littérature Europe du Nord·policier

Jo Nesbø, Soleil de nuit

soleildenuit« Mon plan jusqu’à présent avait été de ne pas en avoir, puisqu’il anticiperait toute stratégie logique que je pourrais élaborer. Ma seule chance était l’arbitraire. »
Avec Soleil de nuit, je retrouve Jo Nesbø, auteur déjà lu et aimé avec son héros récurrent Harry Hole. Ici, le roman est plus court et différent des autres, mais c’est toujours un plaisir de retrouver la Norvège, et l’écriture de l’auteur.
Jon Hansen est en fuite, on le comprend dès le début, lorsque, un peu au hasard, il descend d’un autocar dans une petite localité du Finnmark, à près de deux mille kilomètres d’Oslo, au nord du pays. Il y rencontre un jeune garçon et sa mère, leur dit se nommer Ulf et se réfugie dans une cabane de chasse, à l’écart du bourg. La communauté essentiellement composée de laestadiens, protestants particulièrement rigoristes, ne l’accueille pas forcément à bras ouverts, mais là n’est pas le problème.

 

« Vous disposez d’un temps donné, vous brûlez jusqu’au filtre, et puis, inexorablement, c’est la fin. Mais l’idée, c’est brûler jusqu’au filtre, ce n’est pas de s’éteindre avant. »
Jon fuit en effet des tueurs commandités par un gros mafieux de la capitale auquel il doit de l’argent, et il est persuadé qu’ils finiront par le trouver, quel que soit le soin qu’il mette à dissimuler ses traces. Au pays des Sames et du soleil de minuit, Jo Nesbø écrit une jolie variation sur un thème classique, celui de la fuite, sur un ton mêlant l’humour, les sentiments, et les situations noires. Le personnage se découvre lui-même petit à petit autant que le lecteur apprend à le connaître, il ne sait plus s’il doit fuir plus loin, se préparer à attendre avec philosophie ses tueurs ou garder une lueur d’espoir. J’en dis volontairement moins que la quatrième de couverture, car une partie de l’intérêt du livre vient de la divulgation progressive du passé de Jon. On en vient ainsi à se faire du souci pour un personnage qui au départ n’inspire pas forcément la bienveillance.
L’auteur fait monter l’angoisse habilement, mais ne néglige pas la découverte d’une région et d’une communauté, rencontrées lors d’un séjour dans les années 70 et 80. Une lecture prenante, rapide et des retrouvailles réussies avec l’auteur !

Soleil de nuit de Jo Nesbø (Mere blod, 2015) Gallimard (2016) traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, 224 pages


Lu pour le Challenge littérature nordique
LitNord

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2017

Lee Clay Johnson, Nitro mountain

nitromountainRentrée littéraire 2017 (8)
« La ville était dans l’ombre des collines. Une route dans un sens, une route dans l’autre, et le malheureux croisement était la place principale, avec un palais de justice en briques, qui avait connu des jours meilleurs. »
La petite ville de Bordon, vue par les plus paumés de ses paumés. Y rester est à tous les coups finir par sombrer dans l’alcool, la drogue ou la violence. Pourtant, le jeune Leon a des velléités de devenir musicien de country, il ne se débrouille pas mal à la basse, mais un accident de pick-up va mettre un frein à ce semblant de rêve. C’est surtout son engouement pour Jennifer, jeune femme compliquée, sous la coupe d’un cinglé nommé Arnett, qui va provoquer un enchaînement de situations dramatiques, faisant passer ce roman du gris foncé au noir d’encre.

« Elle a empli mes paumes de ses poings. Les défauts du monde entier étaient facilement réparés. »
Que dire sur la lecture de ce roman, deuxième choisi parmi les propositions des Matchs de la Rentrée Littéraire de cette année ? Disons tout de suite que je n’ai pas été très convaincue par les toutes premières pages, mais je me suis sagement proposé de voir ce que me disait la suite. Il m’a fallu un peu de temps ensuite pour repérer l’humour distillé par l’auteur (mais on me dit souvent que je suis un peu lente à déceler cette chose mystérieuse qu’est l’humour). Dans ce cas, il permet, si cela est possible, de mieux faire passer la noirceur des sentiments et la férocité des situations, par exemple au tribunal ou au centre d’accueil des sans-abris, où Leon travaille au début du roman. Il faut toutefois avoir conscience que le ton général n’est pas vraiment, et même pas du tout, à la gaudriole, c’est cru, sombre, dérangeant. Je ne sais si cela vous est déjà arrivé, mais c’est assez inhabituel un livre qui vous donne envie de vous laver les mains en le refermant, tellement on a envie d’échapper à son univers poisseux.
Malgré mes réticences et mon manque de sympathie pour des personnages qui ne cherchent pas du tout à s’attirer les faveurs du lecteur, il m’a été impossible de mettre de côté cette lecture à partir du moment, qui n’arrive pas très rapidement, où les personnages et la situation sont bien en place. Il se produit alors si ce n’est un retournement de situation, du moins de changement de point de vue, qui intrigue et rend fiévreux à l’idée de ce qui va advenir dans la deuxième partie. C’est de ce point de vue fort bien fait.

« Elle sait qu’il s’inquiète pour Jones, qui est comme un fils pour lui. Ces deux-là se sont tellement soutenus l’un l’autre, sauf que désormais Larry ne sait plus comment voler à son secours. De même qu’elle ne sait plus comment voler au secours de Larry. »
Un des personnages, un peu moins mal en point que les autres, sent monter en lui une envie de venir en aide à un de ses amis à la dérive, et même si on devine qu’il n’y parviendra pas, ou à moitié seulement, cela fait du bien de sentir un peu d’humanité couler entre les mots. Après des litres de bière et de whisky ingurgités tout au long du livre, (par les personnages, s’entend) sans parler d’autres drogues moins légales, j’ai tourné la dernière page, où peut-être subsiste une légère note d’espoir, avec un sentiment de soulagement.

 

Nitro mountain de Lee Clay Johnson, (Nitro mountain, 2016) publié chez Fayard (août 2017), traduit par Nicolas Richard, 293 pages.

Des avis variés chez Antigone, Folavril ou Sylire.

lu pour les Matchs de la Rentrée Littéraire #MRL17

littérature France·sortie en poche

Anne Percin, Les singuliers

singuliers« Dès les premiers jours, j’ai voulu aller peindre comme les autres au port. À marée haute, l’Aven joue les fleuves et les bateaux abondent, les peintres aussi. »
On pourrait se plaindre en lisant le résumé du roman d’Anne Percin, que ce soit encore un roman à tendance biographique, mais outre qu’il est sorti tout de même bien avant la grosse vague d’exo-fictions de cette rentrée littéraire, il faut lui concéder une réelle originalité. Roman épistolaire sur le thème de l’art, Les singuliers mêle personnages réels, comme Paul Gauguin, les frères Van Gogh ou Meyer de Haan, à des vies fictives, celles de Hugo Boch et de son ami Tobias Hendrike. Français, belges ou néerlandais, tous sont artistes, et plusieurs d’entre eux décident de poser palettes et pinceaux du côté de Pont-Aven, où les paysages sont inspirants, et les pensions peu onéreuses.

« Je me sens incapable de prendre un crayon pour dessiner tout cela, je ne suis plus très sûr d’être venu pour apprendre à peindre. Peut-être apprendre à sentir, à voir, à vivre. »
Hugo et Hazel Boch sont cousins, artistes tous les deux et sont ceux dont les lettres se croisent et s’enchaînent, ainsi que celles destinées à Tobias Hendrike, ami d’Hugo. L’art, les salons, les écoles d’Art, les artistes qu’ils fréquentent, sont leurs thèmes de prédilection, mais ils évoquent aussi, et c’est bien normal, leurs histoires de famille, ou la maladie de Tobias, ainsi que l’actualité. Hugo est un personnage particulièrement intéressant et touchant, plein de questionnements, qui va assez rapidement abandonner les pinceaux pour ce nouvel art, considéré jusqu’alors plutôt comme un passe-temps pour oisifs, qu’est la photographie. Il va se faire connaître en Bretagne dans une branche bien spécifique et originale de cet art naissant.

« Je crois qu’au fond, il ne s’agit pas vraiment d’une nouvelle manière de peindre, mais plutôt d’une nouvelle manière d’être peintre. Une manière absolue qui n’engage pas la main, le geste, mais la vie toute entière. »
C’est un plaisir total que de lire ces lettres, d’y traquer les épisodes de la vie des peintres les plus connus, d’y découvrir d’autres qui le sont moins, ou d’imaginer les affres des artistes imaginés, dont les lettres se répondent et s’écrivent sous nos yeux. C’est tout un monde qui apparaît, toute un art nouveau qui se crée, qui se cherche, les débuts de l’art moderne, les balbutiements de la photographie. Les personnages, sans doute grâce à la forme épistolaire, sont extrêmement vivants, et l’auteure réussit à la fois à nous les rendre proches, tout en les ancrant parfaitement bien dans leur époque. Le travail de documentation a du être très important, et pourtant, le résultat est fluide et jamais didactique.
Un grand plaisir de lecture !

Les singuliers, d’Anne Percin, paru en poche chez Actes Sud (Babel, 2016) 405 pages.

Les avis enthousiastes d’Albertine, Brize et Electra.

Roman sorti de ma PAL pour l’Objectif PAL.
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littérature Moyen-Orient·rentrée automne 2017

Ayelet Gundar-Goshen, Réveiller les lions

reveillerleslionsRentrée littéraire 2017 (7)
« Un homme est mort qui semble ne rien avoir laissé derrière lui, or c’est faux : il a laissé à sa femme une chaise, un paysage et un cours d’eau asséché. Quand on y pense, ce n’est pas rien. »
La nuit, les dunes aux alentours de Beer-Sheva… le neurochirurgien Ethan Green, dont le nom laisse croire qu’il sort de la série Urgences (mais il n’en est rien), renverse un homme et le laisse mourant au bord de la route. Tout ce qu’il pense à cet instant, ou ne pense pas, ses sensations brutes, sont détaillés. C’est le début d’un engrenage qui va l’amener à passer de plus en plus de temps à soigner clandestinement des malades dans un camp de réfugiés, en plus de son travail. Sa femme a beau s’inquiéter de ses absences nombreuses, il ne peut plus se dépêtrer de son acte, et des mensonges qui ont suivi. D’autant que son épouse Liath est le lieutenant de police qui mène l’enquête sur le délit de fuite.

« Comme il lui en veut à présent. À sacraliser ainsi le bon côté de la personnalité de son mari, elle avait, sans le vouloir, occulté le mauvais, poussé sous le tapis tout ce qui ne cadrait pas avec ses valeurs, avec l’homme qu’elle voulait voir en lui. »

Autour de cette situation inextricable, l’auteure israélienne brode avec virtuosité sur les thèmes de la culpabilité, de la confiance, de la paternité, de la manière dont chacun perçoit l’autre dans un couple, des choix qu’on fait dans sa vie, du respect de soi opposé à celui que les autres vous portent, peut-être pas pour de bonnes raisons…
Elle pose des mots sur des sentiments de manière claire et fluide. S’y greffent aussi des réflexions sur la différence, le racisme, surtout celui qui, bien enfoui au fond de personnes pourtant bien pensantes, fait qu’ils trouvent que les Bédouins « se ressemblent tous ». Les différentes communautés qui cohabitent dans cette région désertique, les israéliens blancs, les bédouins habitants du désert et les réfugiés érythréens, n’échappent en effet pas aux tensions raciales.

 

« Car on a tous besoin d’un endroit au monde où il n’y a ni questions ni doutes. Sinon, c’est vraiment trop triste. »
J’ai trouvé une voix neuve, singulière, dans l’écriture de Ayelet Gundar-Goshen. Elle a déjà publié un roman en France, que je n’ai pas encore lu, mais nul doute que je me pencherai dessus un de ces jours. L’enchaînement infernal de circonstances qui font approcher ce roman psychologique du thriller lui donne un petit air du Secret du mari de Liane Moriarty, en beaucoup plus fouillé en terme d’introspection. Seuls les lecteurs qui n’aiment pas l’approche psychologique dans les romans n’y trouveront pas leur compte.

Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen (paru en Israël en 2014) éditions des Presses de la Cité (août 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 416 pages

L’avis de Cuné.

 

 

littérature France·rentrée automne 2017

Carine Fernandez, Mille ans après la guerre

milleansapreslaguerreRentrée littéraire 2017 (6)
« Ce n’est pas sa vie qu’il défend, c’est sa liberté. Sa liberté a un œil cerclé de noir et un sourire miraculeux. Sa liberté s’appelle Ramon. »
Un vieil homme arpente avec son chien les rues de son village, bourg posé à l’écart de la voie rapide Madrid-Séville. Depuis la mort de sa femme, il ne s’écarte pas de ses petites habitudes, jusqu’au jour où il reçoit une lettre de sa sœur. Devenue veuve, elle lui annonce qu’elle vient s’installer chez lui. Medianoche, dont le surnom signifie minuit, réunit alors quelques affaires et se rend à la gare routière, où il prend l’autocar pour son village natal. Il n’y était pas retourné depuis la guerre civile, et la mort de son frère jumeau, Mediodia, ce qui veut dire midi.

« Madrid lui était donnée, et tant pis si c’était une ville blessée et exsangue. Elle s’offrait comme un fabuleux terrain de découvertes dans lesquels ils vagabondaient à deux, lui et son ombre. »

Si on ne fait pas l’erreur de s’attendre à un road-movie fantaisiste, on ne peut, à mon avis, qu’apprécier cette plongée dans l’histoire intime d’un homme, liée à celle de son pays. Medianoche va enfin, après soixante ans, se confronter à ce qui s’est passé aux premiers jours de la guerre d’Espagne, lorsque, tout jeune, il s’est trouvé aux côtés des Républicains, et qu’il a perdu une moitié de lui-même. Accompagné de son chien Ramon, il prend pension dans le village qui remplace en quelque sorte son village natal, englouti par les eaux d’un barrage, et il laisse enfin affluer ses souvenirs.
Je me suis laissé emporter par la très belle écriture de Carine Fernandez, que je découvrais grâce à une rencontre début septembre sur « La rentrée des auteurs en Auvergne-Rhône-Alpes ». Le style est lyrique, mais sans trop en faire, avec de belles images et une grande sensibilité, je l’ai vraiment beaucoup apprécié, et ai été touchée par ce vieil homme qui, depuis soixante ans, pense avoir raté sa vie, et essaye de ne plus penser aux moments douloureux de son passé. Tout va ressurgir, confronté aux paysages de son enfance.
Ce texte permet de se rendre compte une fois de plus à quel point les Espagnols ont occulté leur guerre civile, qu’on ne nommait même pas dans les familles, parlant de « ça ». La résistance au franquisme est évoquée également, et c’est très intéressant. Un très beau moment de lecture !

Mille ans après la guerre de Carine Fernandez, éditions Les Escales (septembre 2017) 231 pages.

Les avis d’Elora et de Gambadou 

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Ron Rash, Par le vent pleuré


parleventpleuréRentrée littéraire 2017 (5)
« J’attends un homme qui m’a menti pendant quarante-six ans. »
C’est l’été 1969, deux frères profitent de quelques moments de liberté accordés par leur grand-père, l’homme sévère qui les élève à sa manière, sans que leur mère ait grand-chose à dire, pour aller à la pêche au bord de la rivière. Ils y rencontrent Ligeia, jeune fille venue de Floride, libérée et insouciante. Pensez, la jeune fille a vécu dans une communauté ! Pour les deux frères, c’est un monde nouveau qui s’ouvre, surtout pour Eugene, le plus jeune. Bill, son aîné de deux ans, est fiancé, et se voit réaliser le projet grand-paternel, devenir chirurgien.
Quarante-six ans plus tard, des ossements sont retrouvés dans la Tuckaseegee, et Eugene repense au départ précipité de Ligeia, comment son frère avait dit l’avoir raccompagné à l’arrêt de bus…

« À San Francisco, le Summer of love, l’été de l’amour, a eu lieu en 1967, mais il a fallu deux ans pour qu’il atteigne le petit monde provincial des Appalaches. Sur l’autoroute, en février, on a aperçu un hippie au volant d’un minibus bariolé, un événement dûment signal par le Sylva Herald. Sinon, la contre-culture était quelque chose qu’on ne voyait qu’à la télévision, tout aussi exotique qu’un pingouin ou un palmier nain. »

Depuis 2010, et la première participation de Ron Rash aux Quais du Polar, j’ai lu tous ses romans traduits en français, et j’ai même en cours un recueil de nouvelles en anglais, superbe, mais que (dira-t-on) je savoure… Je n’ai donc pas raté ce dernier roman, prudemment emprunté en médiathèque, parce qu’il m’avait semblé que quelques avis manquaient d’enthousiasme.
Un été de l’adolescence, deux frères que tout oppose, une naïade disparue, une enquête très tardive, les ingrédients sont bons, mais il faut y ajouter le style de Ron Rash pour en faire un très bon roman. Pas un polar, non, même si une révélation finale apportera des réponses attendues, mais surtout le roman d’une relation fraternelle biaisée dès l’enfance par un grand-père qui place ses attentes dans un seul de ses petits-fils : il deviendra chirurgien. L’autre est gaucher, il le laisse magnanimement choisir une autre voie, mais la vie d’Eugene ne sera qu’une suite d’échecs, là où son frère réussit en tout. Et entre eux, il existe toujours cette ombre jetée par l’été 1969. Il va falloir pourtant que plusieurs décennies plus tard, ils réussissent à en parler.
Formidable Ron Rash, qui parvient à passionner avec une histoire assez classique, et des jeunes filles disparues au bord de l’eau, qui, de Bondrée à Summer, ne manquent pas dans la littérature ces derniers temps… La relation entre les deux frères, notamment à la période contemporaine, mais aussi les premiers émois adolescents, la vie dans une petite ville des Appalaches, tout est passionnant à lire sous sa plume, et avec une très belle traduction également. Je le conseille sans restriction, alors que j’étais restée un peu sur ma faim avec Le chant de la Tamassee.

Par le vent pleuré, de Ron Rash (The risen, 2016) éditions du Seuil (août 2017) traduit par Isabelle Reinharez, 200 pages.

Les avis de Daphné, Eimelle, Eva et Krol.

littérature Europe de l'Est et Russie·policier·premier roman·rentrée automne 2017

Magdalena Parys, 188 mètres sous Berlin

188metressousBerlinRentrée littéraire 2017 (4)
« Nous ne pouvions faire confiance qu’à nous-mêmes. Il s’agissait de la vie de plusieurs personnes. Creuser si près du but, ouvrir une brèche dans une cave, cela exigeait des nerfs d’acier. »
Le titre original de ce roman polonais est « Tunel », il se déroule sur plusieurs époques, avec différents narrateurs qui répondent aux questions de Peter. Cet enquêteur essaye de déterminer pourquoi un certain Klaus, passeur ayant participé au creusement d’un tunnel sous le mur de Berlin en 1980, a été tué des années plus tard, et par qui. D’emblée le roman frappe par sa richesse et sa complexité. De nombreux protagonistes prennent la parole tout à tour, Jürgen, Magda, Victoria, Roman, Klaus, Thorsten, et les rapports entre eux ne s’éclairent que au fur et à mesure de la lecture.
Si j’ai trouvé de nombreuses qualités à ce roman, je n’ai pas réussi à ressentir de réel enthousiasme. J’ai été obligée de me faire un pense-bête avec les noms des personnages et leurs liens, ce qui ne m’arrive jamais, et de m’y référer bien souvent, sous peine d’être perdue. Alors, au vu des autres avis que j’ai lus, vraiment plus enthousiastes, je pense que c’est moi qui n’étais pas très réceptive à un genre un peu différent, à une construction originale et complexe.

« On nous a vite sorti de la tête nos sympathies pour l’Est, mais cela s’est fait avec un certain savoir-vivre. Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin -par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière. »

Je ne regrette toutefois pas mon achat, j’ai aimé la restitution de l’atmosphère de Berlin coupée en deux par le mur, la manière dont les habitants ont vécu cette séparation, intimement, au plus profond. Mais je n’ai pas été passionnée par la recherche de la vérité concernant le personnage mort au début du roman, par le pourquoi et le comment…
Je conseillerais ce livre à ceux qui cherchent un roman d’atmosphère sur la période où Berlin était divisée en deux, qui aimeront prendre conscience de l’impact immense sur les familles séparées brutalement, à ceux aussi qui aiment se mettre dans la peau de l’enquêteur, réfléchir, déduire, bâtir ou éliminer des hypothèses, à ceux enfin qui aiment le roman choral. Pas à ceux qui chercheraient des techniques pour creuser un tunnel, cet aspect étant passé assez rapidement par les narrateurs !
Je plaisante à ce sujet, mais je suis restée un moment sidérée, au mémorial du Mur à Berlin, devant les marques au sol qui représentent les lieux de passage souterrains et aussi face aux photos et récits d’évasion… N’hésitez pas écouter, si vous avez un moment, le récit de la dernière évasion en 1989. C’est sur France Info et c’est saisissant.

188 mètres sous Berlin, par Magdalena Parys, (Tunel, 2011), éditions Agullo (septembre 2017) traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez, 375 pages.

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Les avis de Cuné, Claude Le Nocher ou Quatre sans quatre.

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littérature Amérique du Nord·premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
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littérature Europe du Sud·policier

Valerio Varesi, Le fleuve des brumes

fleuvedesbrumes« Il se sentait empêtré dans une double affaire dont il ne parvenait pas à extraire l’ombre d’un indice, une ébauche d’hypothèse sur laquelle travailler. »
C’est sur les bords du Pô que le commissaire Soneri décide d’enquêter sur une disparition, celle d’un marinier âgé dont la péniche a été retrouvée vide après avoir dérivé un moment sur le fleuve en crue. Etait-elle vide à ce moment-là déjà, Tonna le batelier l’a-t-il abandonnée, quelqu’un d’autre a-t-il piloté la péniche ? De nombreuses questions se posent, et davantage encore lorsque le frère du marinier est retrouvé mort, défenestré au pied d’un hôpital où il se rendait souvent. Si les affaires semblent forcément liées, les pistes sont plus que minces, et le commissaire devra jouer plus souvent de son intuition que de recherches purement scientifiques. Et son intuition le mène très loin… dans le passé.

« Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences. »
Le fleuve des brumes est vraiment l’essence même du polar d’ambiance, avec son fleuve omniprésent, ses brouillards, ses péniches qui glissent silencieusement, ses inondations, ses petits cafés où l’on se tait plus qu’on ne discute… Cette ambiance est particulièrement bien rendue par une écriture qui fait la part belle aux images poétiques, et, si on excepte deux ou trois maladresses de traduction, aux dialogues piquants et aux pensées chaotiques du commissaire.
En même temps qu’un auteur, j’ai découvert une jeune maison d’édition, fondée en 2015, et des livres d’une présentation soignée et très séduisante avec ses rabats à surprise : une citation en VO d’un côté, un lexique des vins de la vallée du Pô de l’autre, de quoi mettre encore un peu plus dans l’ambiance !
Un sans faute pour l’objet, une découverte agréable pour l’auteur italien et deux raisons de poursuivre l’aventure. Après ce livre emprunté en bibliothèque, j’ai fait l’acquisition d’un autre roman de cet éditeur et je vous en parlerai bientôt.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, (Il fiume delle nebbie, 2003) éditions Agullo (2016) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 316 pages.

D’autres avis : Black novel, Encore du noir, Jean-Marc Laherrère

 

littérature Europe du Sud·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

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