Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Eric Plamondon, Taqawan

taqawan.jpg« Depuis des millénaires, la sagesse de l’évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l’année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n’y en aura plus. »
Taqawan tire son titre du nom donné par les populations autochtones au jeune saumon qui remonte vers la source de la rivière. Tout débute avec une intervention musclée et disproportionnée de la sureté du Québec, qui vise à prendre les filets à saumon des pères de famille de la tribu des Mig’maqs. Une toute jeune fille assiste depuis le bus de ramassage scolaire à cette scène traumatisante, qui malheureusement sera le début pour elle d’une suite d’événements terribles. Passée à toute vitesse à l’âge adulte, elle trouvera toutefois de l’aide pour tenter de se reconstruire.

« Sachant que le saumon a un odorat très développé, mille fois plus puissant que celui d’un chien, certains pensent qu’il retrouve sa route grâce à l’odeur des rivières. »
J’avoue que je ne savais rien de trop au sujet du roman avant de le commencer, je l’avais noté dans l’intention de le lire assez vite, et dans ce cas, je ne rentre pas trop dans les détails des résumés que je peux trouver ici et là, je m’intéresse seulement à la tonalité générale…
Roman choral mais aussi roman engagé au côté des populations autochtones, c’est par son style qu’il surprend d’abord, par le rythme de phrases courtes, voire très courtes, donné au texte. Les chapitres aussi sont brefs, et alternent les points de vue des différents personnages avec des passages plus explicatifs, historiques ou scientifiques. Les personnages assez nombreux, demeurent bien incarnés, attachants et pleins d’humanité, et c’est le point fort du roman. Il apporte aussi des connaissances passionnantes sur la vie des Indiens Mig’maqs, et sur leur relation à la nature.


« Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir.  Celui qu’on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvages pendant quatre siècles ? »
Toutefois, les quelques passages plus mouvementés, faisant appel au genre thriller ou au western, et notamment la fin, ne sont pas ce que je préfère dans ce roman… Cela lui donne, à mon avis, un côté un peu bancal, entre les explications historiques ou écologiques, les scènes plus intimistes et les scènes d’action. J’espérais beaucoup de ce roman, et ce que j’en attendais, je l’ai trouvé dans un autre roman québecois, De bois debout, commenté précédemment. Quant à cette lecture, si elle a été rapide, prenante et somme toute, pas désagréable, elle ne fut pas exactement à la hauteur de mes attentes. Je serais curieuse de lire les avis des autres lecteurs et lectrices du jour !

Taqawan, d’Eric Plamondon, éditions Quidam (janvier 2018), 208 pages.

Lecture commune de Québec en novembre avec A propos de livres, Argali et Yueyin.
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Jean-François Caron, De bois debout

deboisdeboutLA VOIX D’ALEXANDRE
Pour pas pleurer, j’imagine une centaine d’oiseaux blancs s’envoler.
Je suis ravie de commencer Québec en novembre, mois thématique consacré à la littérature québecoise, avec ce livre gagné chez Karine, pour l’anniversaire de son blog. J’ai choisi parmi ses romans québecois préférés, aux éditions La Peuplade déjà rencontrées avec Nirliit, et bien m’en a pris.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le roman commence très fort, lorsque Alexandre, un adolescent, prend la fuite après avoir assisté à la mort de son père, abattu par un policier en pleine forêt. Comment cela a-t-il pu arriver, qui était vraiment son père, cette homme parlant peu, sauf pour dire au jeune homme que la vraie vie n’était pas dans les livres. Et qui est ce personnage surprenant, défiguré, surnommé Tison, chez qui Alexandre s’est réfugié ? Comment aussi le jeune homme va, à seize ans, prendre sa vie en mains, lui qui n’a plus ni père, ni mère. C’est ce que la suite du roman va dévoiler progressivement.


 
LE PÈRE
D
ans
un livre, t’apprends rien d’autre qu’un
livre. Les mots disent pas la moitié de ce que
tu peux vivre. 
Impossible de ne pas être intriguée tout d’abord par la narration très originale, une façon très particulière, proche des didascalies théâtrales, de présenter les pensées aussi bien que les paroles des personnages, particularité d’écriture à laquelle on s’habitue rapidement, et même à laquelle on s’attache. Le langage aussi est très travaillé, riche en mots et expressions pour nous assez originales, et, avec un peu d’entraînement, j’arrivais presque à entendre les dialogues avec l’accent québecois.


« Alexandre en fait du chemin, à pied ou à vélo, pour lire des histoires aux Pariboisiens. Toutes sortes d’histoires, à toute sorte de monde. »
Le début du roman, situé à Paris-du-Bois (d’où le nom des habitants) fait imaginer un roman noir, à l’américaine, avec des abîmes de noirceur dans lesquels pataugera le personnage principal jusqu’au dénouement. Mais ce n’est pas du tout cela. Ce roman est essentiellement une ode à l’amour filial, avec ce qu’on apprend au détour d’une phrase, ce qu’on découvre petit à petit du père, ce qu’il aurait aimé être, et ce qu’il était réellement. Il m’a rappelé en cela Les étoiles s’éteignent à l’aube
ou encore Les huit montagnes, romans que j’ai beaucoup aimés.
À cet aspect, s’ajoute un beau parcours de vie et de résilience, où le pouvoir de la littérature prend toute sa place, et c’est l’un des aspects très plaisants du roman. Peut-être beaucoup de drames s’accumulent-ils au fil des pages, mais sans que l’espoir ne soit jamais perdu, il faut vraiment insister là-dessus. J’ai été complètement sous le charme de l’écriture et je me suis demandé pourquoi les auteurs français, à de rares exceptions près, n’osent jamais de telles audaces sur la forme, parce que je peux vous assurer que cela ne fait rien perdre de sa force à l’histoire, bien au contraire.

De bois debout, de Jean-François Caron, éditions La Peuplade (2017), 414 pages.

Karine a « aimé ces détours qui nous ramènent à nous-même malgré les épreuves et notre façon d’y réagir ». Un énorme merci à toi, Karine, pour la découverte !
Québec en novembre, à retrouver chez Karine ou Yueyin.
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L’auteur était à Étonnants voyageurs, je l’ai raté, ne le connaissant pas encore, mais on peut lire son portrait ici, et l’entendre là dans un débat sur le thème de la résilience (mais, attention, il y raconte tout de même beaucoup du roman).

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit

Nirliit« Je sors de l’avion comme un jouet d’une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s’enfoncent dans mon estomac en m’étreignant comme de petits boas constricteurs. C’est bon d’être à la maison. »
Nirliit, ce sont les oies sauvages qui reviennent du sud, ou bien ce sont les travailleurs saisonniers qui débarquent dans le Nord avec régularité chaque été, sur les chantiers de construction ou, comme la narratrice, en tant que travailleuse sociale, pour s’occuper des enfants laissés désœuvrés par les grandes vacances. Elle s’apprête à retrouver son amie Eva, jeune grand-mère de quarante ans, mais Eva a disparu, jetée dans les eaux du fjord par un meurtrier qui n’a pas été appréhendé.

« Ton corps dans l’eau et ton esprit partout, sur la mer, dans la toundra, au ciel jamais noir de l’été arctique, danse, Eva, danse, je dis avec le même français cassé que le tien : « Je manque toi. ».
La narratrice raconte le Groenland, Nunavik, c’est-à-dire « le grand territoire », et ses habitants, avec passion, rage et finalement peu d’espoir. Ses mots sont très beaux pour dire l’amour qu’elle porte notamment aux enfants, dont elle ne sait jamais si elle va les retrouver d’une année sur l’autre, si la fillette si mignonne ne va pas être devenue une adolescente bouffie et droguée, si le jeune garçon dynamique ne va pas s’être tué dans un accident de motoneige. Car quel que soient les messages de préventions dont les « blancs » les abreuvent, concernant l’alimentation, la sécurité, la prévention sexuelle, l’alcool et les drogues, rien n’y fait, le désœuvrement et la solitude, la colère et la vie de famille déréglée poussent malheureusement jeunes et moins jeunes vers les comportements à risque, peu aidés en cela par l’économie locale qui fait que, par exemple, les produits les moins onéreux sont : chips, coca, cigarettes !

« Aida violée elle aussi au début de l’été, je ne savais pas, je m’excuse, Aida abusée des années auparavant par son propre père et moi la dinde je te chicane pour une job lâchée, vous savez des fois j’en ai plein mon cul de ne jamais pouvoir me fâcher après qui que ce soi parce que vous avez toujours un drame démesuré pour excuser vos manquements. »
L’écriture est fougueuse et séduisante à la fois, les thèmes abordés très forts, et j’aurais pu choisir une page au hasard pour y trouver une citation, tant la tentation est grande de noter une phrase sur deux ! Cette alliance d’une langue percutante et poétique à la fois, et d’un constat très rude des conditions de vie des Inuits fonctionne très bien, mais a aussi ses limites.
J’ai été séduite par l’écriture, par ce que j’ai appris sur le Nunavik, mais je n’ai pas toujours apprécié la narration fragmentaire, et je pense aussi que l’emploi de la deuxième personne du singulier, qui me demandait toujours un temps d’adaptation en reprenant ma lecture, m’a fait rester à côté du texte bien souvent, et pas vraiment dedans…
La deuxième partie relate les amours difficiles d’Elijah, le fils d’Eva, elle est plus fluide, mais m’a un peu moins touchée, c’est juste un sentiment personnel. Au final, j’ai admiré l’écriture, mais c’est aussi elle qui m’a maintenue un peu à l’écart du texte. Sinon, une mention spéciale pour le très beau travail d’édition, beau papier, couverture à rabat, format agréable… j’aurai l’occasion, grâce à Karine, de retrouver La Peuplade avec le roman de Jean-François Caron, Bois debout.

Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel, éditions La Peuplade (2015), 174 pages.

Je comprends l’enthousiasme d‘Aifelle et d’Anne (Les couleurs de la vie) mais je partage plutôt l’avis d’Anne (des mots et des notes) que je viens d’aller relire.
Merci à Babelio pour ce « Masse critique ».

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Dany Laferrière, L’énigme du retour

enigmeduretourAu moment de choisir dans ma pile à chroniquer ma prochaine proie, c’est le livre à l’apparence la plus modeste qui m’est venu entre les mains. Outre qu’il m’a permis d’enfin découvrir les écrits de Dany Laferrière, il fait le lien entre le Festival Étonnants voyageurs où je l’ai acheté, et le Festival America où l’écrivain d’origine haïtienne sera présent également.

« Le temps passé ailleurs que
dans son village natal
est un temps qui ne peut être mesuré.
Un temps hors du temps inscrit
dans nos gènes. »
Sur le moment, ce roman racontant son retour à Haïti après la mort de son père et trente ans d’exil me semblait idéal pour faire connaissance avec Dany Laferrière, que j’avais écouté avec délice. C’est un conteur inlassable doté d’un sens de l’humour étonnant ! Mais en ouvrant le livre après achat, j’ai eu un moment de frayeur et de solitude en voyant les pages écrites en vers, libres certes, mais en vers tout de même… La poésie et moi, nous ne nous côtoyons que très rarement, et jamais bien longtemps !

« Un bruit mat.
Celui que fait ce gras lézard
en tombant près de ma chaise.
On se regarde un moment. »
Je me suis heureusement rendu compte aussi que certains paragraphes reprenaient une forme de texte plus habituelle, et que le fond et la forme se mariaient tellement bien que rien n’empêchait une lecture plutôt fluide, ponctuée uniquement d’arrêts pour apprécier une formule, relire un aphorisme, savourer quelques lignes ressemblant à un haïku. Dany Laferrière n’a-t-il pas écrit d’ailleurs un livre intitulé « Je suis un écrivain japonais » ? En voici la preuve !

« En fin de compte vous n’écrivez que sur l’identité ? Je n’écris que sur moi-même. »
Donc, comme il le dit avec humour en racontant un entretien avec une journaliste dans un café, Dany Laferrière dans ses romans est son propre sujet, ses pensées, ses doutes et ses souvenirs, son expérience de l’exil, mais aussi sa famille, ce qu’il voit autour de lui. Il est un observateur inlassable et un tantinet cynique, quoique plein de tendresse pour l’humanité en général. Emportée par la narration, je n’ai pas noté beaucoup de phrases pour que vous vous fassiez une idée, mais il suffit d’ouvrir le livre n’importe où pour trouver de ces petits joyaux d’écriture qui donnent le sourire et émeuvent tout à la fois.
Si je le recommande ? Mais oui, ce livre est une parfaite entrée en matière pour faire connaissance avec l’auteur haïtien, permet en outre de faire le lien entre le jeune homme de Port-au-Prince et l’homme de Montréal, entre le fils de son père (exilé lui aussi) et celui qui revoit sa mère après trente ans, entre l’exilé et celui qui retrouve enfin les saveurs et les couleurs de son pays. Je ne regrette pas cette découverte assez fascinante, et réfléchis déjà à ma prochaine lecture de l’auteur. Auriez-vous des recommandations à me faire ?

L’énigme du retour de Dany Laferrière, (Grasset, 2009) édition Livre de Poche (2011) 280 pages.

Les avis de Luocine et Sylire.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige

Guay-Poliquin_poids-neige.indd« Il neige depuis deux jours. On ne voit plus les montagnes qui ondulent au-dessus du village ni la ligne tracée par la forêt. Les flocons se pressent vers le sol et l’immensité du décor se restreint aux murs de la pièce. »
Ce roman fait partie de ce qui devient depuis peu un genre à part entière, le roman de survie, dont on peut trouver de nombreux exemples dans la littérature contemporaine, notamment venant du continent nord-américain, et qui pose de nombreuses questions. À partir de quel moment la vie devient-elle survie, à partir de quel manque, nourriture, électricité, eau courante ? À partir de quelle hauteur de neige ? Et quelle part d’humanité va rester en l’homme, au fur et à mesure que les besoins naturels vont avoir du mal à être satisfaits ?
Dans ce presque huis-clos, deux hommes se trouvent par la force des choses obligés à cohabiter. Rien ne les relie au départ, Matthias, l’homme le plus âgé, est tombé en panne près d’un village juste avant une coupure d’électricité généralisée qui l’a obligé à se réfugier dans une maison en bordure de la forêt. Le plus jeune, le narrateur, a réchappé de justesse d’un accident de voiture, et les villageois l’ont confié à Matthias, pour qu’il le soigne et le nourrisse, en espérant sa guérison. Au début, le plus jeune reste allongé à observer le temps, la neige qui s’accumule, il ne parle pas. Matthias lui fait la conversation, prépare les repas, lui raconte des passages des livres qu’il lit. Ils reçoivent des visites, celle de la jeune vétérinaire qui reste la seule médecin du village, celles de villageois qui leur apportent des vivres.


« Matthias lit beaucoup, et comme je ne manifeste aucun intérêt pour les bouquins qu’il laisse près de mon lit, il me raconte quelques histoires. Comme ces deux vagabonds qui discutaient au pied d’un arbre en attendant quelqu’un qui n’arrive jamais. »
Plus qu’un roman post-apocalyptique, c’est surtout le face à face qui est au cœur du texte, et la question de l’isolement qui devient de plus en plus préoccupante au fur et à mesure que les centimètres de neige s’accumulent, qui fait évoluer les rapports entre les deux hommes. L’envie de dialoguer ou non, la dépendance, la méfiance ou la confiance, la peur, la colère, vont les animer tour à tour et modifier leur relation. Comme dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, se pose, mais peut-être moins fortement, la question de ce qui est préférable, la vie dans les grandes villes ou une certaine forme de retour à la nature, choisie ou consentie. J’ai beaucoup apprécié le côté très nuancé du roman, aucune réponse n’est assenée, aucune situation n’est exagérée, ni dans un sens dramatique, ni dans un sens optimiste.

« A ses pieds, la neige fond, l’eau dégoutte et s’étend devant lui. On dirait qu’il est assis sur un rocher et qu’il regarde au loin, vers notre île déserte. »
J’ai été complètement conquise par le style. Raconté du point de vue du jeune homme qui au début, après son accident, a du mal à reprendre pied dans la réalité, le texte s’accroche à de petits détails quotidiens sans jamais être lassant, et au contraire, devient de plus en plus prenant. Les pages tournent rapidement, en surveillant d’un œil la hauteur toujours plus impressionnante de la neige, jusqu’au dénouement. Une découverte enthousiasmante, et un grand bravo aux éditions de l’Observatoire pour cette très jolie couverture qui a encouragé mon choix !

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, éditions de l’Observatoire (janvier 2018), 256 pages.

A propos de livres et Marilyne sont séduites, Jostein un peu moins…

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée littéraire 2016

Andrée A. Michaud, Bondrée

bondree« Il lui faudrait classer cette affaire parmi celles qui vous hantent longtemps après que la poussière est retombée, les cas boomerangs, ainsi qu’il les nommait, qui vous reviennent en plein visage un soir d’été, alors que vous buvez tranquillement une bière dans le jardin, et vous pourchassent jusqu’aux premières neiges, sinon jusqu’à Noël. »
Cela faisait un moment que j’avais repéré ce roman et bien envie de le lire, tous les avis étant assez unanimes à son sujet. Le roman démarre assez lentement, en annonçant de manière voilée ce qui va ce passer, à savoir qu’une jeune fille va disparaître. J’ai bien aimé ce début subtil et installant l’ambiance petit à petit. A l’été 1967, les alentours d’un paisible lac de vacances dans une région frontalière, entre Québec et état américain du Maine, sont un lieu où plane une légende, celle Landry, le trappeur amoureux malheureux d’une femme à la robe rouge flamboyante. Les jeunes filles qui fréquentent le lac sont tout aussi brillantes, surtout Zaza Mulligan et Sissy Morgan, « les princesses de Boundary, les lolitas rousse et blonde qui faisaient baver les hommes depuis qu’elles avaient appris à se servir de leurs jambes bronzées pour appâter les regards. »

« Il était revenu à son idée de départ, la mort n’avait de sens que si le cœur s’arrêtait de fatigue, que si elle était le résultat d’un geste conscient, d’une trop grande inadaptation à la vie. »
Le thème de la mort omniprésente et l’atmosphère délétère qui envahit petit à petit ce lac, pourtant évocateur de loisirs en famille, sont bien rendus par l’auteure, mais au bout d’un moment, mon intérêt a faibli parce que je n’ai pas réussi à m’accoutumer au style à la fois lyrique et basé sur un certain nombre de répétitions, et ponctué de phrases dites en anglais, ou répétées en anglais puis en français. Le lieu induit ce mélange de langues puisque les vacanciers autour du lac de Bondrée sont tant québécois qu’américains du Maine, comme le policier en charge de l’enquête, mais cela m’a semblé assez fabriqué. Le mélange de roman noir et de poésie n’a pas fonctionné pour moi. Dans un roman, je suis sensible à la musique des phrases et cette composition n’a pas résonné agréablement à mes oreilles. Je précise que ce n’est nullement une question de lenteur du roman, je ne suis pas fan des thrillers où l’action est privilégiée à la psychologie, non, j’aurais pu m’accommoder de cette relative lenteur, mais j’ai eu vraiment du mal avec le style.

« Michaud aurait voulu imprimer ce tableau dans un album parlant d’immortalité, deux fillettes et un chien dans la lumière de l’été, le photographier en vue de le garder à portée de la main, pour les moments durs, pour pouvoir l’opposer aux tableaux rongés de grisaille qui encombraient son esprit, mais il savait la chose inutile. »
Certes, l’auteur réussit parfaitement à créer une ambiance inquiétante à souhait, à faire intervenir différents narrateurs avec fluidité, à installer des points de vue originaux, notamment celui de la petite Andrée qui observe tout, rêve de faire comme les jeunes filles qu’elle regarde, et qui comprend bien plus que les adultes ne l’imaginent. Je me rends bien compte que je suis relativement seule à ne pas être emballée par l’écriture de ce roman, mais cela permettra de relativiser un peu les attentes des futurs lecteurs, sans les décourager pour autant.

Bondrée d’Andrée A. Michaud, éditions Rivages (2016) prix des lecteurs Quais du Polar 2016, 363 pages

Les avis sont élogieux, d’Aifelle et Cathulu à Eva, parmi beaucoup d’autres…

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Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Martin Michaud, Sous la surface

souslasurfaceJe viens de me rendre compte que je participe au mois québecois sans le savoir, ou presque. Cela faisait un moment que j’avais noté ce polar, je l’ai déniché à la bibliothèque, et il se trouve que l’auteur est québécois.
Plus qu’un polar, c’est un thriller, qui tout à fait prenant dès les premières pages, et pratiquement d’actualité. La partie contemporaine commence en effet en mars 2016 pendant la campagne pour les primaires démocrates aux États-Unis, plus précisément en mars, au moment du super Tuesday. On nage en pleine politique-fiction et cela n’est pas pour me déplaire. Le personnage principal, Leah, est la femme et le soutien très proche du candidat à la primaire qui a le plus de chance de l’emporter, Patrick Adams. Cependant, un retour en 1991 nous permet de savoir que le passé de Leah comporte un drame, son petit ami, premier amour de sa vie, s’étant noyé pour porter secours à une jeune femme dont la voiture était tombée dans un fleuve.
Au moment clé de l’intrigue, Leah retourne, pour les besoins de la campagne électorale, à Lowell, la ville où elle vivait jeune, et reçoit un petit mot qui la bouleverse, car seul son ami mort pouvait en savoir assez pour lui écrire cela. Serait-il vivant, finalement ? Et pourquoi n’aurait-il pas donné de nouvelles pendant vingt-cinq ans ? Les pages tournent toutes seules et les rebondissements s’enchaînent à vive allure.
Toutefois, à partir de la moitié du roman, on verse vraiment dans les codes et les scènes incontournables du thriller, ce qui plaira aux adeptes du genre, mais pour moi, c’est un peu trop. J’imagine que cela pourrait donner un film ou une excellente série télé, mais à un roman je demande un peu autre chose, notamment un peu plus de crédibilité. Sinon, l’entourage du candidat montre une galerie de portraits très bien incarnés, les petites et grandes magouilles électorales tout à fait imaginables. Ce sont les scènes d’action qui m’ont lassées quelque peu, mais je dois avouer que c’est tout de même très bien manigancé. J’imagine que c’est un roman qui s’oubliera vite, sauf peut-être le personnage de Leah coincée entre son ancien amour, toujours vif, et ses loyautés présentes, assommée par ce qui lui arrive, et toutefois pleine de force.

L’auteur : Martin Michaud, né à Québec ne 1970, est musicien et scénariste québécois, auteur de thrillers et de romans policiers. Il a été avocat d’affaires avant de se consacrer à l’écriture. Ses quatre premiers polars obtiennent beaucoup de succès et cinq prix littéraires. Sous la surface figure dans le Top 5 des meilleurs polars de l’année 2013 de La Presse et de plusieurs autres publications. En 2013, il remporte le Prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour Je me souviens. Martin Michaud adapte aussi ses œuvres pour la télé.
354 pages.
Éditeur : Kennes éditions (2013)

Lu aussi par Argali.
Le mois québécois, c’est chez Karine !
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Marie-Hélène Poitras, Griffintown

griffintownL’auteur : Marie Hélène Poitras est une écrivaine québécoise. Elle est née en 1975 à Ottawa et vit aujourd’hui à Montréal. Elle est journaliste musique et éditrice de la Zone d’écriture de Radio-Canada.
171 pages
Editeur : Phébus (mars 2014)

Je ne savais pas grand chose sur ce roman avant de le commencer, je me souvenais qu’il avait donné lieu à quelques billets et qu’il faisait partie de la liste de trésors québécois de Karine et Jules.
La couverture prête à conjectures, sommes-nous dans un western, à quelle époque se déroule-t-il ? Mais s’il apparaît tout de suite que l’époque est résolument moderne, le milieu des cochers qui promènent les touristes dans des calèches dans le Vieux-Montréal semble appartenir au passé. L’opposition entre le monde des cochers et la vie urbaine moderne est immense, deux mondes se côtoient sans presque se rencontrer et c’est ce qui rend si savoureux ce western.
Dès le début, la disparition de Paul, le patron des cochers, plonge tous ces hommes dans le désarroi, et provoque des réactions diverses. Le personnage de Marie, une jeune femme qui veut s’initier au métier de cocher et qui nourrit une passion sincère pour les chevaux apporte un peu de féminité et de douceur au texte, donnant lieu à de très belles descriptions animales. Le style mélange avec allégresse une légère abondance d’adjectifs avec des mots un peu surannés ou des expressions québécoises.
Pour faire bref, c’est une jolie découverte, surtout pour l’univers très particulier, le voyage au Québec, et la voix nouvelle… A mettre dans votre escarcelle si vous en avez l’occasion !

Extrait : Droite et béante, aussi obscure qu’une énigme, la botte de Paul trône sur la table, à côté du pot de café soluble. Le cuir s’est raidi en séchant et ondule comme du carton. Billy a préparé le café fort ce matin, l’a sucré généreusement, et tout en sirotant cette mélasse claire, il réfléchit à la mort de son patron. Le palefrenier en fait une affaire personnelle.

Anne, Cuné et Karine ont aimé et en ont si bien parlé !

Je lis (c’est le premier) des livres de la liste Québec-o-trésors.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal

derniere nuit a montreal.inddL’auteur : Emily St. John Mandel est un écrivain canadien anglophone née en 1979 en Colombie Britannique qui vit aux États-Unis. Elle a étudié à The School of Toronto Dance Theatre. Son premier roman, Dernière Nuit à Montréal a été finaliste du ForeWord Magazine’s 2009 Book of the Year. Son troisième roman, le premier publié au Canada, est The Lola Quartet (2012). Elle vit à Brooklyn.
240 pages
Editeur : Rivages (août 2012) sorti en poche
Traduction : Gérard de Chergé
Titre original : Last Night in Montreal

Commençons l’année avec ce roman pour lequel je n’avais pas d’attente particulière, et qui m’a plus passionnée que prévu.
Il s’appelle Eli, il est étudiant en linguistique, et vit à Brooklyn. Elle se nomme Lilia, elle vivait avec Eli, mais dès les premières pages, elle disparaît, sa petite valise était prête dans l’entrée, ce qui ne laisse pas de doutes sur la fuite volontaire. Lilia « ne sait pas rester », elle a passé son enfance en cavale avec son père venu une nuit l’enlever à sa mère, et depuis, elle est perpétuellement entre deux adresses. Mais maintenant qu’elle est majeure et ne risque plus rien à être retrouvée, le seul endroit où elle n’a pas posé ses valises est Montréal. Eli n’aura de cesse de retrouver Lilia, et surtout de comprendre… Il y a aussi Christopher, le détective qui n’arrive plus à se défaire de son obsession pour Lilia.
Le premier chapitre est très prometteur, avec de plus un style qui ne laisse pas indifférent, et déjà pas mal d’éléments posés entre les lignes. Il ne faut pas s’attendre à des rebondissements toutes les trois pages, ne venez pas chercher un thriller dans ce livre. On est plutôt dans un roman noir où ce qui importe est la psychologie des personnages : la fuite perpétuelle de Lilia, le mal-être de Christopher, l’opacité de la mère de Lilia, la souffrance de la fille de Christopher. Certaines scènes sont très touchantes. Je croyais avoir affaire à un bon polar, ce roman est bien mieux et bien plus que ça. A l’histoire de Lilia se mêlent des réflexions sur les langues : l’isolement des anglophones au Québec, mais aussi les études d’Eli sur les langues qui disparaissent dans le monde, ou le goût de Lilia pour les langues et la traduction.
L’ensemble donne un premier roman fort intéressant, et une auteure à suivre !

Extrait : Lilia avait une photo d’elle, prise dans son enfance, apparemment la seule photo qu’elle eût en sa possession. C’était un polaroïd décoloré, réduit à une pâleur laiteuse par le soleil et les années : une petite fille est assise sur un tabouret au comptoir d’un diner. Une bouteille de ketchup est en partie cachée par son bras. La serveuse, casque de boucles blondes et lèvres boudeuses, est penchée en avant sur le comptoir. Le photographe est le père de la petite ; ils se sont arrêtés dans un restaurant, quelque part au milieu du continent américain, après avoir longtemps roulé. Le visage luisant de la serveuse laisse deviner la chaleur caniculaire de l’après-midi. Lilia affirmait ne pas se rappeler dans quel état le cliché avait été pris ; en revanche, elle se rappelait très bien que c’était le jour de son douzième anniversaire. La photo était restée accrochée au-dessus du lit, unique touche personnelle de Lilia, depuis le soir où elle avait emménagé dans l’appartement. Mais quand Eli regarda, cet après-midi-là, la photo avait été enlevée, la punaise soigneusement réintroduite dans le mur.

Repéré chez BMR et MAM et Cathulu, mais Cuné lui trouve des défauts. Trouvé à la bibliothèque.

Publié dans cinéma

Ciné (7) Mommy

 

mommy5Film canadien de Xavier Dolan avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément, Patrick Huard
sorti le 8 octobre 2014
durée 2h18
vu en VO sous titrée


Même si je n’avais pas manqué d’entendre parler de Xavier Dolan auparavant, c’est le premier de ses films que je vois. Enfin, il n’y a pas trop de retard de ce côté, quand on sait que le réalisateur a vingt-cinq ans, il y aura sans doute encore d’autres occasions de voir ses films. Remarqué à juste titre au Festival de Cannes 2014, Mommy en est reparti avec le prix du Jury.
Dans un futur très proche, en 2015, une loi canadienne permet aux parents de placer un enfant souffrant de troubles graves du comportement. Ce n’est pas le choix de Diana Després, surnommée Die. Bien que veuve, avec de tout petits revenus, elle choisit de reprendre son fils Steve, quinze ans, après qu’il ait mis le feu à l’institution qui l’avait pris en charge. Steve est vraiment à fleur de peau, avec des réactions toujours spectaculaires, des troubles de l’attention et du comportement poussés à l’extrême… il m’a malheureusement fait penser à des enfants croisés ici ou là et dont je me demandais à quoi ils ressembleraient à quinze ans ou plus. Renseignements pris, certains s’en sont sortis bien mieux, pour d’autres il faudra attendre pour le savoir.
Je ferme cette parenthèse pour parler du film ! Comment dire : c’est vraiment du cinéma, voilà ! On voit des tas de films qui sont tout à fait regardables, qui racontent des histoires touchantes ou amusantes, mais qui n’apportent rien au point de vue cinématographique. Certes, Xavier Dolan cherche justement la forme nouvelle, l’originalité, les images soignées, plus que soignées, certaines se suffisent déjà à elles-mêmes par leur beauté, mais tout cela il le met au service d’une histoire, une histoire pas très compliquée, mais qui prend aux tripes, et ça marche !
Au duo mère-fils, il faut ajouter une voisine, prof en congé, qui a perdu toute facilité à s’exprimer, et qui par ses bégaiements, va parfois calmer un peu le duo explosif formé par Die et Steve. Je peux vous assurer que pour certaines scènes émouvantes, la qualité du silence était remarquable dans la salle, pourtant grande, pleine, avec un public assez jeune. Le personnage de la mère est vraiment magnifique, joué et filmé avec une justesse qu’on voit rarement. Un petit mot de la langue utilisée par les acteurs, une forme parlée de québecois qui nécessite des sous-titres et qui est pour le moins fleurie !
Bon, cet avis est un peu brouillon, mais si on me demandait un film à ne pas rater en ce moment, je citerai celui-ci sans hésiter !

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Les avis de Alain, Cachou et Lo.