littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
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littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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lectures du mois·littérature Amérique du Nord·littérature îles britanniques·littérature France·littérature Océanie·non fiction

Lectures du mois (13) juin 2017

Comme souvent lorsque le mois est bien rempli, je trouve toujours le temps de lire, mais beaucoup moins celui d’écrire ou de prendre des notes en cours de lecture. Voici donc les impressions que m’ont laissé les livres suivants, sans entrer trop dans les détails :

fugueursdeglasgow

Peter May, Les fugueurs de Glasgow
332 pages, Le Rouergue (2015)

« Vous pouvez vous enfuir aussi loin que possible, les choses que vous essayez de laisser derrière vous vous attendent à l’arrivée. Parce que vous les emportez toujours avec vous. »

Ce roman m’a attiré car j’avais beaucoup aimé L’île des chasseurs d’oiseaux et L’homme de Lewis, des polars solides et prenants ayant pour cadre l’île écossaise de Lewis. J’ai emprunté celui-ci sans trop savoir à quoi m’attendre ; l’idée de départ en est intrigante. Trois écossais plutôt âgés entreprennent cinquante ans plus tard, à cause d’un meurtre récent, de revivre la fugue qu’ils avaient décidée ensemble à l’âge de dix-sept ans, alors qu’ils formaient un groupe de rock. Si la narration de l’épopée contemporaine fonctionne plutôt pas mal, le retour sur le passé et notamment sur les péripéties de leur fugue et sur l’histoire d’amour entre l’un d’entre eux et une jeune femme à problèmes, ne m’a pas convaincue du tout, et la fin non plus. J’ai terminé le roman passablement agacée, alors qu’il y a de bonnes choses dedans, notamment l’évolution de la société anglaise en 50 ans, ou l’architecture d’un quartier très particulier de Leeds qui m’a bien intéressée aussi. Du coup, certaines parties n’en paraissent que plus mièvres…

L’avis d’Electra.

dapresunehistoirevraieDelphine de Vigan, D’après une histoire vraie
479 pages, JC Lattès (2015)

« Les vrais élans créateurs sont précédés par une forme de nuit. »

Si j’ai fait l’impasse sur le roman que Delphine de Vigan a consacré à sa mère, les premières pages lues de celui-ci m’avaient laissé penser qu’il me plairait. Une auteure nommée Delphine se trouve en panne d’écriture après un roman très personnel. Elle rencontre une certaine L. qui devient rapidement son amie, qui prend de plus en plus de place dans sa vie, allant jusqu’à lui donner des directions sur ce qu’elle, Delphine, devrait écrire. Récit d’une amitié pernicieuse, réflexion sur l’écriture, sur le goût des lecteurs pour « les histoires vraies », jeu entre fiction et réalité, ce roman fort bien écrit se dévore jusqu’à la fin, épatante et absolument pas décevante, de mon point de vue. Je suis contente de l’avoir lu et aimé !

L’avis de Sandrion.

secretdumariLiane Moriarty, Le secret du mari
499 pages, Livre de Poche (2016)
« Les mille autres chemins que nos vies auraient pu, et peut-être dû, prendre nous restent à jamais inconnus. C’est probablement pour le meilleur. »

Roman psychologique sur la vie de famille et sur jusqu’où une mère est prête à aller pour la préserver, Le secret du mari est plus profond et prenant que ne laisse penser sa couverture assez discrète… Cecilia est une mère de famille parfaite, du genre à gérer trois enfants, une maison toujours impeccable, des repas bios, les activités des enfants, les fêtes de l’école, sa vie sociale, tout avec le même brio, jusqu’au jour où elle trouve dans les papiers de son mari une lettre qui porte la mention « à ne lire qu’après ma mort ». L’ouvrira-t-elle ou non, ce n’est évidemment pas le seul suspense de ce roman, où Cecilia croise deux autres femmes prises dans leurs problèmes de couple et de famille. Les trois histoires parallèles se rejoignent habilement, et le style, soutenu par la traduction, est vivant. Quant aux questions posées, elles ne manquent pas d’intérêt. Une bonne lecture pour les vacances, non ?

L’avis de Violette.

desangfroidTruman Capote, De sang froid
506 pages, Folio (première parution en 1966)

« Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent « là-bas ». »

De sang froid est de ces classiques auxquels on n’ose pas s’attaquer, tant on en a entendu parler, en bien. Et puis l’occasion arrive de s’y frotter… Truman Capote dans ce roman ne raconte que des faits réels, racontés par les protagonistes, vérifiés ou soigneusement corroborés. Dans une petite ville du Kansas, une famille de quatre personnes est assassinée une nuit de 1959. A la fois enquête journalistique et roman, ce livre qui décrit la ville et la communauté de Holcomb, retrace également les derniers moments (avant le meurtre, il n’y a pas de détails choquants) de la famille Clutter, la fuite des deux tueurs, deux petits malfrats dont les raisons restent floues longtemps. Il s’attache ensuite à l’enquête menée par la police, à l’arrestation et l’emprisonnement des deux jeunes délinquants, leur profil psychologique… L’ensemble, formidablement bien écrit, est passionnant de bout en bout, et m’a donné envie de me mettre en quête d’autres romans basés sur le même genre d’investigations, notamment ceux de l’anglaise Kate Summerscale, que j’ai pu entendre aux Assises Internationales du Roman cette année.

La lecture de Sharon.

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littérature îles britanniques·policier

Anne Perry, L’étrangleur de Cater Street

etrangleur« En fait, le rituel du thé demeurait immuable ; c’étaient les protagonistes qui changeaient. Soient elles rendaient visite à quelqu’un, se perchaient sur des chaises inconnues, dans un autre grand salon, et entretenaient une conversation un peu empruntée. Soit l’une d’elle recevait des invités. »
En essayant de comprendre ce qui fait le succès des romans d’Anne Perry, on se rend compte qu’ils procurent au lecteur une triple évasion, un dépaysement qui tient à la fois au genre policier, au lieu, du moins pour les lecteurs français, et à l’époque, puisqu’il se déroule en 1880, en pleine époque victorienne. Si on ajoute que la personne qui est au centre de l’enquête, même si ce n’est pas à proprement parler elle qui la mène, est une jeune fille de la bonne bourgeoisie, que l’attente d’un beau mariage confine à des travaux d’aiguille, des conversations de salon ou à l’accomplissement de bonnes œuvres, on se rend compte à quel point cet éloignement de notre univers quotidien offre une bonne dose d’évasion. Le père de Charlotte Ellison lui interdit même de lire les quotidiens, remplis à son avis d’horreurs qui risquerait d’effrayer et de corrompre la jeune fille, interdiction qu’elle s’arrange pour outrepasser, contrairement à ses deux sœurs, plus enclines à adopter les vues de leurs parents.

« Il fit le tour de la pièce, lentement. Cet homme n’avait vraiment aucune éducation. Cependant, qu’attendre d’un policier ? Ce devait être plus fort que lui. »
Lorsque plusieurs jeunes femmes sont étranglées à l’aide d’un fil de fer dans le quartier de Cater Street, tout proche du domicile de la famille Ellison, tout le monde devient tour à tour suspect, d’autant que les hommes de la famille semblent chacun avoir quelque chose à dissimuler. L’enquête est confiée à l’inspecteur Pitt, qui rend plusieurs fois visite à la famille pour poser des questions, et il amusant de le voir avec leurs yeux. Un inspecteur de police est pour eux une personne vraiment inférieure, mal habillée et manquant de bonnes manières. Quoique Charlotte finisse par le regarder d’une manière un peu différente.

« Sans un mot, la tête haute, Charlotte sortit et monta l’escalier. Sa chambre était sombre et froide, mais elle ne pensait qu’à une seule chose : dehors, il faisait encore plus sombre, encore plus froid. »
Le caractère de Charlotte est intéressant à plus d’un titre. Plus frondeuse que ses sœurs, ayant du mal à ne pas dire ce qu’elle pense, elle est secrètement attirée par le mari de sa sœur aînée, Dominic. Moins futile que ses sœurs, elle ressent aussi plus fortement l’angoisse de savoir un assassin courant les rues, et elle aime à confronter ses idées à celle du (malgré tout) séduisant inspecteur Pitt.
Ce premier volume de la série est plaisant à lire, le texte est dense en dialogues qui sonnent assez justes, et de nombreuses pistes laissent jusqu’au bout l’assassin dans l’ombre. L’atmosphère de ce quartier bourgeois de Londres est bien rendue, évoquant autant le monde des employés de maison que celui des commerçants, les jeunes filles bien nées comme les personnes plus dévoyées. Je ne dis pas que je lirai toute la série, mais c’est le genre de livre à dénicher en bouquinerie pour une lecture simple et non contraignante !

L’étrangleur de Cater Street d’Anne Perry (The Cater Street Hangman, 1979) éditions 10/18, 1997, traduit par Annie Hamel et Roxane Azimi, 382 pages

Les avis de George, Karine et Lou

Lecture pour le mois anglais à retrouver ici, et pour l’Objectif PAL !

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

littérature Europe de l'Est et Russie·policier

Zygmunt Miloszewski, Un fond de vérité

unfonddeverite« Il lut le registre posé devant lui et la phrase joliment calligraphiée en avril 1834 par le curé de la paroisse du village de Dwikozy : « Les parents et les témoins ne savent ni lire ni écrire. » Voilà qui scellait le sort des origines prétendument aristocratiques de son client. »
Le deuxième roman de Zygmunt Miloszewski commence par une scène où un jeune généalogiste, travaillant à son compte, fait des recherches à minuit aux Archives Nationales de Sandomierz. Il va sans dire que ses horaires de travail sont assez peu vraisemblables, mais l’auteur en profite pour glisser quelques paragraphes fort bien documentés sur les rapports pour le moins agités entre catholiques et juifs en Pologne en général, et en Galicie en particulier. Ce qui s’avèrera important pour la suite de l’histoire…

« Le procureur Teodore Szacki n’avait pas de chance avec ses patronnes. La précédente avait été une peste technocrate, froide et aussi appétissante qu’un cadavre extrait d’une congère. »
On retrouve dans le deuxième roman le procureur Szacki, qui, pour des raisons assez compliquées, au milieu desquelles un divorce, se retrouve en poste loin de Varsovie, à Sandomierz nommée plus haut, ville tranquille où il commence à regretter la capitale. Le meurtre d’une femme très impliquée dans la vie locale, et à qui personne n’a jamais rien eu à reprocher, quasiment une sainte, vient briser la routine.

« Teodore Szacki n’avait en général que peu de confiance en son prochain. Et, en ceux qui consacraient leur vie à un hobby quelconque, absolument aucune. »
Le plaisir de lire cette série reconnaissable aux couvertures insolites des éditions Mirobole, tient plus au caractère du procureur, à ses conquêtes féminines, à sa perception de son prochain, toujours assorties de métaphores spirituelles, qu’à l’enquête elle-même. Je voulais retrouver ce que j’avais écrit à propos du premier tome, mais voilà, il fait partie des livres, assez nombreux ma foi, dont je n’ai pas parlé ces derniers mois.
Je pense que mon avis était sensiblement le même, le roman est distrayant à lire, à la fois bien documenté et fourni en personnages crédibles, dans une intrigue qu’il l’est un peu moins. La résolution et des péripéties finales me semblent un peu tirées par les cheveux, mais j’en retiendrai l’humour quelque peu « à froid » du procureur, une vision intéressante de la Pologne, loin des grandes villes, et l’aspect captivant de l’histoire des religions dans ce pays.

Un fond de vérité de Zygmunt Miloszewski (Ziarno prawdy, 2014) éditions Mirobole (2014) traduit du polonais par Kamil Barbarski

Les avis d’Aifelle, Dominique, Edyta, Sandrine et Yv.


Un mois un éditeur plonge pour juin dans le catalogue de Mirobole, et sur ce blog, vous pourrez retrouver aussi Vongozero de Yana Vagner.

littérature îles britanniques·sortie en poche

Angela Huth, Souviens-toi de Hallows Farm

souvienstoidehallowsfarmCe livre m’attendait depuis un moment puisque je l’ai acheté dans une braderie pour le mois anglais l’an dernier, mais m’étant rendu compte qu’il valait mieux lire d’abord Les filles de Hallows Farm, il est resté en attente. J’ai beaucoup aimé le premier, ce que j’explique dans le billet de juin 2016, et étais donc contente de retrouver les trois volontaires agricoles, Prue, Ag et Stella quelques années plus tard.

« Je ne peux pas continuer à vivre en ville, il n’y a pas de ciel (….). J’ai soif de ciel. Chez nous, il est encombré de maisons et d’arbres, on dirait un puzzle. Cela ne me convient pas. J’ai besoin de grands ciels vides, des ciels qui descendent jusqu’aux haies… »
Dans cette suite, on retrouve surtout Prue, la plus superficielle des trois jeunes femmes qui avaient travaillé à Hallows Farm pendant la guerre. En rêvant toujours de se marier avec un bon parti, Prue, qui travaille comme coiffeuse dans le salon de sa mère à Manchester, est aussi nostalgique de sa période passée à la ferme et des travaux campagnards. Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, guère à son goût mais aisé, qui la demande rapidement en mariage, tout en semblant ne pas trop succomber à ses charmes pourtant nombreux !

 

« Prue entendit les voix assourdies des filles. Qu’y a-t-il dans les choses familières qui nous touche à ce point quand on les retrouve après un moment d’absence ? Elle poussa une porte et les aperçut. Stella et Agg étaient assises sur des lits bas, pieds nus, genoux serrés et jambes tournées vers l’extérieur, leur ancienne posture à la fin d’une journée de travail. »
Ce qui est sûr, c’est que s’il n’avait pas été question du mois anglais, j’aurais passé sous silence cette lecture en demi-teinte. Je ne sais pas si cette suite est une commande de l’éditeur, ou si l’auteure avait vraiment envie de l’écrire, elle n’est pas en tout cas aussi attachante que le premier ouvrage.
Des thèmes intéressants sont soulevés, notamment ce qui a trait à la vie conjugale, lorsqu’elle ne repose pas sur grand chose, le thème de la maternité est bien traité également, ou celui de l’amitié lorsque Prue retrouve ses anciennes compagnes. Sinon, j’ai trouvé le personnage de Barry, le mari de Prue, un peu caricatural, à l’instar des autres personnages masculins, et la jeune femme très naïve de ne pas voir certaines choses, et de croire qu’elle va finir par s’attacher à quelqu’un d’aussi différent d’elle. Plusieurs scènes étaient, de mon point de vue, proches du grotesque, alors que d’autres, bien plus finement racontées, rappelaient enfin, avec bonheur, les moments passés à Hallows Farm. Pour faire bref, c’est une suite dont j’aurais pu me passer assez facilement… J’ai remarqué que les traducteurs étaient différents pour les deux livres, je crois être sensible aux traductions et peux affirmer que celle des Filles de Hallows Farm m’a touchée bien davantage.

Souviens-toi de Hallows Farm, d’Angela Huth (Once a Land girl, 2010) éditions Quai Voltaire (2011) traduit par Lisa Rosenbaum, 344 pages, existe en poche


C’est aujourd’hui une lecture commune du mois anglais autour d’Angela Huth. Je participe aussi à l’Objectif PAL d’Antigone !

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classique·littérature îles britanniques

Elizabeth Gaskell, Mary Barton

marybartonLittérature victorienne ? Je précise tout d’abord, pour moi-même, pas très au fait des classiques anglais, que la littérature victorienne couvre un période qui va en gros de 1835 à 1900. Elle succède à la littérature romantique, et est représentée par Charles Dickens, Charlotte Brontë, William Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, Thomas Hardy et bien d’autres. Certains romans sont caractérisés par leur souci du réalisme social, et ce roman de Mary Barton en fait partie. Sa couverture ne permet pas d’imaginer qu’il se déroule dans le milieu des ouvriers tisserands ou métallurgistes de Manchester, qu’il décrit les familles mourant de faim, les maladies et la misère, les mouvements ouvriers.

« A l’intérieur, il faisait très sombre. De nombreux carreaux, cassés, étaient bouchés à l’aide de chiffon, ce qui expliquait dans une large mesure la pénombre régnant dans la pièce, même en plein jour. […] L’âtre était vide et noir ; la femme, assise à la place de son mari, pleurait dans la solitude sombre. »
Roman social critique écrit avant le milieu du XIXème siècle, et par une femme, il a rapidement fait parler de lui, et été très mal pris par la bourgeoisie de Manchester, avant d’être un peu oublié. Il évoque les mouvements ouvriers survenus à Manchester, pratiquement avant qu’ils n’aient lieu. Elizabeth Gaskell ne se contente pas d’écrire un roman passionnant, elle le fait avec une modernité assez incroyable, en se plaçant elle-même par moment en observateur et en rapporteur au cœur du récit, ce qui est plutôt surprenant et enthousiasmant ! Par exemple, elle précise, « j’utilise tel mot plutôt que tel autre » ou « j’ai observé cela » dans le cours du récit, chose qui m’aurait semblé inimaginable dans un roman de cette époque.

 

« L’amour qu’elle éprouvait pour lui était une bulle gonflée par la vanité, mais elle semblai très réelle et très brillante. »
Certes, le roman comporte plus de 570 pages en poche, mais il est d’une richesse extraordinaire, et aborde quantités de thèmes : l’histoire de Mary, jeune fille qui a perdu sa mère toute jeune et choisi de travailler comme couturière, de son père qui s’engage dans la lutte pour les droits des ouvriers, des deux amoureux de Mary, bien différents l’un de l’autre, et dont l’un sera accusé de meurtre, lançant Mary dans la quête de la vérité et une véritable course contre la montre pour mettre hors de cause son ami. Le livre devient à ce moment roman à suspense, et il est difficile de le refermer sans savoir où cela va mener !

 

« Il avait des espoirs considérables, mais vagues, concernant les résultats de son expédition. Cette pétition était porteuse de tous les précieux espoirs de créatures aux abois par ailleurs, dont il incombait aux délégués de représenter les souffrances. »
Le récit fourmille d’autres personnages, tous plus intéressants les uns que les autres, et parmi lesquels on se retrouve très bien. Fait marquant, nombreux sont ceux qui, malgré leur pauvreté, trouvent le moyen de partager, de venir en aide aux plus malchanceux, avec une belle humanité. Quelques épisodes sont vraiment remarquables comme celui de l’incendie, du père de famille malade dans un taudis, des deux grands-pères s’occupant d’un bébé dont la mère est morte, des délégués qui portent les doléances des ouvriers à la chambre des Députés, du procès à Liverpool, de la tante de Mary devenue prostituée… Un passage est terrible aussi, c’est lorsque les membres du syndicat ouvrier réunis envisagent une solution extrême à leurs problèmes.
Vous l’aurez compris, je recommande la lecture de ce roman victorien même à ceux qui, comme moi, ne se sentent pas portés sur ce genre de lecture. J’ajoute que la traduction est à mon avis des plus réussies. Les autres romans d’Elizabeth Gaskell sont-ils de la même veine ? Qui les a lus ?

Mary Barton d’Elizabeth Gaskell (1848) traduit par Françoise du Sorbier en 2014 pour les éditions Fayard. Paru en poche, éditions Points, 574 pages.

Le mois anglais est chez Cryssilda et Lou.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL puisque je l’ai gagné lors du mois anglais 2016 !
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littérature France·premier roman

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

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littérature France·premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages