Publié dans littérature France

Françoise Guérin, Maternité


maternite« Un bouleversement sans précédent se passe au fond de toi et tu n’as aucune prise. Aucun contrôle. Pas plus sur ton corps que sur tes pensées pagailleuses, cette armée dérisoire qui piétine jusqu’à l’épuisement. »
Il y a tout d’abord le « tu » qui interpelle directement le lecteur, la lectrice en l’occurrence, qui campe le portrait d’une brillante directrice financière, trentenaire mariée et pleinement investie dans son travail, qui rappelle des épisodes de l’enfance, gênants ou cruels, qui cerne l’absence de désir d’enfant… Et pourtant, quand Clara est enceinte, elle et Frédéric, son mari, décident de mener jusqu’au bout cette grossesse qu’il attendait davantage qu’elle. Clara a du mal à réaliser la présence du bébé en elle, et ce jusqu’à l’accouchement, et tout autant à s’attacher au nourrisson qu’on lui présente.

 

« Finalement, tu ne supportes ni les pleurs de ton bébé, ni son silence. Les pleurs pénètrent dans ta tête et paralysent ta pensée. Tu deviens pure angoisse d’être ainsi délogée de toi. Mais que le silence se prolonge et c’est la mort qui s’impose. »
Car c’est de cela qu’il s’agit dans Maternité, de l’absence d’attachement maternel, du décalage, de l’étrangeté de la situation, qui peut aller de quelques heures à quelques jours, ou beaucoup plus, comme dans le cas de Clara, avant de se sentir mère. Cela, et la dépression post-natale qui lui est associée également. Françoise Guérin s’éloigne du polar pour nous livrer ce récit poignant qui fait référence à son travail de psychologue clinicienne. Choquant parfois, lorsque Clara perd complètement pied face à un nourrisson, une tout petite fille pas nommée pendant plus de trois cents pages, précis et tendu tout du long, ce roman se lit d’une traite et avec la gorge nouée. Car une parfaite connaissance du sujet de la part de l’auteure n’empêche absolument pas l’émotion de gagner du terrain, au fur à mesure de la lecture.


« Le paradoxe, c’est qu’à ta douleur d’exister se mêle celle de n’être rien. »
Si un ou deux paragraphes m’ont semblé superflus (je pense à la fille à la verrue, par exemple), si la barque maternelle (celle de la mère de Clara, dont je n’ai pas parlé, mais les rapports de Clara avec ses propres parents éclairent la situation) est lourdement chargée, le roman n’en demeure pas moins très réaliste et éclairant sur ce qu’est la naissance de l’amour maternel, cet amour qui ne va pas toujours de soi, d’autant qu’il est censé apparaître à un moment de grande fatigue et de grande perturbation… La bienveillance dont Clara est entourée, de la part de son mari, de sa sœur, d’une amie, des professionnels qu’elle rencontre pour essayer d’arranger la situation, laisse imaginer avec horreur ce qu’il peut en être lorsqu’une jeune mère ne bénéficie pas de ce soutien. Même dans ce cas, loin d’être le plus noir, on tourne les pages en espérant du fond du cœur une éclaircie bienvenue !
Un roman troublant et essentiel.

Maternité de Françoise Guérin, éditions Albin Michel (mai 2018) 467 pages.

Les lectures d’Alex Mot à mots, Cathulu et Cuné.
Un grand merci à Françoise Guérin et aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2018

Hubert Haddad, Casting sauvage

castingsauvage« Un décor humain doit s’adapter au scénario, jamais l’inverse. Et le réalisateur règne à discrétion sur le plateau, comme un peintre dans son atelier ou le romancier sur ses personnages. Pourtant, lui semblait-il, bien des figurants auraient pu remplacer les acteurs sans dommage, et vice-versa. La rue pullule d’étoiles anonymes. »
Je trouve difficile de parler d’un roman tel que celui-ci, tout en subtilité et en suggestion. Il est évidemment possible de le résumer en deux ou trois lignes qui enlèveraient une grande partie de la magie de la lecture… disons donc qu’il raconte quelques mois de la vie de Damya, une jeune femme qui s’apprêtait à jouer le premier rôle d’un spectacle de danse, mais qui dorénavant travaille à chercher des figurants pour le film adaptant La douleur de Marguerite Duras. Le casting sauvage consiste à aborder des gens dans la rue selon qu’ils correspondent au profil recherché, ici pour jouer des rescapés des camps. Damya engage alors la conversation avec les plus émaciés, les sans-abris, les malades, les drogués… d’autres personnages apparaissent, un sculpteur, un chorégraphe, d’autres restent invisibles comme le jeune homme que Damya recherche depuis un rendez-vous manqué…

 

« Tout amour en effet débute sur un coup de dé, comme tout roman, mais c’est en vain qu’il les lançait et relançait sur un tapis brûlé, accumulant les fiascos. De quel auteur est cet habile récité bricolé à partir d’une foule d’incipits ? Il faudrait être bien ingénieux ou sacrément ingénu pour se combiner une authentique histoire d’amour avec cent bouts de passions avortées. »
Il faut s’imaginer que le personnage principal est une ville (enfin, c’est mon sentiment), Paris qui, à des moments féeriques, ne semble plus habitée que par des espèces animales, oiseaux, chats, rats et souris, insectes, et même un cerf crépusculaire… et à d’autres heures, ses trottoirs sont engorgés de nuées de réfugiés, maigres et harassés. L’auteur se laisse porter par les mots, ose le parallèle entre les victimes des attentats de novembre et les déportés de retour des camps, s’intéresse à la collusion des arts, danse, sculpture, cinéma, écriture, s’interroge sur la place du corps… La fin très touchante clôt cette longue rêverie poétique.
Je n’aurais peut-être pas lu ce roman si je ne l’avais gagné, j’ai pourtant lu et aimé
Le peintre d’éventail et Corps désirables, quoique avec quelques petites réserves, mais pas du tout aimé Théorie de la vilaine petite fille qui m’a ennuyée. Finalement, mon préféré est peut-être, le temps qui passe le dira, ce dernier roman, qui a su me toucher avec un sujet moins facile que Le peintre d’éventails, mais surtout une belle ambiance portée par une écriture des plus délicates.
Je le conseille à ceux qui aiment la plume de l’auteur comme à ceux qui voudraient la découvrir.

Apprécié aussi par Jostein et Yv.

Casting sauvage de Hubert Haddad (Zulma, mars 2018) 160 pages.
Ce roman a été sélectionné par les jurés du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, mais je n’ai pas eu l’occasion d’écouter Hubert Haddad à Saint-Malo.

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Craig Johnson, Tout autre nom


toutautrenom.jpg« Elle me regarda fixement, prit le cigarillo, et d’un geste théâtral, le bras tendu, le lâcha sur le gravier ; puis elle l’éteignit avec un mouvement de rotation du pied, regrettant visiblement que le petit cigare ne soit pas ma tête. »
Dans ce onzième volume, Walter Longmire, à la demande de l’ancien shérif Lucian Connally, enquête sans mandat hors de sa juridiction, sur une mort classée un peu hâtivement en suicide. Un suicidé qui a tiré deux balles, voilà qui est étrange… Le mort est l’inspecteur Holman, qui s’intéressait à des disparitions de jeunes femmes dans les environs, et Walt en est bien sûr intrigué. Ses recherches vont le mener une fois encore à affronter des situations périlleuses, et des personnages pittoresques ou dangereux, ou les deux à la fois. Et ce, dans le cadre légèrement différent du comté voisin, ses mines de charbon, ses trains démesurés, mais aussi comme dans le comté d’Absaroka, des bars mal famés, des motels lugubres et des tempêtes de neige tout à fait épiques.

 

« Tu veux des friandises ou tu préfères que j’aille au rayon boucherie te prendre un jambon ?
Ses oreilles se dressèrent lorsqu’il entendit ce dernier mot. On dit que les chiens ont un vocabulaire d’environ vingt unités lexicales, et j’étais certain que sur les vingt que possédait le mien, dix-sept étaient jambon. »
C’est toujours plaisant de retrouver Walt, le shérif du Wyoming dont Craig Johnson raconte avec sa verve habituelle les enquêtes assez mouvementées. C’est difficile de mettre le doigt sur ce qui fonctionne aussi bien : les personnages récurrents sympathiques, les dialogues pétillants, les péripéties inattendues, la bonne dose de paysages grandioses et de conditions météorologiques extrêmes… tout cela à la fois. L’intrigue n’est pas ce qui a le plus d’importance, le fait de savoir si Walt va arriver à temps pour l’accouchement de sa fille en a tout autant. Le thème du trafic d’êtres humains qui se dessine au fil du livre ne manque pourtant pas de capter l’attention. On se laisse faire agréablement, l’écriture et l’humour sont des plus séduisants, c’est une excellente lecture de détente ! Pas plus, pas moins.

 

Tout autre nom de Craig Johnson (Any other name, 2014) éditions Gallmeister (2018) traduit par Sophie Aslanides, 349 pages.


Publié dans littérature îles britanniques

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
blogoclub  mois_anglais2017

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, rentrée automne 2017

Richard Russo, A malin, malin et demi

amalinmalinetdemi« Je ne sais pas, dit Carl, songeur. À quoi servent les hommes, de nos jours ? »
Comme c’était précisément la question que Sully avait soigneusement évité de se poser toute sa vie, il jugea le moment bien choisi pour changer de sujet. »
Je me suis souvenue au bout de quelques chapitres de ce roman que j’avais noté tout d’abord de lire Un homme presque parfait, puisqu’il constitue un premier volet avec les mêmes personnages une ou deux décennies plus tôt. Malgré cette omission, j’ai énormément apprécié, cette fois encore, les personnages créés par Richard Russo, et ai lu le roman avec autant d’enthousiasme que lorsque javais découvert l’auteur dans Quatre saisons à Mohawk ou Le déclin de l’empire Whiting. Comme ses autres romans, si on excepte Le pont des soupirs qui se déroule à Venise, Richard Russo met en scène une petite ville de la côte Est des États-Unis, et ses habitants. Ici, il s’agit de Bath, une cité du New Jersey, toujours dans l’ombre de sa voisine et concurrente mieux lotie, Schuyler Springs. En effet, les mauvais coups du sort s’acharnent sur Bath, le cimetière y est victime d’écoulements inopportuns, une puanteur d’origine inconnue se répand sur la ville, un immeuble s’effondre…

« Raymer avait toujours été torturé par le doute ; à force de laisser les opinions que les autres avaient de lui prendre le dessus sur la sienne, il n’était jamais sûr d’en avoir une. Enfant, il avait été particulièrement sensible aux insultes, qui non seulement le blessaient profondément, mais le rendaient idiot. Vous le traitiez d’imbécile, il le devenait aussitôt. Vous le traitiez de peureux, il devenait froussard. Plus déprimant encore : l’âge adulte ne l’avait guère changé. »
Les habitants ne sont guère mieux lotis, et que ce soit le chef de la police Douglas Raymer, Sully et Rub, deux piliers de comptoir aux vies compliquées, Carl et ses projets aussi ambitieux que précaires, Charice l’adjointe de Douglas, ou son frère Jerome, tous vont de malheurs en déconvenues, de contrariétés en catastrophes. Et il faut bien avouer que certaines de ces mésaventures sont plus hilarantes que désolantes !
L’humour de Richard Russo se conjugue toujours d’une grande tendresse pour ses personnages, qu’il rend particulièrement vivants et sympathiques, malgré ou à cause de leurs déboires. Il traite avec empathie des relations familiales et amicales, explore les comportements violents ou délictueux, ausculte les effets de la pauvreté, n’oublie pas nos amis les animaux…
Les six cents et quelques pages de ce roman m’ont accompagnée lors d’une semaine de vacances, et ce fut un très grand plaisir de lecture !

À malin, malin et demi de Richard Russo (Everybody’s fool, 2016) éditions de la Table Ronde (août 2017) traduit par Jean Esch, 613 pages.

Voici l’avis de Jérôme, d’autres parmi vous l’ont-ils lu ?

Ce sera l’étape du New Jersey pour mon projet 50 états, 50 romans.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée hiver 2018

Joyce Carol Oates, Amours mortelles

amoursmortelles« Malgré tout, Mariana s’étonnait qu’Austin reste en apparence sourd à ses excuses. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi résolument déterminé à ne pas entendre. »
Cela faisait quelques années que je n’avais pas lu de livre de la grande auteure américaine, non par lassitude ou par insatisfaction, mais simplement parce qu’elle écrit tant qu’il est difficile de suivre toutes ses publications. Le dernier lu était Sacrifice, qui ne m’avait pas enchantée plus que ça, sans doute parce qu’il n’était pas tombé au bon moment, car d’autres lectrices et lecteurs de « bon goût » l’ont au contraire énormément apprécié. Ces nouvelles que j’ai trouvées à la bibliothèque m’ont donc paru idéales pour retrouver l’ambiance assez féroce que JC Oates sait créer. Je recommande au passage Nous étions les Mulvaney, La fille du fossoyeur, Daddy Love ou Fille noire, fille blanche pour illustrer cette déclaration !

« Étant donné que Desmond passait sans appeler au préalable, je n’avais aucun moyen de prévoir le moment où il allait se montrer. Aucun moyen de m’arranger pour qu’il y ait une autre personne chez nous, si j’avais voulu qu’il y ait quelqu’un. »
Voici de courts résumés de chaque nouvelle, qui je l’espère, vous donneront envie d’aller y voir de plus près : dans la première, « Mauvais œil », une jeune femme, quatrième épouse d’un homme charismatique et autoritaire, rencontre celle qui fut sa première femme…
Dans « Si près n’importe quand toujours » une toute jeune fille immature et quelque peu ordinaire est remarquée par un jeune homme qui a tout pour plaire…
« L’exécution » est une nouvelle où un jeune homme très perturbé programme l’assassinat de ses propres parents…
Dans « La semi-remorque » une jeune femme porte le poids insupportable d’une agression, doublée d’une manipulation, survenue dans son enfance, et qu’elle a tenté de refouler…

« Les policiers l’étudiaient en silence. Dans leur regard, il ne lisait aucune sympathie, constat qu’il trouvait choquant, déroutant.
Il n’était pas prêt pour la révélation ahurissante qui allait suivre. »
Je trouve Joyce Carol Oates inégalable lorsqu’il s’agit de se mettre dans la peau de jeunes gens, garçons ou filles, de la prime adolescence au début de l’âge adulte, qui se trouvent entraînés dans des situations des plus délicates. Ces quatre textes, de cinquante à soixante-dix pages chacun, auraient pu, sous une autre plume moins acérée, former de très bons romans. Leur brièveté ne les rend que plus envoûtants ! Chaque texte se lit d’une traite, les nerfs à vif tant la tension va crescendo jusqu’au final, pas forcément celui que l’on attend, bien sûr… Si certains traits communs rapprochent ces nouvelles, elles diffèrent cependant assez pour qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser avant l’arrivée du dernier mot. Du grand art !
Je recommande ce livre, bien sûr, autant pour une découverte de l’auteure que pour retrouver le plaisir de cette écriture percutante.

 

Amours mortelles de Joyce Carol Oates, (Evil eye, 2013) éditions Philippe Rey (2018) traduit par Christine Auché, 251 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Elizabeth Brundage, Dans les angles morts

danslesnaglesmorts« Une chose à savoir à propos des maisons : c’étaient elles qui choisissaient leurs propriétaires, et non l’inverse. Et cette maison les avait choisis, eux. »
C’est l’histoire d’une ferme maudite et probablement hantée dans l’état de New York… non, c’est le récit d’un mariage mal assorti, qui tient par des mensonges… non, c’est un roman avec de beaux portraits de femme… c’est un roman noir, un thriller psychologique, un roman choral, une saga familiale, peut-être ?
Ce roman est tout à la fois, et le réduire à un seul angle pour en parler serait vraiment dommage.
Au commencement, un mari rentrant de l’université retrouve sa femme morte, dans la maison qu’ils ont achetée quelques mois plus tôt dans la campagne. Ils ont imaginé pouvoir restaurer leur vie de couple chancelante dans ce nouvel environnement bucolique, mais les choses n’ont fait qu’empirer. Mariés sans amour, parents d’une petite fille de trois ans, George et Catherine tentent pourtant de s’intégrer à la petite ville de Chosen. Ils reçoivent des voisins, des collègues de George. Catherine semble un peu fragile, et personne ne lui révèle que la maison où ils vivent a été le théâtre d’un drame de la pauvreté, quelques temps avant qu’ils ne l’achètent. Les enfants de la famille Hale, les anciens propriétaires, vivent encore en ville, et reviennent même faire des petits travaux dans la maison qui n’est plus la leur.

« C’étaient des hommes aux cœurs brisés, qui ne pouvaient pas faire grand-chose, même pas aimer. C’était la chose la plus simple, aimer quelqu’un, sauf que c’était aussi la plus dure, parce que ça faisait mal. »
Ce roman est aussi riche et ambitieux que prenant. Le genre « thriller psychologique » fait florès, mais n’atteint que rarement cette maîtrise, et d’ailleurs, ce n’est pas vraiment, pas tout à fait, ce genre qui est proposé dans ce roman. Il s’agit plutôt de tracer le portrait d’un couple et autour d’eux, le visage d’une maison, et autour encore, la peinture d’une communauté rurale et néo-rurale. Et ça fonctionne ! Il n’y a pas à proprement parler d’enquête policière, ni même trop de suspense concernant le coupable, et pourtant de nombreuses questions se posent, et la tension monte progressivement, implacablement, et de manière vraiment très addictive. L’écriture, à la hauteur de la construction, participe bien à faire monter la tension. La fin est cohérente et bien menée, elle aussi.
Bref, pas de fausse note pour cette lecture qui me laisse impatiente des futures publications de l’auteure. Renseignements pris, il ne s’agit pas de son premier roman, mais du premier traduit en français, et de celui qui a, semble-t-il, le mieux marché aux Etats-Unis.

Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage (All things cease to appear, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduction de Cécile Arnaud, 528 pages.


Elles ont aimé : Krol, Valérie et Cathulu.

Publié dans littérature Europe du Sud, premier roman, rentrée automne 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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Publié dans littérature Asie, mes préférés, rentrée hiver 2017

Amulya Malladi, Une bouffée d’air pur

Unebouffeedairpur« J’avais toujours su qu’un jour, quelque part, je rencontrerais de nouveau Prakash. Simplement, je n’imaginais pas que ce serait aussi décevant. »
Au commencement du roman, Anjali, une jeune femme, attend son officier de mari qui doit venir la chercher à la gare de Bhopal. Lorsqu’elle est prise, comme toutes les personnes aux environs, de difficultés respiratoires, qui vont pour certains s’avérer fatales, elle frôle la mort. Pourtant Anjali se réveille à l’hôpital… Après un saut temporel de quinze ans, on la retrouve mariée à un professeur, et elle-même institutrice, et mère d’un garçon de douze ans. Le propos de Amulya Malladi n’est pas de recenser toutes les conséquences dramatiques de la catastrophe de Bhopal, mais de traiter de répercussions tout à fait intimes, propres à une famille, sur une quinzaine d’années après cette tragédie. Mêlant les points de vue de différents personnages, et les époques, elle compose une fresque tout à fait réussie.

« Je ne savais même pas si nous étions de la même caste. Non que j’y attache la moindre importance, mais cela pouvait en avoir pour elle et ses parents. »
J’ai trouvé ce livre émouvant et lumineux, à l’image du titre qui ne prend sa signification qu’à l’extrême fin du texte. Il traite de thèmes que l’on n’associe pas forcément à la culture indienne, comme le divorce, l’accès au travail pour les femmes, ou le féminisme. C’est donc un roman particulièrement riche sur les dernières années du XXème siècle en Inde. On peut y voir notamment le conflit entre les générations, celle des parents d’Anjali qui veulent rester fidèles aux traditions passées, et celle qui la suit, qui accepte, et même initie les changements de mentalité. C’est grâce à la chronique de Delphine que j’ai découvert ce roman, et je lirais bien volontiers Le foyer des mères heureuses, sorti plus récemment, et qui a beaucoup plu à Delphine aussi.

 

Une bouffée d’air pur, d’Amulya Malladi, (A breath of fresh air, 2002) éditions Mercure de France (janvier 2017) traduit de l’anglais par Geneviève Leibrich, 232 pages.

Publié dans vie de lectrice

Bilan de début d’année

Comme j’ai toujours plaisir à lire les bilans des autres, j’avais vaguement l’idée cette année de faire un bilan trimestriel sur le blog, mais ayant constaté que le trimestre est terminé depuis un bon mois, ce sera un bilan tous les quatre mois, ce qui n’est pas mal non plus, hormis le fait qu’il n’y a pas d’adjectif pour ça !

La première partie de l’année a été bien occupée par différents mois thématiques, en février le mois afro-américain, en mars le mois de l’Europe de l’Est et en avril, le mois belge, que j’ai suivis à mon rythme avec respectivement une, trois et deux participations. J’ai aussi lu bon nombre d’auteurs américains grâce aux idées toujours nombreuses du Picabo River Book Club, et quelques nouveautés des rentrées de septembre et de janvier. J’ai assisté à une rencontre avec Paul Auster et à des tables rondes toujours intéressantes, à la Fête du Livre de Bron puis aux Quais du Polar.

J’ai lu aussi des livres tirés de ma PAL (recensés pour le défi Objectif PAL) : 5 chroniqués au cours de ces quatre mois, et quelques autres sortis mais dont je n’ai pas parlé, faute de temps ou d’envie…

Cette période a été riches en lectures passionnantes, émouvantes ou souriantes, les meilleures lectures étant L’homme de l’hiver, La poudre et la cendre et Le dimanche des mères.
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Désolée pour ceux qui ne goûtent pas la littérature anglo-saxonne, ce sont deux romans américains et un anglais ! Heureusement, ils sont suivis par quelques français et italiens, comme L’ancre des rêves, Les ombres de Montelupo et Les huit montagnes (avis à venir).
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Et pour la suite ? Encore des rendez-vous que j’adore suivre : le mois italien en mai, le mois anglais en juin, et les pavés de l’été, sans compter une pile à lire qui ne manque pas de ressources !
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Les mois qui viennent seront aussi ceux des voyages, huit jours en Sicile pour commencer, et ensuite des festivals : Étonnants Voyageurs, le Festival (off) d’Avignon, les Rencontres Photographiques d’Arles, et peut-être le Festival America… A suivre !