Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein

Lectures du mois (26) juillet 2021

Je crois que c’est une première, mon billet « lectures du mois » pour juillet constitue ma seule et unique publication depuis plus d’un mois… Après quelques jolies lectures pour le mois anglais (West, Billy Wilder et moi, Étés anglais) la fin du mois de juin et une bonne partie de juillet sont restés en demi-teinte, sans rien qui vienne vraiment rompre la monotonie, ou marquer par son éclat…
Chose intéressante, à la recherche de citations, je remarque seulement maintenant qu’un thème est commun à toutes ces lectures, celui du courage, celui d’affronter des dangers physiques, de venir s’opposer à une personne que l’on aime ou encore d’aller jusqu’au bout de ses idées. Finalement, cela me donne un point de vue différent qui rehausse ces lectures passées.

Nickolas Butler, Le petit-fils, traduction de Mireille Vignol, Livre de Poche, 2021, 336 pages.
« Existe-t-il plus grand bonheur que d’être un enfant livré à lui-même pour explorer le vaste univers, sans un soupçon de danger ? Car ce sont les adultes qui introduisent la notion de danger dans le monde, toujours eux. »

Après avoir élevé avec quelques difficultés leur fille adoptive Shiloh, Lyle et son épouse Peg savourent le plaisir d’être grands-parents. Lyle surtout s’entend bien avec son petit-fils de cinq ans, Isaac. Ils bricolent ensemble, travaillent au verger. Mais Shiloh devient de plus en plus attachée à l’église qu’elle fréquente, avec son pasteur trop charismatique, et Lyle se rend compte que les idées de sa fille vont trop loin. Il n’ose toutefois aborder le sujet frontalement, de peur de la voir éloigner l’enfant.
Le roman peut sembler un peu lent mais la profondeur des sentiments est marquée, sans toutefois en faire trop… et le thème pas des plus répandus dans la littérature. Je le conseillerais volontiers, d’autant qu’il est sorti en poche.

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, traduction de Claude Seban, éditions Points, 2020, 864 pages. (pavé de l’été pour le challenge de Brize)
« Dans une vie il y a des tournants. C’est ainsi que je les appelle. Un tournant est une surprise soudaine. Comme si on vous saisissait par les épaules et qu’on vous tournait de force pour que vous voyiez quelque chose qui vous était caché jusqu’alors. Un tournant, et vous êtes changés à jamais. »

Restons aux Etats-Unis avec la grande Joyce Carol Oates qui s’intéresse cette fois aux militants « pro-vie » ou anti-avortement. Elle imagine qu’en 1999, l’un d’entre eux, Luther Dunphy, persuadé d’accomplir un acte guidé par Dieu, abat un médecin à l’entrée d’une clinique. Joyce Carol Oates s’introduit dans les pensées de chacun de ses personnages, notamment les filles devenues adultes des deux protagonistes principaux du drame. Je noterai de très belles pages, une réflexion intéressante et une finesse psychologique sans égal, une fin magnifique, mais beaucoup de longueurs pour en arriver là, et l’impression que JC Oates se regarde un peu écrire parfois…
J’aurais sans doute trouvé ce texte superbe avec deux cent pages de moins, car tous les ingrédients étaient réunis pour en faire un grand roman.

Thierry Berlanda, Déviation nord, éditions De Borée, 2020, 310 pages.
« Certains, la peur les paralyse ; d’autres, elle les galvanise. Agathe a toujours fait partie du second groupe. […] Après une minute d’abattement complet, elle se dit que c’est le moment de le prouver. Pas d’estimation des risques, pas de pesée du pour et du contre, pas de calcul. Elle est au-delà de ces finesses, plus assez lucide, ou peut-être trop. Et puis calculer, c’est envisager de renoncer. Or Agathe ne l’envisage pas. »

Parfait pour les chaudes journées d’été, ce roman plein de suspense part de la disparition en plein cœur du Morvan enneigé, à deux jours de Noël, d’une famille de trois personnes. Ce chirurgien réputé et son épouse suscitaient des jalousies, ils se sont évaporés sur une déviation mise en place à cause d’un accident. Deux policiers que tout semble opposer (comme il se doit) vont tenter une course contre la montre pour les retrouver.
Ce thriller prenant et pas avare en rebondissements ne néglige pas l’atmosphère ni la profondeur des personnages auxquels on peut reprocher seulement d’être un peu… pas stéréotypés, non, mais déjà vus. Mais cela doit être parce que je lis trop !

Alexis Jenni, J’aurais pu devenir millionnaire j’ai choisi d’être vagabond, éditions Paulsen, 2020, 220 pages.
« En vivant dans cette ferme aux confins du monde défriché, John Muir grandit et se forma avec un pied dans chacune des deux réalités qui coexistaient alors : un dans l’Ecosse ordonnée et studieuse, l’autre dans la Grande Sauvagerie qui s’étendait au-delà des champs de son père. »

J’aurais déjà eu l’occasion de lire Alexis Jenni, si j’avais voulu, et pourtant ce n’est pas avec un roman que je découvre sa plume, mais avec une biographie. Il s’agit de John Muir, amoureux du Yosemite, connu pour avoir fondé les parcs nationaux américains. Ce jeune garçon né en Écosse, immigré à dix ans avec sa famille, inventeur talentueux, aurait pu avoir une toute autre vie.
Première remarque dès les pages d’introduction : j’aime beaucoup le style d’Alexis Jenni, et j’apprécie sa manière de rendre cette vie passionnante, de parler aussi, très simplement, de lui-même, pour mieux éclairer les pensées et les enthousiasmes pour la nature de John Muir. Ça se lit facilement et fort agréablement !

Tiffany Tavernier, L’ami, éditions Zulma, 2021, 262 pages.
« Au boulot, je reste le plus distant possible. Malgré cela, pas un jour ne se passe sans que l’un d’entre eux, l’air mortifié, m’aborde dans les vestiaires, en salle des machines, sur le parking : « Franchement, j’aimerais pas être à ta place. ça doit être vraiment dur.  » Plus ça va, plus cela m’insupporte, comme si à l’intérieur, j’attendais tout autre chose, le début d’une réponse peut-être, mais qui, là, jour après jour, se dilue dans leur pitié. »

Il s’agit d’un fait divers comme il en arrive parfois, la découverte qu’un homme simple, banal, est un pervers qui a violé et assassiné des jeunes filles, avec peut-être la complicité de sa femme. Ce cataclysme est entièrement raconté par son voisin et ami Thierry. Celui-ci passe par toutes sortes de phases qui sont un peu celles du deuil de leur amitié : déni, colère, dépression… Pour Thierry qui a du mal à exprimer ses sentiments, tout part à vau-l’eau, à commencer par son mariage avec Lisa.
La première moitié du roman passionne en se mettant à la place des voisins, ceux que les médias interrogent habituellement, mais qui dans ce cas, se terrent chez eux, vides de mots… De voisins, ils étaient devenus amis avec Guy et Chantal, partageant des bons moments et des passe-temps. Et pourtant, lorsque le couple réalise qu’ils ne connaissaient absolument pas Guy et Chantal, ils tombent des nues, et réagissent chacun à leur façon.
La deuxième moitié du roman est moins convaincante, brassant trop de sujets qui peuvent sembler disparates et ne rien ajouter au thème principal. Je comprends l’idée, mais, comme dans Roissy, je n’adhère pas, cette abondance de sujets imbriqués me gêne, et un dernier personnage apparaissant à la toute fin me laisse définitivement perplexe.

Martin Dumont, Tant qu’il reste des îles, éditions Les Avrils, 2021, 235 pages.
« À côté, notre chantier paraissait dérisoire. Pourtant il y avait quelque chose. Une proximité, un début de point commun. Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction. Un gigantesque ouvrage qui resterait pour les siècles à venir. »

Une île, juste au moment de la construction d’un pont… Avant que ne soit fini l’ouvrage qui la reliera au continent, des îliens s’agitent et imaginent des actions pour arrêter la construction. Léni reste tranquille, travaille sur un chantier lui aussi, mais de réparation de bateaux, garde sa fille un week-end sur deux. Va-t-il devoir s’impliquer davantage ?
Bon, j’ai acheté ce roman entouré d’avis enthousiastes, et malheureusement, j’ai trouvé l’ensemble sympathique mais un peu convenu. Sans doute ai-je eu du mal à m’identifier aux personnages, à apprécier l’atmosphère du café du port où tout le monde se retrouve. Ce roman conviendra sans doute mieux à des plus jeunes que moi. Je suis loin du coup de cœur, et en suis toute dépitée.

Peut-être avez-vous lu certains des livres présentés ici ?

Fiona Mozley, Elmet

« Les fantômes de l’ancienne forêt se manifestaient encore lorsque le vent soufflait. Le sol regorgeait d’histoires brisées qui tombaient en cascade, pourrissaient puis se reformaient dans les sous-bois de façon à mieux resurgir dans nos vies. »
Je commence le mois anglais avec ce premier roman, beaucoup vu sur les blogs à sa sortie, et maintenant paru en poche.
Un père de famille élève ses deux enfants adolescents dans une maison qu’ils ont bâtie de leurs mains, dans la campagne du Yorkshire. Auparavant, il gagnait sa vie lors de combats clandestins, maintenant il aimerait laisser cette partie de son existence derrière lui. Mais un riche propriétaire, par ailleurs peu à cheval sur la légalité, revendique des droits sur le terrain où ils ont bâti. Jusqu’où ira-t-il pour que John lui rende ce qu’il aurait soi-disant indûment occupé ? Tout au long du roman, qui commence par une scène finale, une tension latente va en augmentant jusqu’à un paroxysme qui semble inévitable.
L’histoire est racontée par Daniel, le benjamin, garçon calme et sensible. Cathy, sa sœur aînée, tient plus du caractère paternel. Quant à la mère, on ne saura pratiquement rien d’elle et de ce qu’elle est devenue.

« Pendant un temps, il avait même bien gagné sa vie. Il en retirait une certaine fierté, ou quelque chose de cet ordre, un sentiment qui avait pourtant quasiment disparu dans la région. »
Tout d’abord, si vous le pouvez, évitez de lire la quatrième de couverture du roman broché, qui en dit beaucoup trop, et même la phrase de couverture, propre à faire imaginer tout autre chose…
Je suis finalement un peu perplexe, les ingrédients sont là pour faire un bon roman, en particulier le style empreint de poésie que j’ai beaucoup apprécié. Le roman comporte également tout un pan social, très intéressant, les petites gens opprimés commençant, grâce à John, le père de famille, à réagir à l’idée d’une révolte. Toutefois, les personnages restent trop flous, trop incertains dans leurs choix et leurs motivations, notamment le père. Cela est sans doute volontaire, et peut s’expliquer par le fait que le narrateur est jeune, quatorze ans à peine.
Le flou est aussi temporel, cette sorte de conte se passe, semble-t-il, à l’époque contemporaine, mais sans aucun indice qui viendrait le confirmer ou l’infirmer. Cette incertitude m’a aussi maintenue à distance. J’ai été en outre gênée par l’aspect inéluctable de l’histoire, alors qu’il aurait sans doute été possible à plusieurs des protagonistes de calmer le jeu ou de prendre des distances à un certain moment. J’ai toujours du mal avec les personnages qui s’acharnent à courir à leur perte.
Je retiendrai de cette lecture une écriture prometteuse, et, malgré tout, une rencontre qui ne s’est pas faite.

Elmet de Fiona Mozley (Elmet, 2017) éditions Joëlle Losfeld, 2020, traduction de Laetitia Devaux, 240 pages, existe en Folio.

Aifelle a aimé, Eva a quelques bémols, Actu du noir n’a pas marché, et c’est un coup de coeur pour Maeve.

Lu pour le mois anglais à retrouver sur Instagram ou Facebook, ou encore sur le blog Plaisir à cultiver.

Joyce Carol Oates, La Princesse-Maïs et autres cauchemars

« Des heures, des jours. Des heures isolées, blessantes comme autant de cailloux avalés de force. Et que sont les jours sinon des durées insondables et inexplorées trop pénibles à charrier si ce n’est heure par heure ou même minute après minute. »
La Princesse-Maïs est la première et la plus longue de ces nouvelles, presque un court roman à elle seule. Les premières pages interrogent, puis le point de vue se déplace et tout commence à s’éclairer, si l’on peut dire, puisque la situation devient dramatiquement compliquée pour les personnages. Pas un seul ne peut dire qu’il s’en sort bien avec Joyce Carol Oates !

« Les jours, puis les semaines qui avaient suivi la mort de son mari, Helene s’était retrouvée debout devant des placards ouverts, à regarder fixement à l’intérieur. Dans ces moment-là, elle bougeait lentement et avec délibération, comme si ses membres n’étaient rattachés à son corps que de manière rudimentaire, par la seule force de sa volonté. Le simple fait de voir nécessitait de tels efforts ! »
La Princesse-Maïs, Bersabée, Personne ne connaît mon nom, Personnages-fossiles, Champignon mortel, Helping hands, Un trou dans la tête : chacune de ces sept nouvelles renferme une situation vraiment cauchemardesque, comme ce prof accusé de l’enlèvement d’une fillette de son collège, ce beau-père victime d’une vengeance pour des faits qu’il nie, cette fillette de neuf ans perturbée par l’arrivée d’une petite sœur, ces frères ennemis que tout sépare, cette veuve qui sort au mauvais moment de son hébétude ou ce chirurgien confronté à une demande peu ordinaire.
Les textes sont assez longs, laissent le temps de connaître les personnages, de s’installer intimement dans leur histoire, de partager les moments intenses qu’ils vivent. L’écriture fait le reste, rugueuse, tendue, hypnotique….
Inutile de présenter la prolifique auteure américaine, qui réussit à surprendre par son imagination débordante, à chacun de ses textes, que ce soit une nouvelle ou un pavé !

La Princesse-Maïs et autres cauchemars de Joyce Carol Oates (The Corn Maiden, 2011), éditions Philippe Rey, 2017, traduction de Christine Auché et Catherine Richard, 379 pages, sorti en poche (Points)

Lecture pour Mai en nouvelles à retrouver chez Electra ou Marie-Claude.
J’ai chroniqué d’autres nouvelles de Joyce Carol Oates ici : Amours mortelles, et des romans : La fille du fossoyeur, L’homme sans ombre, Nous étions les Mulvaney, Le mystérieux Mr Kidder.

Paul Lynch, La neige noire

« Il se dirige vers la partie en pente où l’eau s’est accumulée, inspecte le système d’écoulement. La surface argentée de la flaque réfléchit si fidèlement le monde qu’on dirait un lambeau de ciel arraché. S’y reflètent le satin blanc du ciel et les branches des arbres, stérile beauté qui évoque un appel des morts déployant leurs ossements. »
Barnabas Kane est un émigrant de retour dans son Irlande natale après avoir bâti des gratte-ciels aux Etats-Unis. Avec son épouse et son fils, il s’est installé dans une ferme qu’il a fait prospérer, sans pourtant s’intégrer vraiment à la population locale. Un incendie dans son étable marque la fin de cette période d’aisance. Ce drame cause la mort de son employé et il perd toutes ses bêtes en une soirée cauchemardesque. Barnabas sombre alors dans des phases de colère et de dépression, se coupant autant de sa famille que de ses quelques voisins serviables.

« Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser le pays. »
Voici un roman noir d’encre comme j’en lis rarement, vraiment très sombre, qu’aucune lueur ne vient éclaircir. L’amertume de Barnabas, les réactions plutôt saines de sa femme Eskra, les errements de son fils Billy tout comme les ressentiments des habitants du village, tout est plombé par les cieux irlandais hostiles et les paysages aussi superbes que maussades, sous la plume de l’auteur. Il excelle autant à peindre les collines et les prairies qu’à faire sentir le poids des traditions et des superstitions. J’ai parfois trouvé l’abondance d’images et de métaphores un peu pénible, mais dans l’ensemble, l’écriture m’a plu et permis de supporter la noirceur du propos.
Ce roman était dans ma pile à lire depuis une éternité, depuis sa sortie en grand format, probablement. Une tentative pour commencer Un ciel rouge, le matin, tout aussi dramatiquement sombre, m’avait découragée de le lire. Je ne regrette pas la découverte, toutefois, et le recommande aux amateurs de romans noirs et de campagne irlandaise.

Avez-vous lu ce roman ou un autre de l’auteur ?

La neige noire de Paul Lynch (The black snow, 2014), éditions Albin Miche, 2015, traduction de Marina Boraso, 304 pages, existe en poche.

Livre lu pour l’Objectif PAL (chez Antigone) et le mois irlandais (chez Maeve)

Jiri Weil, Mendelssohn est sur le toit

« Jusqu’à l’hôtel de ville juif, la rue était semée de grappes humaines qui sans cesse bougeaient, se désagrégeaient, se reconstituaient, les gens courant de-ci de-là, s’attroupant autour d’un homme qui venait d’inventer encore une nouvelle alarmiste, pour ensuite se précipiter vers un autre qui se faisait l’écho d’un bruit plus rassurant. Ils allaient ainsi d’espoir en désespoir, faisant circuler les nouvelles qui, bonnes ou mauvaises, se heurtaient de front. »
La ville de Prague en 1941 est occupée par les Allemands et gouvernée par Heydrich, sinistrement connu pour avoir imaginé la solution finale. Le problème immédiat du gouverneur en ce jour d’octobre 1941 consiste en une statue qui offense sa vue, celle de Mendelssohn sur le toit de l’Opéra. Un sous-fifre délègue à deux petits fonctionnaires tchèques la mission de déboulonner cette statue de compositeur juif. Faute de plaques pour l’identifier, ils hésitent, tergiversent, manquent de détruire Wagner ! Puis finalement demandent de l’aide à un intellectuel juif. Cette anecdote est le prétexte à dresser un tableau de Prague en 1941, mais aussi la ville-ghetto de Terezin…

« Il y avait eu d’abord un ordre du protecteur par intérim lui enjoignant de trouver pour les Juifs une cité close. La mort devait faire halte un instant dans une ancienne ville tchèque. C’était indispensable, pour mieux tromper l’opinion internationale. Et il n’était pas non plus inutile, pour prévenir toute velléité de résistance, de donner aux victimes une petite lueur d’espoir. »
C’est typiquement le genre de roman que j’achète un peu sur un coup de tête, sur la foi de la quatrième de couverture qui me suggère une découverte insolite. Après je le laisse en attente et n’ose pas toujours le sortir de mes étagères, de crainte d’être déçue… Le mois de l’Europde l’Est était l’occasion de le sortir ! Le début de quelques dizaines de pages conte l’histoire, réelle, de la fameuse statue, sur un mode parfois teinté d’humour. Il est suivi de chapitres qui passent à d’autres personnages, et déstabilisent donc un peu, mais une fois ceux-ci identifiés, je me suis parfaitement coulée dans le roman. Jiri Weil a imaginé une construction subtile, qui décrit des événements tragiques, puis viennent des passages plus doux qui jettent un regard en arrière sur Prague et ses environs avant l’envahissement par les sinistres drapeaux aux araignées noires.
Et quelle brochette de personnages ! Il y a Reisinger qui perd son poste de gardien pour tomber de mal en pis, il y a Becvar qui ne donne pas satisfaction lors de l’épisode de la statue et qu’une dénonciation fait envoyer pour le travail obligatoire en Allemagne, il y a le Dr Rabinovic obligé de renier tous ses principes pour ne pas mettre en danger sa famille, il y a Rudolf Vurlitzer qui se meurt à l’hôpital, il y a son ami Jan Krulis qui prend soin de trouver des caches pour les deux nièces de Rudolf, il y a Frantisek, l’architecte du ghetto de Terezin, et d’autres encore.
L’humour cynique et grinçant auquel il faut s’accoutumer, et les faits, si terribles soient-ils, décrits par une narration détachée, presque neutre, donnent à ce roman un ton particulier, et proposent une vision de Prague occupée unique et saisissante.

Pour finir, je citerai Philip Roth : « Il faut lire et faire lire le Mendelssohn de Jiri Weil. Ce n’est pas seulement un témoignage poignant porté par une qualité d’écriture rare. C’est aussi une belle leçon d’humanité au sein d’un monde qui s’en trouve trop souvent dépourvu. »

Mendelssohn est sur le toit, de Jiri Weil, paru en 1960, éditions le Nouvel Attila, 2020, traduit du tchèque par Erika Abrams, 318 pages.

Roman remarqué chez Patrice lors du mois de l’Europe de l’Est 2020 et acheté (presque) aussitôt (dès la réouverture des librairies), il participe aussi à l’Objectif PAL.

Jake Hinkson, Au nom du bien

« Comme c’est étrange que nous soyons des corps et des personnes en même temps. Je me regarde à nouveau dans le miroir. On dirait que l’essentiel de la vie consiste à trouver comment être à la fois un corps et une personne. »
Pas facile d’être un pasteur estimé par sa communauté, père de cinq enfants et marié à un modèle de vertu, et d’avoir cédé à la tentation avec un jeune homme, surtout dans une petite ville de l’Arkansas, où l’activité préférée est d’observer et de commenter ce que font les voisins et concitoyens. Richard Weatherford se retrouve ainsi face à un jeune maître-chanteur qui n’aura aucun mal à ternir sa réputation, s’il ne lui donne pas immédiatement 30 000 dollars… Le pasteur désargenté doit alors imaginer un moyen de s’en sortir.

« Si tu ne viens pas aujourd’hui, nous entrerons dans la phase conséquences. »
Il faut dire que Richard Weatherford est très en vue, s’occupant de politique, il fait notamment campagne pour une ville sans alcool, ce qui déplaît à certains, tout en lui assurant la dévotion d’autres paroissiens. J’ai retrouvé des points communs avec mes précédentes lectures. Comme dans Des vies à découvert, le récit se déroule juste avant l’élection de Trump en 2016, et comme dans Des amis imaginaires, on a affaire à des personnages (certains d’entre eux) à fond dans le dogme religieux, pas loin de la dérive sectaire. La campagne présidentielle en arrière-plan enfonce bien le clou du cynisme et de l’absence de morale, quant à la religion, elle ne vient au secours du pasteur que lorsque ça l’arrange.

« Jusqu’à ce moment, j’ai vécu ma vie dans l’avenir, dans des rêves, des peurs, des espoirs et des angoisses. J’ai vécu dans la perspective de demain, de l’année prochaine, de l’éternité elle-même. »
Je retrouve un regain d’intérêt pour les romans noirs américains, à la condition que leur cruauté ne verse pas dans la provocation et l’overdose… Et dans ce roman, je me suis délectée : Jake Hinkson a imaginé un imbroglio où l’ironie le dispute à la noirceur, où la frontière entre le bien et le mal n’est pas là où on l’imagine, et il réussit à surprendre et à passionner avec des personnages bien ignobles, pour lesquels pourtant j’ai éprouvé de l’intérêt, dans l’attente de ce que l’avenir leur réservait, en terme de honte ou de malchance. La construction passant d’un protagoniste à un autre fonctionne très bien ici, révélant les turpitudes de chacun.
Je découvre cet auteur, mais je pense que je n’en ai pas fini avec lui. Religion et crime sont les deux leitmotivs de Jake Hinkson et, si je peux dire, ça fonctionne du feu de Dieu !

Au nom du bien de Jake Hinkson, (Dry county, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Sophie Aslanides, 328 pages.

Repéré chez Luocine, Lewerentz vient de le commenter aussi tout récemment.

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Don Winslow, Le prix de la vengeance

« Ce n’est pas à Eva qu’on va apprendre que le monde est déglingué.
Elle connaît la vie, elle connaît ce monde.
Elle sait que, quelle que soit la manière dont on y entre, on en sort toujours brisé. »
Changeons de registre aujourd’hui avec des nouvelles, et qui plus est des nouvelles policières. Enfin, il faut nuancer, ce sont, sur 537 pages, six longues nouvelles, et plutôt du domaine du « noir » que du policier à proprement parler. Don Winslow n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu L’hiver de Frankie Machine et La patrouille de l’aube, apprécié l’univers du sud californien, entre surf et trafic de drogue, immigration clandestine et violence urbaine, le tout avec toujours une dose d’humour bienvenu. J’ai eu aussi l’occasion de voir l’auteur (et son sourire charmant), aux Quais du Polar, et de le suivre un peu sur les réseaux sociaux, où il est un anti-trumpiste virulent.

« Oui, j’ai voté pour ce type. J’allais quand même pas voter pour une nana convaincue que le pays lui devait la Maison Blanche parce que son mari s’était fait tailler une pipe.
Une démocrate en plus. »
Le vocabulaire de ces « novellas » n’est pas édulcoré, c’est un des éléments qui permet de se mettre dans le bain immédiatement, avec le goût certain de Don Winslow pour les descriptions précises et les dialogues incisifs. Parmi ces textes, bien composés et pleins de rebondissements, le premier donne son titre au livre, il est assez violent, tout en gardant sa part d’humanité, et en mettant en scène de beaux personnages : Eva, au standard pour répondre aux appels d’urgence de la police, apprend ainsi la mort de son plus jeune fils et fait jurer à l’aîné de le venger. C’est noir, très noir !
La deuxième nouvelle « Crime 101 », qui séduit par son humour, met en scène un braqueur assez original, la troisième « Le zoo de San Diego » allie encore l’humour à la tendresse pour les personnages, avec des scènes hilarantes, dont un singe nanti arme à feu, et les truands les plus bêtes qui soient !
La quatrième, « Sunset », ne manque pas d’humour non plus. Je suis entrée avec un peu plus de difficultés dans la cinquième, « Paradise »,
qui a pour cadre Hanaley Bay, à Hawaï, et le monde du trafic de drogue, mais je l’ai fini convaincue. Enfin, je n’ai pas lâché « La dernière chevauchée », avec des personnages très émouvants, un garde-frontière et une petite Salvadorienne de six ans séparée de ses parents par une loi inique.
J’ai aimé le fait que de nombreux lieux se retrouvent d’une nouvelle à l’autre, ainsi que quelques protagonistes. C’est un recueil qui séduira en particulier les lecteurs habitués à l’univers de Don Winslow, on y voit revenir certains de ses anciens personnages qu’on croyait restés dans un roman précédent ! Ces retrouvailles avec l’auteur me font augurer le meilleur de la lecture de La griffe du chien qui se trouve dans ma pile à lire.

Le prix de la vengeance de Don Winslow (Broken, 2020), éditions Harper et Collins, traduction d’Isabelle Maillet, 537 pages.

Lectures du mois (23) novembre 2020

Comme bien souvent quand je peine à écrire des billets d’une certaine longueur, je regroupe quelques courts avis sur des livres lus fin octobre et en novembre, ou disons, commencés avec plus ou moins de succès…

Valérie Manteau, Le sillon, éditions Le Tripode, 2018, 272 pages, existe en poche.
« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. »
Il y a quelque chose d’immédiatement attachant dans ce roman, peut-être le genre hybride, mi-souvenirs, mi-roman, et un certain humour, et aussi la manière très chaleureuse de présenter les rues et les habitants d’Istanbul, loin des clichés. Pourtant, après une soixantaine de pages passionnantes sur le pays, sur la langue, et à propos de Hrant Dink, journaliste arménien turc assassiné en 2007, un chapitre sur la Turquie face à l’Europe s’avère plus indigeste. Ensuite, je n’aime pas quand il y a trop de citations et d’insertions provenant d’articles ou de livres divers. L’histoire personnelle de la narratrice avec son ami turc ne me parle pas trop non plus. J’ai donc laissé le roman de côté pour peut-être le reprendre plus tard.

Je suis d’accord avec Saphoo sur Babelio

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattès, 2018, 208 pages, sorti en poche.
« Un jour, il aimerait perdre conscience, totalement.
S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive. »
J’ai retrouvé Delphine de Vigan dont je n’ai lu que Les heures souterraines et D’après une histoire vraie, avec ce roman qui est plutôt dans la veine du premier. Hélène, qui enseigne les sciences en collège, remarque le comportement étrange de Théo, l’un de ses élèves. Persuadée qu’il est maltraité, elle va remuer sa hiérarchie, rencontrer la famille, dans une sorte de loyauté avec elle-même qui apparaît au cours du récit. C’est un roman très abordable, qui expose sans fard le mal-être et l’alcoolisme adolescents, qui explore aussi d’autres facettes du monde contemporain, avec des personnages pas si secondaires que ça, la vie de couple et les proches qu’on ne connait pas vraiment, Internet, l’amitié… Les personnages manquent parfois de nuances et trop de thèmes sont abordés, pour un roman court, ce qui donne une légère frustration en tournant la dernière page.

L’avis d’Anne

Rana Ahmad, Ici les femmes ne rêvent pas, éditions Globe, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, 304 pages.
« En Arabie saoudite, se détourner de l’islam est puni de mort. Je sais bien qu’il existe d’autres religions, celles des chrétiens, des juifs, des bouddhistes. Mais l’idée qu’il puisse exister des gens qui ne croient pas du tout m’est incompréhensible. »
Il s’agit ici de vécu, et non d’un roman. Rana Ahmad revient sur son enfance en Arabie Saoudite, avec les étés en Syrie, sur sa jeunesse et son mariage raté, elle raconte aussi le quotidien des femmes saoudiennes, privées de tout et cachées des convoitises masculines par des épaisseurs de tissu noir, dénuées de tous droits et même de toute identité (elles sont fille de… ou femme de…). Dans ce carcan, échapper à des agressions sexuelles de proches, fuir un mariage arrangé ou devenir athée, tout cela peut sembler inimaginable, et pourtant Rana l’a fait, soutenue uniquement par l’amour inconditionnel mais discret de son père. C’est d’Allemagne où elle est réfugiée qu’elle a écrit ce témoignage fascinant et bouleversant. Dommage que le récit, si dramatique soit-il, soit desservi par un style sans relief, que l’on remarque davantage lorsque la tension se relâche.

Le billet de Keisha


Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, 2019, 128 pages.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu’elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, […] elle leur avait donné des prénoms de fauve et d’oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes, mais ça n’avait servi à rien. »
Superbe roman sur l’amour maternel et la transmission des failles héritées de l’enfance, le roman débute au moment où Phénix apprend que son fils Loup, dix-sept ans, est placé en détention pour avoir pris et conduit la voiture de sa mère, provoquant un accident. J’avais cru que le roman allait se dérouler dans l’Océan Indien comme Tropique de la violence, il n’en est rien, mais l’écriture sensible est encore plus marquante que dans ce roman précédent.
Le texte est court, poétique et ciselé, et il propose une très belle réflexion. Que demander de plus ?

Luocine convaincue aussi.

Dan Chaon, Une douce lueur de malveillance, éditions Points, 2020, traduit par Hélène Fournier, 528 pages.
« Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves. »
Dustin est un psychologue qui a un lourd passé, ses parents ont été assassinés alors qu’il avait treize ans. Son frère adoptif accusé des meurtres vient tout juste de quitter la prison après une trentaine d’années d’incarcération. Dustin reçoit un patient qui l’intrigue avec ses recherches sur des disparitions d’étudiants.
Ce roman est très particulier dans sa forme, avec par moments une présentation par colonnes, ou par tableau. C’est un aspect intéressant, de même que l’exploration sur le thème de la mémoire et de la vérité. J’ai trouvé malgré tout l’histoire assez prévisible, tout en étant compliquée à lire, et dérangeante dans sa manière de mêler quotidien fade et événements morbides. De Dan Chaon, j’avais beaucoup aimé Cette vie ou une autre, cette fois, j’ai abandonné à la moitié, sans grand regret…

Eva, elle, est enthousiaste.