il alterne les retours en arrière sur la vie de Cora avec la progression de son actualité. Je me suis facilement coulée dans le texte, et vers le milieu, ai adoré tout le chapitre 8 qui adopte une rupture de ton et d’ambiance et semble mener sur autre chose. Mais il est suivi aussitôt d’un chapitre qui constitue la chronique d’une dégringolade prévisible avec l’annonce d’un plan d’optimisation, joli mot pour une très vilaine proposition du comité de direction visant à réduire les frais de toutes les manières possibles, y compris celle consistant à se passer du personnel le moins productif.
Ce chapitre commence par la très jolie citation page 286 « 
Lorsque j’ai commencé à écrire cette chronique, il y a un an et demi maintenant, j’ai dit que l’histoire de Cora était une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Et puis, dans la foulée (je viens de relire ces lignes-là), qu’il n’y a pas de petite histoire, que toutes les vies sont dignes d’être commémorées. Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. »
Passant ensuite par des hauts et des bas, par des passages un peu longs ou plus prévisibles ou par de vrais coups de poing, le roman m’a menée à une fin puissante et assez inattendue, qui conclut finement le roman. Même si mon avis ne déborde pas d’enthousiasme, je pense que Cora dans la spirale plaira à beaucoup de lectrices et lecteurs, même les plus exigeants, qui veulent comprendre le monde du travail et ses rouages inexorables, comparés à la fragilité de l’humain.

Cora dans la spirale de Vincent Message (Seuil, 2019, paru en collection Points en 2020), 490 pages.

Krol a adoré ce roman, Papillon et Une comète sont séduites aussi, je vous conseille de lire leurs avis.

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées

 

Rentrée littéraire 2020 (4)
« Maren se demande si les autres femmes partagent son sentiment – celui d’être enraciné à cette terre, plus que jamais. Baleine ou pas, signes ou pas, Maren a été témoin de la mort de quarante hommes. Désormais quelque chose en elle la relie à cette île, la retient prisonnière. »

Imaginez l’île de Vardø, au nord du cercle polaire, en 1617. Une tempête aussi terrible que soudaine fracasse les bateaux des pêcheurs contre les rochers et tous les hommes du village, hormis le prêtre, se noient sous les yeux de leurs femmes, sœurs et mères. Maren, vingt ans, a ainsi vu périr son père, son frère et son fiancé. Les femmes, tout en pleurant leurs morts, s’organisent pour vivre, et se décident à partir elles-mêmes à la pêche, activité inconcevable pour elles en temps habituel.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet, un délégué envoyé par le roi de Norvège, s’embarque à Bergen, après un rapide mariage avec une jeune fille de la ville. Il est chargé de s’assurer que toutes ces femmes fréquentent l’église et d’éradiquer les croyances chamaniques qui sont très certainement à l’œuvre… Les autorités, et le délégué qui a déjà à son actif une chasse aux sorcières en Écosse, s’imaginent qu’il a fallu un acte de sorcellerie pour créer cette tempête, et plus encore, pour que les femmes s’octroient le travail des hommes.

« Elle ne peut partager ses pensées avec quiconque, malgré la crainte qu’elles lui inspirent, malgré le fait qu’il serait simple de les expliquer. Elles sont en sécurité dans sa tête, comme dans un coffre-fort plus solide encore que le meuble de son père en bois de cerisier. Ursa a besoin que chacun des mots qui les composent lui appartienne. »
Ce roman de la rentrée littéraire m’intriguait beaucoup et les avis sur les sites anglophones me donnaient envie de le lire. Toutefois, après l’avoir demandé à NetGalley, je me suis demandée dans quoi je m’étais embarquée, et si je n’allais pas tomber sur un roman à destination de « jeunes adultes », le thème de la sorcellerie pouvant mener dans bien des directions différentes. Je ne suis pas toujours en phase non plus avec les romans historiques, j’ai besoin que les personnages soient parfaitement incarnés, pas réduits à des silhouettes ou des stéréotypes, et que les lieux, les paysages et les atmosphères me permettent de m’immerger dans l’histoire.
Bref, qu’allait-il en être cette fois ? Je vous le dis tout de suite, j’ai été immédiatement passionnée par cette histoire, les paysages, les lieux et les maisons me sont apparus avec précision sous la plume de l’auteure, et les habitantes ont pris vie également dès les premières phrases. Maren est l’une des jeunes femmes qui prend les choses en main pour nourrir le village, elle s’oppose aux bigotes et doit faire face aussi chez elle à l’hostilité de sa belle-sœur d’origine Samie et à la mélancolie de sa mère veuve. Elle va devenir progressivement amie avec Ursa, la jeune épouse du délégué Cornet, complètement perdue dans cet environnement polaire. Un peu plus qu’amies, mais il s’agit là du seul aspect dont on aurait pu se passer…

« Le pasteur peut bien penser que leur survie après la tempête tenait du miracle, Maren est désormais persuadée que Dieu se serait montré plus clément en noyant tout le village. »
La tension qui monte progressivement au fil des pages pousse à retrouver au plus vite sa lecture lorsqu’on s’en trouve séparé. Le style et la traduction coulent bien et l’auteure évite l’écueil de personnages qui auraient des mentalités et des réflexions trop contemporaines. A tout moment, j’ai gardé à l’esprit que j’étais au XVIIème siècle, jusqu’au procès et aux condamnations qui en ont découlé. L’auteure s’est d’ailleurs appuyée sur des faits réels qu’elle a découvert sur l’île de Vardø même, où un mémorial érigé par Peter Zumthor et Louise Bourgeois rappelle le tragique épisode de l’histoire de l’île. Je comprends son envie d’écrire sur le sujet, mais comme un bon sujet ne suffit pas à faire un bon roman, mes craintes étaient légitimes.
Eh bien, c’est très réussi, et je recommande vivement ce roman à celles et ceux qui ont aimé
Le livre de Dina d’Herbjorg Wassmø ou encore Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave (The Mercies, 2020) éditions Robert Laffont, août 2020, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, 400 pages.

Fernando Aramburu, Patria

patria« Neuf heures du soir. À la cuisine, fenêtre grande ouverte pour chasser les odeurs de friture. Le journal télévisé commença par une information que Miren avait entendue la veille à la radio. Arrêt définitif de la lutte armée – pas du terrorisme, comme disent ces gens-là, car mon fils n’est pas un terroriste. »
Je ne sais pas si vous connaissez beaucoup de romans qui se déroulent au Pays Basque espagnol, mais j’ai beau chercher, je pense que c’est la première fois que j’en lis un. Même si les dates ne sont pas précisées, l’action se déroule au début des années 2010, lorsque l’ETA déclare la fin de la lutte armée. Il s’agit ici de l’histoire de deux familles, et chacun se remémore les années où l’organisation séparatiste multipliait les attentats, obligeant chacun à se tenir sur ses gardes, et à choisir son camp avec le plus de discernement possible. Deux femmes sont les figures principales, Bittori, dont le mari, Txato, a été assassiné à deux pas de chez lui, pour ne pas avoir payé la « taxe » réclamée par l’Organisation. L’autre, Miren, est la mère d’un jeune homme accusé d’attentat et emprisonné à vie. Les deux familles étaient très liées, ces événements les ont séparées.

« Des mots. Impossible de s’en débarrasser. Ils ne vous laissent pas une seule seconde. Fléau d’insectes insupportables, hein. Elle devrait ouvrir les fenêtres en grand pour chasser les mots, les lamentations, les vieilles conversations, tristes, claquemurés dans l’appartement inhabité. »
C’est avec une écriture nerveuse, intéressante et, pour tout dire, inhabituelle, que l’auteur met en lumière les conséquences du passage à l’acte meurtrier, les répercussions innombrables sur les familles, les maris, les épouses, les enfants, les frères et sœurs. L’idée de laisser un certain nombre de mots en basque, avec un glossaire à la fin, contribue à immerger davantage le lecteur dans l’atmosphère de la région.
Des thèmes intéressants sont abordés, celui du harcèlement subi par la population, celui du rôle de l’église, celui de la justice réparatrice, celui de la culpabilité, parfois bien creusés, parfois plus effleurés. J’ai à certains moments attendu que tel ou tel thème refasse surface, en vain. Pourtant le roman ne manque pas de place pour se développer, sur plus de six cent pages, mais un peu trop de détails sur la vie des membres des deux familles, trois enfants d’un côté, deux de l’autre, détails qui n’ont pas toujours de rapport avec l’attentat, ni avec ses conséquences, donnent lieu à des paragraphes dont je me serais passée. J’insiste toutefois, l’ensemble est intéressant et se lit bien, c’est juste un dosage qui ne m’a pas tout à fait convenu.
Il est à noter que l’auteur se place davantage du côté des victimes, donnant une image peu reluisante des membres actifs de l’ETA, jeunes, peu éduqués, et endoctrinés sans trop comprendre le fond des revendications. C’est son choix, mais du coup, les personnages tout en nuances, notamment féminins, éveillent beaucoup plus l’attention. Les deux personnages des mères, fortes, obstinées, mais humaines, seront ceux que je retiendrai, c’est certain.

Patria de Fernando Aramburu, (Patria, 2016) éditions Actes Sud, mars 2018, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 615 pages.

Je fais coup double avec les challenge Pavévasion chez Brize et Objectif PAL chez Antigone.
logo-challenge-pavc3a9vasion-moymle objectifpal2016

Anna Enquist, Quatuor

quatuor« Dans le mouvement lent, Hugo et Caroline modulent en alternance les soupirs mélancoliques, ils font la course au vague à l’âme, puis échangent un sourire à la fin du passage. Le trio du menuet est un vrai plaisir, avec ses enchaînements de sauts fiévreux à trois temps ; le finale, exécuté à vive allure, les laisse tous hors d’haleine, comme s’ils venaient de franchir la ligne d’arrivée d’une course d’obstacle. »
Voilà un livre enfin sorti de la pile où il m’attendait. Il m’a permis de retrouver une auteure découverte avec Les porteurs de glace, et de lire dans l’ordre logique puisque Quatuor a été suivi il y a quelques mois par un autre roman reprenant les mêmes personnages, intitulé Quand la nuit s’approche, que je pourrai donc lire par la suite. Le roman que j’avais lu était très sombre, pas dans le sens pessimiste ou mélancolique, non, plutôt explorant les conséquences d’une épreuve, et les nuances de la tristesse. Vous penserez que ce n’est pas très gai, et pourtant, j’avais beaucoup aimé sa plume précise et efficace pour cerner les sentiments.
Venons-en au quatuor du titre. L’une est infirmière, l’autre médecin, l’un dirige un centre culturel, et le quatrième est luthier. Chacun dans son domaine soigne et répare, que ce soit les autres, la culture ou les instruments, chacun traînant plus ou moins vaillamment ses propres chagrins ou ses doutes. Seule la musique les transporte ailleurs, autre part que dans cette ville d’Amsterdam où plus rien ne semble aller. Sans qu’aucune date ne le précise, l’intrigue se déroule dans un futur proche, où la culture n’intéresse plus grand monde, et surtout pas le gouvernement, où les personnes âgées finissent dans des centres fermés où tout le monde ignore ce qui se passe.

« Mon Dieu, pense Reinier, qu’est-ce qui m’arrive ? Je le laisse entrer chez moi sans rien dire. Il va raconter à ses délinquants de frères tout ce qu’il y a ici, les archets qui valent plusieurs milliers d’euros, le violoncelle qui pourrait se vendre pour cinq cent milles aux enchères… Je pourrais aussi bien attendre qu’ils viennent dévaliser la maison, triple imbécile que je suis. C’est de ma faute. Je n’ai pas toute ma tête. »
Le cinquième personnage est Reinier, un vieil homme qui était un violoncelliste réputé, et le professeur de Caroline, la femme médecin du quatuor. Dans un pays où le gouvernement ne leur est plus d’aucun soutien, Caroline de même que Reinier ont du mal à laisser les autres les aider. Il en va de même, dans une moindre mesure pour les autres personnages, qui ont chacun des tourments dont ils évitent de parler.
Je me suis sentie en phase avec l’écriture précise d’Anna Enquist, faite de phrases courtes et très bien traduite. J’ai trouvé le dosage bien fait entre les moments plus légers et les réminiscences tragiques. Les personnages ont pris rapidement une épaisseur intéressante et la tournure prise par les faits à la fin du roman, quoiqu’un peu surprenante, ne m’a pas gênée. Pour faire court, parce que ma lecture date d’une quinzaine, je peux affirmer que ce roman a rempli parfaitement son rôle, de dépaysement autant que de mise en résonance. Presque un coup de cœur !

Quatuor d’Anna Enquist, (Kwartet, 2014) éditions Actes Sud, 2016, traduction de Emmanuelle Tardif, 303 pages en collection Babel.

Les avis d’Ariane et de Keisha.
Objectif PAL d’avril (à retrouver chez Antigone)
objectifpal2016

Ann Patchett, Orange amère

orangeamere« L’ambiance de la fête de baptême a changé quand Albert Cousins a fait son apparition avec du gin. »
Encore un roman américain contemporain, encore une histoire de famille… je reconnais me laisser souvent tenter par ce genre de roman qu’il n’est plus trop à la mode d’appeler des sagas, et qui d’ailleurs essayent d’en renouveler les grands traits.
Ici, la particularité du roman saute aux yeux dès la page 39, lorsqu’un grand écart dans le temps est effectué. On passe de la fête de baptême de Franny à un épisode où cette même Franny prend soin de son vieux père malade. Entre temps, la mère du bébé (Franny, donc) a rencontré Albert, qui fuyait la perspective d’un dimanche après-midi avec ses jeunes enfants, et a quitté son mari pour vivre avec lui. On apprend plus loin que les six enfants des deux familles passaient tous leurs étés ensemble et qu’un drame s’est produit au cours d’un de ces étés.

« Chaque été qu’ils passèrent ensemble tous les six se déroula exactement de la même manière. Ce n’était pas tous les jours la fête, la plupart du temps, ils s’ennuyaient, mais ils firent des trucs, des vrais trucs, sans jamais se faire prendre. »
La façon dont l’auteure installe l’histoire ne manque pas d’originalité, et permet au lecteur de rassembler les fils qui semblent épars pour comprendre l’histoire de la famille. La construction s’éloigne du classique aller et retour passé/présent qu’on croise trop souvent, et c’est ce que j’ai préféré dans le roman.
Les personnages aussi sont singuliers, avec des personnalités très marquées pour la plupart, (à condition de ne pas confondre les uns et les autres, j’y reviens ensuite) et l’idée de montrer dès le deuxième chapitre le point de vue des enfants, devenus adultes, de la famille recomposée, rend le roman très prenant. Ensuite, et c’est assez malin, il est question d’un roman appelé Orange amère, qui va avoir une grande importance dans la vie des protagonistes.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture, avec parfois, au début d’un nouveau chapitre, un peu de mal à raccrocher tous les détails déjà connus sur tel ou tel personnage, et à situer l’époque. C’est le revers de cette construction inhabituelle.
Quant au style, j’ai beaucoup aimé la façon d’insuffler de la légèreté avec des figures de style facétieuses. La société américaine, et son modèle familial, ne sortent pas forcément grandis de l’image qu’Ann Patchett en donne, mais on passe un excellent moment avec cette famille.

Orange amère de Ann Patchett (Commonwealth, 2016) éditions Actes Sud, janvier 2019, traduction de Hélène Frappat, 302 pages.

Cuné et Keisha ont aimé aussi !