Publié dans littérature Amérique du Nord

Jodi Picoult, Mille petits riens

millepetitsriens« Je me suis souvent demandé si une mère pouvait détecter le moment où son enfant devenait adulte. Est-ce qu’il y avait des signes cliniques comme pour le déclenchement de la puberté, ou émotionnels comme le premier chagrin d’amour, ou temporels comme le jour de son mariage. »
Ayant lu ce roman de tout de même près de 600 pages, pour le mois afro-américain d’Enna, je ne vais pas passer sous silence mon avis, mais je ne sais pas trop quoi en penser, pour être tout à fait honnête…
Résumons sommairement : Ruth, sage-femme afro-américaine expérimentée s’occupe d’un nouveau-né dans un hôpital new-yorkais. Les parents, suprémacistes blancs, demandent à ce que seuls des membres blancs du personnel prennent en charge le nourrisson, mais une urgence oblige Ruth à intervenir. Le bébé ne survit pas, et les parents intentent un procès. La responsabilité devrait être celle de l’hôpital, mais seule Ruth se retrouve face à la justice. Son avocate, Kennedy (c’est son prénom), choisit de la défendre en laissant de côté l’aspect racial de l’accusation, alors que c’est bel et bien parce que Ruth est afro-américaine qu’elle se retrouve accusée…

« Il y a deux catégories de personnes chez les avocats de la défense : ceux qui croient pouvoir sauver le monde et ceux qui savent bien que c’est impossible. »
Le roman, par une construction somme toute assez habituelle dans les romans américains, alterne trois points de vue : celui de Ruth, qui élève seule son adolescent de fils, celui de Kennedy, jeune avocate jusque là cantonnée à des dossiers plus anodins, et celui de Turk, le père du bébé. Les parties les mettant en avant, lui et sa femme, rendent bien compte de la profondeur de la répulsion qu’ils peuvent inspirer, même si ce sont par ailleurs des parents aimants.
Chaque personnage est présenté avec son ambivalence, peut-être un peu trop démonstrative. C’est d’ailleurs ce qui m’a gênée dans ce roman, dont l’écriture est tout à fait agréable à lire, à la fois honnête et rigoureuse. La démonstration transparaît trop souvent, on comprend bien ce que ressent Ruth grâce à un paragraphe sur les petites vexations quotidiennes, mais un autre, et encore un autre viennent enfoncer le clou… Et il en va de même pour d’autres points importants du roman.

« Quand on commence à entrevoir les entrailles véreuses de l’Amérique, on a très envie de s’exiler au Canada. »
Cette citation se trouve dans la bouche de l’assistant de Kennedy, quand il trouve sur le net des renseignements divers en examinant le profil des jurés potentiels. J’ai vraiment eu du mal à lâcher le livre durant toute la partie qui concerne le procès de Ruth, de la préparation au choix des jurés jusqu’au dénouement final. Les moments aussi qui se déroulent au sein de la maternité de l’hôpital sont très intéressants, et l’arrestation de Ruth particulièrement saisissante. On sent une recherche très poussée dans tous ces domaines. D’excellents passages voisinent ainsi avec d’autres, sur la vie privée des personnages principaux, qui n’ont pas la force escomptée, et semblent un peu plaqués là parce que l’auteure n’a voulu négliger aucun aspect de la situation. Quant au dénouement… je ne peux rien en dire, mais vraiment, le choix de l’auteure m’a déconcertée.
Bon, ceci n’est que mon avis, et d’autres sont bien plus enthousiastes, j’en note pour vous deux ou trois ci-dessous.

Mille petits riens de Jodie Picoult, (Small great things, 2016) éditions Actes Sud (mars 2018) traduit par Marie Chabin, 592 pages.

Lisez donc les avis de Enna, Keisha ou Krol

African american history challenge au cours du mois de février chez Enna.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Celeste Ng, La saison des feux

saisondesfeux« Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblait avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie – ou vice versa -, avait commencé à l’inquiéter un peu. Pendant le dîner, Pearl parlait d’eux comme s’ils étaient les personnages d’une série télé dont elle aurait été fan. »
Dans une banlieue « léchée » et sécurisée de Cleveland vit la très convenable famille Richardson, et ses quatre enfants adolescents. La mère est le prototype de la femme au foyer américaine, parfaite en tous points, jusque dans ses bonnes actions. Les Richardson possèdent ainsi un appartement qu’ils louent à des personnes qui leur semblent méritantes. Une mère célibataire artiste, Mia, et sa fille Pearl, sont les dernières locataires en date. Pearl noue rapidement des relations avec l’un des enfants Richardson, puis passe beaucoup de temps chez eux, fascinée par leur mode de vie.
L’incipit qui montre un incendie volontaire dans la très cossue villa, et qui met en cause Izzy, la plus jeune des Richardson, annonce sans ambiguïté que les relations vont se tendre entre les deux familles, si opposées, jusqu’au drame. Reste à savoir le pourquoi et le comment !


« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. On le voit en le regardant, superposé à son visage : le bébé qu’il a été, l’enfant puis l’adulte qu’il deviendra, tout ça simultanément, comme une image en trois dimensions. C’est étourdissant. Et chaque fois qu’on le laisse, chaque fois que l’enfant échappe à notre vue, on craint de ne jamais pouvoir retrouver ce lieu. »
Mélange de roman psychologique, de roman d’apprentissage et de roman à suspense, La saison des feux ne réussit pas cependant à faire aussi fort que Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, le premier roman de l’auteure. La citation ci-dessus est par exemple révélatrice, l’idée en est très intéressante, mais un peu étirée en longueur, comme si l’auteure craignait de ne pas être comprise. J’aurais aimé moins d’explications psychologiques et plus d’ellipses, sans doute. Le début du roman, l’exposition des personnages, m’a plu davantage que la fin, avec un dénouement qui met beaucoup de temps à survenir… Quant au style, au milieu d’une surabondance très américaine de détails vestimentaires ou alimentaires, quelques phrases font mouche et réussissent formidablement bien à mettre le doigt sur les deux modes de fonctionnement des familles, sur leurs façons de penser très éloignées aussi.
Le thème de l’antagonisme de classes, celui de la maternité aussi, le secret de famille qui tarde à se dévoiler, tout cela en fait un roman qui se lit facilement et sans déplaisir, mais qui donne toutefois l’impression de ne rien apporter de bien nouveau.

 

La saison des feux de Celeste Ng (Little fires everywhere, 2017) éditions Sonatine (avril 2018) traduction de Fabrice Pointeau, 378 pages

Deux avis bien tranchés, Nicole a aimé, mais Une ribambelle s’est ennuyée.

Projet 50 états, 50 romans pour l’Ohio. Lu grâce au Picabo River Book Club : merci !
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Publié dans littérature France

Françoise Guérin, Maternité


maternite« Un bouleversement sans précédent se passe au fond de toi et tu n’as aucune prise. Aucun contrôle. Pas plus sur ton corps que sur tes pensées pagailleuses, cette armée dérisoire qui piétine jusqu’à l’épuisement. »
Il y a tout d’abord le « tu » qui interpelle directement le lecteur, la lectrice en l’occurrence, qui campe le portrait d’une brillante directrice financière, trentenaire mariée et pleinement investie dans son travail, qui rappelle des épisodes de l’enfance, gênants ou cruels, qui cerne l’absence de désir d’enfant… Et pourtant, quand Clara est enceinte, elle et Frédéric, son mari, décident de mener jusqu’au bout cette grossesse qu’il attendait davantage qu’elle. Clara a du mal à réaliser la présence du bébé en elle, et ce jusqu’à l’accouchement, et tout autant à s’attacher au nourrisson qu’on lui présente.

 

« Finalement, tu ne supportes ni les pleurs de ton bébé, ni son silence. Les pleurs pénètrent dans ta tête et paralysent ta pensée. Tu deviens pure angoisse d’être ainsi délogée de toi. Mais que le silence se prolonge et c’est la mort qui s’impose. »
Car c’est de cela qu’il s’agit dans Maternité, de l’absence d’attachement maternel, du décalage, de l’étrangeté de la situation, qui peut aller de quelques heures à quelques jours, ou beaucoup plus, comme dans le cas de Clara, avant de se sentir mère. Cela, et la dépression post-natale qui lui est associée également. Françoise Guérin s’éloigne du polar pour nous livrer ce récit poignant qui fait référence à son travail de psychologue clinicienne. Choquant parfois, lorsque Clara perd complètement pied face à un nourrisson, une tout petite fille pas nommée pendant plus de trois cents pages, précis et tendu tout du long, ce roman se lit d’une traite et avec la gorge nouée. Car une parfaite connaissance du sujet de la part de l’auteure n’empêche absolument pas l’émotion de gagner du terrain, au fur à mesure de la lecture.


« Le paradoxe, c’est qu’à ta douleur d’exister se mêle celle de n’être rien. »
Si un ou deux paragraphes m’ont semblé superflus (je pense à la fille à la verrue, par exemple), si la barque maternelle (celle de la mère de Clara, dont je n’ai pas parlé, mais les rapports de Clara avec ses propres parents éclairent la situation) est lourdement chargée, le roman n’en demeure pas moins très réaliste et éclairant sur ce qu’est la naissance de l’amour maternel, cet amour qui ne va pas toujours de soi, d’autant qu’il est censé apparaître à un moment de grande fatigue et de grande perturbation… La bienveillance dont Clara est entourée, de la part de son mari, de sa sœur, d’une amie, des professionnels qu’elle rencontre pour essayer d’arranger la situation, laisse imaginer avec horreur ce qu’il peut en être lorsqu’une jeune mère ne bénéficie pas de ce soutien. Même dans ce cas, loin d’être le plus noir, on tourne les pages en espérant du fond du cœur une éclaircie bienvenue !
Un roman troublant et essentiel.

Maternité de Françoise Guérin, éditions Albin Michel (mai 2018) 467 pages.

Les lectures d’Alex Mot à mots, Cathulu et Cuné.
Un grand merci à Françoise Guérin et aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

Publié dans classique, littérature France

Romain Gary, La promesse de l’aube

promessedelaube« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une grande lectrice d’autobiographies, ce genre me rappelle les dîners où votre voisin de table vous assomme avec son unique sujet de conversation, lui, lui, et encore lui (ou elle) pour finalement conclure qu’il (ou elle) est ravi d’avoir fait votre connaissance. Enfin, dans le cas présent, au moins, on peut fermer le livre quand on veut. J’ai donc commencé par me dire, dès les premières pages, que Romain Gary aurait peut-être eu mieux à faire, à quarante-cinq ans, sur une plage à Big Sur, que de se retourner sur son enfance. Et puis j’ai continué…

« C’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous. »
Dans les années 20, à Wilno (Vilnius), le petit Roman vit seul avec sa mère, qui lui voue un amour démesuré, et s’emploie à préparer le futur de celui qu’elle imagine déjà ambassadeur, écrivain, admiré par les hommes et aimé par les femmes. Pourtant, malgré les cours de danse, de chant ou de peinture que sa mère l’oblige à prendre, il continue de jouer avec les autres gamins de la cour du n°16 de la Grande-Poluhanka, là même où vivait un certain Mr Piekielny, dont quiconque s’est intéressé à la rentrée littéraire de l’année dernière reconnaîtra le nom… Roman et sa mère sont ensuite contraints de déménager vers Varsovie, avant de s’installer à Nice, plus propice aux projets maternels. La vision maternelle de la France coïncide davantage que son pays natal à ce qu’elle attend de son fils.

« Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. »
Je ne sais plus à partir de quel moment du livre j’ai commencé à bien accrocher, sans doute lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait probablement un décalage, voire plus, entre l’enfance réelle de Romain Gary et celle qu’il rapportait. Que ce soit à Wilno, à Nice ou plus tard lorsque la guerre le séparera de sa mère, et qu’il deviendra aviateur, l’auteur a paré ce que sa mémoire lui rapportait de fantaisies plus ou moins prononcées, et en agrémentant ainsi sa vie, l’a rendue plus captivante et apporté un plus grand plaisir de lecture que s’il rapportait platement les faits.
Si cette lecture n’a pas été un coup de cœur, c’est que j’ai toujours du mal avec les personnages de mères étouffantes qui projettent leurs échecs ou leurs frustrations sur leurs enfants, sans les laisser décider par eux-mêmes de leur vie. Mais je reconnais un grand talent d’écriture à Romain Gary, une auto-dérision réjouissante, et j’ai beaucoup aimé la réécriture de l’histoire personnelle, et la plongée dans une enfance dont l’auteur semble n’être jamais tout à fait sorti.

Je dois avouer que, lorsque j’ai poursuivi cette lecture avec Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé les personnages de La promesse de l’aube, mais chut ! J’en parlerai une autre fois !

La promesse de l’aube de Romain Gary (1960) éditions Folio, 456 pages.

C’est une lecture commune avec Inganmic et Karine (son billet très bientôt). Récemment Athalie l’a lu aussi…

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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, projet 50 états

Jim Harrison, Dalva

dalva« Je croyais écrire ceci à mon fils au cas où je ne le verrais jamais et s’il m’arrivait quelque chose, pour que ces mots lui disent qui est sa mère. Mon ami d’hier soir m’a rétorqué : Et s’il n’en vaut pas la peine ? Cela ne m’était jamais venu à l’esprit. J’ignore où il se trouve et je ne l’ai jamais vu, sinon quelques instants après sa naissance. »
Cela faisait longtemps que je n’avais rien lu de Jim Harrison, et bizarrement je n’ai jamais lu Dalva, qui est considéré comme son grand roman. C’est la lecture de La route du retour en 2010 qui m’en avait un peu dissuadée, puisque ce roman est une suite à Dalva, et je craignais donc d’en savoir trop pour me passionner pour le premier ouvrage. Bref, j’ai eu le temps d’oublier un peu La route du retour, assez pour pouvoir me plonger dans ce grand roman.
Un roman de Jim Harrison, ça ne se raconte pas, ça se vit… L’auteur aurait pu raconter Dalva, son père, son grand-père son arrière-grand-père chronologiquement ou alternativement, mais il a préféré faire se succéder le journal de Dalva avec celui de son ami Michael, qui s’installe un moment chez elle pour travailler sur les écrits de son arrière-grand-père, puis revenir à celui de Dalva…
Le récit de Dalva, dans la première partie, ne se présente pas sous forme linéaire mais en une sorte de spirale qui progresse autour d’un événement central, s’en approche et s’en éloigne, pour mieux l’éclairer. Et juste lorsque je viens d’écrire ça, je trouve cette citation : « …d’un point de vue abstrait, je considère ma vie en terme de spirales, de cercles et de girations imbriquées… » On ne saurait mieux dire !

« Dehors, sur le balcon, j’ai songé que certaines souffrances étaient vraiment trop ambitieuses. »
L’écriture est formidablement dense, pas un mot de trop dans un « presque » pavé, et des réflexions fines, des anecdotes annexes passionnantes, des digressions surprenantes, à chaque page, à chaque ligne. On lit souvent à propos de Dalva que le personnage est remarquable, mais il faut surtout dire que c’est l’écriture de Jim Harrison qui rend la personne aussi sublime, qu’un style différent l’aurait affaiblie ou banalisée.
Dans ce roman, les générations se succèdent, mais aussi s’imbriquent, se répondent, et les unes à la suite des autres, elles se montrent toujours très sensibles à la nature, et aux peuples autochtones. Dalva est en quête, à l’âge de quarante-cinq, à la fois du fils qu’elle a donné à adopter lorsqu’elle était toute jeune, et de ses racines indiennes ; il lui faut savoir ce que recouvre exactement le fait d’avoir un quart ou un huitième de sang indien dans les veines. Le thème du retour, plus que celui du départ, même si un départ l’a forcément précédé, est présent dans plusieurs romans du grand Jim, et dans Dalva déjà, puisqu’elle revient sur les terres familiales, qu’elle a quittées adolescente.
Je vais me répéter, mais je ne veux ou ne peux pas raconter plus le roman, et bien que ce ne soit pas mon habitude de procéder par injonctions, je vous le dis : il faut le lire !

Dalva de Jim Harrison, (Dalva, 1987) éditions 10/18 (1989) traduction de Brice Matthieussent, 507 pages

D’autres billets chez Inganmic, Keisha ou Valérie…Projet 50 états, 50 romans pour le Nebraska.
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, sortie en poche

Kazuo Ishiguro, Lumière pâle sur les collines

lumierepalesurlescollines« Je n’ai jamais bien connu Sachiko. En fait, notre amitié ne s’étendit que sur quelques semaines d’été, il y a bien longtemps. »
L’attribution, pas des plus attendues, du prix Nobel de littérature 2017 à l’écrivain d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, est l’occasion de redécouvrir son œuvre et pourquoi pas, son premier roman, publié en 1982. L’auteur est né à Nagasaki en 1954 et arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.
Ce premier roman est à mon sens beaucoup plus japonais que ses romans plus récents, à la fois par le rythme, le ton et les personnages. La narratrice est une femme d’un certain âge, Etsuko, installée en Angleterre depuis longtemps, et qui revient sur les moments où elle était mariée au Japon et enceinte de sa fille Keiko, cette même fille qui s’est suicidée en Angleterre peu de temps auparavant.
Au fil de quelques conversations avec sa deuxième fille, Niki, Etsuko se souvient notamment d’une voisine qui vivait dans une petite maison face à chez elle, et qui élevait une enfant assez difficile…

« De même qu’avec une blessure physique, il est possible de parvenir à une intimité avec les pensées les plus troublantes. »
Le roman entremêle avec fluidité le présent et le passé, évoque les années d’après-guerre à Nagasaki, la reconstruction, les images obsédantes de la guerre, les relations familiales conflictuelles, la tentation de l’immigration… Ce qui rend déjà le roman passionnant jusqu’aux dernières pages qui replacent tout le texte dans une nouvelle perspective, et qui m’ont vraiment éblouie !
Relire trois la fin, y traquer des petits détails significatifs, échafauder différentes hypothèses pour finalement en trouver une satisfaisante, et qui explique après coup tout le reste du roman, n’est pas un exercice qu’on pratique si souvent au cours de ses lectures. Cela m’a rappelé Une fille, qui danse, roman de Julian Barnes qui utilisait aussi ce procédé. Le thème de la mémoire est bien sûr au centre du roman, avec ses failles, ses interprétations, ses occultations… Pour un premier roman, c’est parfaitement maîtrisé, et je le recommande à qui veut faire connaissance avec l’auteur.
Il me restera à lire Un artiste du monde flottant ou ses nouvelles, regroupées dans un recueil appelé Nocturnes

Lumière pâle sur les collines (A pale view of hills, 1982) traduit de l’anglais par Sophie Mayoux, première parution en français en 1984, éditions Folio, 297 pages

Retrouvez d’autres romans du Prix Nobel sur le blog : Les vestiges du jour et Le géant enfoui (tous ces romans sont en poche !)

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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2016, sortie en poche

Sarah Hall, La frontière du loup


frontiereduloup« La clôture fait trois mètres soixante de haut, dépassant ainsi leur capacité à sauter, et dessine à son sommet un retour à quarante-cinq degrés vers l’intérieur. Elle ne comporte pas de barbelures et n’est pas électrifiée. »
C’est en tant que biologiste spécialiste des loups que Rachel Caine est appelée au nord de l’Angleterre, dans la région proche de l’Écosse dont elle est originaire, pour mettre en place un projet de réintroduction du loup. Elle ne compte pas donner suite à cette demande d’un riche propriétaire terrien, mais différents éléments vont faire pencher la balance en faveur d’un retour au pays. Rachel pourrait y trouver l’occasion de renouer avec sa famille, et aussi de mettre un peu de distance avec le collègue dont elle est enceinte.

« Il vient tout près de grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d’un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d’avant l’invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s’offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d’années qu’il voit et flaire des animaux comme elle. »

Ce roman propose un mélange de thèmes plutôt périlleux, qui fait sa richesse autant qu’il peut rebuter. Certains lecteurs ne trouveront pas d’intérêt aux tensions familiales qui agitent les personnages principaux, d’autres, mais c’est moins probable, se passionneront peu pour l’approche biologique, d’autres encore passeront en soupirant les aspects politiques du retour du loup. Et puis, le cocktail peut fonctionner à merveille sur les lecteurs restants, en espérant qu’ils soient nombreux !
Le thème de la maternité y est aussi amplement inséré, et ce n’est pas du tout inintéressant, les liens fraternels sont passés à la loupe également. Et pour moi, non, je n’ai pas eu d’impression de surabondance, vous comprendrez que j’ai été séduite par ce roman passionnant, riche et plein de tensions, jusqu’à une fin qui ne déçoit pas !

 

La frontière du loup de Sarah Hall (The wolf border, 2015) traduit de l’anglais par Eric Chédaille, éditions Christian Bourgois (2016), 474 pages, sorti en Livre de Poche (2017)

Une bonne pioche due à Marilyne, lu aussi par Daphné.

Publié dans littérature îles britanniques, sortie en poche

Angela Huth, Souviens-toi de Hallows Farm

souvienstoidehallowsfarmCe livre m’attendait depuis un moment puisque je l’ai acheté dans une braderie pour le mois anglais l’an dernier, mais m’étant rendu compte qu’il valait mieux lire d’abord Les filles de Hallows Farm, il est resté en attente. J’ai beaucoup aimé le premier, ce que j’explique dans le billet de juin 2016, et étais donc contente de retrouver les trois volontaires agricoles, Prue, Ag et Stella quelques années plus tard.

« Je ne peux pas continuer à vivre en ville, il n’y a pas de ciel (….). J’ai soif de ciel. Chez nous, il est encombré de maisons et d’arbres, on dirait un puzzle. Cela ne me convient pas. J’ai besoin de grands ciels vides, des ciels qui descendent jusqu’aux haies… »
Dans cette suite, on retrouve surtout Prue, la plus superficielle des trois jeunes femmes qui avaient travaillé à Hallows Farm pendant la guerre. En rêvant toujours de se marier avec un bon parti, Prue, qui travaille comme coiffeuse dans le salon de sa mère à Manchester, est aussi nostalgique de sa période passée à la ferme et des travaux campagnards. Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, guère à son goût mais aisé, qui la demande rapidement en mariage, tout en semblant ne pas trop succomber à ses charmes pourtant nombreux !

 

« Prue entendit les voix assourdies des filles. Qu’y a-t-il dans les choses familières qui nous touche à ce point quand on les retrouve après un moment d’absence ? Elle poussa une porte et les aperçut. Stella et Agg étaient assises sur des lits bas, pieds nus, genoux serrés et jambes tournées vers l’extérieur, leur ancienne posture à la fin d’une journée de travail. »
Ce qui est sûr, c’est que s’il n’avait pas été question du mois anglais, j’aurais passé sous silence cette lecture en demi-teinte. Je ne sais pas si cette suite est une commande de l’éditeur, ou si l’auteure avait vraiment envie de l’écrire, elle n’est pas en tout cas aussi attachante que le premier ouvrage.
Des thèmes intéressants sont soulevés, notamment ce qui a trait à la vie conjugale, lorsqu’elle ne repose pas sur grand chose, le thème de la maternité est bien traité également, ou celui de l’amitié lorsque Prue retrouve ses anciennes compagnes. Sinon, j’ai trouvé le personnage de Barry, le mari de Prue, un peu caricatural, à l’instar des autres personnages masculins, et la jeune femme très naïve de ne pas voir certaines choses, et de croire qu’elle va finir par s’attacher à quelqu’un d’aussi différent d’elle. Plusieurs scènes étaient, de mon point de vue, proches du grotesque, alors que d’autres, bien plus finement racontées, rappelaient enfin, avec bonheur, les moments passés à Hallows Farm. Pour faire bref, c’est une suite dont j’aurais pu me passer assez facilement… J’ai remarqué que les traducteurs étaient différents pour les deux livres, je crois être sensible aux traductions et peux affirmer que celle des Filles de Hallows Farm m’a touchée bien davantage.

Souviens-toi de Hallows Farm, d’Angela Huth (Once a Land girl, 2010) éditions Quai Voltaire (2011) traduit par Lisa Rosenbaum, 344 pages, existe en poche


C’est aujourd’hui une lecture commune du mois anglais autour d’Angela Huth. Je participe aussi à l’Objectif PAL d’Antigone !

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017

Delphine Bertholon, Cœur-naufrage

coeurnaufragePourquoi avoir choisi ce roman ?
J’avais beaucoup aimé L’effet Larsen, et m’étais promis de relire l’auteure, ce que je n’ai jamais fait… Les nombreuses sollicitations m’en ont détourné ! Donc, malgré ce titre qui est pratiquement mon seul bémol, titre qui vraiment ne m’inspirait pas beaucoup, j’ai eu envie de lire ce roman proposé à la lecture sur NetGalley.

Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.
Le quotidien morne de Lyla, traductrice trentenaire et solitaire, qui dit « aimer l’inertie », est un jour troublé par un message de Joris, son amoureux lorsqu’elle avait seize ans. Des flash-back remontent alors le chemin parcouru par la jeune fille d’alors, sa rencontre avec un jeune surfer taiseux, ses relations compliquées avec sa mère, sa grossesse inattendue. Du côté de Joris, maintenant marié et père d’une petite fille, beaucoup de questions aussi, car tout un pan de ce qui est arrivé dix-sept ans auparavant à Lyla lui est toujours resté inconnu.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant. Semblant pour elle, puisqu’elle est mon virage, ma balise, ma sortie d’autoroute.
Malgré une petite impression de déjà-lu, les personnages m’ont accompagnée pendant trois jours et l’émotion m’a complètement gagnée à la fin, et même touchée dans le mille ! Delphine Bertholon semble avoir pour thèmes de prédilection la famille, la maternité, et la jeunesse. Revient aussi le thème de la mémoire, des séquelles douloureuses de la jeunesse, des zones d’ombre qu’elle contient et qui empêchent d’avancer tant elles brouillent tout, sentiments et conduites de vie. Et aussi de l’espoir qu’il est toujours possible de dépasser ces limites imposées par le passé. Tout ceci porté par une écriture sensible qui trouve toujours l’image simple pour dire les sentiments compliqués.

Ce que je disais de L’effet Larsen en novembre 2010 : « Dès les premières pages, ce roman a un petit goût de « reviens-y » qui ne trompe pas. Grâce à des personnages vrais, attachants, à un mélange, plein de vérité aussi, de drame et d’humour, les pages tournent et l’intérêt va en s’accroissant.
J’ai beaucoup aimé l’écriture de Delphine Bertholon, sensible et originale, la construction qui remonte par petites touches dans l’histoire familiale, les personnages éloignés de toute caricature. »
Je n’ai rien à ajouter concernant le style, je reste d’accord avec ce que j’avais écrit qui convient bien aussi à ce dernier roman. Une auteure à découvrir si ce n’est pas déjà fait !

Sur le même thème, La décision, d’Isabelle Pandazopoulos, très beau aussi.

Coeur-naufrage, de Delphine Bertholon, éditions JC Lattès (mars 2017) 304 pages

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Publié dans littérature France, mes préférés

Isabelle Pandazopoulos, La décision

decisionL’auteur : Isabelle Pandazopoulos est née en 1968 d’un père grec et d’une mère allemande. Professeur de Lettres, elle a toujours enseigné dans des zones dites difficiles. Coordinatrice d’un atelier relais, elle a fait écrire et réaliser une quarantaine de courts métrages à des adolescents à la dérive. Elle prend désormais en charge des élèves handicapés par des troubles psychiques. Elle écrit aussi des scenarii pour le cinéma et la télévision.
246 pages
Editeur : Gallimard (Scripto / 2013)

Format resserré, et sujet choc : s’il était besoin de démontrer que la littérature jeunesse comporte des pépites qui mériteraient d’être lues par tous les adultes, en voici encore la démonstration. On connaît le déni de grossesse par quelques affaires judiciaires retentissantes, beaucoup moins lorsqu’il touche une adolescente.
Louise, brillante et très entourée élève de Terminale, quitte un matin le cours de maths pour un léger malaise. Son camarade Samuel qui l’accompagne aux toilettes, panique au bout d’un moment, et prévient le proviseur. Celui-ci découvre Louise avec un nouveau-né sur le ventre… Personne, et surtout pas Louise, n’était au courant de cette grossesse.
Raconté par des voix multiples, Samuel, Louise, les parents de Louise, l’obstétricien, la psychologue, des camarades, ce roman coup de poing revient sur l’origine de cette grossesse, mais aussi et surtout, sur l’avenir de Louise, et comment elle va gérer cette maternité aussi nouvelle qu’inattendue.
Je n’ai qu’un grand bravo à adresser à Isabelle Pandazopoulos pour ce roman. Il se lit d’une traite, sans oser respirer, et pourtant rien n’est tire-larmes, ni exagéré. L’écriture colle parfaitement aux différents narrateurs. J’ai une petite faiblesse pour Samuel, camarade un peu plus jeune que Louise, qui ne veut pas la laisser tomber, même lorsqu’elle ne répond pas à ses messages, et qui veut comprendre comment et à cause de qui Louise, qui ne se souvient de rien, s’est retrouvée enceinte. Les parents sont aussi très touchants dans leur désarroi, et leur volonté de protéger le petit frère de Louise. Un très beau roman, à découvrir !

Extrait : Elle a tourné la tête de l’autre côté, lèvres serrées, bouche close, à nouveau résolument lointaine, ça la menaçait trop, l’idée la rendait folle, je le sentais, j’ai repensé au verre qu’elle avait jeté contre le mur, c’était pareil à l’intérieur, elle aussi éclatée, éparpillée en milliers de petits morceaux acérés et tranchants, obligée de refuser l’évidence, elle ne pouvait accepter ça, il s’agissait de sa propre survie.

Lu aussi par Argali, Bouma, Hérisson et Noukette et gagné grâce à un concours organisé par Bouma que je remercie !