Anselm Kiefer

Alors tout d’abord l’artiste : Anselm Kiefer est allemand, né en 1945. Il grandit dans la région de la Forêt-Noire, il étudie d’abord le droit, la littérature et la linguistique. À l’âge de 21 ans, il séjourne au couvent de la Tourette, à Eveux, dans les monts du Lyonnais, et ce séjour où il a découvert « la spiritualité du béton » le décidera à étudier l’art. Élève à la Kunstakademie de Fribourg-en-Brisgau, puis de Joseph Beuys à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, il travaille des matériaux variés parmi lesquels le béton, le plus souvent en trois dimensions. La littérature et la spiritualité imprègnent aussi son travail. Il a exposé dans de nombreux musées (Grand Palais, Centre Pompidou, Bibliothèque nationale de France, Musée Rodin…) et vit en France depuis 1993.
Je commence avec ces paysages que j’aime beaucoup, mais qui ne figuraient pas dans l’exposition que j’ai vue.

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Cet automne, une exposition a été consacrée au peintre au Couvent de la Tourette, c’était donc une sorte de retour aux sources pour lui. On y retrouvait ses thèmes et matériaux de prédilection : peintures avec inclusions en relief, livres de béton, mannequins sans tête, mises en scène de ruines et tournesols de béton ont trouvé tout naturellement leur place entre les murs bruts du couvent ou de son église. La force de son œuvre n’en était que plus apparente.

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« Une œuvre n’est jamais finie, déjà ça existe dans les yeux de ceux qui la regardent, chacun a une autre idée d’un tableau et puis à travers le temps et le lieu, ça change », comme le dit Anselm Kiefer.
Les « ruines » dont on peut voir l’œuvre originale ci-dessus, et la reproduction au couvent de la Tourette, m’ont rappelé les ruines de Hambourg après-guerre, évoquée par l’auteur Carl Rademacher dans « L’assassin des ruines » que je venais de lire. Nul doute que le peintre ait été inspiré par cette époque qu’il n’a pourtant pas connue.
Quant au thème de la littérature, avec les livres en béton et autres matériaux, il parlera sans doute aux amoureux des  livres qui passent par ici…
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Passons maintenant au cadre de cette exposition : l’automne est à mon avis la saison idéale pour découvrir le couvent imaginé par Le Corbusier. La lumière et les couleurs dorées y entrent abondamment. L’église laisse glisser plus parcimonieusement la lumière, par des ouvertures colorées. Comme ce n’était pas la première fois que je venais, mes photos montrent plutôt des détails que l’ensemble, mais vous trouverez facilement sur internet des vues générales, ainsi que l’historique du bâtiment (par exemple ici )

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Photographes du samedi (53) Daphné Bengoa et Leo Fabrizio

Pour prouver que ce blog est encore capable de quelques soubresauts, et avant le retour des billets de lecture, peut-être en janvier, j’ai envie de revenir sur les expositions vues aux Rencontres d’Arles cet été.
Ce billet fait donc suite à ceux sur Ouka Leele et Philippe Chancel, et présente deux pho
tographes, Daphné Bengoa et Leo Fabrizio, qui ont travaillé sur un projet commun, visant à faire connaître l’œuvre de l’architecte Fernand Pouillon en Algérie. Ce bâtisseur ne m’était pas inconnu, puisqu’il était le sujet du roman de Marie Richeux, Climat de France, sorti chez Sabine Wespieser il y a deux ans. (Climat de France est le nom d’un grand ensemble de logements de forme quadrangulaire, sur les hauteurs d’Alger)
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Fernand Pouillon né en 1912, et mort en 1986, était un architecte qui a réalisé après-guerre de nombreux bâtiments, notamment de l’habitat collectif (logement sociaux, hôtels, résidences universitaires) à Marseille, sa ville natale, à Paris ou en Algérie. Pour lui, l’humain était au centre de ses projets. Il s’efforçait de construire pour rendre l’environnement proche des habitants, et agréable pour eux. Les photos des deux jeunes gens s’appliquent à le prouver.
J’ai aimé les ravages du temps sur les constructions de Fernand Pouillon, qu’elles soient encore en usage comme les immeubles collectifs, ou non, comme les hôtels. Les photos rendent très photogénique cette dégradation, qui en même temps fait peine à voir. L’exposition était en outre située dans l’abbaye de Montmajour, qui mettait les photos particulièrement bien en valeur.
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J’avais pensé vous parler d’une autre exposition dans un couvent, celle d’Anselm Kiefer cet automne au couvent de la Tourette (couvent conçu par Le Corbusier) près de Lyon. Ce sera pour un prochain billet art et architecture, si ça vous intéresse !

Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Bernard Quiriny, L’affaire Mayerling

affairemayerlng« Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. Quand vous visitez un logement à vendre, c’est en fait lui qui vous regarde. Il se demande s’il veut de vous, si votre bobine lui revient. »
Commençons en fanfare le mois belge avec un roman lu en février et dont la chronique a été gardée sous le coude pour le mois belge ! Je me suis souvenu in extremis que Bernard Quiriny était originaire du plat pays, et pourtant j’avais déjà lu Contes carnivores et Le village évanoui, ce n’est donc pas une première rencontre avec l’auteur dont j’ai déjà pu apprécier l’humour et l’acuité à observer le monde contemporain. Il exerce ici ses talents sur le thème du logement et l’habitat. Avec le voisinage, ce sont des sujets de préoccupation universels, et pourtant assez peu traitées en littérature, surtout sur un mode mi-humoristique, mi-dramatique.

« Il y a une armée pour défendre le pays. Eh bien, toutes proportions gardées, il y a des riverains pour défendre le quartier. »
En effet, tout ne va pas pour le mieux dans l’immeuble de prestige baptisé le Mayerling par ses promoteurs, à Rouvières, quelque part dans une banlieue bien cotée. Alléchés par une somptueuse brochure vantant les mérites de ce futur immeuble, les acheteurs n’ont pas hésité longtemps, qui à réaliser un premier achat, qui à trouver un nid douillet pour ses vieux jours, qui à investir dans la pierre. Mais dès les premiers temps, des écarts entre le rêve et la réalité apparaissent : un copropriétaire est assommé par les bruits de ses voisins, un autre se plaint d’odeurs envahissantes, un jeune couple amoureux devient agressif et nerveux, une dame veuve très pieuse se met à recevoir de nombreux « messieurs », d’autres connaissent des problèmes de plomberie insolubles… On reconnaît là des aléas de la vie en immeuble, mais il semblerait que le Mayerling cumule tous les problèmes.

« Les touristes veulent des immeubles avec vue sur la mer ; les promoteurs, pour les satisfaire, pompent sur les plages le sable nécessaire au béton ; les touristes n’ont plus ensuite qu’à s’installer dans leurs immeubles neufs face à la plage disparue, remplacée par un paysage lunaire. »
Tout ne va donc pas pour le mieux, et le rêve sur papier glacé se transforme en cauchemar pour tous. Même une union entre habitants peine à rétablir pendant quelques temps un semblant de quiétude, avant que d’autres ennuis ne pleuvent sur les malheureux copropriétaires. Satire à charge de la vie en immeuble collectif, le roman décrit avec un humour un peu potache assorti de réflexions souvent subtiles, des dérives qui, prises une à une, se produisent bien souvent, mais qui, ajoutées les unes aux autres, rendent la vie vraiment impossible. On rit, mais un peu jaune, des déboires des pauvres habitants du Mayerling, coincés dans une union indissoluble avec leur 80 ou 100 mètres carrés que la mauvaise renommée croissante de l’immeuble rend invendable.
L’auteur pousse son affaire jusqu’au bout de sa logique, intrigue en se demandant si ce n’est pas le bâtiment lui-même qui se retourne contre ses habitants, et on a hâte de savoir comment tout cela va se terminer ! Ce n’est pas le roman du siècle, mais cela se lit fort bien, et souvent avec le sourire.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny, éditions Payot et Rivages (janvier 2018), 300 pages.

Les avis de Mic-Mélo et Virginie.


Première lecture pour le mois belge à retrouver chez Anne.
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Emmanuel Lepage, Ar-Men


armen« Gardien depuis dix-sept ans, et pourtant il semble surpris chaque fois de l’humidité glacée qui suinte des murs, été comme hiver… »
Bienvenue dans le domaine des phares de la pointe bretonne, de la tour de la Vieille au phare de l’île de Sein, de celui de Tévennec au plus lointain, le plus isolé, celui d’Ar-Men. Ils protègent les navires des nombreux récifs où ils se fracassaient avant leur construction. Maintenant automatisés, ils étaient le territoire de gardiens qui par roulement, venaient les occuper, les entretenir, les surveiller… Le narrateur de cette BD passe une vingtaine de jours avec le dernier gardien du phare d’Ar-Men, battu par les flots. Il raconte à sa fillette, en imagination, elle ne l’accompagne pas, bien sûr, les légendes bretonnes qui entourent la mer d’Iroise : l’Ankou à la barre d’un vaisseau fantôme, la légende d’Ys et de Gradlon… Il découvre aussi les écrits du premier gardien du phare et le récit de sa construction.

 

« N’ayant plus aucune raison de revenir sur l’île, je fais du phare mon royaume. »
J’avoue que je m’attendais à davantage de réalisme, à un style plus documentaire, comme celui de certaines pages de l’album. Je me serais fort bien contentée de l’histoire du dernier gardien d’Ar-Men, avec des retours sur l’histoire du phare, sur la construction et sur le récit du premier gardien… Pour moi, l’ensemble est un peu trop sombre, avec du très bon dans la partie documentaire, des aquarelles superbes, des couleurs et des transparences extraordinaires. Le récit de la construction du phare, dans sa situation isolée, sur un bout de rocher battu par les flots, et avec du ciment qui se désagrège à l’eau de mer, est saisissante !
Mais je suis assez peu sensible aux histoires fantastiques, et j’ai parcouru avec moins d’intérêt les récits de légendes bretonnes, ou l’évocation des fantômes du narrateur. Même le dessin me plaisait moins lorsqu’il faisait référence à l’imaginaire, avec ses couleurs brunes et jaunes, ses envolées fantasmagoriques, ses redondances. Ce n’est pas là un univers que j’aime.
Je suis sûre que cette BD plaira à de nombreux amateurs, mais il me faudra lire un autre des ouvrages d’Emmanuel Lepage pour être tout à fait convaincue par son talent.

 

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Ar-Men, L’enfer des enfers, d’Emmanuel Lepage, éditions Futuropolis (2017) 92 pages.

Un coup de cœur pour À propos de livres, une belle composition pour Brize. D’autres avis recensés aujourd’hui par Eimelle.

Lu pour l’opération #1Blog1BD qui reprend la sélection de BD choisies pour le grand prix du Festival d’Angoulême.

Marie Richeux, Climats de France

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« Il songe aux carrières de Fontvieille dans le soleil couchant. La montagne ouverte comme un corps blanc. Les arbres sur la crête, et l’impression divine de sortir la construction de la nature elle-même. Il songe à la manière dont l’homme découpe le monde, et ce qu’il en fait. À la petite sauvagerie qu’il y a dans construire. »
Ce dernier billet de l’année sera consacré au roman d’une jeune auteure découverte grâce à une rencontre en librairie, avec elle et son éditrice Sabine Wespieser. Marie Richeux anime l’émission « Par les temps qui courent » sur France Culture, émission qui fait partie de celles que j’écouterais bien régulièrement si les journées étaient un peu plus longues ! Après avoir publié un recueil de ses chroniques et un essai sur Achille, Sabine Wespieser vient donc de faire sortir le premier roman de la jeune auteure. Les voir et les écouter ensemble est une très belle illustration de ce que peut être la connivence entre un auteur et un éditeur, et cela fait vraiment plaisir et donne envie de lire ses livres, bien sûr.

« Les habitants, Fernand Pouillon veut leur offrir des sensations plus que des logements. »
Ce roman tourne autour de l’architecte Fernand Pouillon et de deux ensembles emblématiques qu’il a construits, l’un à Meudon-la-Forêt, l’autre à Alger. Marie Richeux, en voyage en 2009 dans la capitale algérienne, ressent une certaine proximité avec l’immeuble « Climat de France » qui domine la ville, et elle se rend compte qu’elle a grandi dans un ensemble bâti avec les mêmes idées, les mêmes souhaits, la même pierre. Le roman enquête sur l’architecte mais aussi sur Malek, son voisin venu d’Oran, et devenu chauffeur de taxi à Paris. La guerre s’invite aussi dans le roman, jamais trop présente, puisque Malek est arrivé à Paris avant qu’elle ne débute, mais incontournable par les cicatrices qu’elle a laissée.

« On quitte une terre, un jour un avion décolle, un bateau prend la mer, mais la guerre ne se quitte pas exactement. On laisse une maison derrière soi, une lumière, une façon pour le jasmin de transpirer le soir, on laisse des collines, mais laisse-t-on la guerre une seule fois ? Autant qu’une partie de soi demeure en dehors de la guerre pendant que la guerre a lieu, tout près, une partie de soi demeure en guerre, une fois que la guerre est loin. »
Les chapitres alternent les personnages et les époques, et on ne peut que se laisser porter par l’écriture très dense, musicale et sensible. Les années s’empilent comme des étages pour que l’immeuble de Meudon-la-Forêt prenne forme. Rêve d’architecte, construction, achat, emménagement, premiers voisins, enfants qui vont à l’école, voisin qui part travailler, visite d’amis, panorama de la fenêtre, souvenirs de pizzas devant la télé, d’amitiés, de disparitions, de deuils, construisent un appartement autant que la pierre. L’auteure s’est intéressée à la possibilité que l’endroit où l’on habite, notamment dans son enfance ou sa jeunesse, les voisins que l’on fréquentent, façonnent la personnalité autant que la vie familiale ou scolaire. Elle a aussi réfléchi à la mémoire et à ces bribes d’enfance inscrites dans la pierre.
Rarement la conception d’un roman sous forme de puzzle n’a aussi bien convenu au sujet choisi. Pour moi, les petites phrases courtes, parfois sans verbe, me séduisent un peu moins, mais ce texte a de grandes qualités, et plaira sans aucun doute à ceux à qui parlent les thèmes de l’architecture, de l’Algérie ou du « vivre-ensemble », qui prend ici tout son sens.

Climats de France de Marie Richeux, éditions Sabine Wespieser (août 2017), 265 pages

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

parleleurdebataillesL’auteur : Né en 1972, Mathias Enard, docteur au CNRS, a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, prix des Cinq continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre 2008 et Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des lycéens).
153 pages
Editeur : Actes Sud (2010)
Existe en poche

Michel-Ange, dans une période où il a quelques problèmes à Rome avec le pape Jules II, décide de répondre à la demande du sultan Bayzid et de se rendre à Constantinople pour réaliser un pont qui traversera la Corne d’Or. A son arrivée, il passe plusieurs jours, un peu désorienté, à attendre que le sultan veuille bien le recevoir et lui expliquer son projet. Il dessine, écrit des listes, s’imprègne de la ville en compagnie du poète Mesihi.
Je me rends compte que je vais avoir un peu du mal à raconter l’histoire, qui est distillée dans le livre par petites touches, tantôt suivant Michelangelo, tantôt s’exprimant par la voix d’une danseuse, à moins que ce ne soit un danseur, personnage équivoque qui a ébloui le sculpteur florentin. C’est plus un roman de sensations, de couleurs, de bruits, d’odeurs (on n’ose pas penser à celle de Michel-Ange qui ne se lavait jamais), de frôlements, d’ombre et de lumière…
Les chapitres courts créent la ville, à laquelle l’artiste semble toujours rester un peu extérieur, sans s’investir à fond dans le projet, ayant envie de repartir à peine arrivé. Il se montre un peu fragile, assez inconsistant, et n’est que très rarement montré dans son acte de création, ce qui m’a un peu manqué. Le thème de l’art dans le roman m’intéresse en ce moment, et c’est encore une vision différente de l’artiste que nous offre Mathias Enard, il en saisit la solitude, les tourments qui le paralysent presque, l’inadéquation à la vie orientale, qui le repousse en même temps qu’elle l’attire.
Un beau roman sur un épisode peu connu de la vie d’un artiste, un style à découvrir, même si je suis restée un peu en attente, un peu sur la rive…

Extraits : Cela commence par des proportions. L’architecture est l’art de l’équilibre ; tout comme le corps est régi par des lois précises, longueur des bras, des jambes, position des muscles, un édifice obéit à des règles qui en garantissent l’harmonie. L’ordonnancement est la clé d’une façade, la beauté d’un temple provient de l’ordre, de l’articulation des éléments entre eux. Un pont, ce sera la cadence des arches, leur courbe, l’élégance des piles, des ailes, du tablier. Des niches, des gorges, des ornements pour les transitions, certes, mais déjà, dans le rapport entre voûtes et piliers, tout sera dit.

La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants.

Déjà lu par Anne, A propos de livres, CatheClaudialuciaDominique, EnnaFlo, FransoazHélèneLeiloonaLilibaPapillon, Sandrine, Zazy ouf !