Publié dans littérature îles britanniques, littérature Europe de l'Ouest, littérature Europe du Nord, policier, sorti en poche

Polars en vrac (5)

Je réserve souvent le mois de mars à la lecture de romans policiers, en préparation des Quais du Polar. L’édition 2020 a été virtuelle, et donc pour les rencontres d’auteurs en chair et en os, il faudra attendre ! J’ai quand même sorti de ma pile à lire quelques livres, avec des fortunes diverses, vous allez le voir.
Peut-être en connaissez-vous déjà certains ?

etrangesrivagesArnaldur Indridason, Etranges rivages, éditions Points, 2013, traduit par Eric Boury, 354 pages.
« 
Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. »
Tout d’abord, un refuge pour temps difficiles, un doudou islandais aussi confortable qu’un bon gros pull en laine de mouton (mais qui gratte moins). Dans Étranges rivages, on retrouve Erlendur qui avait disparu de Reykjavik dans le précédent roman, si je me souviens bien. Il a retrouvé la maison de son enfance, en ruines, et il y campe en réfléchissant au sens de la vie. La rencontre avec un chasseur lui fait reconsidérer une histoire dont il avait entendu parler, la disparition d’une jeune femme lors d’une tempête presque soixante ans auparavant. Il enquête auprès des rares personnes qui ont connu cette femme et cet événement, et se remémore aussi la nuit où son jeune frère a disparu.
Aussi solide et attachant que d’habitude, ce roman s’apprécie beaucoup plus toutefois si on connaît déjà le personnage, sinon, mieux vaut commencer par La cité des jarres ou La femme en vert.


undeuildangereuxAnne Perry, Un deuil dangereux, éditions 10/18, 1999, traduit par Elisabeth Kern, 477 pages.
« Elle s’apprêtait à occuper dans la maisonnée une position qui ne ressemblait à aucune autre, légèrement au-dessus des domestiques, mais bien inférieure à une invitée de la famille. »
Encore une série et une valeur sûre avec ce roman à l’ambiance victorienne parfaitement reconstituée. Je n’avais lu que L’étrangleur de Cater Street, et j’ignorais que dans celui-ci l’enquêteur était différent. Il s’agit de William Monk, un policier souffrant d’amnésie, ce que ses supérieurs ignorent. Drôle de situation !
Monk doit enquêter sur la mort violente d’une jeune veuve au domicile de ses parents, frères et sœurs. Il semble que nul n’ait pu pénétrer dans la maison, et que le coupable soit à chercher parmi la famille ou les domestiques. Monk requiert l’aide d’Hester Latterly, une infirmière engagée et n’ayant peur de rien.
Ce roman bien construit emmène dans un XIXe siècle londonien où l’on se coule confortablement. Ce qui n’empêche pas de s’indigner du rôle dévolu aux femmes, de l’indigence de la médecine, et du décalage immense entre les différentes couches de la société !

passagedelaligne

Georges Simenon, Le passage de la ligne, paru aux Presses de la cité en 1958, 186 pages
« J’étais au bord de la vie comme au bord de l’eau, la vraie vie, la vie anonyme, celle dont on ne sait encore rien et où on va essayer ses forces. »
En prévision du mois belge, j’ai aussi sorti de ma pile ce Simenon, mélange habile, comme savait le faire l’auteur, de roman d’apprentissage et de roman noir. C’est un livre qui prend son temps, pas un roman policier à proprement parler, mais une analyse fine des prédispositions qui amènent une personne à « franchir la ligne », concept qui s’éclaire au fur et à mesure la lecture. Le narrateur revient sur son enfance, sa jeunesse pauvre avec une mère célibataire et un père anglais qu’il voit rarement. Comment accède-t-il ensuite à la vie à laquelle il rêve, sans états d’âme, voilà le sujet de ce roman avec lequel j’ai pris parfois quelque distance. C’est cohérent avec la froideur du personnage toutefois. Un roman intéressant, avec une belle écriture dont je ne me lasse pas.

derrierelahaineBarbara Abel, Derrière la haine, éditions Pocket, 2012, 344 pages.
« Rien n’est droit dans l’existence. La vie ressemble à un immense terrain accidenté, parsemé d’obstacles, de virages et de détours, une sorte de labyrinthe bourré de pièges dans lequel la ligne droite n’existe pas. »
Barbara Abel est une auteure belge que je me réjouissais de découvrir, et cette histoire de voisinage jouant sur le titre qui pourrait être Derrière la haie me semblait parfait pour commencer. D’un côté de la haie, donc Tiphaine et Sylvain, de l’autre Laetitia et David. Ils deviennent vite amis, leurs garçons qui ont le même âge sont inséparables. Jusqu’à ce qu’un drame fasse tout dégringoler dans le délire paranoïaque, la jalousie, la construction monstrueuse de la vengeance… Sans en dire plus sur l’intrigue, ce que j’ai surtout remarqué ce sont des personnages proches du cliché, et des phrases un peu toutes faites qui gâchent la bonne idée de départ du livre, déroulé jusqu’à un final qui se dessine assez vite et qui tourne à la semi-déception. Je ne le qualifierais pas de mauvais, mais je l’ai lu rapidement, et il ne me laissera pas un souvenir durable.

Retrouvez le mois belge chez Anne et Mina.
mois_belge2

 

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Ian McEwan, Une machine comme moi

unemachinecommemoi« Alan Turing en personne avait souvent dit et écrit dans sa jeunesse qu’à partir du moment où nous ne verrions plus aucune différence de comportement entre la machine et l’homme, il nous faudrait reconnaître l’humanité de la machine. »
Attention, billet pas très objectif ! Je me répète très certainement, mais Ian McEwan, auteur découvert il y a environ vingt-cinq ans, avec L’enfant volé, n’a pas encore réussi à me décevoir. Sur la plage de Chesil, qui a beaucoup plu aux lectrices et lecteurs français, est loin d’être mon préféré toutefois, c’est l’insurpassable Expiation, bien sûr !
Il revient avec un roman sur l’intelligence artificielle, présenté un peu rapidement (ou pour attirer le chaland?) comme une histoire d’amour entre trois personnages, dont un androïde. Oui, bon, si on veut, mais ce roman est tellement plus que ça !
Imaginez un passé, dans les années 80, qui ressemble étrangement à notre présent, avec internet, véhicules autonomes, et réchauffement climatique… il y a même une petite minorité bizarre de Britanniques qui voudraient quitter l’Union Européenne ! Alan Turing est toujours vivant, alors que se prépare l’opération militaire britannique dans les îles Falkland décidée par Margaret Thatcher. Le succès ou l’échec de cette opération aura des conséquences politiques qui ne sont pas forcément celles que l’on connaît. Voilà pour l’arrière-plan.
Charlie, un jeune homme qui a suivi des études d’anthropologie, et qui à part ça, vit d’un héritage et de placements boursiers, se passionne assez pour l’innovation scientifique pour faire l’acquisition d’Adam, un androïde plus vrai que nature. Il ne lui reste qu’à le paramétrer pour affiner son caractère. Tâche qu’il partage avec Miranda, la jeune femme dont il est amoureux.

« Le présent est la plus fragile des constructions improbables. Il aurait pu être différent. En partie ou en totalité, il pourrait être tout autre. »
Ce que les concepteurs n’avaient pas forcément prévu, c’est qu’Adam puisse tomber amoureux. Plus encore, le mensonge lui est incompréhensible, et il possède un sens de la justice qui n’a rien à voir avec celui des humains. Il s’ensuivra nombre de complications entre Charlie, Adam et Miranda, que je ne vous détaillerai pas, bien évidemment.
J’ai retrouvé avec plaisir le don de l’auteur pour décrire des « losers » qui restent cependant attachants dans leur médiocrité, et ne manquent pas d’autodérision. L’humour contribue ici à mener la réflexion sur l’intelligence artificielle, une manière de ne pas prendre au sérieux un sujet pourtant parfaitement réfléchi et étayé, qui me réjouit à chaque fois que je lis des romans de Ian McEwan.
Il excelle aussi à présenter des cas de conscience, demandant au lecteur de participer à démêler le point de vue du droit de celui du cœur. Et malgré l’humour, l’émotion réussit à pointer son nez, et voici un roman qui réussit à vous mettre la larme à l’œil pour un épisode dont vous n’auriez pas pensé un instant qu’il puisse vous toucher ! Bref, vous l’aurez compris, une réussite pour moi !

Une machine comme moi, de Ian McEwan, (Machines like me, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de France Camus-Pichon, 400 pages.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2019

Diana Evans, Ordinary people

ordinarypeopleRentrée littéraire 2019 (8)
« Damian était dans la cuisine, en pyjama et robe de chambre, dans la poche de laquelle se trouvait une cigarette Marlboro Light décrépite qu’il avait découverte un quart d’heure plus tôt, avec une joie de non-non-fumeur, au fond du placard rempli de pots et de vases situé au-dessus du réfrigérateur. »

Si vous n’aimez pas attendre six pages pour savoir si Damian va pouvoir fumer tranquillement sa dernière cigarette avant arrêt définitif du tabac, passez votre chemin. Je ne plaisante qu’à moitié, il ne faut pas s’attendre à une histoire à nombreux rebondissements, c’est certain. Comme le titre le montre, Diana Evans dans son roman a décidé d’observer avec une précision d’entomologiste deux couples ordinaires, proches de la quarantaine, londoniens avec enfants, sur une année où un certain sentiment de lassitude, de submersion par le quotidien, commence à se faire sentir.
Melissa et Michael se sont installés dans une petite maison biscornue au sud de Londres avec leurs deux enfants, Damian et Stephanie ont choisi un pavillon plus cossu mais plus éloigné pour abriter leurs trois chérubins. Les deux couples sont amis, et se voient souvent.

« Le retour à la maison fut calme, très calme. Il n’y eut pas d’étreinte sur la banquette arrière, pas de caresses furtives ni de rires éméchés. Ils étaient un peu ivres, mais de manière sèche et solitaire. »
La grande force de l’auteure réside dans sa manière de montrer par de minuscules conflits quotidiens le délitement de la vie de couple. Les détails sonnent juste, les dialogues aussi. Elle aborde la question du racisme et de la discrimination au fil des pages, sans en faire un plat, ne mentionnant la couleur de peau de tel ou tel personnage qu’au passage, ce n’est manifestement pas ce qui les définit. Attention, il s’agit bien d’un roman, les éditions Globe ne sont pas uniquement spécialisées dans les récits de non-fiction, même s’ils en ont publié un certain nombre ! La traduction est remarquable, dans le sens où j’ai oublié plus d’une fois avoir affaire à un roman traduit.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture, avalée sans aucun ennui, grâce à une certaine ironie qui fait mouche à chaque page. Il n’est donc pas besoin de se reconnaître dans ces (encore) jeunes couples pour être touché par ce roman.

Ordinary people de Diana Evans (Ordinary people, 2018), éditions Globe, septembre 2019, traduction de Karine Guerre, 378 pages.

Repéré grâce à Antigone et Clara.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, premier roman

Anne Griffin, Toute une vie et un soir

touteunevietunsoir« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de ne pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… »
Le titre résume parfaitement le roman : Maurice Hannigan, quatre-vingt quatre ans, qui n’a jamais été un grand bavard dans sa vie, laisse un message pour son fils parti aux États-Unis. Accoudé au bar d’un hôtel, vêtu de son plus beau costume, il se livre sous la forme de cinq toasts adressés aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son frère aîné Tony, sa belle-soeur Noreen, son fils Kevin, son épouse Sadie et la petite Molly. C’est simple, tendre, émouvant sans être tire-larmes, c’est tout juste un roman formidable, et un premier roman, qui plus est.

« La solitude me poussait à faire des choses auxquelles j’aurais jamais pensé avant que ta mère disparaisse. »
Dès les deux premiers chapitres, cela sentait la lecture coup de cœur, et cela n’a fait que se confirmer par la suite. Anne Griffin a su trouver la voix de Maurice et ses mots résonnent longtemps, de ses souvenirs d’enfance sous la protection du grand frère admiré, aux deux dernières années solitaires sans son épouse, en passant par son métier de fermier. Une vie racontée simplement par un homme simple, et qui montre que cela ne l’a pas empêché d’éprouver de grands sentiments, même s’il a souvent eu du mal à les montrer et encore plus à les exprimer. L’aspect social n’est pas écarté, avec l’évolution parallèle de la famille qui les employait, lui et sa mère, lorsqu’il a quitté, très tôt, l’école. C’est l’art de décrire les moments simples et beaux d’une vie qui fait surtout le charme du roman.
Dans ce roman, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise, et ça m’a procuré un très grand plaisir de lecture !

Toute une vie et un soir de Anne Griffin (When all is said, 2019) éditions Delcourt, 2019, traduction de Claire Desserrey, 268 pages.

Hélène (Lettres d’Irlande), Jérôme et Maeve sont unanimes !

Lire le monde
Lire-le-monde

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2019

Michèle Forbes, Edith & Oliver

edith&oliver« Se produire sur scène offrait systématiquement la possibilité d’une métamorphose publique : le jeune garçon nerveux et effrayé devenait alors l’homme qui n’a peur de rien. »
En 1906, à Belfast, Edith fait la connaissance d’Oliver à l’issue d’une soirée trop arrosée. Le jeune homme, illusionniste, pourtant doué d’un réel talent, peine à joindre les deux bouts, car les directeurs de théâtre payent les artistes, encore peu syndiqués, le moins possible. D’autant qu’arrive la concurrence des projections de cinéma. Oliver doit enchaîner les tournées dans des salles de plus en plus petites et qui se vident, tout en ayant une famille à nourrir. Edith assure le quotidien, mais Oliver se laisse souvent entraîner à boire, et ses douloureux souvenirs d’enfance n’arrangent rien…

« Il a horreur de ça. Il a horreur de la nuit. Il a horreur de s’endormir. Il a horreur de ne pas s’endormir. Plus encore, il a horreur de penser à ce que sera son réveil. Il redoute d’ouvrir les yeux sur un monde qui aurait changé du tout au tout. »
Je me réjouissais à l’idée de découvrir une jeune et nouvelle (pour moi) auteure irlandaise, avec ce deuxième roman sur lequel j’avais lu des avis plutôt enthousiastes. Cependant à l’issue de ma lecture, je demeure sceptique. S’il y avait quelque chose d’indéfinissable, une atmosphère, un charme, qui me retenait dans le livre et me poussait à tourner ses pages, j’ai été aussi empêchée tout du long de vraiment aimer ce que je lisais.
J’ai pensé que, peut-être, la traduction ne me plaisait pas. Ou alors le style, assez lyrique, hormis les dialogues plus terre-à-terre, la narration au présent, là où le passé aurait mieux convenu.
J’aurais peut-être aimé aussi que le point de vue d’Edith soit plus développé, elle m’a semblé un peu effacée par rapport à Oliver, dès le début où l’on ne comprend pas trop ce qu’elle lui trouve.
Oliver incarne parfaitement le héros antipathique, plus fort en paroles qu’en actes, vivant dans son imagination et incapable de se confronter à la réalité qu’il abandonne sans remords à Edith. J’ai eu de la peine pour elle et les enfants, entraînés par Oliver dans sa chute.

Le monde du music-hall et de l’illusion, son déclin, sont bien dépeints par l’auteure, et cet aspect original, peu exploré dans les romans, est le gros point fort du livre, plus que l’histoire familiale, dure, très sombre, trop typiquement irlandaise, et à laquelle je n’ai pas vraiment cru.

Edith & Oliver de Michèle Forbes (2017) éditions Quai Voltaire (janvier 2019) traduction de Anouk Neuhoff, 438 pages.

Repéré chez LadyDoubleH et Titine dont les avis sont plus positifs.

Lire le monde : Irlande
Lire-le-monde

Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Jonathan Coe, Expo 58

expo58« Foley, vous nous avez écouté, oui ou non ? Mr Ellis vient de vous l’expliquer, nous avons besoin de quelqu’un du BCI pour superviser la gestion du Britannia. Nous avons besoin de quelqu’un sur place, sur site, pendant les six mois que dure la Foire. Et ce quelqu’un, ce sera vous. »
Thomas Foley, jeune père de famille britannique travaillant au Ministère de l’Information se retrouve devoir passer six mois à Bruxelles lors de l’Exposition Universelle de 1958. Le fleuron du Pavillon anglais est en effet un pub plus « british » que nature, le Britannia, et Thomas doit en superviser la construction et le bon fonctionnement. Mission assez simple qui va se compliquer avec l’apparition de personnages qu’on croirait plutôt sortis d’un roman de John Le Carré, à moins que ce ne soit d’une bande dessinée belge : deux acolytes anglais mystérieux, un compatriote spécialiste d’une machine qui devrait révolutionner la technologie du nucléaire, un journaliste russe, une jolie hôtesse belge dont Thomas se rapproche dangereusement… Dangereusement pour son couple, s’entend, car sa jeune épouse Sylvia est restée à Londres avec leur bébé.

« L’Atomium se dressait devant eux, brillant de tous ses feux dans le crépuscule qui gagnait. Thomas se sentit parcouru par un frémissement d’excitation, en partie à la simple vue de ce monument bizarre, impudent, dont il savait ne pas pouvoir se lasser ; en partie aussi à la perspective de tout ce que les heures à venir lui réservaient. »
J’ai retrouvé à la lecture, des plus réjouissantes, de ce roman, tout ce que j’aime chez cet auteur anglais : des personnages bien portraiturés, avec des détails qui ne manquent pas de saveur, un arrière-plan tout à fait caractéristique de la fin des années 50, une intrigue qui peut sembler légère, mais qui ne manque pas de sel. Jonathan Coe y introduit parfaitement des thèmes tels que les choix de vie, la fidélité, le mensonge… L’art des dialogues et l’humour maniés en virtuose par l’auteur assaisonnent le tout, et font passer un très bon moment. Je m’attendais peut-être à une fin plus explosive, au sens figuré, bien sûr, mais celle choisie par l’auteur est somme toute parfaitement dans le ton du roman, et ne m’a pas laissée sur ma faim.
C’est fin, drôle, et plus profond qu’il n’y paraît !

Expo 58, de Jonathan Coe, (2013), éditions Folio, 2015, traduction de Josée Kamoun, 360 pages.

Lecture commune avec Lou (My Lou book) dans le cadre du mois anglais.
mois_anglais

Publié dans littérature îles britanniques, policier, premier roman, sorti en poche

Fiona Barton, La veuve

Repéré sur le blog d’Athalie peu de temps avant le mois anglais, ce roman m’a rappelé que j’avais l’intention de jeter un coup d’œil du côté de cette auteure, journaliste venue aux Quais du Polar en 2017 et qui vit dans le Sud-Ouest de la France.

veuve« L’inspecteur principal Bob Sparks fait partie de ma vie depuis si longtemps ; plus de trois ans maintenant. Mais je crois qu’il disparaîtra peut-être avec toi, Glen. »
Tout commence avec Jane. C’est elle, la veuve, elle vient de perdre son mari, et tout recommence comme trois ans auparavant, lorsqu’il avait été accusé d’avoir enlevé et fait disparaître Bella, une fillette de deux ans. Les policiers veulent de nouveau interroger la jeune femme, les journalistes assiègent sa maison, car elle représente l’information la plus croustillante qui soit pour les tabloïds, et qu’elle va peut-être, enfin, parler. Une journaliste plus persuasive que les autres réussit à la convaincre de la suivre dans un hôtel, à l’abri des regards, et à lui parler.

« Tout journaliste qui se respecte dispose de sa propre technique d’approche. […] Elle suivait ses propres règles : toujours sourire, ne jamais se tenir trop près de la porte, ne pas commencer par des excuses, et essayer de détourner l’attention du fait que l’on court après un sujet. »
Racontée alternativement par Jane, par Kate la journaliste ou par le policier en charge de l’enquête, l’histoire revient sur les débuts du mariage de Jane et Glen, sur la période où il était suspect principal d’un crime horrible, et examine les moindres pensées de Jane maintenant qu’elle se retrouve seule. Jane a trente-huit ans, mais semble raisonner encore comme lorsqu’elle a rencontré son futur mari, à dix-sept ans. C’est très bien fait et assez perturbant.
Quant à Kate, elle dévoile les ficelles de son métier de journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires. Cette disparition, suivie plusieurs années après de la mort du principal suspect, est pour elle le sujet idéal, et elle n’entend pas lâcher Jane tant qu’elle ne lui aura pas tout dit. Mais que sait Jane, que veut-elle bien dire, que garde-t-elle pour elle ? Des indices sont lâchés au détour d’une page, les paroles ou pensées de Jane sèment le doute, les rares faits avérés ne suffisent pas…
C’est toujours intéressant lorsque le lecteur manque de certitude quant à la sincérité d’un narrateur. C’est l’un des points forts de ce roman, avec la description « de l’intérieur » du travail de journaliste. Ce n’est peut-être pas le meilleur thriller psychologique que j’ai lu, mais il est parmi les plus prenants, très bien structuré et soulevant beaucoup de questions.

La veuve de Fiona Barton, (The widow, 2016) éditions Fleuve Noir, 2017, traduction de Séverine Quelet, 446 pages (en Pocket).

Le mois anglais est chez Lou et Titine.
mois_anglais

Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures

prodigieusescreatures« Je me mis à hanter les plages de plus en plus fréquemment, même si, à l’époque, rares étaient les femmes qui s’intéressaient aux fossiles. Cette occupation passait pour une activité peu distinguée, salissante et mystérieuse. »
Je poursuis tranquillement, un peu trop tranquillement peut-être, le mois anglais, avec le premier roman que je lis d’une auteure américaine… mais qui vit à Londres ! Et surtout dont le présent roman se déroule en Angleterre, plus précisément à Lyme Regis, dans le Dorset.
Suite au mariage de leur frère, les trois sœurs Philpot, encore célibataires, se voient contraintes de quitter leur maison d’enfance et de chercher un endroit où loger. Le choix familial s’oriente vers les villes de bord de mer, et particulièrement Lyme Regis, qui leur plaît davantage que Brighton ou Bath. Un cottage, modeste mais avec une vue magnifique sur la mer, accueille les trois sœurs. Si Margaret, la plus jeune des trois, s’enthousiasme pour les bals et la vie mondaine, Louise s’intéresse surtout à la botanique et au jardinage, quant à Elizabeth, elle se passionne pour la paléontologie, dès sa première découverte fortuite de fossile. Elle fait ainsi la connaissance de la jeune Mary Anning, qui a un véritable don pour trouver des pièces rares. Elles deviennent amies, autant qu’une amitié entre classes soit toutefois possible, et de véritables chasseuses de fossiles, tout au plaisir de la découverte de nouveaux spécimens, et à leur étude, à l’opposé des collectionneurs qui ne songent qu’à garnir leurs vitrines pour épater leurs connaissances.

« Ils aimaient mieux appeler cet animal un crocodile et se garder d’envisager une deuxième solution : qu’il s’agisse d’une créature qui n’existait plus sur cette terre.
C’était une idée trop radicale pour la plupart des gens. »

Les deux femmes se heurtent toutefois au machisme et au sexisme ordinaires qui veulent qu’une femme ne comprenne rien à la science. Se pose aussi le problème religieux lorsque Mary trouve un animal qui ne ressemble à rien de connu. Si un tel animal a disparu, pourquoi Dieu l’avait-il créé ? Serait-il possible qu’il laisse disparaître ainsi d’autres espèces, et pourquoi pas l’espèce humaine ? Les questions philosophiques sont plutôt du ressort d’Elizabeth qui ne craint pas de s’opposer à un prêtre ou à des savants réputés…
Avec un style classique et agréable à lire, l’auteure plonge le lecteur avec efficacité dans le début du XIXème siècle. Le rythme, un peu lent, reste compatible avec le genre et l’époque choisis. Si j’ai trouvé un petit manque de peps, en comparaison par exemple avec Miss Charity de Marie-Aude Murail, je ne me suis pas du tout ennuyée et me suis transportée facilement aux côtés des personnages féminins, qui ont réellement existé, du roman. Même si les hommes y sont plus falots ou plus imbus d’eux-mêmes, rarement à leur avantage, le sujet du mariage prend comme il se doit quelque importance à certains moments, ce qui est inévitable s’agissant de femmes célibataires… du XIXème siècle. Les aspects scientifiques et les querelles afférentes sont finement évoqués. Sérieux, solide et captivant, ce roman transporte de manière plaisante et réaliste dans l’Angleterre romantique.


Prodigieuses créatures, de Tracy Chevalier, (Remarkable creatures, 2009) éditions Folio, 2010, traduction de Anouk Neuhoff, 422 pages.

Le mois anglais se trouve ici ou!
mois_anglais

Publié dans littérature îles britanniques, policier, sorti en poche

John Harvey, De cendres et d’os

decendresetdosJe profite du mois anglais pour renouer avec un auteur dont j’avais lu une bonne demi-douzaine de romans, il y a quinze ans environ. Des polars crédibles, solides, bien ancrés dans la province anglaise, en l’occurrence Nottingham, à peu près au centre de l’Angleterre, et dont le héros récurrent était Charlie Resnick, grand amateur de jazz…
Cette série que je commence (par le deuxième volume) a pour personnage principal Frank Elder, un flic retraité qui va reprendre du service pour aider à démêler des affaires qui risquent, sinon, de finir avec un classement « non résolu ». Au début, un rappel est fait du premier tome, qui avait impliqué la fille de Frank, et dont il vaut mieux ne rien dire pour ceux qui commenceraient par le commencement !
Dans ce livre, on fait la connaissance d’une policière londonienne, Maddy Birch, lors d’une arrestation mouvementée, où l’un de ses collègues, ainsi que le principal suspect, sont tués. Dans les jours qui suivent, elle a l’impression d’être suivie, et même que quelqu’un a pénétré dans son appartement.

« Un peu plus loin dans la rue, quelqu’un se tenait dans la semi-pénombre. Une silhouette, et pas grand chose de plus. Grande et large d’épaules devant la haie en surplomb. Une forme. Un homme. Bien qu’elle ne pût distinguer son visage, elle savait qu’il braquait son regard sur elle. Qu’il l’observait. »
Même si ce roman n’est pas à proprement parler un thriller, une construction habile permet de frissonner plus d’une fois, ou de retenir son souffle lorsque des personnages auxquels on s’est attaché se trouvent en situation périlleuse. L’auteur excelle à maintenir une tension entre les différents aspects de l’enquête, à ne rendre aucune piste plus insignifiante ou inintéressante qu’une autre. Et surtout, John Harvey rend bien, sans en faire trop, la psychologie des personnages, en particulier celle des différents policiers.

« – Kennet est ici ?
– Avec son avocat. Ils décident d’une stratégie. (Karen sourit.) C’est un gamin qui sort tout juste de la fac. Il a une tête à avoir besoin d’une stratégie, lui aussi – pour nouer ses lacets le matin. »
Le roman ne manque pas non plus d’humour, ce qui est toujours un atout de taille dans les polars, pour détendre un peu l’atmosphère et pour plus de crédibilité. Chacun sait que sans d’incontournables moments de détente et de décompression, les flics auraient bien du mal à accomplir leur mission, si tant est qu’ils considèrent leur boulot comme une mission. L’autodérision évite l’écueil des flics trop sérieux et imbus d’eux-mêmes.
Le côté scientifique de recherche et d’analyse d’indices n’est pas oublié, et met en avant ici une technique, dont je pense qu’elle existe et est utilisée, et qui montre son efficacité. Mais c’est surtout l’aspect humain qui fonctionne bien dans ce roman, et qui me donne bien envie de continuer mes retrouvailles livresques avec l’auteur.

De cendre et d’os de John Harvey (Ash and bone, 2005) éditions Payot et Rivages, 2006, traduction de Jean-Paul Gratias, édition Rivages poche, 461 pages.

Le mois anglais, c’est ici ou .
mois_anglais

Publié dans littérature îles britanniques, littérature France, policier

Polars en vrac (4)

Aujourd’hui commencent les Quais du Polar, et mes lectures de ces derniers temps m’y préparent, avec une jolie brochette de policiers historiques ou contemporains, romans noirs ou suspenses psychologiques… pour tous les goûts (ou presque, car si c’est vraiment trop dur ou violent, je les évite soigneusement). Voici les premiers lus :

auxanimauxlaguerreNicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, existe en poche.
« Qu’elle le veuille ou non, Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. »
Un premier roman pour commencer, celui de Nicolas Mathieu, dont le nom vous sera sans doute connu par son prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux. Comme pour son deuxième ouvrage, l’auteur a voulu créer un roman social, qui donne toute la place aux gens qui triment toute leur vie, exploités sans pouvoir lever le nez des tracas quotidiens. Ou alors qui tentent de s’en sortir comme Bruce à coup de plans soit-disant géniaux qui tournent court, ou comme Martel, devenu par la force des choses un délégué syndical qui a encore quelque poids, pour combien de temps ? Ou encore comme Rita, la touchante inspectrice du travail. Au cœur du roman, un plan de licenciement, un enlèvement, la Lorraine et la neige…
Beaucoup de personnages, sans doute, (je ne les ai pas cités tous) mais on s’y retrouve facilement, et une fin un peu déconcertante, c’est ce que je retiens, pourtant j’ai aimé découvrir à la fois une facette différente de l’auteur, un peu plus noire, et un style, qui se cherche et se trouve, déjà remarquable dans ce premier livre.

cabanedespendusGordon Ferris, La cabane des pendus, éditions Points (2016) traduction de Jacques Martinache, 384 pages.
« Il n’y a pas de fenêtres à la cabane des pendus. Seul un architecte sadique aurait eu l’idée d’offrir au condamné un dernier regard sur les jolies collines verdoyantes. »
Cette cabane, c’est le lieu où finissent les condamnés à mort à Glasgow dans les années d’après-guerre. Là que va se terminer la vie de Hugh Donovan, un héros de guerre pourtant accusé d’un crime affreux. Et c’est vrai que tout est contre lui. Son ami d’enfance Douglas Brodie, journaliste après avoir été policier, va tenter de le disculper, au risque de sa propre vie.
Quand on me parle de polar et d’Écosse, j’ai du mal à résister. Ce roman très prenant permet de découvrir un héros récurrent qui m’a plu, avec ses doutes, et en même temps des lieux et une époque… Les descriptions ne manquent de rien, on imagine fort bien les lieux. La psychologie des personnages est tout aussi précise et séduisante. Après un très léger coup de mou au milieu, le roman repart sur les chapeaux de roue vers une fin beaucoup plus animée, et même stressante.
Un polar de bonne facture et une série que je poursuivrai, c’est sûr ! (je conseille à ceux qui aiment l’Islande d’Indridason)

praguefatalePhilip Kerr, Prague fatale, le Livre de Poche, 2014, traduction de Philippe Bonnet, 576 pages.
« Que Heydrich puisse être généreux n’était pas une idée à laquelle j’avais envie de penser. C’était comme entendre dire que Hitler aimait les enfants ou qu’Ivan le Terrible avait possédé un chiot. »
Lorsqu’un livre m’évoque Berlin, je peux difficilement y résister, oui mais, me direz-vous, il s’agit de Prague, non ? Certes, avec une bonne partie de l’intrigue qui se déroule à Berlin, en 1941.
Je l’ai trouvé plus intéressant que la trilogie berlinoise sans qu’il m’ait pourtant passionné. Heureusement la dure vie quotidienne à Berlin en 1941, les terribles aspects historiques, et un peu d’humour, sauvent le livre. Le suspense réside dans l’enquête sur la mort d’un ouvrier du chemin de fer, mais aussi dans le questionnement sur la position scabreuse du capitaine Bernie Gunther, en opposition, mais pourtant agissant au cœur du système nazi. La vie amoureuse de Gunther avec une inconnue et ses rapports avec le dirigeant nazi Heydrich compliquent terriblement son enquête. Le roman comporte quelques scènes trop dures à mon goût, mais je m’y attendais. Si je ne suis pas enthousiaste, je suis tout de même tentée soit de reprendre la dernière partie de la trilogie qui se passe en 1947, soit de lire un autre volume qui succède de quelques années à celui que je viens de lire.

dernierinviteAnne Bourrel, Le dernier invité, éditions la Manufacture de Livres, 2018, 220 pages.
« Elle se promet de dire oui, oui à la mairie, elle martèle le oui dans sa tête par-dessus le bruit du papier qui se déchire. Oui, oui, oui. Elle s’encourage à dire oui. Pour une fois ce sera oui et leur journée sera parfaite. »
Je termine avec un roman noir qui n’a pas beaucoup fait parler de lui, et c’est bien dommage. Le jour de son mariage, la Petite, ainsi nommée par toute sa famille, part faire un jogging, et ne rentre pas. Tout le monde se prépare en l’attendant, et cette attente va mettre au jour des failles familiales, des jalousies et des ressentiments, qui risquent venir ternir la journée dans ce petit village provençal.
Le roman met un peu de temps à installer son statut de roman noir, mais au bout d’une soixantaine de pages, c’est fait, et même très bien fait ! L’histoire est bien menée avec des personnages et des situations qui ne manquent pas d’intérêt, parfois traversée de nostalgie, mais ne jouant pas uniquement sur cette corde. Le style, agréable à lire, pose avec aisance une atmosphère vénéneuse et menaçante, et laisse aussi la place à des mots rares, oubliés ou même inventés.
C’est l’écriture qui constitue le point fort de ce roman ! Ajoutons une excellente idée que la liste de lecture à la fin du livre où se côtoient Sophie Divry (j’avais pensé à elle en cours de lecture !) et Milena Agus, Marcus Malte et Stephen King. Sans que l’on puisse savoir lesquels ont eu une influence ou non. Une auteure à suivre, si vous voulez mon avis !