Sarah Waters, Ronde de nuit

« Combien de temps allait-on encore laisser cette guerre tout gâcher ? On avait été tellement patient. À vivre dans l’obscurité. À vivre sans sel, sans parfum. À ne se nourrir que de petites rognures de joie comme des croûtes de fromage… Soudain, elle avait conscience de chaque minute qui passait : elle les ressentait brusquement pour ce qu’elles étaient, des fragments de sa vie, de sa jeunesse, qui s’écoulaient sans retour, comme autant de gouttes qui tombent. »
Quatre personnages attachants au cœur d’une époque et d’un lieu remarquables, et que j’avais envie de mieux connaître, le Londres d’après-guerre, voici ce que propose le roman de Sarah Waters. Il y a Helen, qui vit avec Julia, un couple interdit voué à la plus grande discrétion, même lorsque l’histoire d’amour se défait peu à peu. Il y a Viv et son amant de longue date qui semble ne pas pouvoir se décider à quitter son épouse. Il y a Duncan, le frère de Viv, à jamais marqué par plusieurs années de prison. Et enfin Kay, la plus mystérieuse, que cherche-t-elle ou que fuit-elle ? Après une mise en place un peu longue, mais jamais ennuyante, qui permet de situer les personnages et leurs relations plus complexes que ma présentation ne le laisse voir, la structure originale du roman apparaît : il est composé de trois parties, d’abord en 1947, puis 1944 et ensuite 1941. Cette construction à rebours éclaire les pans de l’histoire qui demeuraient méconnus à la fin de la première partie, et donne un éclairage différent aux événements.

« Il ouvrit ses yeux et rencontra son propre regard dans le miroir. Ses cheveux bien peignés montraient une raie impeccable, son pyjama était boutonné jusqu’au menton ; mais ce n’était pas un petit garçon. Il n’avait plus dix ans, il n’en avait même plus dix-sept. Il en avait vingt-quatre et il pouvait faire ce que bon lui semblait. »
Une bonne pioche que cette Ronde de nuit, livre de poche trouvé il y a quelques mois en bouquinerie, alors que je n’avais jamais rien lu de cette auteure (mais je me souvenais que des lectrices de confiance aimaient bien ses romans !). Je l’ai trouvé passionnant pour cerner l’état d’esprit des Londoniens après-guerre, et aussi pendant la guerre. Je faisais des comparaisons en imaginant que l’après-Covid, toutes proportions gardées, allait être un peu semblable. En effet les privations des Londoniens dépassaient largement ce qui nous concerne aujourd’hui. De quoi relativiser un peu…
C’est un roman plutôt original, par bien des aspects, notamment par sa progression temporelle singulière, et aussi par le thème de l’homosexualité à une époque où elle était fortement condamnée. Les nombreux dialogues fluidifient la lecture et donnent un ton assez enjoué malgré les conditions difficiles. L’évolution des personnages, traitée de cette manière, les rend plus attachants encore que si la narration était chronologique. Le personnage de Kay, ambulancière de nuit lors des bombardements, donne lieu à des scènes terribles et saisissantes, qui rappellent que la guerre n’est pas seulement un arrière-plan commode à cette histoire, mais une fracture immense dans la vie de chacun des protagonistes.
Un ensemble d’arguments qui m’a assez séduite pour que je projette de continuer à lire Sarah Waters. Avez-vous lu ce roman ou d’autres de sa plume, et lesquels me conseillerez-vous ?

Ronde de nuit de Sarah Waters, (The Nightwatch, 2006), éditions 10/18, traduit par Alain Defossé, 563 pages.

Joseph O’Connor, Le bal des ombres

« La pièce en était au troisième acte lorsqu’il entra. Dehors rugissait l’orage. Trempé, frigorifié, il ne put trouver sa place dans le noir, aussi resta-t-il debout dans l’allée, près du premier rang. Les éclairs étincelaient à travers les hautes fenêtres du théâtre – qui, comme beaucoup de salles anciennes, avait jadis été une église. Le public foudroyé était bouche bée.
Henry Irving s’arrêta au milieu d’une scène et les toisa d’un air lugubre, les yeux rouges dans la lumière des becs de gaz. »
Fiction autour des vies de l’auteur de Dracula mésestimé de son vivant, l’Irlandais Bram Stoker, ainsi que des acteurs de théâtre Henry Irving et Ellen Terry, ce roman propose une plongée dans une époque fascinante, l’Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai trouvé le roman formidable dès les premières pages, craignant toutefois que l’enchantement cesse. En effet, jusqu’alors, je n’avais pas trop aimé Joseph O’Connor dans ses romans historiques : léger ennui avec L’étoile des mers et vraie déception avec Muse, alors que j’avais adoré ses romans à l’atmosphère plus contemporaine.
Rien de tel cette fois, l’immersion dans les coulisses d’un théâtre londonien est totale, c’est une parenthèse merveilleuse. Le très sérieux Bram Stoker y était régisseur, bras droit du « Chef » Irving, personnage des plus fantasques. L’actrice Ellen Terry a fréquenté souvent les planches du Lyceum. Entre les trois figures du roman s’est jouée une grande histoire d’amitié, très certainement, d’amour, peut-être, qui a été, comme le suggère Joseph O’Connor, un des moteurs de la création de Dracula.

« Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui. »
Je ne saurais énumérer tout ce qui m’a plu dans le roman, les passages émouvants avec Mina, vous verrez qui elle est, drôles avec Oscar Wilde, légers avec Ellen Terry, torturés avec Bram Stoker, amers avec Florence, son épouse… La multiplicité des thèmes, des points de vue, des supports de récit est quelque chose que je n’aime pas toujours dans un roman, l’artificialité y pointe parfois son nez, mais pas ici !
J’ai lu que la dernière partie avait parfois été jugée trop longue, mais pour moi, il est indispensable de retrouver deux des personnages dans leur vieillesse et certaine scène de la salle des ventes n’aurait pu être négligée. Bref, tout m’a plu, de la forme au fond, et surtout la forme d’ailleurs, ce qui est la marque d’un texte qui va rester. Je repars avec des images formidables, nées de l’imagination de Bram Stoker lorsqu’il se rend dans les combles du théâtre pour s’y isoler et écrire, comme lorsqu’il surplombe la ville et imagine Londres vidée de ses habitants par une épidémie, ou qu’il tremble en imaginant derrière chaque quidam Jack l’Eventreur. Outre ce personnage de sinistre réputation, on croise dans le roman, parmi d’autres, Oscar Wilde ou Walt Whitman, et les rencontres sonnent toujours tellement juste qu’on est là, parmi eux, sur les planches du Lyceum, dans un train ou une taverne. On assiste également à des événements de la fin d’un siècle au début d’un autre, des prémices de l’impression de photographies aux manifestations des Suffragettes.
Je crains de ne pas réussir à vous montrer à quel point ce roman est splendide et foisonnant, faisant passer en quelques lignes du sourire aux yeux embués… Quelle fantastique re-création, elle m’a procuré une semaine de lecture en apesanteur !

Vous pouvez voir Ellen Terry photographiée par Julia Margaret Cameron dans ce billet sur la photographe. (C’est la jeune femme en robe blanche et les yeux clos). Des photos de Bram Stoker ou Henry Irving se trouvent aussi facilement sur la toile…

Je partage les avis de LadyDoubleH, Nicole et Eimelle.

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (Shadowplay, 2019) éditions Rivages, janvier 2020, traduction de Carine Chichereau, 462 pages.

Livre sorti de ma PAL ancienne (plus de six mois) : retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone.

Polars en vrac (5)

Je réserve souvent le mois de mars à la lecture de romans policiers, en préparation des Quais du Polar. L’édition 2020 a été virtuelle, et donc pour les rencontres d’auteurs en chair et en os, il faudra attendre ! J’ai quand même sorti de ma pile à lire quelques livres, avec des fortunes diverses, vous allez le voir.
Peut-être en connaissez-vous déjà certains ?

etrangesrivagesArnaldur Indridason, Etranges rivages, éditions Points, 2013, traduit par Eric Boury, 354 pages.
« 
Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. »
Tout d’abord, un refuge pour temps difficiles, un doudou islandais aussi confortable qu’un bon gros pull en laine de mouton (mais qui gratte moins). Dans Étranges rivages, on retrouve Erlendur qui avait disparu de Reykjavik dans le précédent roman, si je me souviens bien. Il a retrouvé la maison de son enfance, en ruines, et il y campe en réfléchissant au sens de la vie. La rencontre avec un chasseur lui fait reconsidérer une histoire dont il avait entendu parler, la disparition d’une jeune femme lors d’une tempête presque soixante ans auparavant. Il enquête auprès des rares personnes qui ont connu cette femme et cet événement, et se remémore aussi la nuit où son jeune frère a disparu.
Aussi solide et attachant que d’habitude, ce roman s’apprécie beaucoup plus toutefois si on connaît déjà le personnage, sinon, mieux vaut commencer par La cité des jarres ou La femme en vert.


undeuildangereuxAnne Perry, Un deuil dangereux, éditions 10/18, 1999, traduit par Elisabeth Kern, 477 pages.
« Elle s’apprêtait à occuper dans la maisonnée une position qui ne ressemblait à aucune autre, légèrement au-dessus des domestiques, mais bien inférieure à une invitée de la famille. »
Encore une série et une valeur sûre avec ce roman à l’ambiance victorienne parfaitement reconstituée. Je n’avais lu que L’étrangleur de Cater Street, et j’ignorais que dans celui-ci l’enquêteur était différent. Il s’agit de William Monk, un policier souffrant d’amnésie, ce que ses supérieurs ignorent. Drôle de situation !
Monk doit enquêter sur la mort violente d’une jeune veuve au domicile de ses parents, frères et sœurs. Il semble que nul n’ait pu pénétrer dans la maison, et que le coupable soit à chercher parmi la famille ou les domestiques. Monk requiert l’aide d’Hester Latterly, une infirmière engagée et n’ayant peur de rien.
Ce roman bien construit emmène dans un XIXe siècle londonien où l’on se coule confortablement. Ce qui n’empêche pas de s’indigner du rôle dévolu aux femmes, de l’indigence de la médecine, et du décalage immense entre les différentes couches de la société !

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Georges Simenon, Le passage de la ligne, paru aux Presses de la cité en 1958, 186 pages
« J’étais au bord de la vie comme au bord de l’eau, la vraie vie, la vie anonyme, celle dont on ne sait encore rien et où on va essayer ses forces. »
En prévision du mois belge, j’ai aussi sorti de ma pile ce Simenon, mélange habile, comme savait le faire l’auteur, de roman d’apprentissage et de roman noir. C’est un livre qui prend son temps, pas un roman policier à proprement parler, mais une analyse fine des prédispositions qui amènent une personne à « franchir la ligne », concept qui s’éclaire au fur et à mesure la lecture. Le narrateur revient sur son enfance, sa jeunesse pauvre avec une mère célibataire et un père anglais qu’il voit rarement. Comment accède-t-il ensuite à la vie à laquelle il rêve, sans états d’âme, voilà le sujet de ce roman avec lequel j’ai pris parfois quelque distance. C’est cohérent avec la froideur du personnage toutefois. Un roman intéressant, avec une belle écriture dont je ne me lasse pas.

derrierelahaineBarbara Abel, Derrière la haine, éditions Pocket, 2012, 344 pages.
« Rien n’est droit dans l’existence. La vie ressemble à un immense terrain accidenté, parsemé d’obstacles, de virages et de détours, une sorte de labyrinthe bourré de pièges dans lequel la ligne droite n’existe pas. »
Barbara Abel est une auteure belge que je me réjouissais de découvrir, et cette histoire de voisinage jouant sur le titre qui pourrait être Derrière la haie me semblait parfait pour commencer. D’un côté de la haie, donc Tiphaine et Sylvain, de l’autre Laetitia et David. Ils deviennent vite amis, leurs garçons qui ont le même âge sont inséparables. Jusqu’à ce qu’un drame fasse tout dégringoler dans le délire paranoïaque, la jalousie, la construction monstrueuse de la vengeance… Sans en dire plus sur l’intrigue, ce que j’ai surtout remarqué ce sont des personnages proches du cliché, et des phrases un peu toutes faites qui gâchent la bonne idée de départ du livre, déroulé jusqu’à un final qui se dessine assez vite et qui tourne à la semi-déception. Je ne le qualifierais pas de mauvais, mais je l’ai lu rapidement, et il ne me laissera pas un souvenir durable.

Retrouvez le mois belge chez Anne et Mina.
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Anne Perry, L’étrangleur de Cater Street

etrangleur« En fait, le rituel du thé demeurait immuable ; c’étaient les protagonistes qui changeaient. Soient elles rendaient visite à quelqu’un, se perchaient sur des chaises inconnues, dans un autre grand salon, et entretenaient une conversation un peu empruntée. Soit l’une d’elle recevait des invités. »
En essayant de comprendre ce qui fait le succès des romans d’Anne Perry, on se rend compte qu’ils procurent au lecteur une triple évasion, un dépaysement qui tient à la fois au genre policier, au lieu, du moins pour les lecteurs français, et à l’époque, puisqu’il se déroule en 1880, en pleine époque victorienne. Si on ajoute que la personne qui est au centre de l’enquête, même si ce n’est pas à proprement parler elle qui la mène, est une jeune fille de la bonne bourgeoisie, que l’attente d’un beau mariage confine à des travaux d’aiguille, des conversations de salon ou à l’accomplissement de bonnes œuvres, on se rend compte à quel point cet éloignement de notre univers quotidien offre une bonne dose d’évasion. Le père de Charlotte Ellison lui interdit même de lire les quotidiens, remplis à son avis d’horreurs qui risquerait d’effrayer et de corrompre la jeune fille, interdiction qu’elle s’arrange pour outrepasser, contrairement à ses deux sœurs, plus enclines à adopter les vues de leurs parents.

« Il fit le tour de la pièce, lentement. Cet homme n’avait vraiment aucune éducation. Cependant, qu’attendre d’un policier ? Ce devait être plus fort que lui. »
Lorsque plusieurs jeunes femmes sont étranglées à l’aide d’un fil de fer dans le quartier de Cater Street, tout proche du domicile de la famille Ellison, tout le monde devient tour à tour suspect, d’autant que les hommes de la famille semblent chacun avoir quelque chose à dissimuler. L’enquête est confiée à l’inspecteur Pitt, qui rend plusieurs fois visite à la famille pour poser des questions, et il amusant de le voir avec leurs yeux. Un inspecteur de police est pour eux une personne vraiment inférieure, mal habillée et manquant de bonnes manières. Quoique Charlotte finisse par le regarder d’une manière un peu différente.

« Sans un mot, la tête haute, Charlotte sortit et monta l’escalier. Sa chambre était sombre et froide, mais elle ne pensait qu’à une seule chose : dehors, il faisait encore plus sombre, encore plus froid. »
Le caractère de Charlotte est intéressant à plus d’un titre. Plus frondeuse que ses sœurs, ayant du mal à ne pas dire ce qu’elle pense, elle est secrètement attirée par le mari de sa sœur aînée, Dominic. Moins futile que ses sœurs, elle ressent aussi plus fortement l’angoisse de savoir un assassin courant les rues, et elle aime à confronter ses idées à celle du (malgré tout) séduisant inspecteur Pitt.
Ce premier volume de la série est plaisant à lire, le texte est dense en dialogues qui sonnent assez justes, et de nombreuses pistes laissent jusqu’au bout l’assassin dans l’ombre. L’atmosphère de ce quartier bourgeois de Londres est bien rendue, évoquant autant le monde des employés de maison que celui des commerçants, les jeunes filles bien nées comme les personnes plus dévoyées. Je ne dis pas que je lirai toute la série, mais c’est le genre de livre à dénicher en bouquinerie pour une lecture simple et non contraignante !

L’étrangleur de Cater Street d’Anne Perry (The Cater Street Hangman, 1979) éditions 10/18, 1997, traduit par Annie Hamel et Roxane Azimi, 382 pages

Les avis de George, Karine et Lou

Lecture pour le mois anglais à retrouver ici, et pour l’Objectif PAL !

Londres noir

londresnoirLe mois anglais, l’occasion rêvée de sortir de ma pile à lire un volume de poche qui y stagnait depuis bien trop longtemps !
Las, je continue la série des mauvaises pioches, qui, espérons-le, s’arrêtera là !
Sur les onze premières nouvelles, seules celles de Ken Bruen (A bloc), Cathi Unsworth (Trouble is a lonesome town) et Max Décharné (Chelsea 3, Scotland Yard 0) ont tapé dans le mille, quant aux autres, elles m’ont laissée de marbre voire carrément déplu, soit par leur style, soit par le sujet abordé. Ensuite, cela s’est un peu arrangé avec les textes de John Williams (New Rose) et Jerry Sykes (L’île aux pingouins), mais globalement une infime partie de ces nouvelles me laisse quelque souvenir quinze jours après.
Je suis en général bon public pour les nouvelles, je connais un peu Londres, j’aime les ambiances noires, j’étais donc une cible toute désignée pour ce livre. Leur tonalité m’a semblé toujours un peu la même, très sombre et malsaine, leurs personnages se ressembler d’une nouvelle à l’autre. Tous ces petits dealers, zonards, prostituées, musiciens ratés ou piliers de bars à l’allure pathétique, sont les mêmes d’un quartier à l’autre et donnent une vision bien déprimante de la capitale britannique. Je pense que faire traduire tous les textes par une même traductrice explique en partie cette impression d’uniformité, qu’on ne devrait pas voir associée à un recueil d’auteurs différents. Je n’avais pas eu ce ressenti avec Paris noir, où une seule nouvelle m’avait laissée sur le côté, et où je notais justement le plaisir à découvrir à chaque nouvelle des univers bien particuliers. D’autre part, pour être réussies, des nouvelles doivent donner vie très rapidement aux personnages, ce n’est pas le cas pour certaines d’entre elles.
Encore une lecture pour le mois anglais, qui, si elle m’a permis de faire baisser ma pile de livres en attente, ne m’a pas inspiré de grand emballement !
Je serais curieuse de lire d’autres avis, chez Anne peut-être ?

 

395 pages
Éditeur :
Folio (2012)
Traduction : Miriam Perier
Titre original : London noir

Le livre est présenté par Cathi Unsworth et précédé d’une playlist typiquement londonienne et plutôt rock !

Le mois anglais, c’est chez Lou et Cryssilda.
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John Lawton, Retour de flammes

retourdeflammesLe mois anglais commence ! Joie, ardeur et belles lectures en perspective ! Sauf pour moi qui me sens complètement décalée. J’avais attaqué cette jolie petite pile de livres raisonnablement en avance, à savoir vers le 15 mai, et je suis allée de mal en pis. Mais autant en parler un peu tout de même, pour vous donner une idée de l’étendue du désastre !
Commençons par Retour de flammes, de John Lawton. Je m’étais régalée l’année dernière avec Black out du même auteur. Pratiquement pas de fausses notes avec ce polar sur fond de Blitz, vous pourrez en juger avec ce billet… C’est donc en toute confiance que j’ai ouvert la suite, qui se déroule dans les années 50. On y retrouve l’inspecteur Troy chargé d’être l’un des gardes du corps de Kroutchev lors de sa visite en Angleterre, et tout à la fois de l’espionner. Tous les gardes du corps anglais ont été choisis parce qu’ils parlent russes, et sont donc censés rapporter tout propos intéressant que pourrait tenir la délégation russe, ce qui semble bien naïf. Malheureusement, c’est tout l’intérêt du roman… pendant au moins 200 pages ! Il ne se passe pratiquement rien, si ce n’est cette fameuse garde rapprochée et attentive, que Troy mène de façon très personnelle. Un crime et une enquête surviennent au bout de 250 pages, mais à ce moment-là, j’avais déjà décroché ! Le retour de flammes annoncé dans le titre, à savoir les retrouvailles du personnage principal avec une de ses anciennes maîtresses, m’a laissée de glace.
Il y a aussi sans doute le fait que la géopolitique des années 50 et la guerre froide me passionnent moins que les années du Blitz à Londres, mais cela ne suffit pas à expliquer mon total désintérêt. Les personnages et leurs dialogues qui m’avaient semblé haut en couleurs, et qui apportaient leur dose d’humour à Black out, ont perdu toute vivacité dans ce second tome, à mes yeux du moins. De plus les personnages sont très nombreux, il semble qu’on soit censé s’en souvenir depuis le premier roman, ou se référer à une liste au début du livre.
Ah, et j’oubliais ! Le roman est parsemé de très nombreuses notes, non de bas de pages, ce serait trop facile, mais ces notes sont regroupées à la fin du livre, par chapitre : si un passage paraît vraiment trop abscons, et qu’il faille se référer aux-dites notes, il ne faut pas oublier de retourner au début du chapitre noter son numéro, ainsi que le numéro de la note, avant de pouvoir la lire, puis ensuite retourner à sa lecture. Je n’ose même pas imaginer ce que ça donne en version numérique !
Vous aurez compris que si je continue de recommander le premier volume de la série, je déconseille celui-ci, sauf si vous êtes vraiment passionnés par les romans d’espionnage lents et compliqués à la fois, ce qui est en soi tout un concept, des plus originaux.

L’auteur : John Lawton est l’auteur de sept polars mettant en scène l’inspecteur Troy, de deux romans indépendants et un ouvrage d’histoire. Il a été éditeur, a collaboré avec Harold Pinter et Gore Vidal, et a supervisé les publications de Wells, Conrad et D.H Lawrence. Il passe maintenant la plupart de son temps à écrire dans les collines du Derbyshire.
480 pages.
Éditions 10/18 (2016)
Traduction : Colette Carrière
Titre original : Old flames

Sachez toutefois que sur Babelio, les avis sont très positifs !

Le mois anglais commence donc, et vous pouvez le retrouver chez Cryssilda et Lou, ou sur la page Facebook du groupe. J’espère que tous les participants auront de belles lectures à nous proposer. Quant au blogoclub du mois de juin, chez Sylire, il colle aussi avec « un roman qui se passe à Londres ».
logo_mois_anglais2 blogoclub

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John Lawton, Black-out

blackout

Londres, 1944. Sous les raids aériens qui continuent de faire souffrir une ville déjà exsangue, Frederick Troy, jeune policier qui a préféré rester à Londres que s’engager, s’intéresse à un bras retrouvé par des gamins jouant dans les décombres. Bizarrement, il ne s’agit pas d’une victime de bombardement, et le jeune détective de Scotland Yard fait le lien avec plusieurs disparitions de scientifiques réfugiés. S’ensuit une patiente, mais dangereuse recherche, agrémentée de rencontres pas dénuées d’intérêt pour le jeune homme.

J’ai choisi Black-out pour l’opération Babélio/prix du Polar SNCF, et d’être à Londres sous les bombes allemandes m’a fait réaliser la capacité de résilience des peuples. On s’immerge dans l’atmosphère de la ville martyrisée, et l’effet est saisissant de voir, même si je le savais déjà, comment les londoniens continuent à vivre, bien que la ville soit bombardée toutes les nuits, bien qu’ils manquent de tout. C’est plutôt rassurant, finalement, cette leçon venue du passé.

Quant à l’intrigue, elle est passionnante à souhait, compliquée sans être embrouillée, détaillée sans longueurs. L’auteur fait preuve de finesse lorsqu’il décrit les relations entre différents policiers, car plus que des oppositions de caractères, ce sont les écarts d’âge ou de classe sociale qui transparaissent. Fred Troy est un policier atypique, jeune célibataire d’origine russe et bourgeoise, cultivé, et surtout doté d’une obstination remarquable (ce qui est évidemment préférable pour un policier de roman, sous peine de voir celui-ci se terminer au bout de 65 pages).

Le roman dans son ensemble sonne très anglais, avec une certaine rigueur, un goût du détail juste, qui n’empêchent pas l’humour d’affleurer souvent, et pas toujours lorsqu’on l’attend. Je crois qu’il s’agit du premier et seul roman de l’auteur traduit en français, mais je retrouverais bien volontiers ce détective si la suite vient à paraître.

Extrait : Il alluma une grosse lampe torche chromée et s’aventura le premier dans l’escalier. Une forte odeur d’acétylène vint frapper les narines de Troy, accentuant son impression de descendre dans le premier cercle de l’enfer. L’enfer, normalement, ça doit puer le rôti. Un agent en uniforme, à genoux, réglait le débit d’eau d’une lampe à acétylène. Une demie-douzaine d’entre elles étaient arrangées en demi cercle sur la terre battue, leur lueur bleuâtre vacillant dans les courants d’air. Les éboulis de plafond qui jonchaient le sol projetaient sur les murs des ombres immenses, irrégulières et mouvantes.

L’auteur : John Lawton est l’auteur de sept polars mettant en scène l’inspecteur Troy, de deux romans indépendants et un ouvrage d’histoire. IL a été éditeur, a collaboré avec Harold Pinter et Gore Vidal, et a supervisé les publications de Wells, Conrad et D.H Lawrence. Il passe maintenant la plupart de son temps à écrire dans les collines du Derbyshire.
474 pages.
Éditeur : 10/18 (2015)
Sorti en VO en 1995
Traduction : Anne-Marie Carrière

A noter, je le signale gentiment, au moins deux coquilles (pages 92 et 215), qui mériteraient d’être corrigées…

tous les livres sur Babelio.com

Kate Atkinson, Life after life

lifeafterlifeL’auteur : Née à York en 1951, Kate Atkinson est romancière et nouvelliste. Son premier roman Dans les coulisses du musée, obtient le Whitbread First Novel Award et le Whitbread Book of the Year Award en 1996. En France, le livre est élu meilleur roman de l’année par le magazine Lire. Kate Atkinson imagine un héros récurrent, le détective privé Jackson Brodie, que l’on rencontre dans La Souris bleue, Les choses s’arrangent mais ça ne va pas mieux, À quand les bonnes nouvelles ?, Parti tôt, pris mon chien. Son dernier roman Une vie après l’autre (Life After Life, 2013) a obtenu le Costa Novel Award et le South Bank Sky Arts Literature Prize. Kate Atkinson vit à Édimbourg.
434 pages
Traduit et publié en français chez Grasset (2015)

Ursula Todd a plusieurs vies. Elle meurt à la naissance, le cordon enroulé autour du cou, ou bien le médecin arrive et elle survit. Elle se noie toute petite sur une plage de Cornouailles, ou alors un peintre du dimanche la sauve. Elle vit jusqu’à l’âge adulte, ou pas, elle se marie avec un homme qui s’avère être de la pire espèce, ou bien reste célibataire…
C’est une superbe idée, mais les superbes idées ne suffisent pas toujours à faire des bons romans… Qu’en est-il pour cette histoire imaginée par l’écossaise à l’imagination fertile ? Pour le premier quart, l’idée est très bien mise en scène, avec une famille attachante et une ambiance début de siècle. L’auteure fait preuve de fantaisie et d’une imagination qui fait plaisir à lire en explorant la question « si un petit moment de notre vie avait été différent, cette vie aurait-elle changé du tout au tout ? ». Se pose aussi la question de changer le cours de l’Histoire, bien sûr…
Et je vous rassure, cette impression mise en notes en début de roman reste d’actualité de bout en bout ! Plus de 400 pages en VO, ça m’a tout de même pris 15 jours, mais ça en valait la peine, et j’ai vraiment apprécié et le style, et l’inventivité sans borne de l’auteur. Je ne fais pas partie des fans absolus, j’ai lu au fil des ans quelques-uns de ses romans, mais pas tous, et pourtant, à chaque fois, je me régale. Tout m’a séduit dans celui-ci, tout d’abord la famille Todd, où chaque membre a un petit quelque chose d’attachant, et où l’humour plein de finesse de l’auteur fait merveille. Pour donner un petit exemple, elle décrit sa belle-soeur Edwina comme une bonne chrétienne, « ce qui signifiait, selon Pamela, qu’elle frappait facilement ses enfants, et leur servait au petit déjeuner ce qu’ils n’avaient pas fini le soir. »
Ensuite le contexte historique est des plus intéressants : Ursula naît en 1910, elle vit la guerre à Londres pendant le Blitz, ou ailleurs… « Ce que le Blitz lui avait enseigné, c’est que les gens vivent (et meurent) dans les circonstances les plus improbables. »
L’auteur a, me semble-t-il, pris beaucoup de plaisir à explorer les possibilités innombrables offertes à Ursula, que ce soit par le plus grand des hasards, ou par des presciences qui lui font anticiper certaines situations à risques. Tout n’est pas parfaitement logique, des points restent légèrement obscurs, mais j’ai adoré ça !

Un petit extrait pour les anglophones : (Ursula dans cet épisode a le sentiment que quelque chose d’horrible peut survenir, comme lorsqu’elle a suivi sa sœur dans la mer en Cornouailles) As she lay listening to the dark, a wave of something horrible washed over her, a great dread, as if something truly treacherous were about to happen. The same feeling she had when she’d followed Pamela into the sea when they were in Cornwall, just before the war.

Lu aussi par : Ariane, Brize, Cathulu, Clara, Cuné,…
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Zadie Smith, De la beauté

delabeauteL’auteur : Zadie Smith, jamaïcaine par sa mère et anglaise par son père, est née en 1975 dans une banlieue du nord-ouest de Londres ; elle y vit encore aujourd’hui. Son premier roman, Sourires de loup, paru en 2000, a reçu, entre autres, les prix Guardian et Whitebread du premier roman. Depuis, elle a publié L’homme à l’autographe, De la beauté récompensé par le Orange Prize en 2006, et plus récemment Ceux du Nord-Ouest
608 pages
Editeur : Folio (2009)
Titre original : On beauty
Traduction : Philippe Aronson

S’immerger au cœur d’une famille d’universitaires britanniques installés en Nouvelle-Angleterre, quel plaisir ! On leur pardonne même de ne pas être particulièrement ancrés dans la réalité, de ne pas avoir vraiment les pieds sur terre. Enfin, cela vaut surtout pour le père de famille, Howard, qui a le malheur de devoir rencontrer, et je ne vous raconterai pas dans quelles circonstances, son pire ennemi, un autre universitaire qui travaille comme lui sur Rembrandt, et cela avec plus de succès, dira-t-on… Ils ne s’opposent pas que sur leur vision de l’art, mais aussi sur la politique de l’université en matière de discrimination positive, sur la vie en général. Et pourtant des relations vont sont nouer entre les deux familles, parfois à leurs corps défendant !

Et, non (je préviens les remarques qui pourraient fuser !) malgré le cadre rassurant pour le lecteur que constitue une université américaine, je n’ai pas eu l’impression d’avoir déjà lu cela vingt fois ailleurs. Zadie Smith a son ton bien à elle, sa vision personnelle de ce couple mixte et de ses enfants, sa façon de viser les personnages avec de petites flèches acérées sans être blessantes, son style, et ça marche ! Les portraits et la psychologie des personnages sont particulièrement réussis. Le thème de la mixité sociale et ethnique constitue le fil de ce roman, mais aussi la construction des individus, l’amitié, l’attirance sexuelle… Et la beauté dans tout ça ? Elle n’est pas négligeable, surtout pour des amateurs d’art, mais entre la beauté du corps et celle du cœur, il faut parfois choisir…

J’ai tout aimé de ce roman, tout au plus ai-je été surprise que l’histoire se déroule essentiellement aux États-Unis. J’aimerais bien, la prochaine fois, lire un de ses romans se déroulant à Londres. Car il y aura une prochaine fois avec Zadie Smith, c’est sûr !

Extraits : Jerome, dans toute la splendeur de sa dépression, les avait rejoints. Retentirent alors les salutations affectées qui se font entendre lorsque des êtres mûrs et compatissants se trouvent confrontés au mystère de la jeunesse ; on se retint sagement de caresser la tête du jeune homme, on posa l’éternelle question à laquelle nul ne peut répondre et reçut une réponse aussi nouvelle qu’horrifiante (« J’arrête mes études. – Il veut dire qu’il prend un peu de recul. ») On eût cru sur le moment qu’il n’existait plus sur la planète le moindre sujet de conversation banal, digne d’une journée de canicule dans une jolie petite ville.

Christian ne s’était pas encore retourné pour la saluer, il faisait semblant d’apprécier le fait que Murdoch jouât autour de ses chevilles. Il se pencha maladroitement en avant avec l’air inquiet de celui qui déteste les animaux domestiques et craint les enfants, espérant manifestement qu’une intervention quelconque lui éviterait d’entrer en contact avec le chien. Kiki fut frappée par l’idée que son corps mince et allongé était une version comique et humaine de celui de Murdoch.

L’avis de Titine.

Ceci est mon « pavé de l’été » pour le challenge 2014 qui a lieu chez Brize.

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Louise Doughty, Portrait d’une femme sous influence

portraitdunefemmeL’auteur : Née en 1963 en Angleterre et résidant à Londres, Louise Doughty est romancière, critique littéraire et dramaturge. Elle est l’auteur de sept romans. Après Je trouverai ce que tu aimes, sélectionné pour le Costa Book Award, l’Orange Prize et le London Book Award, Portrait d’une femme sous influence est son deuxième roman à paraître en français.
382 pages
Editeur : Belfond (février 2014)
Traduction : Pascale Haas
Titre original : Apple tree yard

Une légère panne de lecture m’a fait sortir ce roman de mon panier à lire où il attendait depuis que je l’ai gagné à un concours… Rien de tel quand rien ne passe que de choisir un livre qu’on est presque sûr de ne pas aimer ! Ne cherchez pas, il n’y a pas de logique à ça. Finalement ce roman s’est avéré surprenant et pas du tout tel que je m’y attendais, bien plus fin psychologiquement aussi…
Dès le début, on apprend que la narratrice, Yvonne, est face à un jury populaire, mais pour quels faits et quel est son mystérieux coaccusé, on ne l’apprend que petit à petit. La construction parsème savamment le récit d’Yvonne d’informations, afin de ne pas en dévoiler trop, jusqu’aux révélations finales, et je peux vous assurer que l’effet page-turner est incontestable… Un petit week-end suffit pour avaler les 380 pages ! Si on doit le rattacher à un genre, c’est le suspense psychologique qui lui convient le mieux. Tout ne se passe pas lors du procès, par un retour en arrière Yvonne narre la rencontre inattendue qui va pousser la sage scientifique à la passion, à l’infidélité. Jusqu’à un événement qui la frappe et la laisse comme sidérée, et bouleverse sa vie.
Ça fait un peu mélo dit comme ça, mais c’est vraiment bien fait, et il est impossible de ne pas se demander ce que l’on ferait à la place d’Yvonne, qui tente de s’expliquer à elle-même, et de faire comprendre à ses proches, ce qui lui est arrivé. L’écriture est fluide et mène avec dextérité jusqu’aux révélations finales.
Ce n’est certainement pas le roman de l’année, mais vraiment une bonne surprise et une parenthèse de lecture londonienne bien agréable : le titre original Apple Tree Yard fait en effet référence à une ruelle du centre de Londres qui aura une importance fatale lors du procès.

Extrait : C’est cette lenteur en tout qui est fatigante : là, on est immergés dans le procès, accablés de détails. Les jurés se sentent étouffés. Ils ne comprennent pas plus que moi où veut en venir cette jeune femme.
Et dans le box lambrissé de bois, derrière l’épaisseur des vitres en verre trempé, il y a toi : mon coaccusé. Avant qu’on m’appelle à la barre, nous étions côte à côte, bien que séparés par deux agents du tribunal assis entre nous. On m’a conseillé de ne pas te regarder pendant qu’on interrogeait les témoins – j’aurais l’air d’être ta complice, m’a-t-on dit. Pendant que je témoignais moi-même à la barre, tu m’as regardée, simplement, sans émotion, et ton regard serein, presque vide, m’a fait du bien, car je sais que tu me veux forte. Je sais que me voir là toute seule debout, scrutée et jugée, éveillera en toi un sentiment protecteur. Et si ton regard en apparence lointain peut sembler absent à ceux qui ne te connaissent pas, je t’ai déjà vu l’avoir en plusieurs occasions. Aussi je sais ce que tu penses.

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