littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2017

Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins

laouquatrecheminsQu’est-ce qui m’a fait choisir d’acheter ce roman de la rentrée de janvier plutôt qu’un autre ?
La littérature finlandaise, tout d’abord, dont je ne connais pas les auteurs et les productions actuelles, alors que j’ai des souvenirs de lectures éblouissantes en Norvège ou en Islande. Le nord de la Finlande, ensuite, et une histoire familiale sur plusieurs générations, me rappelant des romans islandais tels Karitas ou norvégiens comme ceux d’Herbjorg Wassmo.


« Dans les douleurs de l’enfantement, elles l’écoutent, il faut bien croire à quelque chose. »
Le roman court de 1896 à 1995, sans respecter la chronologie, mais en composant un puzzle où des pans de l’histoire familiale peuvent se trouver racontés du point de vue de l’un ou l’autre des quatre personnages principaux : d’abord Maria qui est sage-femme à la fin du XIXème siècle, puis Lahja sa fille, ensuite Kaarina, la belle-fille de Lahja et enfin Onni, le mari de Lahja. Le roman porte bien son titre, puisque les quatre récits ne se nouent réellement qu’au terme du roman, après des allers et retours dans le temps, entre constructions de maisons, naissances, guerres, deuils et relations familiales compliquées.

« Souvent une personne qui n’a aucun talent pour jouer avec un bébé trouvera de quoi discuter avec un enfant plus âgé ou saura donner les bonnes réponses à un jeune. Lahja, elle, ne se faisait à la compagnie d’aucun enfant. Elle ne savait pas ou ne voulait pas. »
Lahja occupe une place centrale dans le roman, elle a une mère sage-femme et pourtant aucune aptitude visible à s’occuper d’enfants. Son but de jeune fille et de jeune femme est de se marier, mais quand elle y parvient, elle ne semble pas heureuse, et l’on comprendra progressivement pourquoi elle est si amère.

« Lahja laissait quelques pas d’avance à son mari, que les bigots n’aillent pas prétendre qu’elle essayait de marcher à son côté comme son égale. »
La Finlande qui nous est montrée en modèle de société actuellement a dû être le lieu d’une évolution particulièrement rapide des mentalités, c’est ce qui frappe en lisant cette histoire. En 1938, une femme ne pouvait pas marcher à côté de son mari, plus tard, dans les années 60 ou 70, le rôle de l’église était encore particulièrement fort, régissant jusqu’à l’intimité et la vie quotidienne. C’est la clef du roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Pour qui, ce roman ?
Clairement pour les adeptes de sagas familiales nordiques, comme Le livre de Dina ou Karitas, mais qui ne craignent pas d’être un peu bousculés par la chronologie. Quoique si on tient bien compte de la date présente à chaque début de chapitre, on se repère assez vite. Les personnages sont plutôt sombres et du genre taiseux, mais les dialogues ne sont pas absents et n’en ont que plus de force. Là où se croisent quatre chemins, grâce à des personnages rudes mais attachants, fera sans nul doute partie des romans qui ne se laissent pas oublier facilement !

Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014) éditions Albin Michel (janvier 2017) 351 pages, traduit par Claire Saint-Germain.

La lecture de Jérôme ou La Rousse bouquine.

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Auður Ava Ólafsdóttir, Le rouge vif de la rhubarbe

rougevifdelarhubarbe

Avant de vous emmener en Islande, je vous souhaite tout d’abord une belle année 2017, que vos lectures, entre autres menus plaisirs, vous apportent joie et sérénité !

« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. »

Cette citation évoque au mieux ce court roman, le premier de l’auteure islandaise. Ce doit être ce qui est dit entre les mots qui est important, je dis « ce doit être » parce que je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout saisi, mais j’ai pris plaisir à ce que j’ai lu, même au premier degré, comme les phrases venaient…

Avant Rosa candida
Le roman contient déjà ce qui va faire le charme des suivants, et que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières lectures : un personnage pas gâté par la vie, mais plein de ressources, un entourage qui est loin d’être banal, des ambitions d’aller voir plus loin, ailleurs. Dans L’embellie, une jeune femme part faire un tour d’Islande, dans Rosa Candida, un jeune homme s’envole pour un pays plus clément, dans Le rouge vif de la rhubarbe, une adolescente handicapée projette d’escalader une montagne…

« Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l’île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long. »
C’est à cet endroit qu’Agustina a été conçue. Un père marin vite reparti, une mère toujours à l’étranger à étudier la migration des animaux des tropiques, la petite est laissée à Nina, qui, entre confitures et tricots, s’en occupe fort bien. Mais Agustina ne suit jamais le droit chemin, au sens propre comme au figuré.
Tout est attachant dans ce roman, un peu léger, aérien et poétique aussi. Il faut accepter le style et se laisser porter, tout en sachant que ce ne sont là que les prémices de l’univers de l’auteure.

Amusant
Comme dans La valse de Valeyri, le village voit arriver une chef de chœur. Cela semble être particulier à l’Islande, de faire venir, même de loin, des chefs de chœur itinérants qui dirigent une saison ou deux la chorale locale…

Le rouge vif de la rhubarbe (Upphaekuð jörð, 1998) chez Zulma (2016) traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, 156 pages
L’avis d’Hélène.

 

Enregistrer

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2016

Soffia Bjarnadottir, J’ai toujours ton cœur avec moi

jaitoujourstoncoeurJ’avouerais volontiers qu’en ce qui concerne ce roman, je me suis plus laissée entraîner par l’origine géographique, la couverture et la confiance en l’éditeur qu’autre chose. Résultat, je n’avais plus aucune idée du sujet du livre au moment où je l’ai ouvert, plusieurs mois après son achat. Les histoires de mères dépressives ou bipolaires ne m’attirent pas forcément par elles-mêmes, et pourtant dès la première page, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Hildur s’envole vers l’Islande pour enterrer Siggy, sa mère qu’elle n’a pas revue depuis des années. On comprend rapidement que sa survie à elle dépendait de cette éloignement avec une mère qui n’en avait jamais vraiment été une. Hildur, devenue mère à son tour, se devait de rejeter cette enfance aux pieds d’argile, ces années passées à être la plus forte, la plus blindée, face à une génitrice éthérée… Hildur revient vers l’île de Flatey, et une petite maison jaune dont elle hérite, mais qu’elle n’a jamais connue.
C’est là une façon bien terre à terre de résumer ce roman, car avec Soffia Bjarnadottir, dont c’est le premier roman, cela part tout de suite beaucoup plus dans le bizarre, l’étrange, l’inhabituel… Des notations comme « l’hiver des lombrics », le « rêve des mûres » annoncent un récit rempli de métaphores, d’allusions à la nature hostile, de situations rêvées ou vécues, on ne sait pas trop, de brèches ouvertes dans des souvenirs trop présents encore. Heureusement, quelques rencontres, comme celle d’un ancien ami de sa mère, ou d’un homme aux yeux vairons, ramènent par moments les pieds sur terre à Hildur, laquelle en a bien besoin.
Même si le thème ne m’enthousiasmait donc pas, je me suis laissé porter par ces pages, qui plairont à celles et ceux que ne déroutent pas les récits parfois oniriques, emplis de situations insolites, et parfois déroutantes. Bravo au traducteur qui a, autant que je peux en juger sans connaître la version d’origine, bien rendu l’atmosphère singulière et la belle langue de ce court roman.

Extrait : Qui était cette femme ? Ce n’était pas ma mère. Pourtant, elle m’avait mise au monde. Voilà pourquoi il m’arrive de l’appeler maman. Je la vénère et je la crains, comme le dieu Shiva qui façonne et défait toute chose. Dans mon souvenir, elle a passé sa vie à mourir, et je ne sais pas s’il s’agit de son histoire ou de la mienne.

Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement elle rejaillissait des cendres, belle et fraiche, le soleil éclairant son visage. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas.

L’auteure : Soffía Bjarnadóttir a grandi à Reykjavík. J’ai toujours ton cœur avec moi est son premier roman.
143 pages.
Éditeur : Zulma (janvier 2016)
Traduction : Jean-Christophe Salaün
Titre original : Segulskekkja

De jolis billets chez Anne, Célina, Jérôme et Lili.

littérature Europe du Nord·mes préférés·premier roman

Kristin Marja Baldursdottir, Karitas, l’esquisse d’un rêve

karitas« Souvenez-vous toujours de vous soutenir les uns les autres dans la bataille de la vie, c’est notre devoir de nous entraider,c’est ainsi qu’on prospéré les familles en Islande et c’est pourquoi la nature n’a pas pu venir à bout de nous. Nous luttons, nous, les Islandais, nous luttons. » Steinunn, veuve de pêcheur et mère de six enfants, quitte en 1915 l’ouest rude de l’Islande pour une région plus hospitalière et surtout, pour un endroit où ses garçons comme ses filles pourront aller à l’école. Après un voyage mouvementé, toute la famille s’installe à Akuyeri, dans le nord, pour travailler au traitement du hareng, et grâce à la débrouillardise de Karitas, la troisième des filles, réussit à trouver un logement décent. Karitas montre également un talent certain pour le dessin, qui est reconnu, en particulier par sa mère, mais pas considéré comme une activité qui permettra de nourrir une famille. Heureusement, la jeune fille montre une belle opiniâtreté et fait une rencontre décisive.
Ce roman possède de nombreux atouts qui, réunis, en font tout le charme. D’abord, le côté saga familiale est très réussi, dans ce premier tome, on suit Karitas, qui est née au tournant du siècle, de 1915 à 1939, et nombre d’événements, tant personnels qu’historiques, viennent marquer cette période. Le deuxième atout de ce roman est de ne pas sombrer dans le drame et la désespérance comme il aurait pu être tentant de le faire pour l’auteure. Au contraire, même si tout n’est pas rose, et s’il n’aurait pas été crédible que les difficultés s’aplanissent par miracle, ou que la mort ne vienne jamais endeuiller ces longues années, la narration reste assez sobre, ne cherchant pas à dramatiser à outrance les situations. Au contraire, quelques bonnes fées et coups de chance viendront aussi se mettre sur la route de Karitas, et éclaircir son horizon. Mais je ne veux pas en dire trop…
Karitas est vraiment un personnage attachant, peut-être un soupçon trop lunatique, compte-tenu du contexte, mais disons que c’est son côté artiste, et les autres personnages ne sont pas en reste, et donnent immédiatement envie de suivre les pas de cette communauté. La vie quotidienne du début du vingtième siècle, en particulier les aspects propres à l’Islande, est décrite de telle manière que, le temps de la lecture, on s’y trouve transporté.

Ensuite, le thème de l’art, et du compromis, très compliqué à l’époque, entre vie de femme et travail de création artistique, est très bien analysé. Ce sujet me passionne toujours, et j’aurais trouvé dommage qu’il ne soit que survolé. Ce n’est pas du tout le cas ici, et j’imagine qu’il doit être encore approfondi dans le deuxième tome. J’ai beaucoup aimé la manière dont chaque chapitre commence avec la description d’une œuvre de l’artiste, et de son ressenti au moment de sa création. Je ne manquerai pas de vous parler, le moment venu, de Chaos sur la toile, bien sûr !

Extrait : La mer était d’un bleu hésitant le matin. La crique comme une assiette de porcelaine avec un liseré blanc sur le pourtour. Les sœurs crurent d’abord que c’était les vents d’ouest qui avaient motivé la décision de leur mère. Ces vents glacés d’altitude qui tourbillonnent au-dessus des fermes nichées dans la vallée, s’abattent, emportent et déchirent, malmènent hommes et bêtes, soulèvent l’océan jusqu’à en faire un monstre déchaîné qui avale les jeunes hommes. Les beaux et jeunes pères qui partent à la rame avant le lever du soleil, pleins d’optimisme, et qui ne rentrent pas à son coucher comme ils l’avaient promis.

L’auteure : Kristin Marja Baldursdottir est née en 1949 à Hafnafjorður, près de Reykjavík. Elle est diplômée en philologie germanique et islandaise. Auteur de quatre romans, d’un recueil de nouvelles et d’une biographie, elle est l’une des grands auteurs islandais d’aujourd’hui. Karitas est son premier roman traduit en français.
543 pages.
Éditeur : Points (2011) Paru d’abord chez Gaïa en 2008.
Traduction : Henry Kiljan Albansson

 

Lu aussi par Athalie, Hélène et Lectrice en campagne.

Sur le thème de l’art dans le roman, d’autres suggestions

littérature Europe du Nord·sortie en poche

Jens Christian Grøndahl, Quatre jours en mars

quatrejoursenmarsComment la sortie d’un nouveau roman me remet en mémoire avec bonheur un auteur ! Les portes de fer vient à peine de sortir chez Gallimard, l’éditeur habituel de l’auteur danois, et je ne pense pas le trouver tout de suite en bibliothèque, par contre un de ses romans précédents m’attendait tout tranquillement. Et voilà une bonne lecture qui s’annonce !
Jens Christian Grøndahl excelle à décrire des personnes confrontées à épreuves, majeures ou moins importantes, mais qui changent pourtant le cours d’une vie. Ingrid Dreyer architecte de quarante-huit ans, élève seule son fils adolescent, tout en entretenant une relation avec un homme plus âgé qu’elle. Lors d’un voyage professionnel, elle reçoit une mauvaise nouvelle concernant son fils, qui a commis un grave acte de violence. De retour au Danemark, pendant les jours qui suivent, Ingrid se remet beaucoup en question, ainsi que tout ce qu’elle a toujours tenu pour acquis. Elle repense aussi à sa mère et à sa grand-mère, deux fortes femmes dont elle pense n’avoir pas reproduit les schémas de vie. Cette femme équilibrée qu’est Ingrid plonge dans des abîmes de réflexion sur ce que c’est que de vieillir, sur les meilleures années de la vie d’un individu. Les réactions de son entourage vont l’aider sans doute à y voir plus clair.

Écrire tout ce qui passe dans la tête d’une personne, alors qu’elle se sent au moment de sa vie où ce qui est passé prend soudain de plus en plus d’importance, plus que ce qui est devant soi, voici ce que fait l’auteur, et avec une belle maestria. J’ai aimé ce roman autant que Les complémentaires, trouvé l’ensemble très bien mené, et grâce à un bon équilibre entre introspection et relations entre les différents protagonistes, ainsi qu’une traduction agréable, j’ai passé le bon moment de lecture que j’attendais.

Citations : Vieillir n’apporte aucune sagesse, mais il y a l’autorité de l’irrémédiable, et c’est le souvenir des meilleures années. Cette brève période où l’on faisait un avec son temps, dans un échange sans heurts, actif et plein d’espoirs.

Quand ils se regardaient dans les yeux, dans une chambre d’hôtel aux rideaux tirés, on aurait dit qu’il contemplait une des ramifications possibles de l’existence, comme s’il pouvait la replacer ailleurs, à un stade antérieur, et modifier la direction que les choses avaient prise.

L’auteur : Jens Christian Grøndahl est né à Copenhague en 1959. Il a suivi une formation de réalisateur de cinéma, puis étudié la philosophie. Il a commencé à écrire en 1985. Auteur d’une quinzaine de romans, il a également écrit divers essais, pièces de théâtre, et pièces pour la radio. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays et publiés en France chez Gallimard depuis 1999.
448 pages
Éditeur : Gallimard (2011) sorti en poche
Traduction : Alain Gnaedig
Titre original : Fire dage i marts

Les avis de A propos de livres et Jostein.
Lire le monde nous emmène au Danemark.
Lire-le-monde

lectures du mois·littérature Amérique du Nord·littérature îles britanniques·littérature Europe du Nord·rentrée automne 2015

Lectures du mois (11) octobre 2015

Ma liste de livres sans billet de lecture s’allonge, et pourtant je lis ! Découragée à l’idée d’écrire tous ces avis, je fais donc un tir groupé : des romans achetés ou empruntés, avec plus ou moins de bonheur, comme vous pourrez le constater avec ce billet de rattrapage !

mauvaiseetoileR.J. Ellory, Mauvaise étoile
Mes dernières lectures du romancier britannique remontait à 2010 avec Les anonymes en français et City of lies en anglais. Ce dernier m’ayant modérément plu, je n’avais pas trop suivi ses dernières publications.
Avec ce roman paru en 2013, me sont revenues en mémoire sa maîtrise de la construction et sa fine analyse des caractères. Deux jeunes, demi-frères, sont pris en otage dans une maison de correction par un tueur en cavale. Il influencera chacun des deux de manière différente, et ce sera le début d’une fuite en avant sanglante, et particulièrement prenante. Du grand Ellory, et je me rends compte avec intérêt que j’ai raté d’autres romans qui semblent très bien aussi !

factureJonas Karlsson, La facture
La facture est un roman à classer dans la catégorie « déboires administratifs probables ou improbables » tels Le procès de Kafka ou Tous les noms de José Saramago. Un jeune homme, travaillant à temps partiel dans un magasin de vidéos, reçoit une étrange facture. Il semblerait que chacun doive payer pour sa vie, pour tous les moments heureux dont il a bénéficié. Un court roman, qui se lit bien, un peu trop peut-être : ça glisse et ça passe très vite, pourtant le sujet ne manque pas d’intérêt. Deux ou trois choses m’ont surprises dans la traduction, parmi lesquelles un verbe de patois (« J’ai zignaillé la porte jusqu’à parvenir à la bloquer ») dont j’ai cherché vainement la signification exacte, et qui sonnait bizarrement dans la bouche d’une jeune suédois…


incandescencesRon Rash, Incandescences
Lire Ron Rash, même pour des nouvelles, même si j’ai déjà trois ou quatre recueils de nouvelles de divers auteurs qui attendent que je les finisse, c’est toujours du bonheur ! Oui, pas moins !
Dans une Amérique rurale où la méthadone fait des ravages au sein même des familles, où les vieilles croyances ressurgissent parfois, où la pauvreté et la faim poussent à des extrémités inéluctables, et où pourtant l’humanité n’est pas totalement absente, des paysages aussi immuables que féroces contemplent des activités humaines pas toujours reluisantes. Et j’adore autant cet auteur dans le format court que le long. Il faut lire la première nouvelle, dans laquelle on prend déjà une claque trois ou quatre pages après le début, pour comprendre. J’ai un recueil de nouvelles en VO qui m’attend, tant mieux !

interetdelenfantIan McEwan, L’intérêt de l’enfant
Encore un auteur que j’aime beaucoup et dont j’aurais du mal à rater une parution ! La sobriété du sujet peut dérouter, mais il ne faut pas en avoir peur. Une juge pour enfants, la cinquantaine compétente et bosseuse, se trouve confrontée au cas d’un jeune homme de dix-sept ans qui devrait subir des transfusions pour guérir d’une leucémie. Mais la religion de ses parents, et la sienne, lui interdit de recevoir le sang de quelqu’un d’autre. La juge Fiona May pourrait imposer ce geste médical, mais elle préfère rencontrer d’abord le jeune Adam. Par ailleurs, la vie de couple de madame la juge connaît des hauts et des bas. C’est formidablement raconté, tout en pudeur, et sans rien occulter. Ça fait battre le cœur et vibrer d’empathie pour ce duo inattendu. Une excellente lecture !

fermeTom Rob Smith, La ferme
Le roman démarre très bien, la situation perturbante que vit le narrateur interroge le lecteur. Il reçoit un jour un coup de fil de son père en larmes, qui lui explique que sa mère a été internée, pour crise psychotique et paranoïaque grave. Mais sa mère débarque à Londres et lui raconte par le menu les crimes dont elle a été témoin, et lui enjoint de ne pas écouter son père. Qui croire ?
Je n’ai pas été tout à fait convaincue par la narration mise en place par l’auteur, à savoir faire raconter à la mère sa version des faits, donc tout en flash-back, même si elle est tout à fait justifiée. Et puis, j’ai pressenti la fin, suis allée lire l’article très intéressant qui raconte comment est venue à l’auteur le besoin d’écrire ce roman. Très éclairant, cet article, mais je ne suis toujours pas emballée par le roman, dont les personnages, à part le narrateur et sa mère, ne m’ont pas semblé crédibles. Ce qui a une explication, mais pourtant… Je pense qu’on peut adorer ce roman, ou passer à côté.

bande dessinée·lectures du mois·littérature Amérique Latine·littérature îles britanniques·littérature Europe du Nord·nouvelles

Lectures du mois (8) février 2015

Je vous expose en désordre les lectures de février que je n’ai pas chroniquées. Cette fin de mois est marquée par une sensible baisse d’envies de lecture. Finalement, et ça tombe plutôt bien, les livres à lire pour le prix des lecteurs du Livre de Poche me font plutôt de l’œil par rapport à ma PAL habituelle ! Je vous en reparlerai, bien sûr. En attendant, voici d’autres lectures, des emprunts pour la plupart.

uncielrougelematin

Paul Lynch, Un ciel rouge, le matin
285 pages Albin Michel (2014)
Je n’étais pas très sûre que ce roman me plaise, mais j’ai tendance à vouloir lire tous les romans irlandais qui sortent, et il était à la bibliothèque… Ma première impression était la bonne, je me suis sentie immédiatement mal à l’aise avec les descriptions sombrement poétiques, trop poétiques, alternant avec des faits dans toute leur brutalité… La description des événements, en l’absence de psychologie des personnages, a eu un effet répulsif sur moi, et j’ai abandonné ce livre à l’écriture pourtant remarquable.

bruitdeschosesquiJuan Gabriel Vasquez, Le bruit des choses qui tombent
293 pages Seuil (2012)

J’avais peut-être trop d’attentes vis-à-vis de ce roman. J’avais surtout envie de quelque chose de plus linéaire, et sa construction en tiroirs gigognes ne m’a pas convaincue. J’ai fini le livre rapidement, mais sans m’être vraiment intéressée aux personnages, et sans y avoir été séduite par l’écriture. Seul le souvenir que les personnages ont du conflit armé à Bogota,dans les années 70-80 où ils étaient enfants, a retenu mon attention.

couleurdesombresColm Toibin, La couleur des ombres
284 pages Robert Laffont (2014)

J’avoue avoir cru en achetant ce livre d’occasion, achat impulsif dû au nom de l’auteur et à la très belle photo de Ferdinando Scianna en couverture, qu’il s’agissait d’un roman de Colm Toibin que j’avais raté, mais je me suis retrouvée avec un recueil de nouvelles ! Je n’ai pas d’aversion pour le genre, au contraire, mais après les excellentes nouvelles de Russell Banks ou de Joseph O’Connor, celles-ci, sur le thème de l’exil et du déracinement, m’ont paru un peu répétitives, et avoir moins de consistance, malgré l’écriture précise et sobre, comme je les aime. Je le garde pour le reprendre éventuellement !

jerefusePer Petterson, Je refuse
270 pages Gallimard (2014)

Encore une semi-déception avec ce roman de Per Petterson, dont j’avais adoré Pas facile de voler des chevaux. Certes, j’y ai retrouvé la sensibilité de l’auteur, et les portraits des protagonistes sont tout en finesse, mais cette histoire d’amitié adolescente qui se délite à l’âge adulte, toute universelle qu’elle soit, et avec ici l’originalité des trajectoires inversées des deux amis, m’a laissée un peu de marbre. Pas le bon moment, pas le choc attendu, j’ai failli ne rien écrire du tout… Même si chaque personnage donne l’impression d’être englué dans sa vie, certains choix lui restent accessibles, notamment le choix de refuser. Ils m’ont rappelé en cela le Bartleby de Melville.

toutelapoussiereJaime Martin, Wander Antunes, Toute la poussière du chemin
78 planches Dupuis (2010)
Pour finir, sans doute celui que j’ai préféré de cette sélection, même s’il peut paraître un peu décousu au début, et s’il se lit vite. Cette BD ayant pour cadre les routes poussiéreuses empruntées par les laissés-pour-compte de la crise de 29, est belle, mais triste et sombre, avec une légère éclaircie à la fin. J’ai été séduite par son graphisme et sa mise en couleur.

littérature Europe du Nord·mes préférés

Audur Ava Olafsdottir, L’exception

exceptionL’auteur : Auður Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art. En France, Rosa candida a été finaliste du Prix Fémina et du Grand Prix des lectrices de Elle.
338 pages
Editeur : Zulma (avril 2014)
Traduction : Catherine Eyjolfsson
Titre original : Undantekningin

 

Voilà un livre pour lequel je ne me risquerais pas à affirmer qu’il peut plaire à tout le monde, car il y aurait forcément des exceptions, mais comme j’ai vraiment passé un très bon moment avec, j’ai envie d’en parler !
La nuit du 31 décembre, au milieu du feu d’artifice, avec un sens parfait du timing, Floki annonce à Maria qu’il a envie d’être lui-même, et qu’il la quitte pour « l’autre Floki », son collègue du même nom. Maria se retrouve seule avec les vestiges de son couple, ses meubles, le lampadaire offert par sa belle-mère, les restes bien trop abondants de nourriture du réveillon et surtout deux adorables bambins de deux ans et demi.
Heureusement, sa voisine Perla, aussi petite que dynamique, qui écrit à la fois des romans policiers pour le compte d’un célèbre auteur, et un essai sur le couple et le divorce, prend les choses en main, et empêche Maria de partir complètement à la dérive. C’est le moment que choisit la mère de Maria pour lui annoncer une nouvelle peu ordinaire, elle aussi.
Ceux qui ont déjà lu Auður Ava Ólafsdóttir comprendront sans peine qu’on reste dans son univers très particulier, qui me plaît de plus en plus à chaque lecture. Je ne m’explique pas pourquoi je me sens aussi bien avec les personnages de cette auteure, j’en arrive à éprouver un réel coup de cœur pour ce troisième roman lu après avoir beaucoup aimé les deux premiers. Son univers emprunt d’humour et d’une légère bizarrerie me séduit, tantôt très quotidien et terre à terre, tantôt loufoque, tantôt plein d’une poésie tendre et gentiment philosophique.
Et ne croyez pas qu’il ne se passe pas grand chose parce que je ne vous en dis pas très peu, au contraire, chaque jour qui passe amène de nouveaux événements, qu’ils soient minuscules ou du genre à changer une vie, et avec eux, l’évolution de Maria vers autre chose.
Allez, ne pleurez plus sur cette rentrée littéraire, si vous la trouvez terne ou tristouille, il existe bien sûr de jolies pépites à découvrir ailleurs !

Extraits : Selon elle, avoir un pied dans la fiction et l’autre dans les sciences humaines, c’est un peu comme se tenir debout sur deux icebergs s’éloignant l’un de l’autre. Ces domaines fusionnent néanmoins souvent dans son esprit.

Je m’étonne de ne pas être venue plus souvent ici, au bord de la rivière, avec Floki. Sans doute parce qu’une union se nourrit aussi de tout ce qui demeure inaccompli, tout ce qu’il reste à faire ensemble.

Lu auparavant par Anis, Cathulu, Clara, Hélène, Jostein, Krol et Sev

littérature Europe du Nord·rentrée automne 2013

Jens Christian Grøndahl, Les complémentaires

complementairesL’auteur : Jens Christian Grøndahl est né à Copenhague en 1959. Il a suivi une formation de réalisateur de cinéma, puis étudié la philosophie. Il a commencé à écrire en 1985. Auteur d’une quinzaine de romans, il a également écrit divers essais, pièces de théâtre, et pièces pour la radio. Il est aujourd’hui un auteur vedette au Danemark et ses livres sont traduits dans de nombreux pays. Les romans publiés chez Gallimard depuis 1999 lui ont valu un accueil critique enthousiaste et un lectorat de plus en plus large.
236 pages
Editeur : Gallimard (septembre 2013)
Titre original : Det gor du ikke
Traduction : Alain Gnaedig

Cet auteur n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu et aimé Bruits du cœur et Les mains rouges. Ce n’est pas un auteur de grands drames bruyants. Son domaine est plutôt de creuser sous les apparences d’une relation, d’une amitié, d’un amour, pour laisser entrevoir autre chose.
Au cœur de son dernier roman, un couple d’une cinquantaine d’années, l’avocat David Fischer et sa femme Emma. David est danois, Emma est londonienne, mais a quitté Londres depuis vingt-cinq ans. Leur fille Zoë étudie aux Beaux-Arts, renvoyant sa mère à ses aspirations, elle qui se contente très bien depuis des années de peindre en dilettante dans son atelier au fond du jardin. Deux événements vont fissurer l’image de couple harmonieux donnée par David et Emma. Leur fille Zoë leur présente son petit ami Nadeel lors d’un repas familial, et David découvre une croix gammée peinte sur leur boîte aux lettres. Quant au titre Les complémentaires, il renvoie à une exposition d’art conceptuel présentée par Zoë, et dont le vernissage constitue l’apogée du roman. Pour ceux qui connaissent Zadie Smith, j’ai trouvé un peu le même genre d’atmosphère, et de plume qui gratte là où ça fait mal que dans De la beauté
Les thèmes de l’affirmation de soi, de l’usure du couple, de l’héritage familial, culturel et religieux, de la transmission, de la pratique de l’art sont menés avec vivacité. Je me suis beaucoup attachée au couple formé par Emma et David, j’ai éprouvé beaucoup d’intérêt pour leurs interrogations, j’ai apprécié que l’auteur reste dans la mesure, et ne cherche pas à leur imposer des événements qui auraient été trop dévastateurs pour leurs personnalités. L’ensemble est très réaliste, les réflexions interpellent, j’ai d’ailleurs noté quantité de passages, dont voici un échantillon en-dessous. De quoi vous préparer à écouter Jens Christian Grøndahl ce soir dans l’Europe des écrivains !

Extraits : Aux yeux de beaucoup, comme elle était tellement dorlotée, elle avait certainement négligé de se battre, de brandir son étendard et de voir jusqu’où son talent aurait pu la porter. Elle peignait dans la serre et, pendant une période, elle avait enseigné les arts plastiques dans un lycée. De l’extérieur, elle ressemblait sans doute à un mélange médiocre de mondanité et de fiasco. L’épouse d’un homme aisé qui n’avait pas réalisé son rêve d’artiste.

Il voulait tant être comme tout le monde. Il ne désirait rien d’autre, à l’opposé de l’acharnement dominant à se rendre visible et unique. On pouvait tout bonnement dire qu’il était unique dans sa volonté d’être banal.


Elle avait prévu de passer le temps en compagnie de Louise, au café, puis en faisant les boutiques. Sa sortie abrupte avait créé un vide dans la journée et elle était désorientée. Elle avait l’habitude d’être seule, mais, en règle générale, c’était prévu et elle ne se sentait donc pas seule. Quand elle était dans la serre entourée de ses toiles, avec le jardin au-dehors, la solitude apparaissait comme un choix.


Emma n’était pas vulgaire parce qu’elle ne prenait pas les choses à bras-le-corps pour essayer qu’elles tombent bien et juste, qu’elles fassent sens. Parce que, plutôt que de voir le monde en noir et blanc, elle le percevait dans toutes ses teintes et nuances sans fin. Parce qu’elle ne laissait pas sa volonté saisir avec trop d’impétuosité les objets de ses désirs, et parce qu’elle se taisait quand les autres bafouillaient sur tout.

Pour David et Emma, la vie était devenue un registre cohérent de sentiments, d’idées, de mystères et de raison.

Lu aussi par Cathulu, Jostein, Krol et Laure.

Les anciens sont de sortie chez Stephie (c’était un roman de l’automne 2013) et c’est aussi L’Europe des écrivains avec Sandrine avec le Danemark ce 5 novembre.

ancienssortis l-europe-des-ecrivains-lire-ensemble-9646988

littérature Europe du Nord·non fiction·rentrée automne 2014

Herbjørg Wassmo, Ces instants-là

cesinstantslaRentrée littéraire 2014
L’auteure :
Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans l’extrême Nord de la Norvège. Elle fut d’abord institutrice, puis fit paraître de la poésie, puis des romans et des nouvelles. Les lecteurs français la découvrent surtout avec Le Livre de Dina, une fresque qui se déroule dans la région natale de l’auteur, au milieu du XIXe siècle. Traduite en 24 langues, l’œuvre de Herbjørg Wassmo a reçu de nombreux prix littéraires.
399 pages
Editeur : Gaïa (août 2014)
Traduction : Céline Romand-Monnnier
Titre original : Disse øyeblikk

Ces instants-là sont tous les moments qui reviennent en mémoire à l’auteure lorsqu’elle se retourne sur sa vie, en commençant par l’entrée au collège. Elle fait des études, devient institutrice, se marie, commence à écrire, cherche à diriger sa vie. Cela pourrait être monotone, cette suite de courts chapitres de la vie d’une femme, c’est tout simplement passionnant, en partie parce qu’elle est norvégienne, et que le léger décalage de quotidienneté avec des épisodes de vie d’une femme française apporte quelque chose à la lectrice, mais aussi parce qu’elle raconte particulièrement bien, formidablement bien, sans entrer dans les détails, en éludant avec élégance certains moments, qu’ils soient trop douloureux ou trop communs… Elle exprime avec intensité, mais pudeur, comment elle était littéralement poussée par son enfance difficile, à avancer dans la vie, à devenir écrivain, comment ce drame de l’enfance lui a laissé à jamais une méfiance immense envers les hommes. Admiratrice de Simone de Beauvoir, et du deuxième sexe, elle est pourtant mal à l’aise lorsqu’elle se retrouve seule à Paris, pour quelques jours, c’est toujours ce sentiment d’inquiétude qui la poursuit.
La langue utilisée par Herbjørg Wassmo n’est pas commune, on ne rencontre pas un tel style tous les jours, avec ses phrases courtes et percutantes, et la traduction en rend très bien la musicalité, me semble-t-il… Je ne dis pas que ce récit plaira à tout le monde, mais si vous aimez les romans de cette auteure, par lesquels il est sans doute plus facile de l’aborder, vous pouvez pousser sans crainte la porte de ses souvenirs.

Extraits : Elle a la honte au ventre. Si elle n’arrive pas à trouver de solution, il ne lui restera qu’à mourir. Tout est urgent, mais elle ne voit pas ce qu’elle pourrait faire. La vie est désormais divisée en mois. Plus que sept et demi. Elle rit haut et fort avec tout le monde et n’importe qui et se prépare. Parfois elle se promène jusqu’au haut pont, au-dessus du torrent. Dans les profondeurs, il y a des pierres et de l’eau sombre. C’est l’affaire de quelque secondes. Elle le sait bien.

Un samedi, elle ne parvient pas à traverser le fjord. Il y a une tempête et le bateau ne navigue pas. Elle reste dans sa chambre à écrire quelque chose qui ne trouve pas de place dans un carnet de notes. Une histoire de quelqu’un de plus âgé qui n’a jamais été elle. Elle écrit dans son cahier de brouillon de rédaction.
Tout le samedi soir, elle reste avec l’histoire de cette femme adulte. Elle ne sait pas d’où elle la tire. L’histoire est dans la pièce sans qu’elle l’ait envoyé chercher. Pluie et pluie mêlée de neige ferment toutes les fenêtres à l’environnement.

L’avis de Cuné.


D’autres livres de l’auteur : Le livre de Dina, Cent ans