Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
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Emmanuel Lepage, Ar-Men


armen« Gardien depuis dix-sept ans, et pourtant il semble surpris chaque fois de l’humidité glacée qui suinte des murs, été comme hiver… »
Bienvenue dans le domaine des phares de la pointe bretonne, de la tour de la Vieille au phare de l’île de Sein, de celui de Tévennec au plus lointain, le plus isolé, celui d’Ar-Men. Ils protègent les navires des nombreux récifs où ils se fracassaient avant leur construction. Maintenant automatisés, ils étaient le territoire de gardiens qui par roulement, venaient les occuper, les entretenir, les surveiller… Le narrateur de cette BD passe une vingtaine de jours avec le dernier gardien du phare d’Ar-Men, battu par les flots. Il raconte à sa fillette, en imagination, elle ne l’accompagne pas, bien sûr, les légendes bretonnes qui entourent la mer d’Iroise : l’Ankou à la barre d’un vaisseau fantôme, la légende d’Ys et de Gradlon… Il découvre aussi les écrits du premier gardien du phare et le récit de sa construction.

 

« N’ayant plus aucune raison de revenir sur l’île, je fais du phare mon royaume. »
J’avoue que je m’attendais à davantage de réalisme, à un style plus documentaire, comme celui de certaines pages de l’album. Je me serais fort bien contentée de l’histoire du dernier gardien d’Ar-Men, avec des retours sur l’histoire du phare, sur la construction et sur le récit du premier gardien… Pour moi, l’ensemble est un peu trop sombre, avec du très bon dans la partie documentaire, des aquarelles superbes, des couleurs et des transparences extraordinaires. Le récit de la construction du phare, dans sa situation isolée, sur un bout de rocher battu par les flots, et avec du ciment qui se désagrège à l’eau de mer, est saisissante !
Mais je suis assez peu sensible aux histoires fantastiques, et j’ai parcouru avec moins d’intérêt les récits de légendes bretonnes, ou l’évocation des fantômes du narrateur. Même le dessin me plaisait moins lorsqu’il faisait référence à l’imaginaire, avec ses couleurs brunes et jaunes, ses envolées fantasmagoriques, ses redondances. Ce n’est pas là un univers que j’aime.
Je suis sûre que cette BD plaira à de nombreux amateurs, mais il me faudra lire un autre des ouvrages d’Emmanuel Lepage pour être tout à fait convaincue par son talent.

 

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Ar-Men, L’enfer des enfers, d’Emmanuel Lepage, éditions Futuropolis (2017) 92 pages.

Un coup de cœur pour À propos de livres, une belle composition pour Brize. D’autres avis recensés aujourd’hui par Eimelle.

Lu pour l’opération #1Blog1BD qui reprend la sélection de BD choisies pour le grand prix du Festival d’Angoulême.

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy

cornichekennedyComme bien souvent lorsqu’un livre m’éblouit, l’envie de connaître le reste de l’œuvre de l’auteur s’impose à moi, quoi de plus normal ? C’est comme ça que je me retrouve avec un ou deux Jérôme Ferrari, un Maylis de Kerangal, un Zadie Smith, un Russell Banks et bien d’autres qui attendent que je n’aie rien de plus tentant à lire, ce qui n’arrive pratiquement jamais. En effet, il y a bien des raisons pour lesquelles je n’avais pas eu envie de lire ces romans « d’avant » parus quelques années plus tôt que celui qui m’a emballée… Bref, de temps à autres, je m’emploie à en lire un tout de même…
Corniche Kennedy, voilà qui situe tout de suite le roman sous le soleil de la cité phocéenne, le long de la route qui serpente en contrebas de la colline de Notre-Dame de la Garde, en direction de la plage du Prado. C’est là qu’un groupe d’ados se retrouvent, venus à mobylette des quartiers nord ou de banlieues un peu plus résidentielles, pour bronzer, bavarder, se tourner autour, et surtout épater les autres en sautant de rochers de plus en plus élevés. Jusqu’à l’arrivée d’une fille qui, sans le chercher vraiment, perturbe un peu l’équilibre du groupe. Jusqu’au jour aussi où le commissaire Sylvestre Opéra est chargé de mettre fin à ces jeux dangereux.
Tout d’abord mon sentiment a été de frustration à la lecture des premières pages, les phrases, toujours aussi longues, tournant un plus à vide que dans Réparer les vivants. Sans compter quelques formules m’ont hérissé comme « une vie bigger than life » qui m’a donné envie de crier au secours ! Sinon, le style est tout de même éblouissant, hypnotique, étourdissant même : à ne pas lire en haut d’une corniche en cas de vertige. Les personnages ont de l’épaisseur, et la construction, bien faite, donne envie de tourner les pages jusqu’au bout. Bon, ce n’est pas très long à lire, et c’est très bien comme ça. Ce n’est pas le coup de cœur de Réparer les vivants, mais il s’en dégage une séduction qui perdure après la lecture, quelque chose de solide et d’incontournable comme le rocher, de léger et vibrant comme l’air…

Extrait : Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi, ça ne veut pas de nous tout ça déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin ils se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace.

L’auteure : Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur de plusieurs romans dont Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Réparer les vivants, ainsi que d’un recueil de nouvelles, Ni fleurs ni couronnes et d’une novella, Tangente vers l’est.
180 pages
Éditeur : Folio (2010)
Paru en 2008 aux éditions Verticales.



Les avis d’Athalie, Clara, Philisine, Sylire

Emmanuel Grand, Terminus Belz

terminusbelzL’auteur : Emmanuel Grand, né à Versailles en 1966, a passé son enfance en Vendée, à vingt kilomètres de l’Atlantique. Aujourd’hui, il vit en région parisienne. Il est responsable du design du site web d’un grand opérateur téléphonique. Terminus Belz est son premier roman. Il a été cédé à l’étranger avant même sa parution en France.
363 pages
Editeur : Liana Levi (janvier 2014)

Plusieurs jeunes ukrainiens font affaire avec des passeurs douteux pour traverser l’Europe, mais le voyage se passe mal, et, assurés de représailles sanglantes, ils préfèrent se séparer pour tenter d’échapper chacun de leur côté à une mafia ukrainienne des plus féroces. Marko se retrouve sur la côté Atlantique et répond à une annonce pour un travail sur la petite île de Belz, endroit qui lui semble idéal pour disparaître. Mais dans un village où tout le monde se connaît, et où de surcroît, il prend le travail d’un autre, il est difficile de se faire oublier. Pour ne rien arranger, une découverte macabre fait se tourner encore tous les regards vers lui. Si ce n’est lui le coupable, c’est qu’il aura fait appel à « l’Ankou ». Les légendes sont tenaces…

Même si un peu trop de place a été donnée, à mon goût, aux légendes bretonnes, l’équilibre entre les épisodes sur l’île de Belz et les passages avec les poursuivants est très bon et tient en haleine. Le personnage de Marko est attachant, les principaux habitants de l’île de Belz aussi, même si l’on se doute que l’un d’eux doit être un danger potentiel pour Marko. D’autres personnages secondaires ne sont pas tout à fait assez caractérisés pour qu’on les identifie correctement, du coup les suspects sont assez peu nombreux. Bien malin toutefois celui qui sentira venir les scènes finales !

J’ai aimé ce polar à la fois régional et européen, aux parfums de bord de mer, de landes brumeuses et aussi de soufre, ainsi que les détails réalistes sur le métier de marin-pêcheur et sur l’esprit « îlien ». Il me donne envie de continuer à explorer la collection de polars de Liana Levi, que j’ai déjà pu apprécier avec Il faut tuer Lewis Winter de Malcolm McKay et La plage des noyés de Domingo Vilar, ce dernier ayant une atmosphère un peu similaire à celle de Terminus Belz.

Extrait : Pendant cinq jours, la météo avait été exécrable. Un vent glacial de nord-ouest soufflait ses quarante noeuds en permanence, formant des creux de quatre mètres à quelques encablures de la bouée de Pil’hours. Chaque soir, alors que les chalutiers et les caseyeurs ronronnaient dans le port, des lames venaient se briser sur les digues dans un vacarme effrayant. L’avis de tempête n’avait cependant pas été diffusé, qui les aurait cloués à quai. Il fallait sortir et c’étaient les pires conditions qu’on puisse imaginer.
Marko souffrait de tout sur la
Pélagie. Du froid, du bruit, des brûlures du sel, du mal de mer. Caradec, au contraire, endurait ce régime avec une facilité déconcertante. Il avait raconté à son jeune matelot les campagnes de Terre-Neuve dans les années soixante-dix, quand il fallait trancher le poisson sur le pont par moins trente pendant douze heures d’affilée. Seuls les plus anciens avaient fait Terre-Neuve.

Un autre extrait :(cliquez)

Repéré chez Sandrine.

Chabouté, Tout seul

toutseulcouvL’auteur : Né en 1967, d’origine alsacienne, Christophe Chabouté publie en 1993 ses premières planches chez Vents d’Ouest dans les Récits, un album collectif sur Arthur Rimbaud. En 1998, il réalise Sorcières au Téméraire et Quelques jours d’été chez Paquet. Avec Zoé paru en 1999, et Pleine Lune en 2000, Chabouté montre son plein talent. En 2001, il réédite Sorcières chez Vents d’Ouest et Un Îlot de Bonheur chez Paquet. En 2002 toujours, il publie La Bête et Purgatoire, pour Vents d’Ouest. En 2006, paraît Landru, suivi par Construire un Feu en 2007, adapté d’une nouvelle de Jack London, puis en 2008 Tout Seul. En 2009, les éditions Vents d’Ouest publient une nouveauté de Chabouté, Terre Neuvas. En 2010 paraît Fables Amères et en 2012, Un peu de bois et d’acier.
380 pages
Editeur : Vent d’ouest (2008)

Je ne lis pas souvent de BD, aussi n’est-ce pas ici qu’il faut venir pour trouver des bandes dessinées nouvelles ou peu connues. Je n’emprunte généralement que des valeurs sûres pour lesquelles je m’emballe après tout le monde !
C’est le cas encore avec cette très belle histoire, pleine de tendresse, d’embruns et de cris de mouettes. Un phare perdu sur un îlot n’est ravitaillé de temps à autre que par un petit bateau de pêche. Le nouveau matelot s’étonne, puisque le phare est automatisé, et apprend qu’un homme y vit seul depuis que ses parents sont morts, et qu’il s’agit d’une sorte de monstre, que la solitude protège du regard des autres. Dans le phare, une silhouette se déplace, un homme ouvre un dictionnaire, y pioche au hasard des mots qu’il imagine à sa manière, d’après les quelques images qu’il possède du monde…
Je n’ai que du bien à dire de ce livre, tant l’idée que la réalisation sont très réussies, et je referai sans doute d’autres incursion dans l’univers de ce dessinateur, si tout est de la même qualité !
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Les avis de Claudialucia, d’Hélène, de Krol, le plus récent de Leiloona, et aussi Mango, Midola, Noukette, Sandrine et Val

 

Toine Heijmans, En mer

enmerRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Toine Heijmans est né en 1969 à Nimègue, dans l’Est des Pays-Bas. Pendant ses études d’histoire à l’Université de Nimègue, il a travaillé pour des quotidiens locaux. Depuis 1995, il a rejoint la rédaction du journal De Volkskrant, à Amsterdam. Il est également l’auteur d’ouvrages de non-fiction : La Vie Vinex, sur un nouveau quartier d’Amsterdam, Die Asielmachine, qui se compose de témoignages de demandeurs d’asile aux Pays-bas et Respect !, sur le jeune milieu du rap en Europe. En mer est son premier roman.
156 pages
Editeur : Christian Bourgois (août 2013)
Traduction : Danielle Losman
Titre original : Op zee
Prix Médicis étranger 2013

Avant de faire un billet de mes découvertes de l’année, je me devais de parler de ce roman néerlandais, faisant partie d’une série de bonnes pioches effectuées en bibliothèque. Il me rappelle que j’ai souvent eu l’occasion de faire des découvertes passionnantes parmi les littératures européennes !
Un navigateur, après quelques mois en solitaire en mer, emmène sa fille pour la dernière partie du trajet, une broutille, du Danemark à chez lui aux Pays-Bas. Quand on sait que la petite n’a que sept ans, et que les conditions météorologiques ne sont pas forcément parfaites, il y a de quoi s’inquiéter. Toutefois, la mère (j’ai failli écrire la mer) a donné son accord pour cette sortie, afin que le père retrouve sa fille. Les préparatifs étant faits, ils partent tous les deux. Petit à petit, le lecteur en apprend plus sur le père qui a obtenu de son employeur un congé sabbatique, loin de sa routine habituelle, et tout ce qu’il apprend tend à faire monter l’angoisse.
Parfaitement mené, le récit fait monter la tension, jusqu’à un événement plus stressant que les précédents, et une fin totalement inattendue ! L’écriture et la traduction sans fausses notes, les thèmes abordés, en particulier la paternité, la dépression, m’ont beaucoup plu et j’ai dévoré ce roman, je pense d’ailleurs qu’il n’est possible QUE de le dévorer, et assez facilement compte-tenu de son petit format… J’ai lu des comparaisons avec Sukkvan Island, je ne saurais dire, puisque je n’ai pas voulu lire ce dernier, mais en tout cas je vous conseille sans réserves En mer !

Extrait : Un pêcheur marchait sur l’embarcadère, longeant le bateau. Je suis sorti par l’écoutille de secours pour le regarder. Un homme grand, chaussé de bottes en caoutchouc ; il portait un pantalon de ciré orange vif. Il a fait un signe de tête. Je l’ai interrogé sur la météo. Le pêcheur n’a pas répondu. J’ai répété ma question. Il a levé les bras puis les a laissé retomber.
« Only God knows. »
Il avait bu. Il me rappelait le prophète qui apparaît au début de Moby Dick. Un clochard ivre qui prévient Ismaël de ne pas embarquer sur la baleinière, parce que le bateau court un danger. Dans le livre, le prophète a raison. Mais ce voyage-ci n’était pas un livre. Jusqu’à présent tout s’était bien passé, et tout allait bien se passer.

Lu aussi par Clara, Mot à mots, Virgule

Anne B. Ragde, Zona frigida

L’auteur : zonafrigidaAnne Birkefeldt Ragde est née en Norvège en 1957. Auréolée dans son pays d’origine des très prestigieux prix Riksmål, prix des Libraires et prix des Lecteurs pour sa « Trilogie des Neshov » (La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L’Héritage impossible, trilogie vendue à plus de 80 000 exemplaires en France), Anne B. Ragde est une romancière déjà traduite en 20 langues. Après Un jour glacé en enfer et Zona frigida son dernier roman, La tour d’arsenic a paru aux éditions Balland.
357 pages
Edition : 10/18 (mai 2012)
Traduction : Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain

Quand les lectures se font un peu moins emballantes, qu’un ou deux livres empruntés à la bibli restent sur le bord du chemin, l’idéal est de retrouver un auteur déjà éprouvé pour continuer à explorer son univers. Anne B. Ragde fait partie de mes valeurs sûres depuis la trilogie des Neshov, dont je vous ai parlé avec Terre des mensonges, mais pas les deux suivants, pourtant très bien aussi. J’y avais aimé sa façon de décrire le quotidien, en dévoilant les caractères des personnages, avec humour parfois, avec finesse toujours.
Zona Frigida emmène le lecteur en croisière au Spitzberg, où s’embarque Bea, une trentenaire un peu paumée qui exerce l’art du dessin et de la caricature. Les autres passagers viennent de tous horizons, mais Bea ne ressemble pas à la touriste moyenne, et tout en parlant à chacun, sympathise surtout avec l’un des membres de l’équipage. Ce qu’elle est venue chercher dans cette croisière n’apparaît pas immédiatement, mais au fur et à mesure que le bateau s’approche des zones glacées et de l’observation de la faune arctique, on commence à entrevoir ses motivations, une vengeance peut-être… Certains des autres passagers ne sont pas animés non plus du désir de contempler seulement des beaux paysages. Autant dire qu’il est difficile de faire autre chose que de dévorer le livre pour en savoir plus !
Comme, de plus, l’écriture est fluide, que les dialogues sonnent juste, et que les thèmes abordés sont intéressants, cela en fait un roman solide, bien équilibré entre drame, aventures et étude de mœurs. Si les tragédies des glaces vous tentent, n’hésitez pas embarquer !

Extrait : Je suis en voyage, me suis-je dit. Je n’ai plus d’identité. Celle-ci disparait quand on est loin de chez soi. On n’a pas de travail, pas de domicile, pas de livres sur des étagères qui permettraient aux gens de savoir ce que vous lisez et qui vous êtes. Personne ne connaît vos amis, ni les gens que vous côtoyez. Personne ne sait ce que vous gagnez, qui vous donne des cadeaux de Noël, si vous vous êtes fait opérer de l’appendicite. On ne voit que votre tenue de voyage, votre bagage à main. Très peu de gens sont capables de tirer des conclusions valables à partir de données aussi floues.
Mais moi, si. Je regarde les chaussures des voyageurs, leurs mains, leurs bijoux, leurs rides au coin des yeux. Je devine s’ils ont l’habitude de se déplacer, de faire la queue au restaurant. Tout le monde n’aime pas voyager, quitter son petit cocon. Leur attitude dévoile le but de leur voyage, s’ils doivent rencontrer quelqu’un ou s’ils partent pour le travail. Pour certains, c’est les deux. Eux, ils boivent du café et fument cigarette sur cigarette.

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