littérature France·rentrée automne 2015·sortie en poche

Antoine Choplin, Une forêt d’arbres creux

foretdarbrescreuxL’auteur
Après avoir lu plusieurs romans d’Antoine Choplin, force est de constater des thèmes récurrents, mais loin de moi l’idée de trouver cela critiquable ou contraire à mon goût. On y retrouve souvent en effet des humbles, des anonymes ou presque, soumis à la tourmente d’une guerre, d’une situation de crise, et qui, tout en douceur, tracent leur chemin d’hommes droits dans l’adversité. On retrouve aussi le thème de l’art, le jeune homme qui dessine des hérons à Guernica, les tableaux sauvés du Louvre dans Radeau, les dessinateurs du ghetto de Terezin dans ce dernier roman.

Le ghetto, permanence de la multitude. On ne sait pas à quel point, en se hissant dans les wagons qui vous transporteront jusqu’ici, disparaît pour de bon la possibilité de la solitude.
J’avoue qu’avant d’avoir entendu parler de ce livre, Terezin était pour moi un camp d’extermination, et les ghettos des quartiers fermés de grandes villes. Ce n’est pas tout à fait exact. Terezin était une forteresse conçue dans le genre de celles de Vauban. Les nazis y ont installé un camp de transit et un ghetto où furent déportés plus de 140000 juifs. Certains y sont morts de malnutrition et de maladies, d’autres en sont partis vers Auschwitz et d’autres camps, très peu y ont survécu.

Lorsque Bedrich, ayant rejoint son dortoir, se faufile entre les châlits, il lui semble souvent entrevoir le maigre éclat d’yeux écarquillés. De ceux qui peinent à trouver le sommeil, et qu’il imagine, sa propre fatigue aidant, occupés à épier ses faits et gestes, il craindra toujours, à cet instant incongru de la nuit, la question chuchotée, inquisitrice.
Parmi eux, Bredich Fritta, arrivé dans le ghetto en 1941 avec sa femme et son jeune fils âgé d’un an. C’était un dessinateur et caricaturiste tchèque, et il fut chargé d’un service de dessins techniques au sein du ghetto. Avec une quinzaine d’autres, il devait projeter des améliorations architecturales pour Terezin, dessiner sur ordre des bâtiments aux fonctions terribles.
Bedrich et ses collègues avaient toutefois, malgré la faim, la peur et la fatigue, réussi à se ménager un moment de paix nocturne où ils dessinaient pour témoigner de ce qui se passait dans le camp. Ces dessins compromettants étaient soigneusement cachés, ce qui a permis que quelques-uns parviennent jusqu’à nous.

Leo lui fait signe de se tenir immobile quelques instants encore. Il dessine maintenant par petites touches, estompant parfois ce qu’il vient de tracer du tranchant de sa main.
L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse et de retenue le travail sous le joug des allemands, les moments difficiles dans les dortoirs surpeuplés, les rares moments de retrouvailles en famille, les exactions à l’encontre des rebelles ou des plus faibles, la fin prévisible et tragique. Comme dans Le héron de Guernica ou les autres romans de l’auteur, je me suis laissé prendre à son écriture, à sa manière de dire les pires choses sans forcer le trait, ou appeler à tout prix l’émotion. J’ai apprécié cet équilibre qu’il a réussi à atteindre, et me suis intéressée au destin des dessinateurs Bedrich Fritta et Léo Haas, évoqués dans ce roman.

L’éditeur
Ce mois-ci, l’éditeur du mois est La Fosse aux Ours, éditeur situé à Lyon depuis 1997. On remarque dans son catalogue des romans traduits de nos voisins italiens, Mario Rigoni Stern, Beppe Fenoglio ou d’autres. En littérature française, les plus connus et sans doute les plus vendus sont Antoine Choplin, Philippe Fusaro et récemment Jacky Schwartzmann.

Sur ce blog, du même auteur : La nuit tombée et Radeau. De Philippe Fusaro, Palermo solo et L’Italie si j’y suis. D’autres livres ici et .
Ici, l’avis de Sandrine

et le site Un mois, un éditeur.
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classique·littérature France·mes préférés

Jean Giono, L’iris de Suse

irisdesuseAux alentours de 1904, un « zèbre » (on ne peut pas l’appeler autrement) quitta Toulon de nuit, sans bruit ni trompette. C’était une sorte de chicocandard, la plupart du temps en rase-pet et chapeau melon.
Voici les premiers mots de ce dernier roman de Jean Giono, publié en 1970, l’année de sa mort. Et ces quelques mots annoncent déjà la couleur du roman, le vocabulaire daté du début du siècle, expliqué tout de suite par la mention de l’année, avec ces mots merveilleux comme « chicocandard » (quelqu’un qui a de l’allure, du chic). Ajoutez à cela des descriptions de la Provence qui vous évoquent tout de suite des tableaux d’une incroyable précision, et une histoire passionnante…


[…] le fin du fin, c’était le
béret, le grand béret, le béret alpin, la tourte, la tourte noire. Il se regarda dans la glace avec ce prodigieux machin sur la tête.
Ce roman tombait parfaitement à point pour moi puisque je commence à assister à un cycle de conférences sur le « vestiaire de la littérature », qui traite plutôt du vêtement du XVIIème au XIXème siècle, mais où les deux intervenants nous ont demandé de repérer des termes d’habillement dans la littérature plus récente. Nous dresserons ainsi une sorte de dictionnaire commun. Bref, ce « rase-pet » (veste courte) pour commencer le roman m’a ravie au plus haut point !
Giono passionné par la mode ? Non ce n’est pas l’explication de toutes ces mentions de vêtements. Elle se trouve plutôt dans l’histoire, celle de Tringlot, individu trempant dans des affaires louches, qui quitte précipitamment Toulon vers les montagnes, et qui doit se fondre dans le paysage en quittant ses habits de citadin pour quelque chose de plus passe-partout. Surtout lorsqu’il décide de suivre un troupeau qui monte dans les alpages.

Il portait crânement un chic galurin mou, un long pardessus à poil de loutre et une canne à bec de corbin, sans oublier sa trousse de cuir qui paraissait fort pesante.
Tout est nouveau pour Tringlot là-haut, et les discussions à bâtons rompus avec le berger le renseignent sur un monde qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Il est intrigué par le comportement de l’un des bergers qui rentre un soir tout défiguré, semblant avoir été sérieusement tabassé, et s’intéresse aussi à une certaine baronne qui vit un peu plus bas, et dont les frasques font jaser dans la vallée. Sans compter les deux individus qui sont lancés à sa recherche, et qui ne lâcheront pas si facilement leur proie…

Il était sorti sur le pas de la porte. Le soir avait recouvert toute la montagne jusqu’au sommet. Au fond de la vallée, quelques lumières clignotaient dans la nuit noire.
Je me suis régalée de bout en bout de ce roman, adoré la façon qu’ont certains personnages de parler par métaphores, qui rend le texte un peu hermétique mais ajoute à la poésie, je me suis imaginé avec précision les paysages entre Alpes et Provence, rappelé certains endroits où j’étais passée, j’ai frissonné aux inquiétudes du héros qui ne se sent jamais vraiment en sécurité nulle part, j’ai été absorbée par les intrigues parallèles qui se nouent, j’ai aimé les discussions philosophiques et l’évolution du personnage principal, jusqu’à la fin parfaite !
Concernant le titre, sachez que l’iris de Suse n’est absolument pas une fleur, mais un os, un petit os de la voûte crânienne des oiseaux, os imaginé par l’un des personnages, semblerait-il…
Bref rien ne vaut un classique de derrière les fagots pour vous réconcilier avec la littérature !

Jean Giono, L’iris de Suse (Folio) Première parution : 1970, 297 pages

Repéré chez Dominique ce roman entre dans mon Objectif PAL 2017.
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bande dessinée·littérature Europe de l'Ouest

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée

retourdelabondreeL’histoire
Simon est libraire, mais rien ne va plus pour lui, les ventes vont en diminuant et son épouse souhaite céder la librairie à un grand groupe plutôt que de mettre la clef sous le paillasson. Simon qui avait repris sans grand enthousiasme la librairie familiale ne souhaite pourtant pas lui voir perdre son âme.
Cet homme est un rêveur, passionné d’ornithologie, mais qui dissimule de sombres remords remontant à son adolescence. Un accident auquel il assiste passivement vient décupler sa culpabilité. Une rencontre va peut-être toutefois lui permettre de ne pas sombrer dans la déprime. Tout ce que je résume ici sommairement est amené petit à petit dans le récit, par petites touches, par subtils retours en arrière, comme un portrait qui apparaît progressivement sur une toile.

« Les partenaires hivernent chacun dans une contrée différente d’Afrique. Ils évitent ainsi de périr tous les deux dans une tempête de sable, par exemple. »
Cette citation concerne bien sûr les couples de bondrées…
Plusieurs moments et plusieurs histoires sont entremêlées dans ce texte : la fin d’une librairie, une histoire de couple qui tangue un peu, la culpabilité du personnage liée à un épisode dans sa jeunesse et la culpabilité nouvelle à la suite d’un autre événement, sa passion pour les oiseaux, notamment la bondrée, sa rencontre avec une jeune femme… Cela fait peut-être un peu beaucoup pour un seul livre, mais c’est un mince reproche pour une très belle construction, tout en délicatesse, qui se termine sur une étrange interrogation finale…

Un très beau roman graphique !
Les dessins sont vraiment le point fort de cette BD, superbes, avec des échappées sur la nature absolument magnifiques, sans oublier la vieille grange remplie de livres, et les oiseaux, bien entendu. Un joli trait et une mise en page comme je les aime…
retourdelabondree1.jpgCoïncidence
Je remarque que plusieurs parutions récentes portent sur le thème des oiseaux : Bondrée, un polar canadien d’Andrée H. Michaud, M pour Mabel d’Helen McDonald, un roman sur le deuil et la fauconnerie, La douleur porte un costume de plumes de Max Porter, également sur le thème du deuil, Le ruban de Ito Ogawa, où une grand-mère couve un œuf tombé du nid…
Avez-vous lu l’un d’entre eux, ou un autre sur ce thème ?

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée (De terugkeer van de wespendief, 2014) éditions Dargaud (2016) traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf 160 pages

Repérée chez Jérôme et Noukette, et trouvée à la bibliothèque…

littérature Afrique·premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
Lire-le-monde

littérature Moyen-Orient·sortie en poche

Benny Barbash, My first Sony

myfirstsonyAttention, roman atypique !
Le jeune Yotam vit dans une famille comme beaucoup d’autres en Israël, vivante et bruyante, colorée et contrastée. Entre son père, écrivain immature, et sa mère, militante d’origine argentine, les éclats sont nombreux et les tensions fréquentes. Le reste de la famille, grands-parents, oncles et tantes, sans oublier les amis, sont encore plus originaux, du beau-frère juif orthodoxe rigide à la sœur à moitié folle, ou au grand-père fou de sa collection de timbres…
Avec son frère et sa sœur, Yotam assiste aux scènes et drames familiaux, sans tout comprendre. Du moins, du premier coup, car Yotam ne se sépare jamais de son magnétophone Sony, enregistre et classe les cassettes tel un entomologiste chevronné, réécoute pour mieux comprendre.
Très dense autant par l’écriture que par les nombreux thèmes, notamment la création de l’état d’Israël, la mémoire familiale, la vie de couple, les conflits entre générations, le tout vu et entendu par un enfant d’une dizaine d’années, ce roman ne se laisse pourtant pas lire « tout seul ».
Je ne vous mentirai pas, il faut tout de même s’accrocher un peu au texte sans chapitres, aux longues phrases qui digressent en cours de route pour toujours retomber sur leurs pieds, après une page et demie ou deux, aux discussions politiques heureusement appuyées par un glossaire en fin de roman, aux nombreux personnages et à leurs histoires entremêlées. C’est toutefois un inconvénient assez mineur, qui ne procure pas d’ennui, car on a le sentiment d’une vérité, d’une justesse dans tout cela, et c’est sans doute là ce qu’il y a de plus important.
Certains passages sont extrêmement drôles, avec cette famille, on ne sait jamais à quoi s’attendre ! J’ai eu un court moment l’impression de ne pas savoir où allait le roman, avant que le jeune narrateur n’évoque « la catastrophe » vers laquelle tend son récit.
A la fin, l’émotion et, il faut l’avouer, la satisfaction d’avoir réussi à lire le livre l’emportent sur la densité de l’écriture. La narration originale et les personnages fort attachants font que ce roman devrait plaire à plus d’un fan de littérature israélienne, d’histoires de famille ou de romans qui sortent du commun. Au choix ou tout ensemble !

Extrait : Grand-mère s’approcha de moi et me répéta encore et encore : « Donne-moi immédiatement la cassette », à chaque fois, on l’entend un peu plus fort, parce qu’elle s’approche du micro, et je lui explique qu’il s’agit d’un enregistrement important, car comment saurions-nous toutes ces choses à son sujet ? Tu vas bientôt mourir et grand-père aussi, et toutes ces histoires seront enterrées avec vous, alors qu’ainsi je les ai enregistrées sur cassette ; et grand-père dit, il nous enterre déjà ce mioche, avant de s’écrier : personne ne va mourir si rapidement ! Et on entend ensuite son rire grave, dont Papa dit que c’est le rire le plus profond du monde et qu’on en trouve certainement de grandes quantités dans la mer Morte, parce que c’est là qu’il vient se déverser.

L’auteur : Benny Barbash est né en 1951 à Beer-Shiva, il est scénariste, aimant à traiter des aspects politiques de la société israélienne. Il a écrit les scénarios d’une douzaine de films, dont Beyond the wall, qui a été nominé aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film étranger. Il est également dramaturge, et, de temps en temps, dit-il, « il s’assoit et écrit des romans. » Quatre romans ont déjà été publiés.
414 pages.
Éditeur : Zulma (2008) maintenant en collection de poche.
Paru en Israël en 1994.
Traduction : Dominique Rotermund

Repéré très probablement chez Keisha !
Un entretien avec l’auteur sur un autre blog.
Partenariat avec l’éditeur.

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littérature Amérique du Nord·sortie en poche

James McBride, Miracle à Santa Anna

miracleasantaanna

Le roman commence dans les années 80 à New York, avec une petite incursion à Rome, dans l’extrait ci-dessous, début où des évènements s’enchaînent sans qu’on comprenne trop où cela va mener, puis le roman dépose le lecteur en Italie, au cœur d’un bataillon de soldats noirs, en 1944. Ceux à qui les positions les plus intenables, les actions les plus suicidaires sont demandées. L’un d’entre eux, nommé Train, va se trouver séparé de ses camarades, et au cœur d’une bataille, être amené à sauver un petit garçon italien dans une grange effondrée. Train et cinq autres soldats américains qui l’ont rejoint se trouvent coupés du reste de l’armée par les lignes allemandes et trouvent refuge dans un hameau proche de Santa Anna. Santa Anna est un village martyre, où la population a été massacrée en représailles, comme à Oradour-sur-Glanne. Ce fond historique est tout à fait réel, malheureusement, et seuls les personnages principaux sont inventés.
La construction du roman est originale, et l’intrigue bien menée, ce qui fait que ce roman de guerre, d’amitié et d’entraide, se lit comme un polar. D’une personne, voire d’un objet, l’histoire, tel un récit raconté au coin du feu, remonte à une autre personne, à une action qui aura son importance. C’est vraiment bien fait, et c’est le premier
atout du roman. Le deuxième est l’humanité qui fait ici bon ménage avec l’imagination, la chaleur qui émane de Train, un bon géant placide prêt à adopter un petit garçon esseulé, mais aussi d’autres personnages, ses coéquipiers aux profils atypiques, les italiens rescapés, les militaires restés en arrière, qui forment une galerie originale et donnent à ce roman de guerre une couleur inattendue dans ce genre de récit, d’où l’humour n’est pas absent.
Je voulais découvrir cet auteur avec son dernier roman, L’oiseau du bon dieu, dont on a pas mal parlé ces derniers mois, mais finalement, l’occasion de lire celui-ci m’a été accordée d’abord. Il m’a accompagné dans un aller et retour à Paris pour le festival America (what else ?) et je ne m’y suis pas ennuyée un seul instant !

Extraits : Cette même page de canard s’était retrouvée à planer jusqu’à terre depuis la fenêtre du neuvième étage de l’immeuble Aldo Manuzio à Rome, jetée par le concierge Franco Curzi, qui en avait sa claque et voulait rentrer chez lui de bonne heure parce que c’était bientôt Noël. Après quantité de virevoltes dans les airs, la page en question avait terminé sa course à la terrasse du café Terra, sur une table située en dessous de la fenêtre, comme si Dieu l’avait placée là exprès, et c’était bien, en vérité, un fait exprès de sa part.
Car elle avait atterri juste au moment où un italien, de haute taille, élégant et à la barbe bien taillée, était en train de prendre son café du matin à la table voisine. En voyant le gros titre, il s’empara du journal et lut l’article sans lâcher la tasse qu’il avait à la main.


Le petit garçon ne put résister. Du chocolat. Un visage géant en chocolat. Il tendit la main pour toucher son visage, puis lécha. Le goût était infect. Alors l’inconscience l’emporta, une inconscience plus douce que tout ce qu’il pouvait imaginer.

 

L’auteur : James McBride est écrivain et journaliste. Il est né en 1957 à New York d’un père afro-américain et d’une mère juive d’origine polonaise. Après ses études de musique dans l’Ohio et de journalisme à Columbia, il a travaillé pour différents journaux comme The Boston Globe, People, The Washington Post. Il est aussi saxophoniste et compositeur professionnel. Il vit aujourd’hui en Pennsylvanie. Son dernier roman est L’oiseau du Bon Dieu.
336 pages.
Éditeur :
Gallmeister (2015) Paru en poche
Traduction :
Viviane Mykhalkov
Titre original : Miracle at Santa Anna (2003)
Un film a été réalisé par Spike Lee d’après ce roman en 2012.

Billet pour le mois américain dont voici la page.
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littérature Amérique du Nord·mes préférés·premier roman

Gil Adamson, La veuve

veuveEt voilà qu’elle fuyait une fois de plus dans le noir, le cœur vidé, trop épuisée pour pleurer.
Une jeune femme fuit. Deux hommes la suivent, « des frères roux, une carabine sur le dos. ». D’emblée au cœur de l’action, il faudra du temps au lecteur pour en savoir un peu plus sur celle qui est nommée « la veuve », sur ses poursuivants, sur l’époque, sur le lieu exact. C’est surtout le style, les descriptions, les ellipses, qui retiennent l’attention, qui font avancer comme la veuve fuit, sans trop savoir où les pas se dirigent.
La fuite singulièrement prenante de la jeune femme qui fuit le mari qu’elle a tué et les visions qui la hantent, autant que ses poursuivants, est à la fois une aventure humaine, un suspense angoissant et un hommage à la nature sauvage du Canada.
J’ai surtout admiré l’habileté, que je trouve plutôt féminine, à présenter cette aventure sans noircir au maximum le tableau, mais sans non plus tomber dans l’angélisme ou la dégoulinade de bons sentiments. Comme dans la vie, certaines rencontres advenues à Mary Boulton sont bonnes, et d’autres moins, certaines personnes sont animées de pieuses intentions, ou d’intentions moins claires, ou de sentiments plus mouvants. Les forêts, les plaines, la montagne, les arbres et les rivières, les animaux, petits et gros, le temps qu’il fait, sont bien sûr, compte tenu du fait que la jeune femme est à la merci des éléments, d’une grande importance dans sa fuite, au moins autant que les êtres humains…
Je procrastine, j’ai une série de billets à écrire avant celui-ci, en principe ! Mais je ne pouvais résister à l’idée de vous donner envie de le lire, ou du moins d’essayer, tant j’ai adoré ce magnifique premier roman, à la croisée entre Homesman de Glendon Swarthout et A la grâce des hommes de Hannah Kent, deux romans que j’ai beaucoup aimés également.

Citations : Aux limites de la ville, une silhouette argentée passa devant elle en courant et se pétrifia – un petit renard gris.
La bête et la femme s’observèrent amicalement pendant un moment. Puis l’animal se retourna et trotta le long de la route, ses petites hanches tremblantes, s’arrêtant parfois pour regarder par dessus son épaule, comme s’il souhaitait lui indiquer la voie. Mais la veuve savait où elle allait.

La grand-mère de la veuve était elle-même convaincue des effets délétères de l’instruction – un trop grand afflux de sang à la tête risquait d’endommager le système reproducteur des femmes. Comme preuve de ses dires, elle invoquait l’exemple de femmes sans enfants ayant fréquenté l’université. « Et pourquoi n’ont-elles pas d’enfants ? demandait-elle. Parce qu’elles en sont incapables. »

L’auteure est née en 1961. Elle a fait paraître de nombreuses nouvelles, dont certaines réunies en un volume intitulé A l’aide, Jacques Cousteau. Elle a publié aussi deux recueils de poésie. Parmi les auteurs qui l’ont influencée, elle cite Michael Ondaatje, Raymond Carver, Richard Ford… La veuve est son premier roman. Gil Adamson vit à Toronto.
417 pages.
Éditeur : Christian Bourgois (2009)
Sorti en poche chez 10-18
Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Titre original : The Outlander (2007)

Un excellent conseil repéré chez Aifelle et déniché aussitôt dans une de mes bibliothèques !

littérature Océanie·premier roman·sortie en poche

Hannah Kent, À la grâce des hommes

alagracedeshommesIls ne m’ont pas laissé raconter les événements à ma façon : ils se sont emparés de mes souvenirs de Natan, de mes images d’Illugastadir, et les ont distordus jusqu’à les rendre méconnaissables. Ils m’ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j’ai dit m’a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu’à ce que cette histoire ne soit plus mienne.
Ce roman est celui d’Agnes, accusée en 1828 d’assassinat sur deux hommes, dont l’un était son amant, et dernière femme condamnée à mort en Islande. Un autre homme est condamné aussi, et une complice supposée, graciée. A cette époque, l’île était danoise, et les juges en référaient à Copenhague avant d’appliquer les peines. Ils pensent alors, en attendant l’application de la sentence ou la clémence des juges, à placer Agnes sous surveillance dans une ferme plutôt que de la laisser en prison. Le fermier et sa femme acceptent à contrecoeur, les filles de la maison sont pleines de crainte, le voisinage se récrie devant cette décision. Un jeune prêtre est aussi recommandé pour faire revenir la prisonnière à des idées plus « chrétiennes » avant ses derniers jours. Perturbé à l’idée de converser avec cette femme encore jeune et belle, le jeune pasteur peu conventionnel se contente de la faire parler, et c’est tout un feuilleton qui s’écrit sous nos yeux, de l’enfance d’Agnes à l’acte pour lequel elle a été condamnée.
Formidable, ce premier roman écrit par une jeune auteure des antipodes, qui s’est documentée autant qu’elle a pu, et semble avoir superbement oublié toute cette documentation pour en tirer un récit à la fois infiniment triste et porteur d’espoir en l’humanité. J’ai un peu de mal à imaginer comment pouvaient converser des paysans islandais du XIXème siècle, et pourtant tout sonne juste dans les dialogues autant que dans les gestes, les façons d’être, les rapports à la nature ou entre humains.
Cette année semble islandaise, décidément ! Après Karitas, l’esquisse d’un rêve, et sans oublier J’ai toujours ton coeur avec moi, voici encore un rattrapage en poche que j’aurais eu tort de négliger, car c’est vraiment une belle lecture.

Extrait : – Savoir ce qu’une personne a fait, et savoir qui est cette personne sont deux choses différentes.
– Les actions parlent plus que les mots, vous ne croyez pas ?
– Non. Les actions mentent, au contraire. Certaines personnes n’ont pas de chance, ou bien elles commettent une erreur – une seule ! Et les gens commencent à médire sur leur compte à cause de cette erreur…

 

L’auteure : Hannah Kent est née en Australie en 1985. Elle est cofondatrice et rédactrice en chef d’une revue littéraire. À la grâce des hommes est son premier roman, récompensé par de nombreux prix.
447 pages.
Éditeur : Pocket (2016)
Traduction : Karine Reignier-Guerre
Titre original (2013) : Burial rites

Lu aussi par Athalie, Cécile, Lydie et Val.

Lire le monde pour l’Australie.
Lire-le-monde

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littérature Asie

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleduhuitiemeElle n’avait pas d’intention particulière. Elle voulait juste voir. Juste voir l’enfant de cet homme. C’est tout. Et tout serait fini. Le lendemain, ou non, l’après-midi même, elle irait acheter de nouveaux meubles et chercher du travail. Elle allait tout oublier et recommencer une nouvelle vie, se répétait-elle en boucle en se déchaussant. Réprimant l’envie de courir et d’ouvrir le fusuma d’un coup, elle se contenta d’embrasser la cuisine du regard. Au milieu se trouvait une petite table ronde. Sur celle-ci, pêle-mêle, des assiettes avec des miettes, un paquet de pain de mie, un cendrier plein de mégots, de la margarine, des épluchures de mandarines. Sur le plan de travail près de l’évier, une bouilloire, une boîte de lait en poudre et des canettes de bière aplaties. Devant ce spectacle de vie quotidienne aussi crûment exposé, Kiwako eut presque le souffle coupé.
Une toute jeune femme, Kiwako, accomplit un jour un geste fou et irréfléchi qui ne lui ressemble pas, elle enlève le bébé de son amant et prend la fuite avec cette toute petite fille qu’elle appelle Kaoru. Réfugiée tout d’abord chez une amie à qui elle ne raconte que partiellement la vérité, elle se lance sous une fausse identité dans une errance à travers le Japon qui la mènera d’abord dans une étrange communauté, puis sur une île. Progressivement on comprend les raisons de son geste, petit à petit naît un attachement très fort entre Kiwako et Kaoru. Aux deux-tiers du livre intervient un changement de point de vue, vingt ans après la première partie, qui relance complètement l’histoire en lui donnant un nouveau suspense. Le duo formé par la petite fille et sa « mère » fonctionne très bien, on y croit vraiment, et on a envie qu’elles restent ensemble. Cette histoire est tellement bien racontée qu’elle réussit à faire ressentir davantage d’empathie pour la ravisseuse que pour les parents de la petite Kaoru.
J’ai trouvé très touchant ce roman sur la fuite, sur la création du lien maternel, sur la culpabilité et la rédemption, roman qui fait du bien à sa manière, sans mièvrerie aucune. Les chapitres où l’on voit de l’intérieur une sorte de secte, l’un des endroits où Kiwako s’est réfugiée, sont très intéressants pour comprendre comment les personnes qui dirigent ce genre de lieu peuvent tirer partie des faiblesses de femmes déboussolées… De femmes dans ce cas, mais pas uniquement, bien sûr.
L’ensemble est bien construit, la traduction rend bien la subtilité de l’écriture, l’évocation des lieux et des personnes permet un dépaysement complet en même temps qu’une belle palette d’émotions. C’est tout ce que je demande à un roman, et quand c’est réussi, je ne peux qu’applaudir ! De la même auteure, j’avais lu aussi Celle de l’autre rive, mais pas réussi à accrocher à La maison dans l’arbre (qui avait pourtant une superbe couverture !). Ah, et pourquoi ce joli titre ? Je ne vais pas vous le dévoiler, il faut lire le livre pour le savoir !

Extrait : Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai.

L’auteure : Mitsuyo Kakuta est née à Yokohoma en 1967. Elle suit des études de littérature, et durant son cursus publie son premier livre, d’abord des romans jeunesse. Elle obtient en 2005 le prix Naoki pour son livre Celle de l’autre rive, premier de ses romans traduits en français, suivis de La maison dans l’arbre et La cigale du huitième jour. Un film a été tiré de ce roman en 2011 sous le titre Rebirth.
344 pages.
Éditeur :
Actes Sud (2015)
Paru au Japon en 2007
Traduction : Isabelle Sakaï
Titre original : Yôkame no semi

Les avis de Cathulu et Ellettres.

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Flannery O’Connor, Les braves gens ne courent pas les rues

bravesgensnecourentIl me semble avoir noté ces nouvelles après avoir écouté un extrait ou même une nouvelle entière de Flannery O’Connor à la radio, et cela m’avait donné envie de pousser plus loin. La première nouvelle, qui donne son titre à l’ensemble, met en scène une famille lors d’une excursion où un enchaînement de circonstances va faire tourner la journée au drame. Dans la seconde, Le fleuve, quelques lignes suffisent encore à l’auteur pour camper les personnages et la situation. Et tout aussi remarquables sont Un cercle dans le feu, Le nègre factice, Braves gens de la campagne ou La personne déplacée : il faudrait les citer toutes ! Ce qui est remarquable chez Flannery O’Connor, c’est cette économie de mots, ce dépouillement au service d’un mélange de drame et de comédie dont les personnages ne peuvent pas réchapper sans dommage. Ce sont des petits blancs pauvres et incultes pour la plupart, pour qui la religion revêt une grande importance, des gens à l’esprit étroit qui fonctionne par raccourcis, et qui mettent toute leur mauvaise foi dans les approximations qu’ils profèrent. L’auteure n’ayant aucune complaisance pour eux, leur sort qu’elle leur réserve n’est pas des plus tendres.
Dans ces dix textes, les enfants ont souvent le jugement plus acéré et redoutable que celui des adultes, qu’ils observent, comme Flannery elle-même, sans indulgence aucune.
Ce sont là des nouvelles qui pourraient et devraient servir de modèles à tous les aspirants écrivains, des exemples parfaits du genre. Les paysages du sud, dépeints en quelques mots, prennent vie comme par magie sous les yeux du lecteur. Et que dire des personnages, croqués en trois traits cinglants : « La fille le regardait aussi, tête tendue et bras ballants. Elle avait de longs cheveux d’un or qui tirait vers le rose, et les yeux aussi bleus que les plumes du cou d’un paon. »
L’intérêt est aussi dans les thèmes récurrents propres à l’auteure, l’intolérance, le racisme, la religion, le péché et le salut, traités avec subtilité d’une nouvelle à l’autre.
Datées des années cinquante et publiées en France en 1963, elles semblent rester actuelles, et la traduction en est formidable. Mon coup de cœur du mois de mai, qui n’a rien à voir avec l’actualité littéraire, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

Extrait : Ils prirent le chemin de terre et la voiture avança en cahotant et en soulevant un tourbillon de poussière rose. La grand-mère évoqua l’époque où il n’y avait pas de routes pavées et où l’on ne faisait pas plus de trente milles dans une journée. Le chemin était accidenté, avec des fondrières par endroits, et il y avait des virages secs, avec des bas-côtés dangereux. Parfois, ils débouchaient sur le faîte d’une colline, et dominaient les cimes bleutées des arbres, à des milles à la ronde ; l’instant d’après, ils étaient dans un bas-fond rouge, et les arbres recouverts de poussière les dominaient à leur tour.

L’auteure : Flannery O’Connor est une auteure américaine née en 1925 à Savannah (Georgie), décédée en 1964 à Milledgeville (Georgie). Catholique et sudiste, Flannery O’Connor ne s’est jamais mariée et a vécu aux côtés de sa mère jusqu’à ce que le lupus l’emporte. Elle a publié deux romans, Wise Blood (1952) et The Violent Bear It Away (1960), ainsi que des recueils de nouvelles, dont un à titre posthume.
277 pages.
Éditions Folio (1981)
Traduction :
Henri Morisset
Titre original : A good man is hard to find

L’avis de  Philisine sur deux de ces nouvelles ou de Dominique sur un roman de l’auteure.

Projet 50 états, 50 romans pour la Georgie.
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