Publié dans lectures du mois, littérature Amérique du Nord, littérature îles britanniques, littérature France

Lectures du mois (18) novembre 2018

Ma liste de livres non chroniqués s’allongeant à vue d’oeil, je vais donc avoir recours au bon vieux billet collectif pour vous donner au moins un avis rapide sur des lectures, qui, à la suite de Nos enfants après eux, ont été loin d’être aussi enthousiasmantes.

33toursDavid Chariandy, 33 tours, éditions Zoé, 2018, traduit par Christine Raguet
« Nous étions des ratés et des petits magouilleurs de quartier. Nous étions les enfants du personnel de service, sans avenir. Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. »
Je suis bien ennuyée, car j’ai écouté l’auteur au Festival America, l’ai trouvé intéressant, et j’étais sûre d’aimer ce roman. Pourtant l’histoire de deux frères élevés par une mère immigrée aimante, jeunes gens passionnés de musique, mais englués dans leur banlieue tristounette et leurs fréquentations peu recommandables, malgré les qualités d’écriture du texte, ne m’a pas emportée. Le drame s’annonce dès le début du roman, tout cela est très triste mais je suis restée extérieure à ce qui se jouait. Peut-être, comme je l’ai lu juste après Nos enfants après eux, ai-je fait une légère overdose de jeunesse défavorisée. D’autres ont beaucoup aimé.


affairederoadhillKate Summerscale, L’affaire de Road Hill House, éditions 10/18, 2009, traduction d’Eric Chédaille
« L’énigme de l’affaire tenait à la combinaison particulière de frénésie et de froideur, de préméditation et de passion, dont avait fait preuve le meurtrier. »
J’avais trouvé passionnant Un singulier garçon, où l’auteure reconstituait, à l’aide de nombreux documents d’archives, une affaire criminelle des plus obscures, qui avait eu lieu au XIXè siècle. Il s’agit ici de l’assassinat d’un garçonnet de quatre ans, dans une demeure bourgeoise à la campagne. Les suspects sont peu nombreux, puisque le meurtrier n’est pas venu de l’extérieur, mais ses motivations demeurent mystérieuses. Je n’ai pas adhéré au parti-pris de Kate Summerscale, qui s’intéresse principalement à l’enquêteur chargé de lever le voile sur ce crime odieux, et aux prémices du roman policier, et j’ai peiné dans ma lecture…


idaho.pngEmily Ruskovich, Idaho, éditions Gallmeister, 2018, traduction de Simon Baril
« Quand on aime quelqu’un qui est mort, et que sa mort disparaît parce qu’on ne peut plus s’en souvenir, il ne vous reste que la douleur d’un amour non partagé. »
Ce roman semble avoir rencontré un beau succès auprès des lecteurs. L’histoire d’une jeune femme qui vit avec un homme dont la précédente épouse est l’auteure d’un infanticide affreux, et dont l’autre enfant a disparu, contient pas mal d’ingrédients qui sont censés effectivement ferrer les lecteurs, mais sa construction éclatée, sa manière de cultiver le flou, le douteux, l’incertain, ont eu raison de ma patience (qui semble très limitée en ce moment…). Si vous n’aimez pas rester dans l’incertitude à la fin d’un roman, ne vous risquez pas dans celui-ci.

eleanoroliphantGail Honeyman, Eleanor Oliphant va très bien, éditions 10/18, 2017, traduit par Aline Azoulay-Pacvon
« J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. Il y a des jours où je me sens si peu attachée à la Terre que les fils qui me relient à la planète sont fins comme ceux d’une toile d’araignée, comme du sucre filé. »
J’avais commencé ce roman il y a plusieurs mois, et laissé de côté. Au vu de nombreux avis élogieux, je l’ai repris au début pour lui laisser sa chance. J’ai bien mieux apprécié cette fois-ci, à la fois le personnage d’Eleanor, et le style de l’auteure. On comprend progressivement pourquoi la vie de cette jeune femme est si affligeante, pourquoi elle obéit à des routines immuables et vides de sens. L’évolution d’Eleanor, des autres personnages qui deviennent attachants également, et la conclusion du roman, m’ont passionnée davantage que les préliminaires. C’est ma lecture préférée parmi celles que je présente ici, et le livre que je recommande !

desorientaleNégar Djavadi, Désorientale, éditions Liana Lévi, 2016
« Pour s’intégrer à une culture, il faut se désintégrer d’abord, du moins partiellement de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. »
J’attendais beaucoup, trop sans doute, de ce roman de l’exil, un thème que j’affectionne, mais qui forcément peut amener nombre d’attentes, et donc de déceptions. La narration du roman, sous forme de poupées russes, et qui demande une attention assez soutenue, est plutôt sympathique, mais trop de jeu sur l’anticipation, une manière de faire annoncer de nombreuses fois par la narratrice qu’elle ne peut pas parler tout de suite de tel ou tel péripétie de son enfance, qu’elle parlera bientôt de l’EVENEMENT, oui, écrit de cet manière, j’avoue que ça m’a essentiellement agacée. J’ai traîné dix jours sur moins de 350 pages, ce qui n’est tout de même pas très bon signe.

Et vous, qu’avez-vous pensé de ces romans ?

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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sortie en poche

Maurizio de Giovanni, Et l’obscurité fut

etlobscuritefut.jpg« L’enfant semblait serein. Son visage ne trahissait ni peur, ni inquiétude.
Puis il disparut à leur vue. »
Un enfant disparaît lors d’une sortie scolaire au musée. Les sœurs qui surveillaient le groupe n’ont rien vu. Seule la caméra de surveillance montre Edoardo, dit Dodo, partir en tenant la main d’une femme en sweat-shirt à capuche. Son grand-père est un riche entrepreneur napolitain, la piste de l’enlèvement contre rançon est donc privilégiée par les policiers du commissariat de Pizzofalcone.
Ils reviennent dans ce roman, après La méthode du crocodile et La collectionneuse de boules à neige, l’équipe de l’inspecteur Lojacono, tous affectés à ce commissariats en raison de différents problèmes, l’un avec la mafia sicilienne, l’autre avec son impulsivité, d’autres avec une famille en miettes ou une dépression chronique. Malgré ces problèmes, ou pour y échapper, tous s’investissent à fond dans l’enquête, il n’est pas question de perdre un seul instant pour retrouver le petit garçon.

« Il y a des nuits.
Des nuits auxquelles on arrive comme au sommet d’une montagne, si épuisé qu’on a du mal à garder les yeux ouverts.
Des nuits pleines de rien, où tout ce qu’on souhaiterait, ce serait dormir sur le ventre, chez soi, dans une rassurante odeur de renfermé.
Des nuits où il faut se barricader contre le monde extérieur, ce fardeau à couper le souffle, et empêcher les doigts sombres de s’introduire par les interstices des fenêtres, jusqu’à l’âme.
Il y a des nuits. »
C’est avec plaisir que j’ai retrouvé le commissariat napolitain et que je me suis attachée à leur enquête. Même si les vies privées de chacun des membres de l’équipe prennent de l’épaisseur, la recherche du petit Dodo, dix ans et une famille qui se déchire, est très prenante, d’autant que l’auteur alterne avec le point de vue du petit garçon enfermé, ou celui de ses ravisseurs. De plus, des sortes d’intermèdes poétiques ponctuent le texte comme celui sur la nuit ou sur le mois de mai, très différents l’un de l’autre d’ailleurs, mais tout aussi saisissants. Je trouve d’ailleurs que l’auteur à gagné en art de faire monter l’émotion depuis le roman précédent… Et ce jusqu’au dénouement…
Les personnages secondaires le sont beaucoup moins, et gagnent en véracité, en poursuivant leurs histoires personnelles en parallèle. Cela donne grande envie de lire la suite, mais j’ai l’impression que pour l’instant seuls trois volumes sont traduits. Je pourrai, si je veux retrouver l’auteur, m’attaquer à la série du Commissaire Ricciardi, qui reste à Naples, mais cette fois dans les années 30, et qui semble passionnante aussi, et sur laquelle Marilyne publie un billet aujourd’hui même.

Et l’obscurité fut de Maurizio de Giovanni, (Buoi per i Bastardi di Pizzofalcone, 2013) éditions 10/18, 2017, traduit par Jean-Luc Defromont, 354 pages.

Livre sorti de ma PAL, je poursuis donc l’Objectif PAL et vous pourrez retrouver les autres lectures des participants chez Antigone.
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Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Lauren Groff, Les furies

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« Comment pourrait-il vivre sans elle ? Il savait cuisiner mais il n’avait jamais récuré les toilettes ; jamais payé une facture. Et comment écrirait-il sans elle ? »
Pour qui n’aurait jamais entendu parler de ce roman, sachez qu’il s’agit du roman d’un couple, d’un mariage, en deux parties : Fortunes et Furies, le titre français ayant perdu la première. Lotto et Mathilde se rencontrent à l’université, à vingt-deux ans, et se marient presque aussitôt, au grand dam de la mère de Lotto (diminutif de Lancelot) qui lui coupe les vivres, pour n’avoir pas trouvé la bonne petite épouse, digne de l’héritier qu’il est. Ils vivent donc d’abord d’amour et d’eau fraîche, le roman relate de nombreuses soirées plus ou moins arrosées, et ne nous épargne rien de leur vie sociale.
Lotto se rêve comédien, finit par découvrir, grâce à Mathilde, qu’il a un don pour l’écriture de pièces de théâtre, il sera donc dramaturge, avec un certain succès, et toujours aussi amoureux de sa femme, qui pourtant reste très secrète, de nombreux indices le font remarquer au lecteur (un peu trop, peut-être ?)
Deux-cent trente pages pour développer donc le point de vue de Lotto sur leur mariage, sur des années, jusqu’au clash, avant de passer à la partie concernant Mathilde.
N’imaginez cependant pas une narration linéaire ou conventionnelle, on en est loin, et cette première partie, à part quelques longueurs, m’a cependant intéressée, d’autant que je l’ai trouvé bien écrite. La citation suivante, attribuée à Mathilde, donne une idée du style, tel que le souhaite l’auteure…

« Les livres la laissaient sur sa faim. Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues sans surprises, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affuté, comme une bombe qui explose. »
Ma lecture de la première partie tenait donc essentiellement sur l’attente suscitée par la deuxième, avec quelques agacements dus à la tendance à l’exagération de Lauren Groff, comme quand elle décrit le corps d’un Lotto de quarante ans comme s’il avait dépassé la soixantaine, ou lorsqu’elle en rajoute dans les sécrétions (j’ai rarement lu autant d’évocations de transpiration et d’odeurs associées que dans ce roman). De plus, les personnages ne sont pas très « aimables », au point que leur amour a du mal à être crédible, de même que leurs amitiés. On comprend presque mieux la mère de Lotto qui déteste Mathilde, qu’elle n’a jamais rencontrée !
La deuxième partie donc ? Comme ceux qui ont écrit des avis avant moi, je ne pourrai pas trop en dire, mais, si cette partie ne m’a pas convaincue d’emblée, elle est intéressante parce qu’elle joue sur la dissimulation, et la vérité, ou LES vérités. L’extrême fin éclaire le roman entier, et c’est à mon avis son gros point fort. Ceci explique sans doute la bonne impression qu’il semble laisser généralement aux lecteurs.
Même si une partie propose le point de vue de Lotto, et une autre celui de Mathilde, c’est toujours elle qui est à la place centrale du roman, la personne qu’elle veut bien montrer et que voit Lotto, celle qu’elle est au fond d’elle-même, qui apparaît dans les détails, et aussi, enfin, celle qu’elle aurait aimé être. Mathilde vieillissante a gagné en épaisseur, en crédibilité, et j’ai commencé à apprécier ma lecture lorsqu’elle était sur le point de s’achever.
La finesse de la psychologie est remarquable, si on ne tient pas trop compte des nombreuses hyperboles, accumulations de malheurs et de situations à la limite du sordide. Ce goût pour le glauque et le sordide est une caractéristique de beaucoup de romans contemporains, et si on n’aime ni cela, ni le rose bonbon, il faut faire preuve de perspicacité pour trouver des romans à notre convenance.
Bon, je ne sais pas si ce billet qui part dans tous les sens vous aura éclairé, disons que ce n’est pas l’enthousiasme qui domine ma lecture, mais au moins, j’ai réussi à finir ce livre qui m’était tombé des mains une première fois, et j’ai compris l’engouement, sans le partager totalement.
Et je me rends compte que j’avais déjà lu un livre de Lauren Groff, un recueil de nouvelles intitulé Fugues, et que mon avis était le même : de perplexe au début à cause de trop de bizarreries, j’avais fini par trouver un intérêt à l’ensemble.

Les furies de Lauren Groff (Fates and furies, 2015) éditions de l’Olivier (2017) traduit par Carine Chichereau, 427 pages, existe désormais en poche.

Je n’ai pas recherché tous les avis, celui de Nadège est enthousiaste, celui de Jostein un peu plus mitigé.

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Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2018

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

leursenfantsapreseuxRentrée littéraire 2018 (13)
« Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. »

Des jeunes nés dans la petite ville, anciennement industrielle d’Heillange, vivent quatre étés de 1992 à 1998… Anthony, Stéphanie, Hacine, Clem, entourés de leurs familles, leurs amis, ont d’abord quatorze ans, puis seize, dix-huit, vingt. Ils se rencontrent, s’approchent, s’accrochent, vivent leurs premières amours, tentent de se trouver une place, de s’inventer un avenir, se cherchent à l’opposé de leurs parents, dont ils dépendent encore. Ils rêvent de quitter leur petite ville, mais les moyens pour y parvenir ne leur sont pas donnés, à eux de les imaginer.

« À force de marcher, Anthony avait naturellement dérivé vers les marges de la ville. Jusque loin, on voyait maintenant un panorama navrant de buttes épaisses, d’herbes jaunes. Là-bas, une carcasse de caddy abandonné. Pour ceux qui avaient de l’imagination, ça pouvait sembler romantique. »
Tout d’abord, ce billet n’est pas un « effet-Goncourt ». Il m’arrive de lire des livres primés, bien entendu, et d’en aimer, mais ce n’est pas en général ce qui guide mon choix. Non, je l’avais réservé à la bibliothèque parce qu’il m’intriguait et l’ai lu une dizaine de jours avant que le fameux prix ne lui tombe dessus ! Mes impressions de lecture ne sont donc pas influencées, ni en bien, ni en mal.
Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est tout d’abord la mise en place en quatre étés non consécutifs, avec donc des ellipses qu’il convient au lecteur de combler. À aucun moment, je ne me suis ennuyée, ou lassée, comme cela aurait pu être le cas si l’auteur avait concentré tout sur un seul été, ou au contraire, étalé l’action de manière lisse sur plusieurs années.
J’ai beaucoup aimé aussi que les situations dramatiques ou conflictuelles ne soient pas toujours résolues de la manière la plus attendue, ou en cherchant au maximum à susciter l’émotion. L
e style parfaitement fluide et lisible, n’est jamais fade, même pour décrire un quotidien terne, ou des situations triviales. Les questionnements propres à l’adolescence donnent de toute façon du relief à tous les moments vécus.

« Ici la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un joint derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. »
Le sujet,
comme le dit l’auteur, ce sont « des vies qui commencent dans un monde qui s’achève ». Ce thème de la disparition des classes ouvrières, et de la fracture sociale qui en a découlé, m’a rappelé le roman italien de Silvia Avallone, D’acier, ou les films de Ken Loach. Il a été à l’origine d’essais, je pense notamment à ceux de Christophe Guilluy sur la France périphérique, mais le présent roman, s’il est porteur de cette idée, est surtout formidable pour les portraits d’adolescents et de jeunes gens qu’il propose, pour l’immersion particulièrement réussie dans les années 90, pour l’évocation sensible et véridique du Nord-Est de la France, et pour son style percutant.
Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais c’est une lecture intense, prenante, d’un réalisme parfois cru et toujours plein de justesse. Je l’ai terminé il y a presque un mois, et aucun autre roman ne m’a autant accrochée depuis.


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud (août 2018), 432 pages.

Excellent pour Cuné et Leiloona, alors que Delphine-Olympe est restée un peu à l’extérieur, c’est un coup de cœur pour Val.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Eric Plamondon, Taqawan

taqawan.jpg« Depuis des millénaires, la sagesse de l’évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l’année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n’y en aura plus. »
Taqawan tire son titre du nom donné par les populations autochtones au jeune saumon qui remonte vers la source de la rivière. Tout débute avec une intervention musclée et disproportionnée de la sureté du Québec, qui vise à prendre les filets à saumon des pères de famille de la tribu des Mig’maqs. Une toute jeune fille assiste depuis le bus de ramassage scolaire à cette scène traumatisante, qui malheureusement sera le début pour elle d’une suite d’événements terribles. Passée à toute vitesse à l’âge adulte, elle trouvera toutefois de l’aide pour tenter de se reconstruire.

« Sachant que le saumon a un odorat très développé, mille fois plus puissant que celui d’un chien, certains pensent qu’il retrouve sa route grâce à l’odeur des rivières. »
J’avoue que je ne savais rien de trop au sujet du roman avant de le commencer, je l’avais noté dans l’intention de le lire assez vite, et dans ce cas, je ne rentre pas trop dans les détails des résumés que je peux trouver ici et là, je m’intéresse seulement à la tonalité générale…
Roman choral mais aussi roman engagé au côté des populations autochtones, c’est par son style qu’il surprend d’abord, par le rythme de phrases courtes, voire très courtes, donné au texte. Les chapitres aussi sont brefs, et alternent les points de vue des différents personnages avec des passages plus explicatifs, historiques ou scientifiques. Les personnages assez nombreux, demeurent bien incarnés, attachants et pleins d’humanité, et c’est le point fort du roman. Il apporte aussi des connaissances passionnantes sur la vie des Indiens Mig’maqs, et sur leur relation à la nature.


« Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir.  Celui qu’on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvages pendant quatre siècles ? »
Toutefois, les quelques passages plus mouvementés, faisant appel au genre thriller ou au western, et notamment la fin, ne sont pas ce que je préfère dans ce roman… Cela lui donne, à mon avis, un côté un peu bancal, entre les explications historiques ou écologiques, les scènes plus intimistes et les scènes d’action. J’espérais beaucoup de ce roman, et ce que j’en attendais, je l’ai trouvé dans un autre roman québecois, De bois debout, commenté précédemment. Quant à cette lecture, si elle a été rapide, prenante et somme toute, pas désagréable, elle ne fut pas exactement à la hauteur de mes attentes. Je serais curieuse de lire les avis des autres lecteurs et lectrices du jour !

Taqawan, d’Eric Plamondon, éditions Quidam (janvier 2018), 208 pages.

Lecture commune de Québec en novembre avec A propos de livres, Argali et Yueyin.
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Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Arnaldur Indriðason, Les fils de la poussière

filsdelapoussiere« Le jour se levait à peine et les ruines fumaient encore dans le froid glacial de janvier. Un ruban jaune délimitait le périmètre et quelques policiers fouillaient les cendres. »
Le roman débute par deux événements dramatiques qui se produisent simultanément un soir d’hiver : Daniel, patient d’un hôpital psychiatrique, soigné depuis longtemps pour schizophrénie, se jette par une fenêtre de l’établissement. Il a auparavant évoqué devant son frère Palmi les autres élèves de son ancienne école. Loin de là, un vieux professeur de cette même école périt dans un incendie criminel. Palmi, désemparé par la mort de son frère, fait le lien entre les deux drames, et en fait part à l’inspecteur Erlendur. Secondé par Sigurdur Oli, il va tenter de comprendre ce que signifient ces deux disparitions conjointes, ce qui a bien pu avoir lieu trente ans auparavant, et quelles ramifications actuelles il peut trouver.
Deux enquêtes ont lieu simultanément, car Palmi ne peut rester les bras croisés, et mène des investigations de son côté.

« Palmi ramassa les pauvres effets personnels de son frère, quitta la chambre et marcha jusqu’au fond du long couloir vert. Il s’arrêta à côté des patients qui fumaient, sortit les deux paquets de cigarettes qu’il avait achetés pour l’occasion et les leur offrit. Puis il ouvrit la porte et alla retrouver le froid de ce matin de janvier. S’il avait espéré se sentir soulagé, cela se faisait attendre. »
C’est plaisant de retrouver Erlendur et son collègue Sigurdur Oli dans une première enquête qui vient seulement d’être traduite et publiée par les éditions Métailié. Les caractères ne sont peut-être pas tout à fait aussi affinés, et l’auteur n’évoque pas du tout l’enfance et la jeunesse de son personnage principal, cela viendra sans doute dans l’un des romans suivants. Le thème fait penser à l’un des livres plus récents de l’auteur, la quatrième de couverture assez bavarde permet de savoir vers quel thème le roman s’oriente, si vous tenez à le savoir. Je ne tiens pas à en dire trop. J’ai remarqué en tout cas que l’auteur était déjà très sensible aux sujet de l’alcoolisme, de l’enfance dans les milieux défavorisés, de la protection des sans-logis, ce que l’on retrouve dans d’autres de ses romans.
De nombreux personnages bien décrits et caractérisés, des péripéties assez nombreuses, une trame vraisemblable, voici les ingrédients qui rendent ce polar captivant. La fin perd légèrement en véracité, mais sans que cela trouble la bonne impression d’ensemble. Traduire ce premier roman était donc une bonne idée qui devrait ravir les amateurs de l’auteur islandais, qui sont nombreux !


Les fils de la poussière d’Arnaldur Indriðason, (Synir duftsins, 1997) éditions Métailié, octobre 2018, traduit par Eric Boury, 292 pages.

Les avis d’Electra, Eva, Lectrice en campagne et Lewerentz.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord

Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous

cridesoiseaux« On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. »
Dans ce taxi se tient Vieux Os, surnom original pour un jeune homme de vingt-trois ans, assommé par l’annonce du fait que son meilleur ami, journaliste libre-penseur comme lui, figure très connue à Port-au-Prince, vient d’être assassiné. La dizaine de passagers de ce taxi collectif partage son abattement à cette nouvelle. En réaction, la mère du jeune homme fait tout ce qu’elle peut pour lui obtenir un passeport, afin que, comme son père dix-huit ans auparavant, il prenne la route de l’exil. Il a vingt-quatre heures pour choisir de rester ou se préparer au départ, mais il est vital qu’il n’en parle à personne. Vieux os entame une tournée de ses lieux préférés pour voir ses amis.

« Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent. »
Les premières pages donnent le ton du roman, avançant avec quelques digressions vers une annonce très forte, une nouvelle qui terrasse le narrateur, qui vient de perdre son ami très cher, tué sur une plage par une bande de tontons macoutes. Le texte semble accuser alors une petite baisse de rythme, en revenant vers des événements plus anciens, mais ce sera en fait le même mode de narration tout au long, des sortes d’intermèdes entre des moments plus dramatiques.
Si à faire alterner les moments forts et les passages plus légers, à mélanger temps présent et souvenirs, l’auteur soulage le lecteur, évite le pathos, il court aussi le risque de le perdre un peu.
Toutefois, le tout se tient bien et réalise même le tour de force de faire durer le roman moins de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il déroule les pensées de Vieux Os. Ce laps de temps correspond au temps passé entre le moment où il apprend la mort de Gasner, et le moment de son possible départ en exil. Il n’y a évidemment pas à proprement parler de suspense pour qui connaît Dany Laferrière, et devine les éléments autobiographiques nombreux qui se nichent dans ce roman, mais une tension certaine parcourt le texte.

« Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve de ce monde. Le seul que j’ai. »
Je ne dirais pas que ce monologue intérieur ponctué de rencontres et de dialogues ne possède pas quelques petites longueurs, j’avoue avoir faibli parfois, car il faut admettre que c’est une lecture assez exigeante. Ce texte est également un peu redondant par rapport à L’énigme du retour que j’ai lu il y a quelques mois, et dont j’ai préféré le style et la construction.
Toutefois les réflexions du narrateur sonnent juste, et ne manquent pas de profondeur, tout en traduisant parfaitement son jeune âge. J’ai beaucoup aimé son analyse de la culture, de la religion en Haïti, et même de l’importance de la grammaire sur fond de dictature, j’ai été très touchée par ses relations avec sa mère et sa grand-mère, par les liens d’amitié profonds qu’il a avec plusieurs camarades, un peu moins par ses amours juvéniles.
Je conseillerais ce roman à qui est intéressé par le thème, et qui voudrait découvrir Dany Laferrière, mais cet auteur est prolixe, et donc le choix très large.

Le cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière, éditions Zulma (2015), première parution en 2000, 316 pages.

Cette deuxième participation à Québec en novembre est une lecture commune avec Claudialucia et A propos de livres (Tout bouge autour de moi) Anne,Valentyne et Enna, (Je suis un écrivain japonais) Isallysun (Chronique de la dérive douce) allons voir ce qu’elles ont pensé de leur lecture de l’auteur haïtien qui vit au Québec.
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Jean-François Caron, De bois debout

deboisdeboutLA VOIX D’ALEXANDRE
Pour pas pleurer, j’imagine une centaine d’oiseaux blancs s’envoler.
Je suis ravie de commencer Québec en novembre, mois thématique consacré à la littérature québecoise, avec ce livre gagné chez Karine, pour l’anniversaire de son blog. J’ai choisi parmi ses romans québecois préférés, aux éditions La Peuplade déjà rencontrées avec Nirliit, et bien m’en a pris.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le roman commence très fort, lorsque Alexandre, un adolescent, prend la fuite après avoir assisté à la mort de son père, abattu par un policier en pleine forêt. Comment cela a-t-il pu arriver, qui était vraiment son père, cette homme parlant peu, sauf pour dire au jeune homme que la vraie vie n’était pas dans les livres. Et qui est ce personnage surprenant, défiguré, surnommé Tison, chez qui Alexandre s’est réfugié ? Comment aussi le jeune homme va, à seize ans, prendre sa vie en mains, lui qui n’a plus ni père, ni mère. C’est ce que la suite du roman va dévoiler progressivement.


 
LE PÈRE
D
ans
un livre, t’apprends rien d’autre qu’un
livre. Les mots disent pas la moitié de ce que
tu peux vivre. 
Impossible de ne pas être intriguée tout d’abord par la narration très originale, une façon très particulière, proche des didascalies théâtrales, de présenter les pensées aussi bien que les paroles des personnages, particularité d’écriture à laquelle on s’habitue rapidement, et même à laquelle on s’attache. Le langage aussi est très travaillé, riche en mots et expressions pour nous assez originales, et, avec un peu d’entraînement, j’arrivais presque à entendre les dialogues avec l’accent québecois.


« Alexandre en fait du chemin, à pied ou à vélo, pour lire des histoires aux Pariboisiens. Toutes sortes d’histoires, à toute sorte de monde. »
Le début du roman, situé à Paris-du-Bois (d’où le nom des habitants) fait imaginer un roman noir, à l’américaine, avec des abîmes de noirceur dans lesquels pataugera le personnage principal jusqu’au dénouement. Mais ce n’est pas du tout cela. Ce roman est essentiellement une ode à l’amour filial, avec ce qu’on apprend au détour d’une phrase, ce qu’on découvre petit à petit du père, ce qu’il aurait aimé être, et ce qu’il était réellement. Il m’a rappelé en cela Les étoiles s’éteignent à l’aube
ou encore Les huit montagnes, romans que j’ai beaucoup aimés.
À cet aspect, s’ajoute un beau parcours de vie et de résilience, où le pouvoir de la littérature prend toute sa place, et c’est l’un des aspects très plaisants du roman. Peut-être beaucoup de drames s’accumulent-ils au fil des pages, mais sans que l’espoir ne soit jamais perdu, il faut vraiment insister là-dessus. J’ai été complètement sous le charme de l’écriture et je me suis demandé pourquoi les auteurs français, à de rares exceptions près, n’osent jamais de telles audaces sur la forme, parce que je peux vous assurer que cela ne fait rien perdre de sa force à l’histoire, bien au contraire.

De bois debout, de Jean-François Caron, éditions La Peuplade (2017), 414 pages.

Karine a « aimé ces détours qui nous ramènent à nous-même malgré les épreuves et notre façon d’y réagir ». Un énorme merci à toi, Karine, pour la découverte !
Québec en novembre, à retrouver chez Karine ou Yueyin.
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L’auteur était à Étonnants voyageurs, je l’ai raté, ne le connaissant pas encore, mais on peut lire son portrait ici, et l’entendre là dans un débat sur le thème de la résilience (mais, attention, il y raconte tout de même beaucoup du roman).

 

Publié dans lectures du mois, littérature Asie, littérature France, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Lectures du mois (17) octobre 2018

Voici quelques lectures regroupées, que je n’aurai pas le temps, le courage (rayer la mention inutile) d’évoquer plus en détails…

arabedufuturRiad Sattouf, L’arabe du futur, tome 1, éditions Allary, 2014
« Je ne comprenais pas ce mot. Mais depuis ce jour, quand j’entends « Dieu », je vois la tête de Georges Brassens. »
Cet arabe du futur, c’est Riad, un garçonnet tout blond et tout mignon, né d’un père syrien et d’une mère bretonne, trimballé de France en Libye, puis en Syrie, découvrant deux grands-mères si différentes, deux cultures, plusieurs langues. Dans ce premier tome, il a entre deux et six ans, et Riad Sattouf s’est placé à hauteur de ses souvenirs d’enfants, avec sans doute quelques reconstructions de la mémoire, ce qui n’empêche pas le tout de sonner très juste. Je connaissais l’auteur-dessinateur par Les cahiers d’Esther, je découvre avec plaisir cette série dont j’aime le graphisme et l’humour, et que je poursuivrai certainement.

Jérôme a aimé cet hommage au père.

deshommessansfemmes.jpgHaruki Murakami, Des hommes sans femmes, 10/18, 2017, traduction d’Hélène Morita

« Le barman était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt taciturne, et un chat gris, maigre, dormait roulé en boule au coin d’une étagère ornementale. […] Des disques de vieux jazz tournaient sur la platine. »
Voilà bien qui plante une atmosphère à la Murakami ! Ce recueil composé de sept nouvelles explore l’âme masculine, et surtout leur rapport aux femmes, quand elles viennent à leur manquer. Le style de l’auteur, sa manière de construire chaque histoire sur des choses tues, tout fonctionne bien dans ces textes. Parfois, la nouvelle semble prendre un moment un chemin différent, mais revient finalement boucler son errance… Qu’ils soient hantés par une épouse disparue, rappelés au souvenir d’une ancienne amie, ou amoureux sans espoir, les personnages sont tous intéressants, et les légères touches de fantastique m’ont enchantée !

L’avis d’Eimelle qui découvrait l’auteur.

unmondeaporteeMaylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Verticales, août 2018

Rentrée littéraire 2018 (12)
« Peindre les marbres, c’est se donner une géographie. »

Alors, pour moi avec Maylis de Kerangal, c’est « deux partout » : j’ai adoré Réparer les vivants et Corniche Kennedy et me suis ennuyée avec Naissance d’un pont et Un monde à portée de main… C’est sûr, son style est remarquable, et ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’a gênée. Les belles phrases m’ont plu pendant une centaine de pages, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à Paula, et pas trop non plus au trompe-l’œil. Le sujet ne manque pas d’intérêt, mais des trois jeunes gens qui découvrent cet art si particulier, l’auteure se focalise surtout sur Paula, dont on ne comprend pas trop le cheminement personnel. J’ai parcouru la fin, mais je connaissais déjà pas mal de choses sur Lascaux, cela ne m’a pas accrochée davantage.

Un très bon roman pour Sylire.

apreslaguerreHervé le Corre, Après la guerre, Rivages, 2014

« Il y a des gens qui aiment leur malheur et le cultivent, quand d’autres sont jetés en enfer qui ne demandaient qu’à vivre heureux et tranquilles, dans la paix ordinaire des gens de peu. »
Bordeaux dans les années 50, sur fond de guerre d’Algérie… Heureusement que j’avais lu de bons avis sur ce roman noir, très noir, car j’aurais pu l’abandonner dès la première scène, très dure. Le style aussi m’a maintenue à flot, un joli contraste entre les dialogues truffés, sans que cela fasse cliché, d’expressions des années 50, et les évocations descriptives, celles de la ville grise et enfumée, ou les intérieurs, cafés, garages, très visuelles, parfois poétiques.
On comprend vite qu’il s’agit d’une histoire de vengeance et que le commissaire Darlac, une belle ordure, que même ses sbires regardent avec autant de méfiance que de dégoût, est menacé de représailles, reste à savoir par qui, et à se débrouiller pour trouver des suspects potentiels parmi l’écheveau de personnages, tous bien caractérisés et rendus vivants par la magie de l’écriture.

Un roman riche pour Alex, mais Eve-Yeshé ne l’a pas aimé.


reposetoiSerge Joncour, Repose-toi sur moi, Flammarion, 2016

« Il y a comme ça des projets qu’on garde en soi et qui aident à vivre. »
Quand des corbeaux importuns dans une cour d’immeuble amènent deux voisins à se rencontrer… ils n’ont rien en commun, elle est parisienne jusqu’au bout des ongles, mère de famille et travaille dans la mode, il vit quasiment en ermite, et travaille dans le recouvrement tout en regrettant sa ferme familiale et son épouse disparue. De Serge Joncour, j’ai lu L’écrivain national et Repose-toi sur moi, et je suis encore mitigée cette fois : j’ai aimé le style, vraiment enlevé et agréable à lire, mais trouvé la psychologie des personnages, et les histoires en elle-mêmes, un peu sommaires. Une comédie romantique, pour moi, rien de plus.

Delphine-Olympe beaucoup plus emballée que moi.

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Richard Russo, Trajectoire

trajectoireRentrée littéraire 2018 (11)
« Les mauvaises notes, elle les mettait toujours à la dernière page, accompagnées des commentaires qui les justifiaient, à l’abri des regards indiscrets. »

Il ne me viendrait pas à l’esprit de rater un nouveau livre de Richard Russo, fut-ce un recueil de nouvelles. Et si de plus sa parution coïncide avec la venue de l’auteur au festival America, voilà qui renforce mon envie de le lire ! Je l’ai entendu avec grand plaisir lors d’une rencontre sur « L’art du roman » que je ne vous relaterai pas, toutefois… je me suis laissé porter sans prendre de notes !
Et le livre ? Il est composé de quatre longues nouvelles, qui prennent le temps de poser les situations, de bien faire connaissance avec les personnages. Dans Cavalier, une professeure d’université est confrontée à un étudiant plagiaire, et cela lui rappelle le temps où elle était élève elle-même.
Dans Voix, deux frères se retrouvent pour un voyage de groupe à la Biennale de Venise, mais ne semblent pas prêts à reprendre le dialogue.
Intervention se déroule dans le Maine, où un agent immobilier tente de vendre une maison pleine de charme, mais aussi d’un invraisemblable fatras de souvenirs.
Dans Milton et Marcus, un scénariste accepte de rencontrer un acteur pour remettre ensemble la main à un vieux scenario commencé dix ans auparavant.

« Sa décision de se terrer lui avait fait du bien, pendant quelque temps. En coupant les bruits du monde extérieur, il avait également baissé le volume des voix dans sa tête : un soulagement bienvenu. Commet-il une erreur en laissant le bruit revenir dans sa vie ? »
Chacune de ces nouvelles opère un flash-back sur un événement marquant, plus ou moins douloureux, qui aura construit ou détruit le personnage. Chacune de ces nouvelles a trait, parallèlement, à la maladie, mais ce n’est pas un sujet que l’auteur traite de front, il a la pudeur d’en faire un aléa de la vie, qui révèle les personnalités et les caractères, il ne fait pas disparaître les personnages derrière leur maladie. Entre le moment présent, et le passé dont il se souvient, chaque individu examine sans indulgence son parcours passé, sa trajectoire de vie, et il faut bien souvent l’intervention d’un autre personnage pour l’aider à accepter ce parcours accompli.
On pourrait donc dire que ces nouvelles ont une tonalité mélancolique, mais ce serait sans compter sur l’art de Richard Russo de ramener le sourire entre deux moments délicats, de montrer les revers cocasses des situations plus graves. Même si le milieu du cinéma dans la quatrième nouvelle m’a un peu moins marquée, chacun de ces textes m’a plu, et même laissé un goût de trop peu, j’en aurais bien lu encore quelques-unes !

Trajectoire de Richard Russo (Trajectory, 2017) éditions Quai Voltaire (septembre 2018) traduction de Jean Esch, 296 pages.

Cuné et Maeve sont conquises aussi !