littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2016

Armel Job, Et je serai toujours avec toi

etjeseraitoujoursMon père estimait qu’il avait fait tout ce que pouvait faire un homme raisonnable évaluant toutes les hypothèses au seuil de l’inconnu. Il ne restait qu’une chose qui le chagrinait : la tristesse de ma mère. Il se mit à l’assurer qu’il ne la quitterait jamais. « Même mort, je serai toujours avec toi. » répétait-il.
Deux frères, André et Tadeusz, jeunes adultes, racontent à tour de rôle le récent veuvage de leur mère Teresa, comment elle retrouve goût à toutes choses avec l’arrivée d’un homme qui est en panne sur la route, près de chez eux. C’est un réfugié croate qui cherche du travail, Teresa qui, d’origine polonaise, se sent aussi exilée, lui propose de l’héberger quelques jours. Bientôt il prend une place de plus en plus importante dans sa vie. C’est alors que la mort violente d’une femme dans les environs va semer le trouble dans l’esprit des deux frères.

 

Je redoutais mon retour à la maison. Au mois d’août, lorsque j’avais annoncé que j’abandonnais l’économie, elle n’avait même pas ouvert la bouche pour répliquer. Simplement, elle s’était saisie de la photo où nous étions tous les deux au quartier Léopold à Bruxelles […] et elle l’avait déchirée en deux.
L’amour, le deuil, les relations mère-fils et les relations entre frères, la religion, la culpabilité, le pardon, ce sont les thèmes qui parcourent le roman, qui, de ce fait, est à la fois très prenant, puisque beaucoup de questions y restent sans réponse jusqu’à l’arrivée du dénouement, et en même temps, fait plonger dans les abîmes de réflexions passionnantes. Le thème du mensonge et de la vérité, de celle qui peut faire des dégâts bien au-delà du seul coupable, l’idée aussi que l’on peut devenir une personne très différente à divers moments de sa vie, tout cela fait de ce roman psychologique une très belle découverte. Et s’il peut se trouver des points de convergence avec le roman de Kate O’Riordan, La fin d’une imposture, celui d’Armel Job est à mon avis bien plus achevé, et va beaucoup plus loin. Les personnages, même secondaires, possèdent une présence d’une grande justesse, et je ne pense pas les oublier de sitôt. Quel autre roman de l’auteur pourrai-je lire ensuite, c’est ce que je vais savoir en écoutant vos suggestions ou en parcourant les « archives » du mois belge !

Et je serai toujours avec toi, d’Armel Job, éditions Robert Laffont, 2016, 301 pages.

Lecture pour le mois belge 2017, à suivre chez Anne.
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littérature îles britanniques·rentrée automne 2015

Colm Tóibín, Le testament de Marie

testamentdemarieRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Né en Irlande en 1955, Colm Tóibín est diplômé de l’University College de Dublin. Après ses études, il séjourne à Barcelone, puis revient travailler en Irlande comme journaliste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de fiction et d’essais. Son premier roman, Désormais notre exil, (1990) se déroule en Espagne et dans l’Irlande rurale des années 1950. Son second roman, La bruyère incendiée, a pour personnage principal un juge de la Cour suprême irlandaise, hanté par son propre passé. Depuis sont parus Histoire de la nuit (1996), Le Bateau-phare de Blackwater (1999), Le Maître (2004), L’Épaisseur des âmes (2008), Brooklyn (2011).
126 pages
éditeur :
Robert Laffont (août 2015)
Traduction : Anna Gibson
Titre original : The testament of Mary

Toujours tentée par la littérature irlandaise, j’ai découvert Colm Tóibín il y a quelques années avec le très beau Bateau-phare de Blackwater, une histoire de famille toute en nuances, avec en toile de fond un rude décor d’océan. J’ai admiré encore plus Brooklyn, où une jeune irlandaise s’exile aux Etats-Unis, mais est confrontée à un choix difficile. Bref, cet auteur fait depuis partie de ceux que je surveille du coin de l’œil, aussi ai-je repéré ce court roman, presque une nouvelle, au thème aussi intrigant que sa couverture.
Je me suis depuis longtemps posé la question du fondement historique des Évangiles, des épisodes qui paraissaient vraisemblables et de ceux qui sentaient la réécriture après-coup des événements.
L’auteur irlandais a choisi sa narratrice, c’est Marie qui, harcelée chaque jour par deux visiteurs qui viennent sans cesse essayer d’obtenir des précisions sur les derniers jours de son fils, visiteurs dont on devine qu’ils vont écrire l’histoire, quitte à lui faire dire ce qu’ils ont envie d’entendre, raconte sa propre version. Marie n’est pas crédule, bien des fois elle s’est demandé pourquoi son fils avait autant changé, pourquoi il était suivi par tant de disciples, elle a douté de la résurrection de Lazare ou de l’eau changée en vin aux noces de Cana… Mais Marie a aussi assisté à la mise en croix de Jésus, a souffert dans sa chair de mère, et depuis, ne connaît plus le sommeil :
Je me souviens de trop de choses ; je suis comme l’air par un jour sans vent, qui se contient lui-même, immobile, et ne laisse rien échapper. Je contiens la mémoire de la même façon que le monde retient son souffle.
Tout du long, je n’ai pu qu’admirer le style de l’auteur, et la traduction qui semble parfaite, toutefois je reste un peu plus dubitative sur le format choisi, et la brièveté du roman, le cadre assez étroit, me laissent sur ma faim. Je n’ai pas non plus compris une certaine retenue dans les propos de Marie, une sorte de résignation, de fatalisme. Je pense que l’auteur aurait pu aller plus loin.
Toutefois, je ne regrette pas cette lecture et j’espère que la curiosité vous poussera à tourner les pages de ce livre qui sort du commun et dont la volontaire concision peut et doit pousser le lecteur à aller plus loin dans la réflexion. Je crois, j’espère du moins, que l’avenir appartient à ceux qui questionnent les religions plutôt qu’à ceux qui les suivent aveuglément, et ne serait-ce que pour cela, il mérite d’être lu.

Citations : Mon fils, lui ai-je dit, a réuni autour de lui une bande d’égarés qui n’étaient que des enfants comme lui, ou des hommes sans père, ou des hommes incapables de regarder une femme dans les yeux. De ces hommes qu’on voit sourire tout seuls, ou déjà vieux alors qu’ils sont encore jeunes.

Les pensées qui me venaient malgré moi étaient des pensées liées au temps – le temps qui transforme un bébé sans défense en un petit garçon, avec les peurs, les inquiétudes et les menus cruautés qui sont celles d’un petit garçon, avant de créer un jeune homme avec ses mots à lui, ses pensées, ses émotions secrètes.

D’un peu mitigé à enthousiaste, les avis de Jostein, Stephie, Leiloona, LadydoubleH, Cledesol et Meelly… Merci à l’éditeur et à NetGalley pour le livre numérique.

littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2014

Joseph Boyden, Dans le grand cercle du monde

danslegrandcercleL’auteur : Joseph Boyden a des origines mêlées, irlandaises, écossaises et indiennes. Adolescent il est inscrit chez les jésuites, à la Saint Brebeuf High School de Toronto, puis au Northern College de Moosonee où il termine ses études littéraires. Il part pour le sud des États-Unis, il y sera tour à tour musicien dans un orchestre ambulant, fossoyeur ou barman. Il est l’auteur du Chemin des âmes et des Saisons de la solitude (couronné par le prestigieux Giller Prize). Traduit en une vingtaine de langues, il est l’un des romanciers canadiens les plus importants d’aujourd’hui. Il partage son temps entre la Nouvelle-Orléans, où il vit et enseigne, et le nord de l’Ontario.
608 pages
Editeur : Albin Michel (janvier 2014)
Titre original : The orenda
Traduction : Michel Lederer

 

Juste avant de commencer ce livre, j’ai eu une crainte, qu’il ne soit à peu de choses près une variation sur le thème du roman précédent de l’auteur, Les saisons de la solitude, qui m’avait très légèrement laissée sur ma fin, après le magnifique Chemin des âmes. Voulant garder intactes les premières impressions sur ce nouveau roman que je n’aurais pour rien au monde raté, je n’ai pratiquement rien lu le concernant. Je me suis donc retrouvée en plein XVIIème siècle, lorsque les missionnaires jésuites commencèrent à s’immiscer en Nouvelle-France pour tenter de convertir les populations locales. Leur intérêt se porta d’abord sur les groupes d’agriculteurs dont le mode de vie paraissait plus proche de celui des français, plutôt que les chasseurs. C’est ainsi qu’ils tentèrent d’approcher les Hurons et de les convertir.
Trois voix alternent dans ce roman, celle d’un jésuite « pionnier », un des tout premiers « Corbeaux » à entrer en territoire indien, celle de Chute-de-Neige, une toute jeune fille enlevée par une tribu ennemie, celle d’Oiseau, chef de cette tribu de Hurons.
Les points de vues, les sentiments, la spiritualité de chacun est ainsi vécue de l’intérieur d’une manière étonnante. Que cela ne vous laisse pas croire qu’il s’agit d’un livre contemplatif, vraiment pas, les évènements s’y succèdent sans laisser le temps de reprendre pied. Pour les âmes sensibles, sachez que les actes qui sont perpétrés entre ces pages sont parfois insoutenables (j’ai laissé deux ou trois fois glisser mon regard un paragraphe plus bas pour les éviter) mais vraiment pas de manière gratuite. Hurons et iroquois se menaient une guerre impitoyable, et de par leurs traditions, avaient à cœur de montrer le courage de leurs adversaires en les poussant jusqu’aux dernières limites de la douleur. L’auteur, dans un entretien que j’ai lu, avoue avoir hésité à décrire ces séquences, mais s’être senti obligé de ne pas les passer sous silence. Les scènes de vie quotidienne, d’entraide, de respect mutuel, d’amitié, viennent heureusement en atténuer le choc.
L’aspect historique m’a semblé parfaitement bien documenté, et je me suis prise d’intérêt autant pour les cultures pratiquées (les « trois soeurs » maïs, courge et haricot), que pour la création d’un village pour les premiers colons, le commerce des peaux et des armes, les épidémies qui touchèrent les indiens, les querelles fratricides, l’influence grandissante des jésuites ou les relations qu’ils faisaient de leurs expériences au Canada. La fin, d’un réalisme des plus angoissants, laisse bouche bée et le cœur battant…
Terriblement bien écrit, bien construit, c’est une fresque bouleversante, un hymne aux populations natives du Canada, un très grand roman !

Extrait (par la voix de Chute-de-Neige, à propos du jésuite) : Il a les mains derrière le dos, comme prisonnier de son propre fait. Le collier du Corbeau miroite, et je me demande ce qu’il peut bien se raconter. Est-il fou ou s’entretient-il vraiment avec quelqu’un que je ne vois pas ? Chez cette créature de haute taille, émaciée, je devine un pouvoir que je ne veux pas reconnaître. Il n’a peur de rien de ce qui l’entoure, et c’est certes stupide, mais dans le même temps, cela montre, comme le formulerait Petite Oie, qu’il pense que ce qui devra lui arriver arrivera quoi qu’il fasse pour l’en empêcher. Il avance à grandes enjambées, comme si le chemin était déjà tracé devant lui.

Les billets de Clara et Val.

Sainte-Marie Among the Hurons

Le village reconstitué de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons (colonie créée par les Jésuites en Ontario).