Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Andrée A. Michaud, Rivière tremblante

CVT_Riviere-Tremblante_7743« J’ai échoué à Rivière-aux-Trembles comme une pierre ballottée par le courant. J’aurais pu finir à Chicago, Sept-Îles, Tombouctou ou Maniwaki, mais c’est ici que ma dégringolade m’a mené. »
Bill, père éploré d’une petite Billie qui a disparu sans laisser aucune trace, trouve refuge dans la petite ville de Rivière-aux-Trembles, où il continue d’écrire ses histoires, celles qu’il écrivait pour sa fille, celles qu’il continue d’écrire pour elle, même lorsque sa disparition n’a rien laissé dans sa vie, rien qu’un immense vide.
C’est dans cette même bourgade que revient Marnie, au prénom hitchcockien, qui elle aussi a vu sa vie chamboulée par la disparition de son ami Michael, lorsqu’ils avaient douze ans.

« Nous étions des femmes, pareilles à Mélinda, et un seul regard suffisait à exprimer la compassion que nous éprouvions par contagion, en quelque sorte, du seul fait d’être des femmes, en vertu de cette parenté chromosomique qui nous avait appris à nous méfier de la nuit, des stationnements déserts, des impasses et des escaliers plongés dans le noir. »
Je ne sais pas si vous vous souvenez que je n’avais pas tellement aimé Bondrée, le roman d’Andrée Michaud qui avait pourtant bien marché il y a deux ou trois ans, j’avais eu du mal avec le style essentiellement. J’ai pourtant décidé de donner une deuxième chance à l’auteure avec ce roman traduit aussi chez Rivages.
Il recoupe deux affaires de disparitions d’enfants, à trente ans d’intervalle, sans corps, sans traces, sans résolution de l’affaire, presque sans suspects. Les victimes sont ici ceux qui restent, et sur lesquels les projecteurs sont braqués, ceux que les insinuations et les rumeurs visent. Marnie, amie très proche de Michael, qui était avec lui au moment où il a disparu, et Bill, père de la petite Billie, enlevée sur le chemin de l’école, viennent habiter tous deux à Rivière-aux-Trembles, sans se connaître. L’un comme l’autre sont poursuivis par des cauchemars, et des questions sans fin, sans oublier les regards suspicieux et les propos blessants.
Ceci peut sembler bien sombre, mais les deux voix des narrateurs fonctionnent bien, se différencient suffisamment, Bill à l’humour triste, Marnie plus fragile, les deux hypersensibles… Le roman donne aussi une grande place à la nature, menaçante, mais peut-être aussi rédemptrice. Mon avis est donc plus positif que pour le roman précédent, j’ai aimé ce côté sombre, sans que ce soit un roman policier. Absolument pas un polar, il ne faut surtout pas s’y attendre à une résolution des disparitions ! Malgré quelques longueurs, je me suis bien immergée au cœur de l’histoire, et attachée aux personnages, au point d’avoir du mal à refermer le livre à la fin. Un roman fin, sensible, très réussi.

Rivière tremblante d’Andrée A. Michaud, éditions Payot et Rivages (août 2018), 366 pages.

Repéré chez Maeve et Violette.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée hiver 2019

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Publié dans classique, littérature France, nouvelles, sorti en poche

Guy de Maupassant, Une partie de campagne

IMG_3077Lancée par Aifelle et Une Comète, l’idée de lire ou relire Maupassant a germé entre les envies de rentrées littéraires et autres nouveautés… Il est toujours possible de faire une petite place pour un ou deux classiques, non ? Ayant fait le tour de mes étagères, j’ai trouvé des nouvelles, deux ou trois romans, à lire ou à relire, et les ai classés par ordre chronologique.
Commençons donc par un recueil de 1881, Une partie de campagne et autres nouvelles, dans une édition Librio à 10 francs, eh oui, j’ai là une édition de 1998 ! Cette lecture tombe plutôt bien puisque la première nouvelle qui donne son titre au livre évoque un tableau de Renoir (Auguste), et aussi un film de Jean Renoir, son fils, tiré de la nouvelle de Maupassant. Et il se trouve que j’ai vu il y a quelques mois une exposition à Orsay sur les Renoir et sur ces œuvres… Dès les premières lignes, les images du film revenaient irrésistiblement, avec notamment la fameuse scène de la balançoire.
L’édition récente de ce texte en Librio comporte d’ailleurs le synopsis du film, mais pas mon édition, c’est dommage.

« On avait projeté depuis cinq mois d’aller déjeuner aux environs de Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s’appelait Pétronille. Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s’était-on levé de fort bonne heure ce matin-là. »
L’écriture selon Maupassant, c’est tout d’abord l’art d’entrer dans le vif du sujet par des incipits qui mettent immédiatement dans l’ambiance, en posant souvent le paysage, la saison et un aperçu des personnages.
Son autre point fort réside bien sûr à dresser des portraits, à dessiner des hommes, des femmes qui sont dans un « entre-deux », ni bons, ni mauvais. Des gens simples auxquels la vie ne laisse pas le temps de penser aux sentiments, sauf justement dans les épisodes qui constituent les nouvelles. Là, les sentiments apparaissent tout à coup, submergent et envahissent : sensualité, peur, amour paternel ou jalousie prennent le devant de la scène et transforment à jamais.

« Le restaurant Grillon, ce phalanstère de canotiers, se vidait lentement. C’était, devant la porte, un tumulte de cris, d’appels ; et les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur l’épaule. »
J’ai eu par moments l’impression qu’on ne pourrait plus écrire de cette manière, que les phrases fleuraient bon le XIXème siècle, et à d’autres moments, que ces nouvelles restaient très modernes.
Parfois tirant légèrement vers le fantastique comme dans la deuxième nouvelle, « Sur l’eau », les histoires sont souvent sombres ou dramatiques, mais rarement dépourvues de confiance en l’humanité. Les dialogues, selon les textes, se parent d’argot parisien ou de patois normand, et sonnent toujours juste. J’avais déjà lu ces nouvelles, et outre « Une partie de campagne », je me souvenais bien de « Histoire d’une fille de ferme », très touchante, notamment sa chute. « La femme de Paul » est marquante aussi, et l’ensemble donne envie de continuer la relecture !

La page de « (Re)lisons Maupassant » est ici.
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Publié dans littérature îles britanniques, policier, premier roman, sorti en poche

Fiona Barton, La veuve

Repéré sur le blog d’Athalie peu de temps avant le mois anglais, ce roman m’a rappelé que j’avais l’intention de jeter un coup d’œil du côté de cette auteure, journaliste venue aux Quais du Polar en 2017 et qui vit dans le Sud-Ouest de la France.

veuve« L’inspecteur principal Bob Sparks fait partie de ma vie depuis si longtemps ; plus de trois ans maintenant. Mais je crois qu’il disparaîtra peut-être avec toi, Glen. »
Tout commence avec Jane. C’est elle, la veuve, elle vient de perdre son mari, et tout recommence comme trois ans auparavant, lorsqu’il avait été accusé d’avoir enlevé et fait disparaître Bella, une fillette de deux ans. Les policiers veulent de nouveau interroger la jeune femme, les journalistes assiègent sa maison, car elle représente l’information la plus croustillante qui soit pour les tabloïds, et qu’elle va peut-être, enfin, parler. Une journaliste plus persuasive que les autres réussit à la convaincre de la suivre dans un hôtel, à l’abri des regards, et à lui parler.

« Tout journaliste qui se respecte dispose de sa propre technique d’approche. […] Elle suivait ses propres règles : toujours sourire, ne jamais se tenir trop près de la porte, ne pas commencer par des excuses, et essayer de détourner l’attention du fait que l’on court après un sujet. »
Racontée alternativement par Jane, par Kate la journaliste ou par le policier en charge de l’enquête, l’histoire revient sur les débuts du mariage de Jane et Glen, sur la période où il était suspect principal d’un crime horrible, et examine les moindres pensées de Jane maintenant qu’elle se retrouve seule. Jane a trente-huit ans, mais semble raisonner encore comme lorsqu’elle a rencontré son futur mari, à dix-sept ans. C’est très bien fait et assez perturbant.
Quant à Kate, elle dévoile les ficelles de son métier de journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires. Cette disparition, suivie plusieurs années après de la mort du principal suspect, est pour elle le sujet idéal, et elle n’entend pas lâcher Jane tant qu’elle ne lui aura pas tout dit. Mais que sait Jane, que veut-elle bien dire, que garde-t-elle pour elle ? Des indices sont lâchés au détour d’une page, les paroles ou pensées de Jane sèment le doute, les rares faits avérés ne suffisent pas…
C’est toujours intéressant lorsque le lecteur manque de certitude quant à la sincérité d’un narrateur. C’est l’un des points forts de ce roman, avec la description « de l’intérieur » du travail de journaliste. Ce n’est peut-être pas le meilleur thriller psychologique que j’ai lu, mais il est parmi les plus prenants, très bien structuré et soulevant beaucoup de questions.

La veuve de Fiona Barton, (The widow, 2016) éditions Fleuve Noir, 2017, traduction de Séverine Quelet, 446 pages (en Pocket).

Le mois anglais est chez Lou et Titine.
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Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures

prodigieusescreatures« Je me mis à hanter les plages de plus en plus fréquemment, même si, à l’époque, rares étaient les femmes qui s’intéressaient aux fossiles. Cette occupation passait pour une activité peu distinguée, salissante et mystérieuse. »
Je poursuis tranquillement, un peu trop tranquillement peut-être, le mois anglais, avec le premier roman que je lis d’une auteure américaine… mais qui vit à Londres ! Et surtout dont le présent roman se déroule en Angleterre, plus précisément à Lyme Regis, dans le Dorset.
Suite au mariage de leur frère, les trois sœurs Philpot, encore célibataires, se voient contraintes de quitter leur maison d’enfance et de chercher un endroit où loger. Le choix familial s’oriente vers les villes de bord de mer, et particulièrement Lyme Regis, qui leur plaît davantage que Brighton ou Bath. Un cottage, modeste mais avec une vue magnifique sur la mer, accueille les trois sœurs. Si Margaret, la plus jeune des trois, s’enthousiasme pour les bals et la vie mondaine, Louise s’intéresse surtout à la botanique et au jardinage, quant à Elizabeth, elle se passionne pour la paléontologie, dès sa première découverte fortuite de fossile. Elle fait ainsi la connaissance de la jeune Mary Anning, qui a un véritable don pour trouver des pièces rares. Elles deviennent amies, autant qu’une amitié entre classes soit toutefois possible, et de véritables chasseuses de fossiles, tout au plaisir de la découverte de nouveaux spécimens, et à leur étude, à l’opposé des collectionneurs qui ne songent qu’à garnir leurs vitrines pour épater leurs connaissances.

« Ils aimaient mieux appeler cet animal un crocodile et se garder d’envisager une deuxième solution : qu’il s’agisse d’une créature qui n’existait plus sur cette terre.
C’était une idée trop radicale pour la plupart des gens. »

Les deux femmes se heurtent toutefois au machisme et au sexisme ordinaires qui veulent qu’une femme ne comprenne rien à la science. Se pose aussi le problème religieux lorsque Mary trouve un animal qui ne ressemble à rien de connu. Si un tel animal a disparu, pourquoi Dieu l’avait-il créé ? Serait-il possible qu’il laisse disparaître ainsi d’autres espèces, et pourquoi pas l’espèce humaine ? Les questions philosophiques sont plutôt du ressort d’Elizabeth qui ne craint pas de s’opposer à un prêtre ou à des savants réputés…
Avec un style classique et agréable à lire, l’auteure plonge le lecteur avec efficacité dans le début du XIXème siècle. Le rythme, un peu lent, reste compatible avec le genre et l’époque choisis. Si j’ai trouvé un petit manque de peps, en comparaison par exemple avec Miss Charity de Marie-Aude Murail, je ne me suis pas du tout ennuyée et me suis transportée facilement aux côtés des personnages féminins, qui ont réellement existé, du roman. Même si les hommes y sont plus falots ou plus imbus d’eux-mêmes, rarement à leur avantage, le sujet du mariage prend comme il se doit quelque importance à certains moments, ce qui est inévitable s’agissant de femmes célibataires… du XIXème siècle. Les aspects scientifiques et les querelles afférentes sont finement évoqués. Sérieux, solide et captivant, ce roman transporte de manière plaisante et réaliste dans l’Angleterre romantique.


Prodigieuses créatures, de Tracy Chevalier, (Remarkable creatures, 2009) éditions Folio, 2010, traduction de Anouk Neuhoff, 422 pages.

Le mois anglais se trouve ici ou!
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Publié dans littérature îles britanniques, policier, sorti en poche

John Harvey, De cendres et d’os

decendresetdosJe profite du mois anglais pour renouer avec un auteur dont j’avais lu une bonne demi-douzaine de romans, il y a quinze ans environ. Des polars crédibles, solides, bien ancrés dans la province anglaise, en l’occurrence Nottingham, à peu près au centre de l’Angleterre, et dont le héros récurrent était Charlie Resnick, grand amateur de jazz…
Cette série que je commence (par le deuxième volume) a pour personnage principal Frank Elder, un flic retraité qui va reprendre du service pour aider à démêler des affaires qui risquent, sinon, de finir avec un classement « non résolu ». Au début, un rappel est fait du premier tome, qui avait impliqué la fille de Frank, et dont il vaut mieux ne rien dire pour ceux qui commenceraient par le commencement !
Dans ce livre, on fait la connaissance d’une policière londonienne, Maddy Birch, lors d’une arrestation mouvementée, où l’un de ses collègues, ainsi que le principal suspect, sont tués. Dans les jours qui suivent, elle a l’impression d’être suivie, et même que quelqu’un a pénétré dans son appartement.

« Un peu plus loin dans la rue, quelqu’un se tenait dans la semi-pénombre. Une silhouette, et pas grand chose de plus. Grande et large d’épaules devant la haie en surplomb. Une forme. Un homme. Bien qu’elle ne pût distinguer son visage, elle savait qu’il braquait son regard sur elle. Qu’il l’observait. »
Même si ce roman n’est pas à proprement parler un thriller, une construction habile permet de frissonner plus d’une fois, ou de retenir son souffle lorsque des personnages auxquels on s’est attaché se trouvent en situation périlleuse. L’auteur excelle à maintenir une tension entre les différents aspects de l’enquête, à ne rendre aucune piste plus insignifiante ou inintéressante qu’une autre. Et surtout, John Harvey rend bien, sans en faire trop, la psychologie des personnages, en particulier celle des différents policiers.

« – Kennet est ici ?
– Avec son avocat. Ils décident d’une stratégie. (Karen sourit.) C’est un gamin qui sort tout juste de la fac. Il a une tête à avoir besoin d’une stratégie, lui aussi – pour nouer ses lacets le matin. »
Le roman ne manque pas non plus d’humour, ce qui est toujours un atout de taille dans les polars, pour détendre un peu l’atmosphère et pour plus de crédibilité. Chacun sait que sans d’incontournables moments de détente et de décompression, les flics auraient bien du mal à accomplir leur mission, si tant est qu’ils considèrent leur boulot comme une mission. L’autodérision évite l’écueil des flics trop sérieux et imbus d’eux-mêmes.
Le côté scientifique de recherche et d’analyse d’indices n’est pas oublié, et met en avant ici une technique, dont je pense qu’elle existe et est utilisée, et qui montre son efficacité. Mais c’est surtout l’aspect humain qui fonctionne bien dans ce roman, et qui me donne bien envie de continuer mes retrouvailles livresques avec l’auteur.

De cendre et d’os de John Harvey (Ash and bone, 2005) éditions Payot et Rivages, 2006, traduction de Jean-Paul Gratias, édition Rivages poche, 461 pages.

Le mois anglais, c’est ici ou .
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi

pensiondelaviasaffi« Tout le monde connaissait l’endroit. Comparé à ces nouveaux hôtels avec drapeaux, portes coulissantes et faux tapis persans, ce vieux logement avait l’air d’un site archéologique. Que Soneri devrait désormais fouiller minutieusement. »
Il arrive que les livres d’une série ne se présentent pas au lecteur dans l’ordre, c’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Valerio Varesi. Parmi les trois, et même maintenant quatre, traduits en français chez Agullo, j’ai lu tout d’abord le premier, Le fleuve des brumes, puis le troisième, Les ombres de Montelupo.
Voici maintenant le deuxième, qui se situe en plein cœur de la ville de Bologne, alors que l’un se déroulait dans la vallée du Po et l’autre dans le cadre montagnard et forestier des Apennins. Comme dans les romans précédents, c’est l’atmosphère qui constitue le moteur principal du roman. Atmosphère brumeuse là encore, le soleil semble rarement percer sur Bologne en cette fin d’année, et seuls les éclairages de fêtes donnent une gaité factice à une ambiance bien sombre. L’humeur du commissaire Soneri se fond dans le décor, il mène l’enquête sur la mort de la propriétaire de ce qui était autrefois une petite pension pour étudiants et élèves infirmières. C’est là qu’il y a rencontré sa femme, Ada, maintenant disparue, et la mort de la logeuse remue bien des souvenirs, compliqués par la découverte d’une photo ancienne où il reconnaît justement Ada.

« Il regarda longtemps la rue : le brouillard épais élevait une muraille moelleuse tout autour. Et comme toujours, c’était ce qui représentait le mieux ce qu’il avait dans la tête. »
Enquête lente et cotonneuse donc, mais solidement construite par l’auteur qui connaît bien le nord de l’Italie, de Turin à Parme, et qui a écrit un total de onze romans avec ce héros récurrent. Autant dire que nous entendrons encore parler de lui !
Beaucoup de pistes s’offrent au commissaire Soneri lorsqu’il commence à creuser autour de la personnalité de la propriétaire de la pension. Tout d’abord, l’activité de logement pour étudiants a laissé la place à d’autres plus lucratives. De plus, la dame était connue pour ses talents en médecine parallèle, en particulier dans le village d’où elle était originaire. Ajoutons à cela que le quartier a beaucoup changé de population en quelques décennies. Le commissaire s’investit beaucoup, n’hésitant pas à passer des nuits à veiller sur place, à la pension, attendant des mystérieux visiteurs, des coups de sonnette impromptus…
L’investigation n’avance pas à grand pas, le rythme lent s’accorde bien à la météo hivernale. Le style de l’auteur fait tout l’attrait du roman, il rend aussi bien la vivacité des dialogues que la langueur de l’attente qui constitue la plupart des enquêtes policières. Et surtout il rend un très bel hommage aux lieux qu’il affectionne, et donne envie dans ce roman de filer séance tenante et de visiter la ville de Bologne.
Ce qu’un joli article du blog « L’occhio di Lucie » confirme, très belles photos à l’appui !

La pension de la via Saffi, de Valerio Varesi, (L’affittacamere, 2004), éditions Points, 2018, traduction de Florence Rigollet, 306 pages.

Le mois italien, c’est ici.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Mary Relindes Ellis, Wisconsin

wisconsin« Il avait posé une botte sur le marchepied quand il se retourna pour leur faire au revoir de la main. Bill leva le bras à son tour mais suspendit son geste en distinguant une sorte d’ombre au-dessus de la tête de son grand frère. »
Une famille vit dans les années soixante dans une modeste ferme du Wisconsin. Les deux garçons, Jimmy et Bill, à la fois proches et très différents l’un de l’autre, se trouvent séparés lorsque l’aîné s’engage pour le Vietnam. C’est sa manière de se rebeller contre un père violent et tyrannique, mais il est encore très jeune et ne mesure pas toute la portée de son geste. Billy, resté seul avec ses parents, vit dans son monde, un peu rêveur, passionné par la sauvegarde des animaux malades ou blessés. Sa mère se réfugie à l’église, comme bien d’autres femmes de la communauté, car c’est le seul endroit où elles ne peuvent être dérangées, être seules avec leurs pensées. Les plus proches voisins, Ernie et Rosemary, ne fréquentent guère les parents des deux garçons, mais prennent parfois les petits sous leur aile, leur offrant un dîner, une leçon de pêche, ou tout autre marque d’attention qu’ils ne reçoivent pas chez eux. Les origines amérindiennes d’Ernie, le voisin bienveillant, en font quelqu’un de fondamentalement différent du père des garçons, même si pour lui, tout n’est pas rose non plus. Tout s’éclaire petit à petit.

« Rosemary était ainsi. Une beauté douée d’un instinct de survie plus fort que tout. Il y avait en elle mille choses qu’il reconnaissait. Et dix mille qui le déroutaient. C’était exactement ce qu’il désirait. Il aspirait à percer ce mystère. »
Le récit se concentre sur une toute petite communauté, sur quelques personnes, et surtout sur des épisodes très forts qu’on reçoit comme autant de déflagrations. Les souvenirs de chacun remontent à tour de rôle à la surface, de la Deuxième Guerre Mondiale à l’an 2000, mais il ne s’agit pas d’une chronique, mais vraiment d’une œuvre romanesque à part entière.
L’écriture m’a transportée, c’est une langue qui évoque les saisons ou la nature, la vie rurale ou la guerre, aussi bien qu’elle plonge dans le cœur des hommes et des femmes. Les narrateurs et les points de vue se succèdent, avec une clarté et une évidence qui sont parfaitement rendues par la traduction.
Si le lecteur compatit aux tristes conditions de vie, aux drames de la guerre, son cœur se serre surtout à la révélation des tourments cachés de Billy. L’amour de son entourage et la force de la résilience lui permettront-ils de voir le bout du tunnel ? Le texte bien dosé ne donne pas l’impression d’une surenchère de noirceur, l’espoir n’en est pas absent.
Ce premier roman possède une puissance peu commune. Par bien des côtés, il m’a rappelé les romans de Louise Erdrich, et je peux parier que si vous avez aimé Dans le silence du vent ou LaRose, vous serez séduits aussi par ce texte.


Wisconsin de Mary Relindes Ellis (The turtle warrior, 2004), éditions Buchet-Chastel, 2007, traduction de Isabelle Maillet, 436 pages, existe en poche.

Coup de cœur pour Alex et Electra, très joli roman pour Ariane, excellent roman pour Luocine.
Je participe à l’Objectif PAL (ce livre est sorti de ma pile à lire à cause d’un dégât des eaux : il avait vilaine allure mais valait le coup d’être pressuré pour extraire l’eau, et séché pendant 48 heures !)
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Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, sorti en poche

Johanna Sinisalo, Jamais avant le coucher du soleil

jamaisavantlecoucher« Qu’est-il pour moi ?
Un protégé, un peu comme un pigeon à l’aile cassé ? Ou un animal de compagnie exotique ? Ou une sorte d’invité aux mœurs un peu étranges mais plein de séduction, qui s’attarde quelque temps et partira le moment venu ?
Ou autre chose encore ? »
La lecture du roman Le sang des fleurs m’a donné envie d’en lire plus de son auteure, Johanna Sinisalo, d’où cette lecture commune à laquelle je me suis jointe bien volontiers, pour lire un deuxième roman de l’auteure finlandaise, qui s’avère être le premier qu’elle a écrit.
Pour résumer en quelques mots, la vie de Ange, jeune photographe de publicité, se trouve chamboulée lorsque devant chez lui, un soir, il recueille un jeune individu agressé par des loubards.
Un individu d’une espèce peu commune, puisqu’il s’agit d’un troll. Et l’auteure de citer aussitôt des extraits d’encyclopédies, de journaux ou de livres scientifiques concernant la vie de ces habitants des forêts scandinaves. Les adultes peuvent atteindre deux mètres de haut, et sont carnivores, mais le protégé d’Ange est un bébé, tout attendrissant. Le jeune homme juge cependant plus prudent de n’en parler à personne et commence pour lui une longue série de dissimulations et mensonges divers, grâce auxquels il va bientôt ne plus trop savoir où il en est.

thomas_dambo2« Ses yeux brûlent tels des incendies de forêt dans la nuit. »
L’écriture claire et précise de Johanna Sinisalo, pas exempte de jolies phrases plus lyriques quand le moment l’exige, s’empare du sujet et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne recule devant rien, quand elle tient une idée. Elle va jusqu’au bout du bout, quitte à proposer des situations un peu scabreuses parfois.
Vous aurez donc compris que s’il arrive qu’on sourie parfois, il ne s’agit pas d’une fantaisie dans le genre des romans de Arto Paasilinna, ni d’un conte, mais d’une extrapolation sur une situation : « Et que se passerait-il si les trolls existaient et que quelqu’un recueille un jeune égaré ? » Cette supposition est prétexte à réfléchir sur l’intelligence animale qui ne se laisse pas toujours dominer par l’intelligence humaine. C’est d’ailleurs un thème qui sera développé dans Le sang des fleurs. De même, le roman travaille sur l’opposition entre vie sauvage et civilisation, la sauvagerie n’étant pas forcément du côté le plus évident. Alors, le message passe parfois un tout petit peu en force, sans trop de subtilité, mais rappelons qu’il s’agit d’un premier roman. La construction à plusieurs voix est bien utilisée, et renforce l’avidité à savoir comment tout cela va tourner.
thomas_dambo1J’ai trouvé très intéressantes les questions soulevées, et ai, dans une certaine mesure, essayé de comprendre les réactions du personnage principal. Les seconds rôles, collègue, ami, voisine ou amant de Ange, servent surtout à maintenir le suspense, mais attirent moins la sympathie.
Le point fort du roman, son indiscutable originalité, l’inscrit dans le même thème que celui lu auparavant, le thème de la relation de l’homme à la nature, indispensable et fondamental. Si j’ai préféré Le sang des fleurs, ce livre peut permettre de découvrir une auteure inclassable, qui gagne vraiment à être connue.

Jamais avant le coucher du soleil de Johanna Sinisalo, (Ennen païvänlaskua ei voi, 2000) éditions Actes Sud, 2003, traduit par Anne Colin du Terrail, 318 pages, existe en poche.

Les illustrations présentent les trolls géants en bois, créations de Thomas Dambo, un artiste danois.

Lecture repérée chez Keisha, pourvoyeuse d’idées de romans sortant des sentiers battus, et en commun avec A girl from earth et Inganmic.

Lire le monde : Finlande

Publié dans littérature Europe du Sud, sorti en poche

Silvia Avallone, La vie parfaite

vieparfaite« En mai, quand le vent détachait les fleurs des marronniers et que les pétales tombaient comme de la neige, elle allait s’asseoir sous les rameaux blancs d’un bouleau, à l’endroit le plus isolé et le plus escarpé du parc, sur un banc qu’elles avaient baptisé, sa meilleur amie et elle, « le banc d’où la vie est parfaite. »
J’avais reçu un bon coup de poing avec le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, tant pour les personnages, des ados de quatorze ans, que pour le cadre, une ville ouvrière aussi dépérissante que ses aciéries. Par la suite, dans Marina Bellezza, le cadre, ville rurale encerclée de montagnes, et les personnages secondaires, m’avaient davantage plu que la jeune Marina elle-même.
Silvia Avallone continue, avec La vie parfaite, ses portraits d’adolescentes ou de jeunes femmes.
Adele, même pas dix-huit ans, est sur le point d’accoucher, et a malheureusement, trop bien saisi tous les enjeux du choix qui s’offre à elle : élever l’enfant ou accoucher sous X. Elle vient de la triste cité des Lombriconi, en banlieue de Bologne, où les jeunes ne connaissent que des pères défaillants et des mères qui peinent à jouer leur rôle, qu’elles soient trop jeunes ou déjà abîmées par la vie.
Roman choral, et qui revient en arrière sur un laps de temps de neuf mois, La vie parfaite met aussi en scène, entre autres, Dora et Fabio, un jeune couple plus aisé qui rêve de concevoir enfin un enfant. Quant à Zeno, le jeune voisin qui observe Adele et se rêve écrivain, il semble l’exact opposé de Manuel, le père de l’enfant d’Adele, que seul l’argent facile intéresse…

« Adele l’ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu’elle était pour lui une amie.
Pas n’importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. »
J’ai trouvé les personnages plus incarnés, plus forts que dans Marina Bellezza, où le paysage était cependant plus présent. Même si le quartier et son architecture sont évoqués, je n’ai pas senti trop fortement leur influence sur les acteurs du drame qui se joue, mais plutôt l’influence de la pauvreté.
L’écriture percutante est la marque de l’auteure, elle ne va pas par quatre chemins, et fait merveille avec des dialogues qui sonnent très juste. Le style colle bien au thème de la maternité, aux douleurs de l’enfantement comme aux affres de l’amour maternel, au vide de l’absence d’enfant comme au poids de la mono-parentalité.
Avec un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort, les pages tournent vite, et il n’est pas difficile de partager les dilemmes de personnages bien incarnés et touchants. Silvia Avallone reste pour moi une auteure à suivre, qui parle comme peu d’autres des espoirs et des désillusions de la jeunesse. Sur le sujet de la maternité, le récit oscille entre idéalisation et réalité la plus terre-à-terre. C’est la vie qui naît entre les pages, la vraie vie, à défaut d’être la vie parfaite.

La vie parfaite de Silvia Avallone (Da dove la vita è perfetta, 2017) éditions Liana Lévi, édition de poche Piccolo, avril 2019, traduction de Françoise Brun, 406 pages.

Séduites aussi, Delphine-Olympe, Hélène et Valentyne.

Lecture pour le mois italien (à retrouver ici)
Lu entre Naples et Sorrente, j’étais bien dans l’ambiance et avais l’impression de croiser les personnages dans la rue !

moisitalien