Nicolas Gilsoul, Bêtes de villes

« La fauvette à tête noire passait ses quartiers d’hiver sur la côte d’Azur ou en Afrique. Elle préfère aujourd’hui rejoindre le Sud de l’Angleterre, d’abord parce que traverser la Manche est bien plus facile que la Méditerranée, mais surtout parce qu’ici, au pays des scones et des muffins, les mangeoires des Britanniques, grands amoureux des oiseaux, sont bien garnies tout l’hiver. Le changement de cap de la fauvette est devenu incontournable. L’information est même inscrite dans les gênes des plus jeunes. »

Les animaux et les villes, voici un sujet qui a tout pour m’intéresser, d’autant plus que l’auteur est à la fois architecte, paysagiste et grand connaisseur en biologie animale. Les chapitres abordent chacun un animal, des plus connus aux plus improbables, des petites bestioles aux grands mammifères. L’écriture en est vive, ne manquant pas d’humour ni d’anecdotes édifiantes. On apprend énormément de choses, en vrac, sur la moule zébrée à New York, Le scorpion de São Paulo, les kangourous de la forêt de Rambouillet, le merle de l’aéroport de Madrid… Tiens, le voici :

« Près de l’aéroport de Madrid vit un merle mélomane. Vu le grondement sourd des moteurs, il privilégie les sifflements à basse fréquence et adapte ses horaires de chant à ceux des décollages et des atterrissages de grandes lignes. »

Plusieurs thèmes se développent au fil des chapitres. Tout d’abord les dégâts causés par les constructions humaines sur la biodiversité. Mais aussi, les facultés d’adaptation des animaux qui tirent le meilleur parti de leur cohabitation forcée. Il ne s’agit pas seulement pour eux d’aller vider les poubelles pour se nourrir, mais aussi de réagir positivement aux polluants divers, de s’adapter au bruit, à la lumière, aux grandes surfaces bétonnées ou vitrées, de tirer parti des friches et autres endroits abandonnés… Comment la souris de Brooklyn résiste aux polluants lourds, l’escargot d’Amsterdam combat la chaleur, l’hirondelle de la Côte Est évite les gratte-ciels…
Ensuite, le livre imagine comment les architectes doivent réfléchir à tous les habitants des villes lors de leurs projets. Et même, à réutiliser les bonnes idées résultant de l’observation des animaux bâtisseurs et éventuellement les mettre en œuvre dans leurs projets.
Impossible de résumer tout, tellement c’est foisonnant, et rempli d’empathie pour les petites bêtes ! Parfois le style est un peu brouillon, mais avec des chapitres courts et bien différenciés, ça passe très bien.

Repéré grâce à Keisha à laquelle les (bons) livres sur les petites bêtes échappent rarement ! J’ai vu que ce livre est suivi d’un autre : Chlorophylle et bêtes de ville qui semble tout aussi passionnant.

Bêtes de villes, Petit traité d’histoires naturelles au cœur des cités du monde de Nicolas Gilsoul, éditions Fayard, 2019, 288 pages.

José Falero, Supermarché

Rentrée littéraire 2022 (2)
« Certaines choses n’arrivent qu’au Brésil, et l’inventivité du peuple brésilien aura toujours de quoi surprendre… Dans ce cirque, néanmoins, la prétendue magie ne vire pas toujours à la farce : il arrive que le truc marche réellement. »

Être employé pour garnir les rayons d’un supermarché apporte de quoi ne pas mourir de faim à Pedro, jeune homme qui vit avec sa mère dans une favela de Porto Alegre, au Brésil. Pedro lit beaucoup, et développe pour son collègue Marquès des idées marxistes qui l’étonnent et le fascinent. Il l’est encore plus, étonné, lorsque Pedro lui suggère de quitter la légalité pour monter un commerce parallèle de vente d’herbe. Sans pour autant ni l’un ni l’autre laisser leur job au supermarché, d’ailleurs. L’idée étant de vivre décemment, pas de gagner plus que ce qui leur est utile. Tout deux commencent tranquillement, mais petit à petit, leur affaire prend de l’ampleur.

« Pour le moment, écoutez moi bien, mourir serait même pas une mauvaise affaire pour moi, parce que, en fin de compte, je m’accroche juste à la vie depuis toujours, j’en profite pas. Mourir, c’est une mauvaise affaire que quand on a une vie top. Mais pour pouvoir l’avoir un jour, cette vie top, y a pas : je vais devoir passer au-dessus des lois et risquer cette vie de con que j’ai aujourd’hui. »

L’auteur, issu lui-même d’une favela, et que le virus de la lecture puis de l’écriture, ont sorti des petits boulots alimentaires, connaît parfaitement son sujet, et a l’art de raconter petits et grands tracas de la vie dans une langue riche et expressive. Tout les personnages, à commencer par le patron du supermarché qui prend le devant de la scène tout au début du roman, puis les deux lascars et les comparses qu’ils doivent embaucher, sont décrits avec brio, et les dialogues pleins de vérité. L’humour qui les imprègne n’empêche pas l’histoire de rester des plus vraisemblables. C’est ce que j’ai aimé : que l’auteur évite le loufoque, en ne tombant non plus dans le thriller ni le roman noir. Les descriptions de Porto Alegre et des conditions de vie dans les favelas marquent par leur véracité.
Un premier roman qui a bien fait de franchir l’océan jusqu’à nous !


Supermarché de José Falero, (Os supridores, 2020) éditions Métailié, août 2022, traduction de Hubert Tézenas, 328 pages.

Avis partagé par Antigone et Delphine.

Madeleine Assas Le doorman

« Chaque passant, chaque individu croisé est un monde à lui seul, un voyage mystérieux. La ville vibre de millions de promesses. Elle est puissante, dangereuse, imprévisible. On ne peut vivre qu’aux aguets, à New York. La vie vous submerge, la mort est partout. »

Un homme, une ville, quarante de vie commune… Voilà qui résume très sommairement ce roman mais qui lui va très bien aussi. Raymond, dit Ray, né en Algérie, après être passé par Marseille puis par Paris, où rien ne l’a vraiment retenu, a tenté sa chance à New York. Après une période de petits boulots, un emploi de doorman trouvé au 10, Park avenue, va le fixer pour de longues décennies dans cette ville. Pas vraiment concierge, pas tout à fait portier, son rôle est multiple et le fait qu’il loge dans un petit studio au dernier étage lui permet de mieux connaître tous les résidents de l’immeuble. Son métier lui permet aussi d’observer les new-yorkais, leur variété, leurs points communs. Quant à ses promenades avec Salah, son ami documentariste, elles lui apportent un regard sur les lieux qu’il n’avait pas eu dans les villes où il avait vécu précédemment. Au gré de ses amitiés, de ses amours aussi, il apprivoise la ville jusqu’à ne plus imaginer un ailleurs.

« Quand, peu à peu, moi et New York était devenu New York et moi, j’ai senti que , sujet minuscule avalé par le monstre, il me fallait respirer, prendre des pauses. J’ai compris que si je ne voulais pas être digéré par l’énergie colossale de la ville et rejeté comme un débris par sa mécanique sans pitié, je devais me construire, ou plus exactement, me reconstruire. »

À un certain moment je me suis demandée où allait le roman, mais il ne va nulle part, (comme si une ville se rendait quelque part !), enfin presque… C’est la grande ville, grouillante, bruyante, multiple, qui partage le rôle principal du roman, avec l’immeuble cossu et son concierge. Ray, malgré sa discrétion, est quelqu’un d’attachant, dont la personnalité gagne en ampleur et en sensibilité tout à la fois, au fil des quarante années. D’autres figures émergent, toutes intéressantes, toutes charriant leur histoire en relation avec New York. Un roman qui dégage un charme certain, et pas seulement pour ceux qui ont déjà visité la ville qui ne dort jamais… L’évolution de la cité en quarante ans y est bien présente, par mille et une petites notations passionnantes.
J’ai raté l’année dernière, à Arles, une rencontre avec l’autrice, j’aurais aimé savoir d’où lui est venu l’idée de ce roman. J’en reste à ma rencontre avec le livre, tout à fait réussie.

Le doorman, de Madeleine Assas, éditions Actes Sud, février 2021, 384 pages.

Lu pour le mois sur la ville chez Athalie et Ingannmic.

Paco Ignacio Taibo II, Jours de combat

« La ville s’ouvrait devant lui comme un monstre, comme le ventre fétide d’une baleine, ou le contenu d’une boîte de conserve avariée. Lors de ses rares heures de sommeil, le sommeil d’un homme épuisé, d’un travailleur atomisé par sa journée, la ville se transformait en personnage, sujet et amant. Le monstre lui envoyait des signes, soufflait des brises chargées d’étranges intentions. La forêt d’antennes de télévision bombardait des ondes, des messages, des annonces publicitaires. L’asphalte, les vitrines, les murs, les voitures, les taquerias qui marchaient au charbon, les chiens errants lui offraient un lieu à sa mesure. 
Onze jours plus tard, Héctor se trouvait dans un état voisin de la folie. »

Mexico, dans les années 70.
Commençons par le personnage principal et récurrent, dont c’est ici la première apparition : Héctor Belascaoran Shayne, d’ascendance à la fois basque et irlandaise, la trentaine, vient de quitter son épouse et son travail, et de se dénicher un petit bureau, partagé avec un plombier, pour s’installer comme détective privé. Obnubilé par un étrangleur de femmes qui sévit dans les rues de Mexico depuis quelques temps, il se lance dans une quête totalement dépourvue d’indices. Si vous cherchez un polar bien carré, bien classique, passez votre chemin : le détective n’a aucun mandat de recherche, aucune piste, il n’existe aucun lien entre les victimes. Voilà donc Héctor qui parcourt les rues au hasard en imaginant ce que l’étrangleur peut faire, à quoi il peut ressembler, où il peut aller. Enfin, ça, c’est au début…

« – Il se trouve, commença-t-il, tout en essayant de curer une vieille pipe, souvenir de la Prepa, qui venait de faire surface à côté d’un ouvre-boîte allemand, souvenir de ses ex-beaux-parents, il se trouve que dans tous les romans policiers qui se respectent, le coupable est l’un des personnages préalablement passés au crible. »

Dire que sans le voyage livresque au Mexique organisé par A girl de Lecture sans frontières, je n’aurais sans doute pas mis les pieds ou les yeux dans un roman de Paco Ignacio Taibo Segundo ! Ça aurait été bien dommage.
Dès les premières pages, mon attention a été mise en éveil grâce au personnage totalement inclassable d’Héctor et grâce au style, plus travaillé que la plupart des polars auxquels je suis habituée, et pourtant je crois ne pas lire n’importe quoi. J’ai copié des citations assez longues pour que vous puissiez vous faire une idée. Mais ce n’est qu’un échantillon d’un style foisonnant, littéraire, recelant des dialogues savoureux, et qui donne un ton, une atmosphère originale, presque étrange, mais pas dépourvue d’humour.
J’ai beaucoup aimé le fait d’entamer chaque chapitre par une citation, souvent destinée à adresser un clin d’œil au lecteur. Au fur et à mesure du roman, je me suis habituée à l’ambiance très particulière et les personnages ont gagné en épaisseur. Héctor Belascaoran Shayne, au gré des rencontres et des retrouvailles, s’est trouvé de l’aide dans l’obscurité dans laquelle il avançait, la trame du roman s’est complexifiée et a gagné en intensité. J’ai eu le sentiment que l’auteur s’amusait tout en appuyant le texte sur des sujets qui lui tenaient à cœur. Pour mon plus grand plaisir de lecture !

Jours de combat (Días de combate, 1976) de Paco Ignacio Taibo II, éditions Rivages, 2000, traduction de Marianne Millon, 256 pages.

Pour le book-trip mexicain chez A girl from earth, nous avons fait lecture commune à retrouver chez A girl, Magali, Marilyne

Sophie Bouillon, Manuwa Street

« Mr Zulum devait avoir une soixantaine d’années, peut-être plus. Il avait les traits marqués, le visage abîmé par de larges cicatrices de brûlures et ses mains étaient dures comme de la roche. Il n’avait pas dû avoir une vie facile. Pourtant, ce matin-là, il s’était effondré. Je crois bien qu’avant lui, je n’avais jamais vu un vieil homme pleurer. Et depuis, moi aussi, je commençais à craquer. »
Pour changer, je vous présente aujourd’hui un récit documentaire et non un roman. La journaliste Sophie Bouillon travaille pour l’AFP à Lagos depuis 2016, mais c’est sur l’année 2020 qu’elle concentre son récit. Elle décrit la capitale du Nigeria, une ville tentaculaire, bouillonnante de vie, et autant assujettie aux traditions qu’ouverte aux nouveautés. On découvre grâce à elle Lagos aux débuts de l’épidémie de coronavirus, à partir de mars 2020, quand la méfiance est grande envers les Blancs et « leur virus ». S’ensuivent la misère et le silence provoqués par le confinement. La journaliste raconte aussi une explosion meurtrière, l’expulsion violente de tout le quartier de Tarkwa Bay rasé par des promoteurs, les manifestations de la fin de l’année dans un pays habituellement résigné et peu militant… et c’est passionnant !

« Bien que toutes les classes sociales vivent en apparence aux antipodes les unes des autres, elles interagissent, elles se connaissent, elles échangent, elles partagent les mêmes religions et les mêmes cultures. […] Allez au mariage de la fille du multimilliardaire Aliko Dangote ou de son valet de chambre, vous mangerez le même riz jollof, les mêmes ignames, vous danserez sur les mêmes tubes de Wizkid ou du dernier Burna Boy. »
Ce document est particulièrement bien composé de façon à mettre en avant les spécificités de la mégalopole de vingt millions d’habitants sans pour autant ressembler à un article de magazine. C’est un hommage au peuple de Lagos, dont des figures reviennent et émergent au fil des pages, celles des habitants de Manuwa Street.
Un hommage sincère, personnel et touchant. À lire ou à faire lire !

Manuwa Street de Sophie Bouillon, éditions Premier Parallèle, mars 2021, 136 pages.

Lu pour le mois africain à retrouver Sur la route de Jostein.

Astrid Monet, Soleil de cendres

Rentrée littéraire 2020 (8)
« Ici, elle s’asseyait la nuit quand elle nourrissait Solal. Depuis cette fenêtre de cuisine du huitième étage, le scintillement des lumières de la nuit l’enivrait d’une quiétude douce et délicate. »

Par un été brûlant, qui bat tous les records de température, Marika, jeune femme de trente-sept ans, entreprend le voyage retour vers Berlin avec son fils de sept ans, afin qu’il rencontre enfin son père qu’il n’a jamais vu. Les deux s’acceptant plutôt bien, Marika laisse Solal pour la nuit chez son père, mais au matin, alors qu’ils ont rendez-vous, une éruption volcanique sur l’Ouest de l’Allemagne, suivie d’un tremblement de terre à Berlin, les empêchent de se retrouver. Marika, folle d’inquiétude, se met à rechercher son fils, dans une ville coupée en deux, et à la fois désorganisée et soumise à des contraintes policières aussi aberrantes que rigoureuses.
Le roman comporte trois parties, et se déroule sur trois jours, le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom.

« Il pleut des cendres grosses comme des flocons. L’air devient irrespirable, la chaleur cuisante. »
Ce que j’ai aimé dans ce roman ? Tout d’abord, l’écriture. Les personnages sont bien caractérisés, ils prennent vie en quelques mots, quelques phrases. J’ai surtout été intriguée par le père de Solal qui, s’il se dévoile plus progressivement, montre une évolution particulièrement intéressante, face à son fils et aux circonstances. Quant aux lieux, l’immersion dans la ville de Berlin se fait aisément, on voit que l’auteure la connaît bien et donne un aperçu de son atmosphère qui ne peut que donner envie de mieux la découvrir. En outre, des trouvailles littéraires viennent relever certains passages un peu moins denses, peu nombreux, car le déroulé du roman ne laisse pas de répit, et la quête de Marika à la recherche de son enfant est forcément prenante. Ainsi les passages avec Marlène Dietrich dont la jeune femme est absolument fan.
Maintenant, ce que j’ai un peu moins aimé. Je n’ai pas éprouvé de sympathie d’emblée pour Marika, pour je ne sais quelle raison, qui a sans doute à voir avec son attitude face à la vie, mais cela ne m’a pas empêché d’imaginer être à sa place, et de compatir. Je pense que cette distance par rapport à ce personnage tient aussi à certaines situations que j’ai trouvé « fabriquées ». Ainsi, Marika explique pourquoi elle n’est pas retournée à Berlin en sept ans, sans qu’on comprenne et surtout sans qu’on adhère vraiment à ses motivations. De plus, j’ai regretté certains dialogues qui ne sonnaient pas tout à fait juste. Ce n’est qu’un ressenti personnel, et dans l’ensemble, j’ai trouvé la lecture fluide et prenante, avec des scènes marquantes, et une écriture que je retrouverai volontiers dans un futur roman.

Soleil de cendres, d’Astrid Monnet, éditions Agullo, août 2020, 210 pages.

Mon avis est plus proche d’Actu du noir que de Yv.

Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi

pensiondelaviasaffi« Tout le monde connaissait l’endroit. Comparé à ces nouveaux hôtels avec drapeaux, portes coulissantes et faux tapis persans, ce vieux logement avait l’air d’un site archéologique. Que Soneri devrait désormais fouiller minutieusement. »
Il arrive que les livres d’une série ne se présentent pas au lecteur dans l’ordre, c’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Valerio Varesi. Parmi les trois, et même maintenant quatre, traduits en français chez Agullo, j’ai lu tout d’abord le premier, Le fleuve des brumes, puis le troisième, Les ombres de Montelupo.
Voici maintenant le deuxième, qui se situe en plein cœur de la ville de Bologne, alors que l’un se déroulait dans la vallée du Po et l’autre dans le cadre montagnard et forestier des Apennins. Comme dans les romans précédents, c’est l’atmosphère qui constitue le moteur principal du roman. Atmosphère brumeuse là encore, le soleil semble rarement percer sur Bologne en cette fin d’année, et seuls les éclairages de fêtes donnent une gaité factice à une ambiance bien sombre. L’humeur du commissaire Soneri se fond dans le décor, il mène l’enquête sur la mort de la propriétaire de ce qui était autrefois une petite pension pour étudiants et élèves infirmières. C’est là qu’il y a rencontré sa femme, Ada, maintenant disparue, et la mort de la logeuse remue bien des souvenirs, compliqués par la découverte d’une photo ancienne où il reconnaît justement Ada.

« Il regarda longtemps la rue : le brouillard épais élevait une muraille moelleuse tout autour. Et comme toujours, c’était ce qui représentait le mieux ce qu’il avait dans la tête. »
Enquête lente et cotonneuse donc, mais solidement construite par l’auteur qui connaît bien le nord de l’Italie, de Turin à Parme, et qui a écrit un total de onze romans avec ce héros récurrent. Autant dire que nous entendrons encore parler de lui !
Beaucoup de pistes s’offrent au commissaire Soneri lorsqu’il commence à creuser autour de la personnalité de la propriétaire de la pension. Tout d’abord, l’activité de logement pour étudiants a laissé la place à d’autres plus lucratives. De plus, la dame était connue pour ses talents en médecine parallèle, en particulier dans le village d’où elle était originaire. Ajoutons à cela que le quartier a beaucoup changé de population en quelques décennies. Le commissaire s’investit beaucoup, n’hésitant pas à passer des nuits à veiller sur place, à la pension, attendant des mystérieux visiteurs, des coups de sonnette impromptus…
L’investigation n’avance pas à grand pas, le rythme lent s’accorde bien à la météo hivernale. Le style de l’auteur fait tout l’attrait du roman, il rend aussi bien la vivacité des dialogues que la langueur de l’attente qui constitue la plupart des enquêtes policières. Et surtout il rend un très bel hommage aux lieux qu’il affectionne, et donne envie dans ce roman de filer séance tenante et de visiter la ville de Bologne.
Ce qu’un joli article du blog « L’occhio di Lucie » confirme, très belles photos à l’appui !

La pension de la via Saffi, de Valerio Varesi, (L’affittacamere, 2004), éditions Points, 2018, traduction de Florence Rigollet, 306 pages.

Le mois italien, c’est ici.
moisitalien

Silvia Avallone, La vie parfaite

vieparfaite« En mai, quand le vent détachait les fleurs des marronniers et que les pétales tombaient comme de la neige, elle allait s’asseoir sous les rameaux blancs d’un bouleau, à l’endroit le plus isolé et le plus escarpé du parc, sur un banc qu’elles avaient baptisé, sa meilleur amie et elle, « le banc d’où la vie est parfaite. »
J’avais reçu un bon coup de poing avec le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, tant pour les personnages, des ados de quatorze ans, que pour le cadre, une ville ouvrière aussi dépérissante que ses aciéries. Par la suite, dans Marina Bellezza, le cadre, ville rurale encerclée de montagnes, et les personnages secondaires, m’avaient davantage plu que la jeune Marina elle-même.
Silvia Avallone continue, avec La vie parfaite, ses portraits d’adolescentes ou de jeunes femmes.
Adele, même pas dix-huit ans, est sur le point d’accoucher, et a malheureusement, trop bien saisi tous les enjeux du choix qui s’offre à elle : élever l’enfant ou accoucher sous X. Elle vient de la triste cité des Lombriconi, en banlieue de Bologne, où les jeunes ne connaissent que des pères défaillants et des mères qui peinent à jouer leur rôle, qu’elles soient trop jeunes ou déjà abîmées par la vie.
Roman choral, et qui revient en arrière sur un laps de temps de neuf mois, La vie parfaite met aussi en scène, entre autres, Dora et Fabio, un jeune couple plus aisé qui rêve de concevoir enfin un enfant. Quant à Zeno, le jeune voisin qui observe Adele et se rêve écrivain, il semble l’exact opposé de Manuel, le père de l’enfant d’Adele, que seul l’argent facile intéresse…

« Adele l’ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu’elle était pour lui une amie.
Pas n’importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. »
J’ai trouvé les personnages plus incarnés, plus forts que dans Marina Bellezza, où le paysage était cependant plus présent. Même si le quartier et son architecture sont évoqués, je n’ai pas senti trop fortement leur influence sur les acteurs du drame qui se joue, mais plutôt l’influence de la pauvreté.
L’écriture percutante est la marque de l’auteure, elle ne va pas par quatre chemins, et fait merveille avec des dialogues qui sonnent très juste. Le style colle bien au thème de la maternité, aux douleurs de l’enfantement comme aux affres de l’amour maternel, au vide de l’absence d’enfant comme au poids de la mono-parentalité.
Avec un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort, les pages tournent vite, et il n’est pas difficile de partager les dilemmes de personnages bien incarnés et touchants. Silvia Avallone reste pour moi une auteure à suivre, qui parle comme peu d’autres des espoirs et des désillusions de la jeunesse. Sur le sujet de la maternité, le récit oscille entre idéalisation et réalité la plus terre-à-terre. C’est la vie qui naît entre les pages, la vraie vie, à défaut d’être la vie parfaite.

La vie parfaite de Silvia Avallone (Da dove la vita è perfetta, 2017) éditions Liana Lévi, édition de poche Piccolo, avril 2019, traduction de Françoise Brun, 406 pages.

Séduites aussi, Delphine-Olympe, Hélène et Valentyne.

Lecture pour le mois italien (à retrouver ici)
Lu entre Naples et Sorrente, j’étais bien dans l’ambiance et avais l’impression de croiser les personnages dans la rue !

moisitalien

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
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