Damian Barr, Tout ira bien

« Depuis que tu es parti – n’était-ce vraiment qu’il y a une semaine ? – nous pouvons sentir la fumée. Nous nourrissons les déplacés qui mendient à notre portail. Femmes, enfants et Kaffirs. Un peu plus chaque jour. Nous donnons ce que nous pouvons et écoutons leurs récits – ils ne peuvent pas tous être vrais. Les Anglais sont, après tout, de la même race que nous. Ils partagent notre foi, à défaut de notre dévotion. »

1900, en Afrique du Sud. Les Britanniques pratiquent la tactique de la terre brûlée pour récupérer les possessions des Boers qui malgré tout, résistent. Les familles des paysans résistants sont alors enfermées dans des camps qui préfigurent les camps de concentrations nazis. Sarah van der Watt et son fils Fred voient leur maison brûler, leurs terres rendues incultivables et sont parqués dans un camp où ils meurent de faim et de privations. Au travers du journal de Sarah qu’elle cache soigneusement, rien n’est occulté des terribles conditions de détention.
2010, le beau-père et la mère de Willem, âgé de seize ans, trouvent qu’il a besoin de s’endurcir et l’envoient au camp « Aube Nouvelle » où des méthodes effroyables sont censées en faire un dur, un homme, un vrai.
Deux camps, deux enfermements à cent dix ans d’écart, deux drames…

« Le portail se referme en claquant. Alors que Willem regarde dans le rétroviseur, deux garçons en treillis se précipitent pour y mettre une chaîne. Leur hâte suggère une invasion imminente. »

On sent l’auteur écossais Damian Barr, dont c’est ici le premier roman après deux essais, passionné par les sujets qu’il traite, l’un historique et l’autre plus contemporain. Le traitement de ces thèmes est un peu inégal et c’est dommage, car leur intérêt est incontestable. Ce n’est pas l’alternance des époques qui nuit à ce roman, c’est un de ses points forts, au contraire. Ce sont peut-être les liens entre les deux époques, qui, un peu ténus, en paraissent artificiels. Bien écrit et intelligemment construit, avec des personnages attachants, ce roman se lit facilement. Il ne faut donc pas s’arrêter à mon léger bémol si l’histoire du camp de Bloemfontein vous intéresse, ou encore celle de ces jeunes garçons brisés par un système paramilitaire avec la presque complicité de leur famille. La violence engendre toujours la violence…

Tout ira bien de Damian Barr, (You will be safe here, 2019), éditions 10/18, 2021, traduction de Caroline Nicolas, 380 pages.

Chris Offutt, Kentucky Straight

« C’était un vieil homme avec de longs cheveux entremêlés de feuilles et de brindilles. Son corps flottait dans une large chemise en daim, comme s’il avait été autrefois un homme plus robuste. Des feuilles de chêne s’accrochaient aux franges du tissu. »

Voici des nouvelles dans un genre totalement différent des dernières que j’ai présentées. J’ai déjà lu Chris Offutt, avec grand plaisir, au travers de deux romans : Le bon frère et Nuits Appalaches, et j’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir ses textes courts. Le premier ne m’a pas emballée plus que ça, dans le genre noir rural, ça me semblait un peu déjà lu, et que l’auteur forçait un peu sur les détails sordides pour coller au genre. Mais mon avis a évolué au fur et à mesure de la lecture…

« Cody racontait à qui voulait l’entendre comment il s’était livré au vice pendant trente années de sa vie. Il portait un pistolet. Il buvait une bouteille de whisky par jour. Une fois, il avait attaché un homme à un pacanier avec du vieux fil barbelé et lui avait volé ses bottes. »

Finalement, je les ai trouvées à peine un peu inégales, ces nouvelles, et les ai appréciées de plus en plus alors que j’avançais dans le livre. Elles dessinent une carte de l’exclusion telle qu’elle se vit dans le Kentucky, mais elles parlent aussi de la solidarité et de la force de caractère nécessaire à la survie.
Un garçon opposé à son père, un chef de chantier, d’autres jeunes garçons, un cultivateur de produit illégal, des joueurs de billard, une forte femme, et d’autres encore… Malgré la tonalité très noire, les dialogues très bruts et les faits racontés sans fioritures, une certaine empathie naît pour des personnages qu’on regrette finalement de laisser.

Kentucky Straight de Chris Offutt, (1992) éditions Gallmeister, 2018, traduction de Anatole Pons, 165 pages.

#maiennouvelles

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Fiona Kidman, Albert Black

« Tandis que les incendies éclataient chaque année à Belfast, on mettait des livres au feu du haut en bas de la Nouvelle-Zélande. La police courait d’une librairie à une autre, envahissait les bibliothèques de prêt et s’abattait sur les petites crèmeries de quartier qui avaient en stock quelques éditions de poche, raflant au passage des livres et des bandes dessinées. »

Nouvelle-Zélande, 1954 : le gouvernement fait brûler les livres subversifs qui incitent les jeunes (surtout les filles, bien sûr) à la débauche, et rétablit la peine de mort. A cette même époque, la méfiance est grande envers les immigrés, écossais ou irlandais venus avec un billet de bateau à 10 livres chercher du travail dans ce pays neuf. Des emplois, ils en trouvent, mais pour ceux qui tôt ou tard finissent par avoir le mal du pays, le retour n’est pas au même tarif !
En attendant, garçons et filles fréquentent les bars, s’amusent au son du juke-box et des musiques à la mode. C’est ainsi que vit Albert Black, surnommé Paddy, jeune irlandais de vingt ans débarqué quelques mois auparavant. Après avoir été hébergé par une veuve sympathique dans la région de Wellington, il décide de trouver un emploi mieux rémunéré à Auckland, mais fait aussi des rencontres qui vont peser sur sa destinée.

« Les lumières sont toujours allumées dans les couloirs de la prison , une lueur glauque fluorescente qui se faufile par le judas des portes, si bien qu’au plus profond de la nuit, il est impossible d’être soulagé par l’obscurité clémente. »

Voici un livre, je ne dis pas un roman puisqu’il s’agit de personnages réels et de faits survenus dans les années cinquante en Nouvelle-Zélande, voici un livre donc qui m’a complètement accaparée, ce qui est difficile ces derniers temps. Il se montre aussi prenant qu’un roman policier, tout en brassant bon nombre de thèmes forts. Que ce soit le mal du pays ressenti par Paddy, la panique morale du gouvernement néo-zélandais dans ces années-là, la justice et les médias qui condamnent avant de juger, la peine de mort, chaque sujet est étudié avec toutes ses facettes, et jamais plaqué sur le texte.
Je ne connaissais pas l’autrice, mais j’ai le sentiment qu’elle s’est investie à fond dans l’écriture de ce livre. Tout en respectant l’exactitude des faits, elle a réalisé un très beau travail d’écriture, que la traduction a bien rendu, et tout au long du livre, j’ai apprécié la manière de raconter, en passant d’un personnage à un autre, en retournant parfois en Irlande, en mettant en scène chaque témoin, chaque intervenant du procès.
J’ai pensé à d’autres livres, De sang froid de Truman Capote ou L’inconnu de la poste de Florence Aubenas, mais la comparaison n’était pas en faveur de ce dernier. Albert Black, peut-être parce qu’il se réfère à un fait-divers plus ancien, tient beaucoup mieux la route, c’est une très belle convergence entre des thèmes forts, une écriture engagée et une structure intéressante.

Albert Black de Fiona Kidman, (This mortal boy, 2018), éditions Sabine Wespieser, avril 2021, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 347 pages.

Javier Cercas, Terra Alta

« Ici c’est une terre inhospitalière, très pauvre. Elle l’a toujours été. Une terre de passage où ne restent que les gens qui n’ont d’autre solution que de rester, ceux qui n’ont aucun autre endroit où aller. Une terre de perdants. »

Dans une province montagneuse et pauvre de Catalogne, un inspecteur nommé Melchor est appelé pour enquêter sur un meurtre sordide, celui de deux personnes âgées, un chef d’entreprise, potentat local, et son épouse. Des mobiles apparaissent, des suspects également. Un chef de service presse les policiers de terminer au plus vite l’enquête, au mépris des convictions intimes de Melchor.
Ce qui a amené le jeune homme à devenir policier, et aussi à atterrir dans cette région éloignée de sa Barcelone natale, est dévoilé petit à petit dans des chapitres alternés. L’enquête n’est pas de tout repos et va mettre en péril la vie de famille que le policier a construit en Terra Alta.

« Javert l’éblouit. Ce que Melchor éprouvait pour cet individu marginal et marginalisé était bien plus complexe et plus subtil que tout ce qu’il avait éprouvé pour Jean Valjean. Javert était le méchant du roman, l’auteur l’avait créé pour que son antipathie rocailleuse, sa véhémence légaliste et son fanatisme parfois diabolique fassent naître le mépris chez le lecteur. »

J’ai beaucoup apprécié les livres précédents de Javier Cercas, (L’imposteur, Le monarque des ombres) et ses analyses très fines de la nature humaine, dans des récits tournants autour de faits et de personnages réels. Le voici qui s’essaye à la fiction sous forme de roman policier, ce qui a de quoi intriguer. Si j’excepte la description de la scène de crime, des plus difficiles à lire, cette incursion dans l’univers du polar est tout à fait réussie. L’auteur en respecte les codes, sans toutefois abandonner les sujets qui lui tiennent à cœur, comme l’histoire récente de l’Espagne et ses répercussions sur la période contemporaine, et sur les communautés humaines, de la famille au village.
Des pistes s’avèrent nombreuses et des personnages se dévoilent au fur à mesure que l’enquête creuse leurs personnalités, et tout fonctionne très bien. Le parallèle avec les personnages et l’intrigue des Misérables, roman que Melchor a découvert lors de sa « première » vie, ajoutent une dimension littéraire tout à fait intéressante. Le personnage principal possède la profondeur nécessaire pour en faire un policier attachant et complexe à souhait, dont on regrette immédiatement qu’il ne soit pas le héros d’une série. Quoique, sait-on jamais ?

Terra Alta de Javier Cercas, éditions Actes Sud, 2021, traduction de Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 307 pages

Repéré grâce à Delphine-Olympe ou Jostein.

Tristan Saule, Mathilde ne dit rien

« Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal. Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle  ? Quarante  ? Cinquante ans  ? »
Voici comment débute le roman et le premier chapitre qu’il ne me faudra pas raconter… Sachez que Mathilde, travailleuse sociale et personne solitaire, habite dans un quartier dit défavorisé d’une ville de province, avec vue sur une place carrée où se tient le marché du dimanche. Chaque jour, elle marche infatigablement de chez elle à son lieu de travail pourtant distant. Elle entretient de bons rapports avec ses voisins et tente de venir en aide à une famille menacée d’expulsion. Mais Mathilde doit aussi tenir compte de son passé, porteur d’événements qui la rendent si sombre et si fragile à la fois.

« Mathilde se dit que si, elle imagine. Elle sait très bien ce que c’est d’être envoyé dans les marges par la force centrifuge du monde. »
Pour qui s’intéresse au roman noir à tendance sociale, quelques auteurs français émergent depuis quelques années, et Tristan Saule en fait désormais partie, avec Colin Niel ou Nicolas Mathieu. Il se démarque en plus par une écriture singulière, qui crée un rythme et une ambiance des plus frappants. Mathilde ne dit rien constitue le premier volet des Chroniques de la place carrée, un autre est déjà « sous presse ».
J’ai dévoré ce roman noir qui dresse un portrait sans fard de notre société, qui ne recourt pas à de longs discours pour présenter ses personnages et qui ne néglige pas l’action : un sans faute et un nouvel auteur à suivre !

Mathilde ne dit rien, de Tristan Saule, Le Quartanier éditeur, janvier 2021, 284 pages.
Repéré chez Cathulu et sur le compte Instagram d’une libraire enthousiaste.

Eric Plamondon, Oyana

« Je n’ai jamais oublié cette phrase qu’il m’avait dite : une langue c’est un patois qui a gagné la guerre. »

En 2018, l’organisation séparatiste basque ETA annonce sa dissolution. C’est alors qu’Oyana, qui vit depuis plus de vingt ans à Montréal avec son époux, décide de partir sur un coup de tête pour retrouver sa région d’origine. Elle écrit à son mari une longue lettre où elle dévoile petit à petit les circonstances dramatiques qui l’ont forcée à partir et à se protéger sous une autre identité. Comme dans Taqawan, des écrits documentaires retracent en parallèle l’histoire du mouvement ETA.

« Une fois que l’on s’est arraché à la géographie d’un lieu, on doit s’accrocher à son pays intérieur. »

Pour terminer Québec en novembre, j’aurais préféré finir en apothéose, mais mon ressenti reste un peu mitigé. Je ne me suis pas trop attachée au personnage d’Oyana, malgré son parcours mouvementé.
La présentation sous forme d’aveux écrits par Oyana, revenant sur sa jeunesse, ne m’a portée à me sentir concernée, et j’ai trouvé que le texte manquait de rythme. Ce qui s’explique peut-être par le dénouement. En effet, celui-ci marque par son intensité et la surprise finale semble avoir été présente à l’esprit de l’auteur dès le début. N’ayant pas ce final en tête, bien évidemment, je n’ai pas vu où l’auteur voulait aller, et me suis retrouvée sans perspective, hésitante, pendant une bonne partie du roman.
Pourtant les thèmes de la lutte armée, de la culpabilité, de l’exil aussi, sont très intéressants et amènent des pages qui ne manquent pas de force, mais l’ensemble m’a paru ou trop long, ou trop court, sans m’embarquer tout à fait.

Ce n’est que mon avis : Keisha ou Mes échappées livresques ont été emportées par ce texte. Et vous, l’avez-vous lu ?

Oyana de Eric Plamondon, éditions Quidam, mars 2019, 147 pages, existe au Livre de Poche.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.

Andrea Maria Schenkel, Tromperie

« Mais vous savez ce qui me ronge, dans cette affaire, mon cher Huther ? C’est que tout le monde a menti, que tout le monde a été trompé.
Clara, Hubert, tout le monde. Et finalement, ce qui me fait le plus mal, la justice elle-même. »

Landshut, petite ville tranquille de Bavière en 1922. Deux femmes, une mère et sa fille, sont assassinées dans l’appartement où la plus jeune donnait des cours de piano, mais aussi où elle recevait son ami Hubert. Hubert Taüscher, fils de la bonne bourgeoisie locale, a cependant mauvaise réputation, et devient le coupable idéal, avec un mobile et une opportunité d’être sur les lieux du crime. Il risque la peine de mort pour ce meurtre crapuleux, et son avocat peine à le défendre.
Commençant par une scène de crime vue au cinéma, qui aurait inspiré le criminel, puis par les témoignages successifs des différents protagonistes, policiers, témoins ou avocat, le roman explore la psychologie des personnages, leur caractère, creuse sans relâche, mais sans analyse délayée, uniquement au travers de leurs paroles et de leurs actions.

« Dans la salle règne un silence attentif, pesant, on entendrait tomber une aiguille. Täuscher est accusé de vol et de double meurtre, Schinder de recel aggravé et recel de malfaiteur. Ce dernier semble s’ennuyer, se désintéresser de tout cela, il regarde ses mains, observe ses ongles avec attention, jette un œil autour de lui dans la salle. »

Les années 20 en Allemagne, sa police, sa justice, sont le décor parfaitement restitué de ce roman de Andrea Maria Schenkel, comme les années 50 pour La ferme du crime et une large partie du vingtième siècle pour Le bracelet. C’est donc la troisième fois que, sans l’avoir encore chroniquée, je lis l’auteure, au travers de romans solides sans être époustouflants, mais bon, ça fait du bien de temps à autre, non ?
Le fait que le roman soit tiré d’une affaire qui s’est réellement produite en 1922 peut surprendre, d’une certaine manière. En effet, je me suis trituré les neurones pour trouver une résolution bien alambiquée qui n’est jamais arrivée. Car il y a un dénouement, qui ne manque pas du tout d’intérêt, mais qui est beaucoup plus élémentaire que ce que j’avais imaginé. Ce que l’on pardonne volontiers à l’auteure, car le fait de se creuser la tête pour trouver un coupable prouve la fascination réelle exercée par ce livre.

Tromperie d’Andrea Maria Schenkel (Taüscher, 2015) éditions Actes Sud, février 2020, traduction de Stéphanie Lux, 224 pages.

Avec ce roman, je participe aux Feuilles allemandes.

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein