Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sortie en poche

Lance Weller, Wilderness

wilderness.png« Se les rappeler et les faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que dans son esprit seulement. Abel prit une profonde inspiration, sentant l’effet progressif de l’air frais en lui. Il se disait que s’il pouvait faire revenir ces hommes, il aurait bien des choses à leur demander. »
Le roman commence avec Jane Dao-Ming, une vieille femme qui se souvient des hommes qui l’ont élevée, notamment Abel, un ancien combattant de la guerre de Sécession. S’ensuit un récit en deux époques, en 1899, où Abel, vieil homme qui vit dans une cabane sur la côte Pacifique des États-Unis, se remémore les batailles auxquelles il a prit part, notamment celle de la Wilderness, en 1864.
Pour un premier roman, c’est une très belle surprise, un texte d’une maîtrise exceptionnelle, qui entremêle avec une grande virtuosité les aspects historiques avec un rapport très fort à la nature, les scènes de bataille vues au plus près des combattants avec un côté western, lorsque des hommes malfaisants tentent de voler le chien d’Abel, son seul et unique compagnon.

« Sur toute la longueur de la route, les hommes ne pouvaient pas voir à dix mètres dans l’enchevêtrement de verdure sombre, et la route semblait se rétrécir à mesure qu’elle avançait dans la forêt. Les officiers qui chevauchaient le long de la colonne faisaient avancer les hommes d’une voix étouffée et tendue, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose. »
Certaines scènes dures, les évocations de la guerre forcément violentes sont heureusement contrebalancées par des passages d’une grande intensité humaine. Les personnages, et pas seulement Abel, possèdent une présence, une force, que viennent renforcer les descriptions de la nature. Je m’étais fiée aux nombreux avis positifs lus pour acheter ce roman, mais après, j’hésitais un peu à l’entamer, craignant des longues descriptions de paysages ou des développements interminables, il n’en est rien, la solitude d’Abel n’exclut pas un grand nombre de personnages et des passages dialogués qui contribuent à la fluidité de la lecture.
Vraiment, un très beau premier roman, qui me donne grande envie de me pencher sur le suivant de Lance Weller, Les marches de l’Amérique.

Wilderness de Lance Weller (2012) éditions Gallmeister (2014) traduit par François Happe, 352 pages.

Lu aussi par Aifelle, Dominique, Keisha, Jérôme et Sylire.

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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, non fiction, premier roman, rentrée littéraire 2018

Amy Liptrot, L’écart

ecart.jpgRentrée littéraire 2018 (7)
« Issue d’un archipel reculé, j’avais toujours envisagé Londres sous un jour fantasmatique. […] Je me suis jetée à corps perdue dans une vie enchantée, faite de rencontres, de longs après-midi d’été au parc et de soirées trop alcoolisées dans des fêtes déjantées. Cette vie ne pouvait pas durer. »
A dix-huit ans, Amy quitte son île natale dans les Orcades, à l’extrême nord de l’Écosse, pour Londres, pour une kyrielle de petits boulots, une série de rencontres et une suite ininterrompue de soirées de fête. Mais la vie d’adulte en devenir qui la séduisait tant lorsqu’elle l’imaginait, devient un cauchemar lorsqu’elle ne peut plus se passer de quantités de plus en plus grandes d’alcool. Un jour, faisant le compte de tout ce qu’elle a perdu, elle commence une cure de désintoxication à Londres puis choisit revenir ensuite dans les Orcades. Elle a dorénavant trente ans et tout à reprendre à zéro. Amy n’a pas de passé douloureux ou de problème familiaux insurmontables à affronter en revenant sur ses terres natales, juste à refaire surface du mieux qu’elle peut.

«  J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. »
Ceci pour la première partie, pas trop longue, de ce récit autobiographique, et j’aimerais surtout que cela ne vous arrête pas, ne vous empêche pas de découvrir ce très beau texte, formidablement bien écrit, qui donne autant envie d’aller vivre sur une île quasiment inhabitée, que de passer du temps à observer les oiseaux, les vagues ou les nuages ! Qui aurait cru qu’un récit autobiographique réussirait à rendre passionnants à la fois l’ornithologie, l’astronomie et la météorologie, à rendre indispensable la connaissance du râle des genêts, des nuages noctiluques ou de la Fata Morgana ? Avec honnêteté, Amy ne prétend pas que la nature est la panacée et soigne sans difficultés ses maux, mais force est de reconnaître que l’éloignement de Londres lui est des plus utiles.

« J’ai atteint mes confins. Je hurle de toutes mes forces vers la ligne de brisants qui se forment au large. Les vagues attrapent mon cri et le renvoient vers le rivage, jusque dans les grottes secrètes de la falaise, où il grondait résonne loin, très loin, sous mes pieds. »
Au-delà du simple témoignage, Amy Liptrot et sa traductrice ont réalisé une véritable œuvre de littérature, où on sent la force de la nature combattre la puissance du manque à chaque page, où la jeune femme échouée comme un navire en perdition sur une côte battue par les vents reprend des forces et peut accomplir chaque jour de petits exploits comme aller nager dans des eaux glaciales ou marcher dans la tempête.
Complètement subjuguée par l’objet livre et sa superbe couverture, rien n’est venu gâcher ma lecture, et les mots continuent de résonner depuis que je l’ai terminé. Là où d’autres livres s’effacent très vite, celui-ci grandit et s’affirme, et la majeure partie, celle qui se déroule dans les Orcades, est absolument inoubliable !

L’écart d’Amy Liptrot (The outrun, 2015) éditions du Globe (août 2018) traduit par Karine Raignier-Guerre, 332 pages.

Cathulu, Chinouk, Keisha, Sylire et Yvon ont déjà fait le voyage vers les Orcades

A lire pour les anglophones, un article du Guardian, sous la plume de Will Self.

Publié dans albums, bande dessinée, littérature France

Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau, Rat et les animaux moches

ratetlesanimauxmochesRat en a assez de se faire chasser à coups de balais, de s’entendre répéter qu’il est une affreuse bête, lui qui n’aime rien tant que rendre service ! Il décide de quitter la ville pour la campagne, et un petit village reculé semble lui convenir tout à fait : le village des Animaux moches qui font (un petit peu) peur. Réfugiés là également, Pieuvre, Araignée, Lamproie ou même Requin lui font bon accueil. Rat, qui fait preuve de beaucoup d’imagination, réussit même à trouver une utilité à certains de ces animaux qui, grâce à lui, quittent le village pour une vie meilleure. Mais l’arrivée d’un animal plus affreux, intérieurement, c’est à dire plus méchant et odieux que les autres, replonge tout le monde dans des abîmes de tristesse.

« Rat s’acclimate vite ; ils sont tous très gentils, malgré leurs drôles de têtes. »baudroie
Cet album est assez inclassable, ce qui n’est pas une critique, bien au contraire ! Le ton employé pour raconter l’histoire est assez enfantin, mais l’adulte trouve aussi du plaisir à la fois à la fable, et à sa morale, au dessin formidable, à l’écriture manuscrite élégante, à la mise en page originale.
Tout est soigné, rien n’est négligé, jusqu’aux bonus qui permettent d’écouter l’histoire en audio ou, par le biais d’une application, de découvrir des petits « plus » animés ou des fiches descriptives sur les animaux (comme ci-dessus). Je ne connaissais aucun des trois auteurs ou dessinateurs, j’ai été enchantée de la découverte, et pas tellement surprise de découvrir dans les remerciements le nom de Pierre Déom, le dessinateur de la Hulotte, le « journal le plus lu dans les terriers », qui a inspiré Jérôme d’Aviau par son trait et sa passion pour les animaux, fussent-ils moches !
Un album à lire et partager dans tous les terriers aussi !
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Rat et les animaux moches par Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage), éditions Delcourt (2018), 206 pages.

Repérée chez Jérôme, piochée en bibliothèque. Et chroniquée aujourd’hui-même, chez Moka

Publié dans littérature Europe du Nord, policier, sortie en poche

Arnaldur Indriðason, Dans l’ombre

danslombreVoici pour changer un court billet qui ne concerne ni la rentrée littéraire, ni le mois américain, parce qu’il faut bien changer un peu de registre, de temps à autre…

« Cet homme appartenait à la dernière génération d’Islandais capables de se satisfaire de peu, de traverser les guerres, les crises économiques, et de voir les leurs succomber à des épidémies sans jamais se plaindre. »
Dans l’ombre constitue le premier volet d’une trilogie intitulée « des ombres », à part dans l’œuvre d’Indridason, puisqu’on n’y retrouve pas Erlendur et que l’action se déroule aux alentours de la seconde Guerre mondiale. Pour ce premier volume, c’est l’été 1941, et, après les Anglais, les Américains occupent des bases stratégiques en Islande afin de contrôler l’Atlantique Nord. Ils craignent particulièrement l’espionnage qui viendrait de l’Allemagne nazie. C’est dans ce contexte qu’un voyageur de commerce sans histoire est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans son appartement, et différents indices portent à croire qu’il aurait pu espionner pour le compte des Allemands. Deux enquêteurs s’entraident sur cette affaire, l’un, Flovent, appartient à la police locale, tandis que l’autre, Thorson, américano-islandais, est mandaté par les autorités militaires américaines. En plus de la piste de l’espionnage, se révèle une sombre histoire de recherches pseudo-scientifiques, alors que l’enquête dévoile aussi la situation des jeunes filles qui utilisent leurs charmes au profit de l’armée d’occupation.

« Il descendit de voiture et s’approcha des étendoirs pour regarder le golfe de Faxafloi et les nuages blancs d’été sur l’océan, et se rappela combien il avait trouvé ce paysage et cette lumière magnifiques quand il était arrivé en Islande. Il aimait le silence et la sérénité qu’il procurait. »
J’ai trouvé cette enquête plutôt plaisante à lire, elle est menée assez vivement et le contexte historique ne manque pas d’explications pour satisfaire la curiosité, en même temps qu’on se prend au jeu de l’investigation. Les nouveaux personnages, dont j’imagine qu’ils apparaîtront dans les volumes suivants, sont attachants, avec leurs failles et leurs incertitudes.
Un petit bémol cependant à propos de certains dialogues qui ne sonnent parfois pas très bien, du fait de leur longueur. Les deux policiers, bien que de cultures et de formations différentes ont exactement la même démarche qui consiste à interroger sans relâche toute personne suspecte, ou en relation avec une personne suspecte… ils semblent parfois poser des questions à la chaîne sans laisser le temps à leur interlocuteur de répondre. Quant aux témoins, souvent peu bavards au départ, ils finissent immanquablement par s’exprimer de manière assez prolixe. Je comprends bien que dans cette période historique où la police scientifique ne dispose pas des moyens actuels, la manière d’obtenir des renseignements est forcément de faire parler les personnes qui savent quelque chose, mais j’ai trouvé cela parfois un peu factice, sans que cela ne nuise à l’avancée de cette lecture, aussi plaisante qu’intéressante par les thèmes abordés.

Dans l’ombre d’Arnaldur Indriðason, (Pyska husið, 2015), éditions Points (2018), traduit de l’islandais par Eric Boury, 392 pages.

Les avis d’Aifelle, d’Alex et de Claudialucia

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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2018

Roddy Doyle, Smile

smile.jpgRentrée littéraire 2018 (6)
«
 J’aurais commencé à prendre des notes, et même écrit des phrases entièrement construites. Je serais devenu George Orwell, si je me l’étais autorisé. »
À 54 ans, Victor Forde en serait à faire plus ou moins le bilan de sa vie si elle n’était pas aussi désespérément vide. Divorcé, il vient de s’installer dans un modeste deux pièces, et se dit écrivain, bien que n’ayant jamais publié le livre sur l’Irlande sur lequel il travaille depuis une éternité. Il prend des habitudes dans son nouveau quartier, notamment de passer un moment au Donnelly’s chaque soir. Il y rencontre un homme de son âge qui lui dit avoir été son camarade de classe, même si Victor n’en a aucun souvenir. De plus, ce nommé Ed Fitzpatrick le met plutôt mal à l’aise, en lui rappelant des épisodes particulièrement désagréables du collège de Frères qu’ils fréquentaient.

« J’aurais dû partir. J’aurais dû sortir sans me retourner. Peut-être m’aurait-il suivi, mais je ne lui aurais rien appris de plus. Car, plus tard, je me suis rendu compte qu’il savait déjà où j’habitais. »
Avant sa sortie, j’avais déjà repéré ce roman de Roddy Doyle, auteur que je retrouve avec plaisir après la trilogie de Barrytown (trois romans sociaux et humoristiques à la fois qui ont donné lieu à trois films : The van, The snapper et The commitments) et plus récemment, Paula Spencer. L’auteur a écrit entre temps pour la jeunesse, me semble-t-il, d’où cette relative éclipse entre ses parutions. Bref, j’étais ravie de revoir son nom apparaître pour la rentrée littéraire et que j’ai à peine pris le temps de jeter un œil à la quatrième de couverture avant de passer à l’achat. Quoique cette couverture n’en dise pas trop, mieux vaut ne pas arriver avec trop d’idées sur ce roman, et se laisser porter.

« Nous avions dû nous connaître au collège. Mais je ne visualisais aucune version plus jeune de cet homme. Je ne l’aimais pas. Ça, je l’ai su immédiatement. »
Centré sur les retrouvailles entre Victor Forde et son passé, remis en mémoire par un ancien camarade lourdaud, souvent vulgaire et peu diplomate, ce roman passe par des dialogues de bar criants de vérité, des moments où Victor se remémore son enfance ou sa vie avec Rachel, la brillante épouse qui l’a quitté. Il repense aussi aux émissions de radio où il s’est fait connaître, et qui lui ont fourni la matière du livre qu’il écrit. Cependant, le roman contient également des moments plus intrigants. Les différents éléments sans réponse distillés par l’auteur maintiennent un suspense non de type policier, mais psychologique, de même que la couverture et le titre permettent de se poser des questions.
Si on perçoit assez vite le traumatisme d’enfance que Victor essaie d’occulter, la fin du roman prend toutefois le lecteur complètement par surprise et éclaire avec virtuosité tout le reste du texte, donnant envie de relire au minimum certains passages pour mieux comprendre tout le tour de force réalisé ! Lequel tour de force ne doit pas dissimuler le fait que ce roman constitue aussi un portrait très parlant de l’Irlande des cinquante dernières années.

Smile de Roddy Doyle (Smile, 2017) éditions Joëlle Losfeld (août 2018), traduit par Christophe Mercier, 248 pages.

Lu aussi par Inganmic, Maeve et Yvon.
Lire le monde (Irlande)
Lire-le-monde

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2018

Fatima Farheen Mirza, Cette maison est la tienne

cettemaisonestlatienne.jpgRentrée littéraire 2018 (5)
« Aimer Amira, ce n’était pas juste aimer une jeune femme. C’était aimer tout un monde. »
Layla est arrivée d’Inde pour épouser Rafiq, un mariage arrangé mais où elle a trouvé son équilibre, en particulier à la suite de la naissance de ses trois enfants, Hadia, Huda et Amar. L’histoire commence avec le mariage de Hadia, l’occasion pour tous de revoir Amar, disparu depuis trois ans, et pour Amar de revoir Amira, son premier amour. Pourquoi a-t-il ainsi rompu toute relation avec les siens, c’est ce que la suite du roman va éclairer, avec beaucoup de lucidité.

« Les paroles de baba lui faisaient concevoir sa maison comme une forteresse qu’ils ne pouvaient quitter que pour se rendre à l’école, à la mosquée ou chez un ami de la famille qui parlait leur langue. Et dans cette forteresse, son frère, sa sœur et elle avaient la chance, au moins, de pouvoir compter les uns sur les autre. »
On pourrait réduire ce roman aux heurs et malheurs d’une famille musulmane d’origine indienne, mais il est bien plus que cela. La structure, l’écriture et le sujet sont tellement intimement liés, avec une telle subtilité et une telle délicatesse, qu’il est difficile de parler de ce roman sans l’affadir. L’auteur est toute jeune, elle est née en 1991, et pourtant elle maîtrise très bien son texte, avec trois parties qui se complètent à merveille : la première s’ouvre sur le mariage de la sœur ainée, Hadia, qui permet à la famille de se regrouper autour d’elle, avec notamment le retour du jeune frère, Amar, que personne n’a vu depuis trois ans. La seconde est constituée de souvenirs de chaque membre de la famille, avec la sensibilité de chacun, sans chronologie, mais où l’on ne s’égare jamais. La troisième partie donne la parole au père, qui n’était jusqu’alors apparu que par le regard des autres, et dont on retenait surtout l’intransigeance, et c’est lui qui apporte une note finale dont je ne dirai rien.

« Comment avait-elle pu échouer à transmettre à un enfant ce que les deux autres avaient aussi facilement intégré ? Cette question la hantait. »
Les thèmes de l’éducation des enfants, notamment de la distinction entre l’éducation des filles et celle des garçons, de la soumission aux principes religieux ou au regard des autres, de la diversité des aspirations de chacun et de la complexité des relations familiales, sont finement analysés et donnent à chaque instant l’envie de mieux connaître cette famille, et de partager encore un moment avec elle.
J’ai beaucoup aimé la sensibilité de l’écriture, la force des personnages, notamment féminins, la profondeur du regard de l’auteur. Pour un premier achat de rentrée littéraire, un peu « au feeling », je trouve avoir plutôt bien choisi, et j’espère que ce beau roman rencontrera le large lectorat qu’il mérite.

Cette maison est la tienne de Fatima Farheen Mirza (A place for us, 2018) éditions Calmann-Lévy, août 2018, 465 pages

Je rejoins tout à fait l’avis de Sylire.
Lu dans le cadre du mois américain et en vue du Festival America où l’auteure participera à plusieurs rencontres.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états, sortie en poche

J.D. Vance, Hillbilly élégie


hillbillyelegie« Les gens comme Brian et moi ne s’éloignent pas de leur famille parce qu’ils s’en fichent, ils s’en éloignent pour survivre. »
C’est encore dans la perspective de rencontres avec les auteurs au Festival America que j’ai lu ce livre, qui n’est pas un roman, mais un essai d’un jeune auteur sur la région dont il est originaire, les Appalaches. Il vient précisément du Kentucky, d’un endroit où le déclin de l’industrie métallurgique et de celle du charbon ont laissé en plan toute une population qui survit de petits boulots, ou de l’aide sociale. Une énorme rancœur anime ces petits blancs pauvres, « white trash » ou hillbillies comme on les nomme dans cette région, rancœur qui les a poussé en grande partie à un vote contestataire pour un milliardaire qui n’en a rien à faire d’eux. Mais les petits blancs des Appalaches, en grande partie Irlando-
écossais, n’en sont pas à une contradiction près, se plaignant du manque de travail, mais incapables d’en conserver un, pour ne citer que cet exemple donné par l’auteur.

« Les Hillbillies apprennent dés leur plus jeune âge à ignorer toute vérité inconfortable ou à croire qu’il en existe de plus justes. Cette tendance contribue à leur résilience psychologique, mais elle les empêche aussi d’avoir une image honnête d’eux-même. »
Si le jeune auteur, né en 1984, n’hésite pas à pointer les défauts de ses compatriotes du Kentucky, il ne les caricature pas toutefois, et trouve même de nombreuses explications économiques et sociales, voire religieuses, à leurs faiblesses. Toutefois, si tout cela est fort bien expliqué d’entrée dans l’introduction, le corps du livre lui-même est essentiellement autobiographique, partant de la vie de ses grands-parents, des personnages hauts en couleurs, pour parler ensuite de sa mère, infirmière célibataire accro à différentes substances, ses oncles, tantes, sa sœur, ses amis et relations.
Ce faisant, J.D. Vance disserte beaucoup sur lui-même, son enfance, ses études, les personnes qui sur son chemin l’ont protégé et empêché de glisser vers la délinquance, vers une addiction ou une autre, ou vers le rejet du système scolaire. Comment, du milieu d’où il vient, avec l’enfance qu’il a eu, il est devenu avocat, constitue le noyau du livre, et si c’est intéressant, c’est tout de même assez auto-centré, et l’analyse sociologique à côté de ça, paraît un peu vite réglée, et pas toujours approfondie… Je suis donc un peu mitigée après lecture, et si ce livre ne manque pas d’intérêt et complète certains romans, noirs le plus souvent, qui ont le même cadre, il ne m’a pas totalement convaincue. Peut-être aurait-il fallu pour cela que le style soit plus brillant, plus remarquable, ce qui, à mon avis, n’est pas le cas, toutefois, je ne voudrais pas vous décourager de le lire.

Je vous renvoie aux billets de Keisha et Sandrine et Sylire, plus élaborés que le mien.

Hillbilly élégie de J.D. Vance, (Hillbilly elegy, 2016) éditions Globe (2017), traduction de Vincent Raynaud, 284 pages.

Deuxième participation au Mois américain 2018, et projet 50 états, 50 romans pour le Kentucky. Je me rends compte à la fin de mon billet que l’auteur ne fait pas partie des invités au Festival America comme je le croyais…
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Dany Laferrière, L’énigme du retour

enigmeduretourAu moment de choisir dans ma pile à chroniquer ma prochaine proie, c’est le livre à l’apparence la plus modeste qui m’est venu entre les mains. Outre qu’il m’a permis d’enfin découvrir les écrits de Dany Laferrière, il fait le lien entre le Festival Étonnants voyageurs où je l’ai acheté, et le Festival America où l’écrivain d’origine haïtienne sera présent également.

« Le temps passé ailleurs que
dans son village natal
est un temps qui ne peut être mesuré.
Un temps hors du temps inscrit
dans nos gènes. »
Sur le moment, ce roman racontant son retour à Haïti après la mort de son père et trente ans d’exil me semblait idéal pour faire connaissance avec Dany Laferrière, que j’avais écouté avec délice. C’est un conteur inlassable doté d’un sens de l’humour étonnant ! Mais en ouvrant le livre après achat, j’ai eu un moment de frayeur et de solitude en voyant les pages écrites en vers, libres certes, mais en vers tout de même… La poésie et moi, nous ne nous côtoyons que très rarement, et jamais bien longtemps !

« Un bruit mat.
Celui que fait ce gras lézard
en tombant près de ma chaise.
On se regarde un moment. »
Je me suis heureusement rendu compte aussi que certains paragraphes reprenaient une forme de texte plus habituelle, et que le fond et la forme se mariaient tellement bien que rien n’empêchait une lecture plutôt fluide, ponctuée uniquement d’arrêts pour apprécier une formule, relire un aphorisme, savourer quelques lignes ressemblant à un haïku. Dany Laferrière n’a-t-il pas écrit d’ailleurs un livre intitulé « Je suis un écrivain japonais » ? En voici la preuve !

« En fin de compte vous n’écrivez que sur l’identité ? Je n’écris que sur moi-même. »
Donc, comme il le dit avec humour en racontant un entretien avec une journaliste dans un café, Dany Laferrière dans ses romans est son propre sujet, ses pensées, ses doutes et ses souvenirs, son expérience de l’exil, mais aussi sa famille, ce qu’il voit autour de lui. Il est un observateur inlassable et un tantinet cynique, quoique plein de tendresse pour l’humanité en général. Emportée par la narration, je n’ai pas noté beaucoup de phrases pour que vous vous fassiez une idée, mais il suffit d’ouvrir le livre n’importe où pour trouver de ces petits joyaux d’écriture qui donnent le sourire et émeuvent tout à la fois.
Si je le recommande ? Mais oui, ce livre est une parfaite entrée en matière pour faire connaissance avec l’auteur haïtien, permet en outre de faire le lien entre le jeune homme de Port-au-Prince et l’homme de Montréal, entre le fils de son père (exilé lui aussi) et celui qui revoit sa mère après trente ans, entre l’exilé et celui qui retrouve enfin les saveurs et les couleurs de son pays. Je ne regrette pas cette découverte assez fascinante, et réfléchis déjà à ma prochaine lecture de l’auteur. Auriez-vous des recommandations à me faire ?

L’énigme du retour de Dany Laferrière, (Grasset, 2009) édition Livre de Poche (2011) 280 pages.

Les avis de Luocine et Sylire.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, rentrée littéraire 2018

Hernan Diaz, Au loin


auloin.jpgRentrée littéraire 2018 (4)
« L’aube n’était qu’une intuition, une certitude encore invisible, mais Håkan s’élança vers elle à toutes jambes, le regard rivé sur ce lointain qui ne tarderait pas à rougeoyer et lui montrer la direction menant à son frère. »

Le roman commence en Suède, au dix-neuvième siècle. Un jeune garçon et son frère guère plus âgé que lui sont les deux seuls de la famille à pouvoir embarquer pour l’Amérique. À un moment du voyage, ils se retrouvent séparés et le plus jeune, Håkan, débarque en Californie, avec pour seul objectif New York, et l’idée de traverser le pays de part en part pour retrouver son frère Linus. C’est l’époque de la Ruée vers l’or, avant la guerre de Sécession, et ce n’est évidemment pas une mince affaire d’entreprendre ce périple. D’autant qu’Håkan ne parle pas un mot d’anglais. Les rencontres qu’ils font l’emmènent dans la bonne direction, ou pas, ou le freinent dans son élan vers l’Est.

« L’homme posa une autre question, et ces mots-là ne semblaient pas être de l’anglais. Il refit une tentative dans une langue aux sonorités gutturales et rêches. Håkan le regarda tout en frottant la peau à vif de ses poignets. »
Le moins qu’on puisse dire est que la mise en situation et la construction du roman mettent en appétit. Et rien par la suite n’est venu me décevoir ou remettre en cause mon éblouissement pour cette histoire, et pour la manière dont elle est racontée !
Les personnages rencontrés par le jeune garçon, chercheurs d’or, tenancière de bar ou scientifique parcourant le désert, pourraient sembler des stéréotypes, mais vus par l’œil de Håkan, l’impression de déjà-lu s’estompe et ils acquièrent au contraire une fraîcheur et une nouveauté à laquelle je ne m’attendais pas. Comme Håkan ne parle que quelques mots d’anglais, au début du moins, le texte ne contient pas de dialogues et l’auteur se place totalement de son point de vue. Aucune compréhension n’est donc fournie au-delà de ce que le jeune homme comprend. J’ai trouvé cela particulièrement habile, et idéal pour donner un élan formidable au roman. La temporalité aussi reste assez vague, comme elle l’est pour Håkan qui ne connaît même pas son âge.

« Sa crainte de tomber sur quiconque ayant pu avoir vent de ses actes était si grande que, en plus de ces ombres imaginaires qui les jetaient au sol sans crier gare, il découvrait maintenant à tout bout de champ des signes de présence humaine. »
Après des péripéties qui font de Håkan un personnage quasiment légendaire dans l’Ouest, du fait de sa haute taille et d’actes qu’il aurait accomplis, (je reste volontairement vague), il doit poursuivre son voyage en évitant tout contact humain. C’est étonnant, parce que je sortais du roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde, qui explorait aussi le thème et la description de la solitude, et cela a été extrêmement intéressant de mettre les deux en parallèle. La solitude subie est bien différente de celle qui est choisie, mais l’une et l’autre peuvent devenir insupportables.
J’ai vraiment savouré chaque mot de ce roman pas si typiquement américain qu’on pourrait le croire. On connaît les romans qui brossent l’envers du rêve américain, voici le roman qui décrit l’envers des mythes fondateurs… De la figure héroïque du pionnier qui protège sa famille, à la liberté que procurent les grands espaces, rien ne ressemble à ces mythes pour Håkan, et en cela, son histoire préfigure celles de nombreux immigrants qui trébucheront sur leur image rêvée de l’Amérique. Si on ajoute à ces qualités une écriture et une traduction remarquables, qui rendent aussi bien les descriptions de paysages que les affres du personnage, et voilà un premier roman d’une telle richesse que je le classe sans hésiter dans la catégorie des mes préférés !

Au loin de Hernan Diaz (In the distance, 2017), éditions Delcourt (septembre 2018) traduit par Christine Barbaste, 334 pages.

Lecture pour le Picabo River Book Club #PicaboRiverBookClub, et je participe aussi au Mois américain 2018. Ah, et n’oubliez pas, si vous allez au Festival America à Vincennes du 20 au 23 septembre, Hernan Diaz y sera également !
picabo_river_logomois_americain_2018

Publié dans littérature Europe du Sud

Santiago Pajares, Imaginer la pluie

imaginerlapluie
« Le sable. le sable à perte de vue. Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant qui n’est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi sur le toit, essayant d’imaginer la pluie. »

« Mère savait que je n’étais pas encore prêt à apprendre à me battre, mais elle s’en moquait. Elle me dit :
– Le désert ne va pas attendre que tu sois prêt. »
Un enfant vit seul avec sa mère dans un endroit complètement isolé, plus qu’isolé, le plus éloigné possible de tout. Ainsi résumé, le roman rappelle Le garçon de Marcus Malte, mais à y regarder de plus près, l’auteur espagnol Santiago Pajares explore des chemins bien différents. Son texte se situe dans un futur assez proche, où l’humanité en conflit a laissé pour seul choix à une femme enceinte de mourir ou de se réfugier dans une minuscule oasis dans un désert brûlant. Elle élève ainsi jusqu’à une douzaine d’années son fils Ilonah, mais tombe malade. Quand elle sent que sa fin est proche, la mère raconte à son enfant comment c’était avant, et lui donne quelques conseils sur le chemin qu’il devra suivre, au sens propre comme au figuré.

« À quatorze mètres, on trouve l’eau. Seuls les palmiers et les fous sont capables d’aller aussi loin. »
Les suivra-t-il ou pas, et surtout comment s’accommodera-t-il de la solitude immense qui est désormais la sienne ?
Je m’en voudrais de vous en dire plus sur ce très beau, ce magnifique roman, sobrement poétique, aux phrases et aux chapitres courts, commençant chacun par un nombre écrit en caractères arabes et japonais. Sachez que la fable philosophique y côtoie le récit post-apocalyptique, que le roman de survie se fait ici roman d’initiation, qu’il y est question de solitude, mais aussi d’amitié. Tout pour me plaire donc, et l’écriture et la traduction sont tout juste parfaites, en adéquation idéale avec le sujet. Mais pourquoi n’a-t-on pas davantage parlé de ce roman au moment de sa sortie ?
Je me rends compte que je ne lui rends pas service en en parlant en pleine rentrée littéraire, mais si je pouvais ne donner envie de le lire qu’à deux ou trois personnes, j’en serais déjà ravie !

Imaginer la pluie de Santiago Pajares (La lluvia de Ilonah, 2011) éditions Actes Sud (avril 2017) traduction de Claude Bleton, 297 pages.

L’avis de Daphné et quelques avis (plutôt enthousiastes) sur Babelio.

Ma participation à l’Objectif PAL d’Antigone.
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