Dominique Manotti, Marseille 73

« Le gros Marcel n’a pas de responsabilité hiérarchique définie, il se contente d’un grade de brigadier-chef aux fonctions incertaines. Il ne figure dans aucun organigramme, mais toute la vie de la Police Urbaine passe par lui. »
L’année 1973 a connu en France, et en particulier dans la région de Marseille, une vague de crimes manifestement racistes, à l’encontre d’Arabes, surtout des Algériens. Une dizaine d’années après la fin de la guerre d’Algérie, les nostalgiques de l’OAS étaient nombreux, et possédaient des soutiens un peu dans tous les milieux, notamment dans la Police, d’où une quasi impunité. Le roman présente heureusement un trio de policiers de la PJ qui, à la demande de sa hiérarchie, mais en poussant un peu plus loin que les ordres leur permettent, se met à regarder de plus près les groupuscules d’extrême-droite, et leurs agissements. Là où d’autres classent les affaires d’assassinats sans suite, ils fouillent et questionnent, quitte à se faire des ennemis. Un jeune homme d’origine algérienne qui attendait une fille devant un café est tué un soir d’août 1973. L’enquête confiée à la police de quartier conclut à un règlement de compte entre petits voyous, mais ni notre trio de flics, ni l’avocat de la famille ne croient à cette version, pourtant largement relayée par les médias.

« La touche marseillaise, c’est la complexité des interactions, et le cynisme avec lequel chacun les affiche et s’y complaît. »
Je retrouve Dominique Manotti, dont j’avais déjà lu Lorraine Connection et Bien connu des services de police. De son écriture toujours aussi précise et efficace, elle ne néglige pas la présentation vivante des personnages. Ils sont nombreux, entre différents services de police et de justice, interviennent aussi un grand nombre de groupes ou d’associations, mais présentés très progressivement, de manière à ce qu’on ne s’y perde pas (et un récapitulatif des personnes nommées est présent à la fin, pour les étourdis).
L’auteure réalise un véritable travail d’historienne dans une trame de polar, et en collant au plus près à la réalité des faits survenus en 1973. La limite de ce roman serait peut-être qu’il ne fasse pas partie de ceux dont les personnages sont inoubliables : ils sont en effet nombreux, et tellement ancrés dans la réalité, tellement semblables à leurs contemporains qu’aucun n’émergerait vraiment. Et pourtant, si, le personnage du père de Malek, le jeune garçon tué par balles, reste là, fort et inamovible dans sa dignité. Et bien sûr, la trame elle-même ne s’oublie pas, ni l’ambiance parfaitement restituée. Quant au style, s’il se laisse apprivoiser facilement, il n’est pas si lisse qu’il y paraît, et fait même montre d’originalité avec des changements du il au je qui servent bien le propos.
L’ensemble se lit comme on regarde une bonne série, de celles qui collent à la réalité historique, sans reprendre son souffle !

Marseille 73 de Dominique Manotti, éditions Les Arènes (Equinox), juin 2020, 385 pages.

Nicolas Maleski, La science de l’esquive

sciencedelesquive« Son étape dans cet endroit isolé ne constitue qu’un prologue. Il a besoin de souffler, disparaître des écrans satellites, besoin de s’endurcir avant d’organiser la suite. La suite, c’est l’hémisphère sud. »
Un voyageur discret, si ce n’est son nez cassé d’ancien boxeur, débarque un soir de l’autocar dans un petit village isolé des Alpes du Sud et loue un meublé pour un temps indéterminé. Son but est manifestement de se faire oublier, mais de quoi, ou de qui ? Il ne se passe que quelques jours avant que la curiosité des voisins ne commence à l’inquiéter quelque peu. Un incident lui fait aussi rencontrer une bande de jeunes du village. Puis sa voisine la plus proche semble s’intéresser à lui. Il devrait repartir et pourtant, reste inexplicablement dans sa location un peu vétuste et parmi les villageois assez accueillants, quoiqu’un peu curieux.


« Kamel a fini par admettre que son séjour ici dure plus longtemps que prévu. […] Pour confirmer le pathétique de la situation, il reçoit sans arrêt des visites à domicile. Il s’attire des sollicitudes, contre son gré pour ainsi dire. »
Ce roman surfe avec pas mal de malice sur la vague du rural noir. Malin parce qu’il ne va pas où on l’attend, parce que Kamel Wozniak (tel est le patronyme improbable du héros) n’est peut-être pas celui qu’il semble être.
Bizarrement, le roman m’a rappelé L’iris de Suse de Jean Giono, pas si étonnamment en fait, puisque dans L’iris de Suse, un individu essaye de se faire oublier au milieu des montagnes, en suivant un troupeau en transhumance. Les paysages sont les mêmes, le passé du personnage est tout aussi flou. Dans La science de l’esquive, le nombre de rencontres faites par le personnage principal semble en désaccord avec le fait qu’il veut se cacher et ne pas vouloir être reconnu. C’est surprenant, tout comme la rapidité avec laquelle il se lie à sa voisine. Mais ce qui peut sembler une incohérence du roman, tient au fait que les mystères autour du passé du Kamel restent longtemps entiers, autant pour les voisins curieux que pour les lecteurs. Et cela donne lieu à des portraits pas dénués d’humour.
Ce roman constitue donc une lecture pas désagréable, dans un style aiguisé, une ballade rafraîchissante dans un arrière-pays bien observé, une peinture exacte d’une petite communauté rurale. Pour amateurs de romans noirs sans adrénaline, mais pas sans surprises !

La science de l’esquive de Nicolas Maleski, éditions Harper et Collins, (janvier 2020), 224 pages.

Jean Giono, L’iris de Suse

irisdesuseAux alentours de 1904, un « zèbre » (on ne peut pas l’appeler autrement) quitta Toulon de nuit, sans bruit ni trompette. C’était une sorte de chicocandard, la plupart du temps en rase-pet et chapeau melon.
Voici les premiers mots de ce dernier roman de Jean Giono, publié en 1970, l’année de sa mort. Et ces quelques mots annoncent déjà la couleur du roman, le vocabulaire daté du début du siècle, expliqué tout de suite par la mention de l’année, avec ces mots merveilleux comme « chicocandard » (quelqu’un qui a de l’allure, du chic). Ajoutez à cela des descriptions de la Provence qui vous évoquent tout de suite des tableaux d’une incroyable précision, et une histoire passionnante…


[…] le fin du fin, c’était le
béret, le grand béret, le béret alpin, la tourte, la tourte noire. Il se regarda dans la glace avec ce prodigieux machin sur la tête.
Ce roman tombait parfaitement à point pour moi puisque je commence à assister à un cycle de conférences sur le « vestiaire de la littérature », qui traite plutôt du vêtement du XVIIème au XIXème siècle, mais où les deux intervenants nous ont demandé de repérer des termes d’habillement dans la littérature plus récente. Nous dresserons ainsi une sorte de dictionnaire commun. Bref, ce « rase-pet » (veste courte) pour commencer le roman m’a ravie au plus haut point !
Giono passionné par la mode ? Non ce n’est pas l’explication de toutes ces mentions de vêtements. Elle se trouve plutôt dans l’histoire, celle de Tringlot, individu trempant dans des affaires louches, qui quitte précipitamment Toulon vers les montagnes, et qui doit se fondre dans le paysage en quittant ses habits de citadin pour quelque chose de plus passe-partout. Surtout lorsqu’il décide de suivre un troupeau qui monte dans les alpages.

Il portait crânement un chic galurin mou, un long pardessus à poil de loutre et une canne à bec de corbin, sans oublier sa trousse de cuir qui paraissait fort pesante.
Tout est nouveau pour Tringlot là-haut, et les discussions à bâtons rompus avec le berger le renseignent sur un monde qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Il est intrigué par le comportement de l’un des bergers qui rentre un soir tout défiguré, semblant avoir été sérieusement tabassé, et s’intéresse aussi à une certaine baronne qui vit un peu plus bas, et dont les frasques font jaser dans la vallée. Sans compter les deux individus qui sont lancés à sa recherche, et qui ne lâcheront pas si facilement leur proie…

Il était sorti sur le pas de la porte. Le soir avait recouvert toute la montagne jusqu’au sommet. Au fond de la vallée, quelques lumières clignotaient dans la nuit noire.
Je me suis régalée de bout en bout de ce roman, adoré la façon qu’ont certains personnages de parler par métaphores, qui rend le texte un peu hermétique mais ajoute à la poésie, je me suis imaginé avec précision les paysages entre Alpes et Provence, rappelé certains endroits où j’étais passée, j’ai frissonné aux inquiétudes du héros qui ne se sent jamais vraiment en sécurité nulle part, j’ai été absorbée par les intrigues parallèles qui se nouent, j’ai aimé les discussions philosophiques et l’évolution du personnage principal, jusqu’à la fin parfaite !
Concernant le titre, sachez que l’iris de Suse n’est absolument pas une fleur, mais un os, un petit os de la voûte crânienne des oiseaux, os imaginé par l’un des personnages, semblerait-il…
Bref rien ne vaut un classique de derrière les fagots pour vous réconcilier avec la littérature !

Jean Giono, L’iris de Suse (Folio) Première parution : 1970, 297 pages

Repéré chez Dominique ce roman entre dans mon Objectif PAL 2017.
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Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy

cornichekennedyComme bien souvent lorsqu’un livre m’éblouit, l’envie de connaître le reste de l’œuvre de l’auteur s’impose à moi, quoi de plus normal ? C’est comme ça que je me retrouve avec un ou deux Jérôme Ferrari, un Maylis de Kerangal, un Zadie Smith, un Russell Banks et bien d’autres qui attendent que je n’aie rien de plus tentant à lire, ce qui n’arrive pratiquement jamais. En effet, il y a bien des raisons pour lesquelles je n’avais pas eu envie de lire ces romans « d’avant » parus quelques années plus tôt que celui qui m’a emballée… Bref, de temps à autres, je m’emploie à en lire un tout de même…
Corniche Kennedy, voilà qui situe tout de suite le roman sous le soleil de la cité phocéenne, le long de la route qui serpente en contrebas de la colline de Notre-Dame de la Garde, en direction de la plage du Prado. C’est là qu’un groupe d’ados se retrouvent, venus à mobylette des quartiers nord ou de banlieues un peu plus résidentielles, pour bronzer, bavarder, se tourner autour, et surtout épater les autres en sautant de rochers de plus en plus élevés. Jusqu’à l’arrivée d’une fille qui, sans le chercher vraiment, perturbe un peu l’équilibre du groupe. Jusqu’au jour aussi où le commissaire Sylvestre Opéra est chargé de mettre fin à ces jeux dangereux.
Tout d’abord mon sentiment a été de frustration à la lecture des premières pages, les phrases, toujours aussi longues, tournant un plus à vide que dans Réparer les vivants. Sans compter quelques formules m’ont hérissé comme « une vie bigger than life » qui m’a donné envie de crier au secours ! Sinon, le style est tout de même éblouissant, hypnotique, étourdissant même : à ne pas lire en haut d’une corniche en cas de vertige. Les personnages ont de l’épaisseur, et la construction, bien faite, donne envie de tourner les pages jusqu’au bout. Bon, ce n’est pas très long à lire, et c’est très bien comme ça. Ce n’est pas le coup de cœur de Réparer les vivants, mais il s’en dégage une séduction qui perdure après la lecture, quelque chose de solide et d’incontournable comme le rocher, de léger et vibrant comme l’air…

Extrait : Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi, ça ne veut pas de nous tout ça déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin ils se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace.

L’auteure : Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur de plusieurs romans dont Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Réparer les vivants, ainsi que d’un recueil de nouvelles, Ni fleurs ni couronnes et d’une novella, Tangente vers l’est.
180 pages
Éditeur : Folio (2010)
Paru en 2008 aux éditions Verticales.



Les avis d’Athalie, Clara, Philisine, Sylire