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Anne Perry, L’étrangleur de Cater Street

etrangleur« En fait, le rituel du thé demeurait immuable ; c’étaient les protagonistes qui changeaient. Soient elles rendaient visite à quelqu’un, se perchaient sur des chaises inconnues, dans un autre grand salon, et entretenaient une conversation un peu empruntée. Soit l’une d’elle recevait des invités. »
En essayant de comprendre ce qui fait le succès des romans d’Anne Perry, on se rend compte qu’ils procurent au lecteur une triple évasion, un dépaysement qui tient à la fois au genre policier, au lieu, du moins pour les lecteurs français, et à l’époque, puisqu’il se déroule en 1880, en pleine époque victorienne. Si on ajoute que la personne qui est au centre de l’enquête, même si ce n’est pas à proprement parler elle qui la mène, est une jeune fille de la bonne bourgeoisie, que l’attente d’un beau mariage confine à des travaux d’aiguille, des conversations de salon ou à l’accomplissement de bonnes œuvres, on se rend compte à quel point cet éloignement de notre univers quotidien offre une bonne dose d’évasion. Le père de Charlotte Ellison lui interdit même de lire les quotidiens, remplis à son avis d’horreurs qui risquerait d’effrayer et de corrompre la jeune fille, interdiction qu’elle s’arrange pour outrepasser, contrairement à ses deux sœurs, plus enclines à adopter les vues de leurs parents.

« Il fit le tour de la pièce, lentement. Cet homme n’avait vraiment aucune éducation. Cependant, qu’attendre d’un policier ? Ce devait être plus fort que lui. »
Lorsque plusieurs jeunes femmes sont étranglées à l’aide d’un fil de fer dans le quartier de Cater Street, tout proche du domicile de la famille Ellison, tout le monde devient tour à tour suspect, d’autant que les hommes de la famille semblent chacun avoir quelque chose à dissimuler. L’enquête est confiée à l’inspecteur Pitt, qui rend plusieurs fois visite à la famille pour poser des questions, et il amusant de le voir avec leurs yeux. Un inspecteur de police est pour eux une personne vraiment inférieure, mal habillée et manquant de bonnes manières. Quoique Charlotte finisse par le regarder d’une manière un peu différente.

« Sans un mot, la tête haute, Charlotte sortit et monta l’escalier. Sa chambre était sombre et froide, mais elle ne pensait qu’à une seule chose : dehors, il faisait encore plus sombre, encore plus froid. »
Le caractère de Charlotte est intéressant à plus d’un titre. Plus frondeuse que ses sœurs, ayant du mal à ne pas dire ce qu’elle pense, elle est secrètement attirée par le mari de sa sœur aînée, Dominic. Moins futile que ses sœurs, elle ressent aussi plus fortement l’angoisse de savoir un assassin courant les rues, et elle aime à confronter ses idées à celle du (malgré tout) séduisant inspecteur Pitt.
Ce premier volume de la série est plaisant à lire, le texte est dense en dialogues qui sonnent assez justes, et de nombreuses pistes laissent jusqu’au bout l’assassin dans l’ombre. L’atmosphère de ce quartier bourgeois de Londres est bien rendue, évoquant autant le monde des employés de maison que celui des commerçants, les jeunes filles bien nées comme les personnes plus dévoyées. Je ne dis pas que je lirai toute la série, mais c’est le genre de livre à dénicher en bouquinerie pour une lecture simple et non contraignante !

L’étrangleur de Cater Street d’Anne Perry (The Cater Street Hangman, 1979) éditions 10/18, 1997, traduit par Annie Hamel et Roxane Azimi, 382 pages

Les avis de George, Karine et Lou

Lecture pour le mois anglais à retrouver ici, et pour l’Objectif PAL !

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Londres noir

londresnoirLe mois anglais, l’occasion rêvée de sortir de ma pile à lire un volume de poche qui y stagnait depuis bien trop longtemps !
Las, je continue la série des mauvaises pioches, qui, espérons-le, s’arrêtera là !
Sur les onze premières nouvelles, seules celles de Ken Bruen (A bloc), Cathi Unsworth (Trouble is a lonesome town) et Max Décharné (Chelsea 3, Scotland Yard 0) ont tapé dans le mille, quant aux autres, elles m’ont laissée de marbre voire carrément déplu, soit par leur style, soit par le sujet abordé. Ensuite, cela s’est un peu arrangé avec les textes de John Williams (New Rose) et Jerry Sykes (L’île aux pingouins), mais globalement une infime partie de ces nouvelles me laisse quelque souvenir quinze jours après.
Je suis en général bon public pour les nouvelles, je connais un peu Londres, j’aime les ambiances noires, j’étais donc une cible toute désignée pour ce livre. Leur tonalité m’a semblé toujours un peu la même, très sombre et malsaine, leurs personnages se ressembler d’une nouvelle à l’autre. Tous ces petits dealers, zonards, prostituées, musiciens ratés ou piliers de bars à l’allure pathétique, sont les mêmes d’un quartier à l’autre et donnent une vision bien déprimante de la capitale britannique. Je pense que faire traduire tous les textes par une même traductrice explique en partie cette impression d’uniformité, qu’on ne devrait pas voir associée à un recueil d’auteurs différents. Je n’avais pas eu ce ressenti avec Paris noir, où une seule nouvelle m’avait laissée sur le côté, et où je notais justement le plaisir à découvrir à chaque nouvelle des univers bien particuliers. D’autre part, pour être réussies, des nouvelles doivent donner vie très rapidement aux personnages, ce n’est pas le cas pour certaines d’entre elles.
Encore une lecture pour le mois anglais, qui, si elle m’a permis de faire baisser ma pile de livres en attente, ne m’a pas inspiré de grand emballement !
Je serais curieuse de lire d’autres avis, chez Anne peut-être ?

 

395 pages
Éditeur :
Folio (2012)
Traduction : Miriam Perier
Titre original : London noir

Le livre est présenté par Cathi Unsworth et précédé d’une playlist typiquement londonienne et plutôt rock !

Le mois anglais, c’est chez Lou et Cryssilda.
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littérature îles britanniques·policier·sortie en poche

John Lawton, Retour de flammes

retourdeflammesLe mois anglais commence ! Joie, ardeur et belles lectures en perspective ! Sauf pour moi qui me sens complètement décalée. J’avais attaqué cette jolie petite pile de livres raisonnablement en avance, à savoir vers le 15 mai, et je suis allée de mal en pis. Mais autant en parler un peu tout de même, pour vous donner une idée de l’étendue du désastre !
Commençons par Retour de flammes, de John Lawton. Je m’étais régalée l’année dernière avec Black out du même auteur. Pratiquement pas de fausses notes avec ce polar sur fond de Blitz, vous pourrez en juger avec ce billet… C’est donc en toute confiance que j’ai ouvert la suite, qui se déroule dans les années 50. On y retrouve l’inspecteur Troy chargé d’être l’un des gardes du corps de Kroutchev lors de sa visite en Angleterre, et tout à la fois de l’espionner. Tous les gardes du corps anglais ont été choisis parce qu’ils parlent russes, et sont donc censés rapporter tout propos intéressant que pourrait tenir la délégation russe, ce qui semble bien naïf. Malheureusement, c’est tout l’intérêt du roman… pendant au moins 200 pages ! Il ne se passe pratiquement rien, si ce n’est cette fameuse garde rapprochée et attentive, que Troy mène de façon très personnelle. Un crime et une enquête surviennent au bout de 250 pages, mais à ce moment-là, j’avais déjà décroché ! Le retour de flammes annoncé dans le titre, à savoir les retrouvailles du personnage principal avec une de ses anciennes maîtresses, m’a laissée de glace.
Il y a aussi sans doute le fait que la géopolitique des années 50 et la guerre froide me passionnent moins que les années du Blitz à Londres, mais cela ne suffit pas à expliquer mon total désintérêt. Les personnages et leurs dialogues qui m’avaient semblé haut en couleurs, et qui apportaient leur dose d’humour à Black out, ont perdu toute vivacité dans ce second tome, à mes yeux du moins. De plus les personnages sont très nombreux, il semble qu’on soit censé s’en souvenir depuis le premier roman, ou se référer à une liste au début du livre.
Ah, et j’oubliais ! Le roman est parsemé de très nombreuses notes, non de bas de pages, ce serait trop facile, mais ces notes sont regroupées à la fin du livre, par chapitre : si un passage paraît vraiment trop abscons, et qu’il faille se référer aux-dites notes, il ne faut pas oublier de retourner au début du chapitre noter son numéro, ainsi que le numéro de la note, avant de pouvoir la lire, puis ensuite retourner à sa lecture. Je n’ose même pas imaginer ce que ça donne en version numérique !
Vous aurez compris que si je continue de recommander le premier volume de la série, je déconseille celui-ci, sauf si vous êtes vraiment passionnés par les romans d’espionnage lents et compliqués à la fois, ce qui est en soi tout un concept, des plus originaux.

L’auteur : John Lawton est l’auteur de sept polars mettant en scène l’inspecteur Troy, de deux romans indépendants et un ouvrage d’histoire. Il a été éditeur, a collaboré avec Harold Pinter et Gore Vidal, et a supervisé les publications de Wells, Conrad et D.H Lawrence. Il passe maintenant la plupart de son temps à écrire dans les collines du Derbyshire.
480 pages.
Éditions 10/18 (2016)
Traduction : Colette Carrière
Titre original : Old flames

Sachez toutefois que sur Babelio, les avis sont très positifs !

Le mois anglais commence donc, et vous pouvez le retrouver chez Cryssilda et Lou, ou sur la page Facebook du groupe. J’espère que tous les participants auront de belles lectures à nous proposer. Quant au blogoclub du mois de juin, chez Sylire, il colle aussi avec « un roman qui se passe à Londres ».
logo_mois_anglais2 blogoclub

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John Lawton, Black-out

blackout

Londres, 1944. Sous les raids aériens qui continuent de faire souffrir une ville déjà exsangue, Frederick Troy, jeune policier qui a préféré rester à Londres que s’engager, s’intéresse à un bras retrouvé par des gamins jouant dans les décombres. Bizarrement, il ne s’agit pas d’une victime de bombardement, et le jeune détective de Scotland Yard fait le lien avec plusieurs disparitions de scientifiques réfugiés. S’ensuit une patiente, mais dangereuse recherche, agrémentée de rencontres pas dénuées d’intérêt pour le jeune homme.

J’ai choisi Black-out pour l’opération Babélio/prix du Polar SNCF, et d’être à Londres sous les bombes allemandes m’a fait réaliser la capacité de résilience des peuples. On s’immerge dans l’atmosphère de la ville martyrisée, et l’effet est saisissant de voir, même si je le savais déjà, comment les londoniens continuent à vivre, bien que la ville soit bombardée toutes les nuits, bien qu’ils manquent de tout. C’est plutôt rassurant, finalement, cette leçon venue du passé.

Quant à l’intrigue, elle est passionnante à souhait, compliquée sans être embrouillée, détaillée sans longueurs. L’auteur fait preuve de finesse lorsqu’il décrit les relations entre différents policiers, car plus que des oppositions de caractères, ce sont les écarts d’âge ou de classe sociale qui transparaissent. Fred Troy est un policier atypique, jeune célibataire d’origine russe et bourgeoise, cultivé, et surtout doté d’une obstination remarquable (ce qui est évidemment préférable pour un policier de roman, sous peine de voir celui-ci se terminer au bout de 65 pages).

Le roman dans son ensemble sonne très anglais, avec une certaine rigueur, un goût du détail juste, qui n’empêchent pas l’humour d’affleurer souvent, et pas toujours lorsqu’on l’attend. Je crois qu’il s’agit du premier et seul roman de l’auteur traduit en français, mais je retrouverais bien volontiers ce détective si la suite vient à paraître.

Extrait : Il alluma une grosse lampe torche chromée et s’aventura le premier dans l’escalier. Une forte odeur d’acétylène vint frapper les narines de Troy, accentuant son impression de descendre dans le premier cercle de l’enfer. L’enfer, normalement, ça doit puer le rôti. Un agent en uniforme, à genoux, réglait le débit d’eau d’une lampe à acétylène. Une demie-douzaine d’entre elles étaient arrangées en demi cercle sur la terre battue, leur lueur bleuâtre vacillant dans les courants d’air. Les éboulis de plafond qui jonchaient le sol projetaient sur les murs des ombres immenses, irrégulières et mouvantes.

L’auteur : John Lawton est l’auteur de sept polars mettant en scène l’inspecteur Troy, de deux romans indépendants et un ouvrage d’histoire. IL a été éditeur, a collaboré avec Harold Pinter et Gore Vidal, et a supervisé les publications de Wells, Conrad et D.H Lawrence. Il passe maintenant la plupart de son temps à écrire dans les collines du Derbyshire.
474 pages.
Éditeur : 10/18 (2015)
Sorti en VO en 1995
Traduction : Anne-Marie Carrière

A noter, je le signale gentiment, au moins deux coquilles (pages 92 et 215), qui mériteraient d’être corrigées…

tous les livres sur Babelio.com
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Kate Atkinson, Life after life

lifeafterlifeL’auteur : Née à York en 1951, Kate Atkinson est romancière et nouvelliste. Son premier roman Dans les coulisses du musée, obtient le Whitbread First Novel Award et le Whitbread Book of the Year Award en 1996. En France, le livre est élu meilleur roman de l’année par le magazine Lire. Kate Atkinson imagine un héros récurrent, le détective privé Jackson Brodie, que l’on rencontre dans La Souris bleue, Les choses s’arrangent mais ça ne va pas mieux, À quand les bonnes nouvelles ?, Parti tôt, pris mon chien. Son dernier roman Une vie après l’autre (Life After Life, 2013) a obtenu le Costa Novel Award et le South Bank Sky Arts Literature Prize. Kate Atkinson vit à Édimbourg.
434 pages
Traduit et publié en français chez Grasset (2015)

Ursula Todd a plusieurs vies. Elle meurt à la naissance, le cordon enroulé autour du cou, ou bien le médecin arrive et elle survit. Elle se noie toute petite sur une plage de Cornouailles, ou alors un peintre du dimanche la sauve. Elle vit jusqu’à l’âge adulte, ou pas, elle se marie avec un homme qui s’avère être de la pire espèce, ou bien reste célibataire…
C’est une superbe idée, mais les superbes idées ne suffisent pas toujours à faire des bons romans… Qu’en est-il pour cette histoire imaginée par l’écossaise à l’imagination fertile ? Pour le premier quart, l’idée est très bien mise en scène, avec une famille attachante et une ambiance début de siècle. L’auteure fait preuve de fantaisie et d’une imagination qui fait plaisir à lire en explorant la question « si un petit moment de notre vie avait été différent, cette vie aurait-elle changé du tout au tout ? ». Se pose aussi la question de changer le cours de l’Histoire, bien sûr…
Et je vous rassure, cette impression mise en notes en début de roman reste d’actualité de bout en bout ! Plus de 400 pages en VO, ça m’a tout de même pris 15 jours, mais ça en valait la peine, et j’ai vraiment apprécié et le style, et l’inventivité sans borne de l’auteur. Je ne fais pas partie des fans absolus, j’ai lu au fil des ans quelques-uns de ses romans, mais pas tous, et pourtant, à chaque fois, je me régale. Tout m’a séduit dans celui-ci, tout d’abord la famille Todd, où chaque membre a un petit quelque chose d’attachant, et où l’humour plein de finesse de l’auteur fait merveille. Pour donner un petit exemple, elle décrit sa belle-soeur Edwina comme une bonne chrétienne, « ce qui signifiait, selon Pamela, qu’elle frappait facilement ses enfants, et leur servait au petit déjeuner ce qu’ils n’avaient pas fini le soir. »
Ensuite le contexte historique est des plus intéressants : Ursula naît en 1910, elle vit la guerre à Londres pendant le Blitz, ou ailleurs… « Ce que le Blitz lui avait enseigné, c’est que les gens vivent (et meurent) dans les circonstances les plus improbables. »
L’auteur a, me semble-t-il, pris beaucoup de plaisir à explorer les possibilités innombrables offertes à Ursula, que ce soit par le plus grand des hasards, ou par des presciences qui lui font anticiper certaines situations à risques. Tout n’est pas parfaitement logique, des points restent légèrement obscurs, mais j’ai adoré ça !

Un petit extrait pour les anglophones : (Ursula dans cet épisode a le sentiment que quelque chose d’horrible peut survenir, comme lorsqu’elle a suivi sa sœur dans la mer en Cornouailles) As she lay listening to the dark, a wave of something horrible washed over her, a great dread, as if something truly treacherous were about to happen. The same feeling she had when she’d followed Pamela into the sea when they were in Cornwall, just before the war.

Lu aussi par : Ariane, Brize, Cathulu, Clara, Cuné,…
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Zadie Smith, De la beauté

delabeauteL’auteur : Zadie Smith, jamaïcaine par sa mère et anglaise par son père, est née en 1975 dans une banlieue du nord-ouest de Londres ; elle y vit encore aujourd’hui. Son premier roman, Sourires de loup, paru en 2000, a reçu, entre autres, les prix Guardian et Whitebread du premier roman. Depuis, elle a publié L’homme à l’autographe, De la beauté récompensé par le Orange Prize en 2006, et plus récemment Ceux du Nord-Ouest
608 pages
Editeur : Folio (2009)
Titre original : On beauty
Traduction : Philippe Aronson

S’immerger au cœur d’une famille d’universitaires britanniques installés en Nouvelle-Angleterre, quel plaisir ! On leur pardonne même de ne pas être particulièrement ancrés dans la réalité, de ne pas avoir vraiment les pieds sur terre. Enfin, cela vaut surtout pour le père de famille, Howard, qui a le malheur de devoir rencontrer, et je ne vous raconterai pas dans quelles circonstances, son pire ennemi, un autre universitaire qui travaille comme lui sur Rembrandt, et cela avec plus de succès, dira-t-on… Ils ne s’opposent pas que sur leur vision de l’art, mais aussi sur la politique de l’université en matière de discrimination positive, sur la vie en général. Et pourtant des relations vont sont nouer entre les deux familles, parfois à leurs corps défendant !

Et, non (je préviens les remarques qui pourraient fuser !) malgré le cadre rassurant pour le lecteur que constitue une université américaine, je n’ai pas eu l’impression d’avoir déjà lu cela vingt fois ailleurs. Zadie Smith a son ton bien à elle, sa vision personnelle de ce couple mixte et de ses enfants, sa façon de viser les personnages avec de petites flèches acérées sans être blessantes, son style, et ça marche ! Les portraits et la psychologie des personnages sont particulièrement réussis. Le thème de la mixité sociale et ethnique constitue le fil de ce roman, mais aussi la construction des individus, l’amitié, l’attirance sexuelle… Et la beauté dans tout ça ? Elle n’est pas négligeable, surtout pour des amateurs d’art, mais entre la beauté du corps et celle du cœur, il faut parfois choisir…

J’ai tout aimé de ce roman, tout au plus ai-je été surprise que l’histoire se déroule essentiellement aux États-Unis. J’aimerais bien, la prochaine fois, lire un de ses romans se déroulant à Londres. Car il y aura une prochaine fois avec Zadie Smith, c’est sûr !

Extraits : Jerome, dans toute la splendeur de sa dépression, les avait rejoints. Retentirent alors les salutations affectées qui se font entendre lorsque des êtres mûrs et compatissants se trouvent confrontés au mystère de la jeunesse ; on se retint sagement de caresser la tête du jeune homme, on posa l’éternelle question à laquelle nul ne peut répondre et reçut une réponse aussi nouvelle qu’horrifiante (« J’arrête mes études. – Il veut dire qu’il prend un peu de recul. ») On eût cru sur le moment qu’il n’existait plus sur la planète le moindre sujet de conversation banal, digne d’une journée de canicule dans une jolie petite ville.

Christian ne s’était pas encore retourné pour la saluer, il faisait semblant d’apprécier le fait que Murdoch jouât autour de ses chevilles. Il se pencha maladroitement en avant avec l’air inquiet de celui qui déteste les animaux domestiques et craint les enfants, espérant manifestement qu’une intervention quelconque lui éviterait d’entrer en contact avec le chien. Kiki fut frappée par l’idée que son corps mince et allongé était une version comique et humaine de celui de Murdoch.

L’avis de Titine.

Ceci est mon « pavé de l’été » pour le challenge 2014 qui a lieu chez Brize.

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littérature îles britanniques·rentrée hiver 2014

Louise Doughty, Portrait d’une femme sous influence

portraitdunefemmeL’auteur : Née en 1963 en Angleterre et résidant à Londres, Louise Doughty est romancière, critique littéraire et dramaturge. Elle est l’auteur de sept romans. Après Je trouverai ce que tu aimes, sélectionné pour le Costa Book Award, l’Orange Prize et le London Book Award, Portrait d’une femme sous influence est son deuxième roman à paraître en français.
382 pages
Editeur : Belfond (février 2014)
Traduction : Pascale Haas
Titre original : Apple tree yard

Une légère panne de lecture m’a fait sortir ce roman de mon panier à lire où il attendait depuis que je l’ai gagné à un concours… Rien de tel quand rien ne passe que de choisir un livre qu’on est presque sûr de ne pas aimer ! Ne cherchez pas, il n’y a pas de logique à ça. Finalement ce roman s’est avéré surprenant et pas du tout tel que je m’y attendais, bien plus fin psychologiquement aussi…
Dès le début, on apprend que la narratrice, Yvonne, est face à un jury populaire, mais pour quels faits et quel est son mystérieux coaccusé, on ne l’apprend que petit à petit. La construction parsème savamment le récit d’Yvonne d’informations, afin de ne pas en dévoiler trop, jusqu’aux révélations finales, et je peux vous assurer que l’effet page-turner est incontestable… Un petit week-end suffit pour avaler les 380 pages ! Si on doit le rattacher à un genre, c’est le suspense psychologique qui lui convient le mieux. Tout ne se passe pas lors du procès, par un retour en arrière Yvonne narre la rencontre inattendue qui va pousser la sage scientifique à la passion, à l’infidélité. Jusqu’à un événement qui la frappe et la laisse comme sidérée, et bouleverse sa vie.
Ça fait un peu mélo dit comme ça, mais c’est vraiment bien fait, et il est impossible de ne pas se demander ce que l’on ferait à la place d’Yvonne, qui tente de s’expliquer à elle-même, et de faire comprendre à ses proches, ce qui lui est arrivé. L’écriture est fluide et mène avec dextérité jusqu’aux révélations finales.
Ce n’est certainement pas le roman de l’année, mais vraiment une bonne surprise et une parenthèse de lecture londonienne bien agréable : le titre original Apple Tree Yard fait en effet référence à une ruelle du centre de Londres qui aura une importance fatale lors du procès.

Extrait : C’est cette lenteur en tout qui est fatigante : là, on est immergés dans le procès, accablés de détails. Les jurés se sentent étouffés. Ils ne comprennent pas plus que moi où veut en venir cette jeune femme.
Et dans le box lambrissé de bois, derrière l’épaisseur des vitres en verre trempé, il y a toi : mon coaccusé. Avant qu’on m’appelle à la barre, nous étions côte à côte, bien que séparés par deux agents du tribunal assis entre nous. On m’a conseillé de ne pas te regarder pendant qu’on interrogeait les témoins – j’aurais l’air d’être ta complice, m’a-t-on dit. Pendant que je témoignais moi-même à la barre, tu m’as regardée, simplement, sans émotion, et ton regard serein, presque vide, m’a fait du bien, car je sais que tu me veux forte. Je sais que me voir là toute seule debout, scrutée et jugée, éveillera en toi un sentiment protecteur. Et si ton regard en apparence lointain peut sembler absent à ceux qui ne te connaissent pas, je t’ai déjà vu l’avoir en plusieurs occasions. Aussi je sais ce que tu penses.

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littérature îles britanniques·rentrée hiver 2014

Ian McEwan, Opération Sweet tooth

operationsweettoothL’auteur : Ian McEwan est né en 1948 à Aldershot, en Angleterre. Il est diplômé en littérature anglaise de l’Université du Sussex. Ses premières nouvelles ont reçu des prix, ainsi que par la suite ses romans : L’enfant volé, Amsterdam, Expiation, Samedi ou Sur la plage de Chesil.
437 pages
Editeur : Gallimard (janvier 2014)
Titre original : Sweet tooth
Traduction : France Camus-Pichon

Londres, au début des années 70. Serena Frome quitte un nid familial plutôt douillet et protégé pour poursuivre des études. Grande dévoreuse de romans en tous genres, elle fait pourtant des études de mathématiques. Toutefois les romans, comme elle le signale dès le début, lui ouvriront la porte du monde du renseignement.
Sous un aspect très classique au début, où Serena raconte sagement, voire un peu naïvement, ses années études, ses premières amours, il se révèle bien plus astucieux et profond que cela. Serena est engagée, par le biais d’une association littéraire, pour approcher et encourager Tom Haley, un jeune écrivain dont le MI5 espère que ses idées sont proches de celles du gouvernement, et que sans le savoir, il pourrait servir leur guerre culturelle contre le bloc soviétique. Il s’agit davantage dans ce roman de mensonge, de trahison, de manipulation, liés à l’activité bien particulière de Serena au sein du renseignement britannique, que d’espionnage proprement dit. J’ai aussi adoré la façon dont l’auteur évoque les années 70 et la période encore si proche de l’enfance, des études au début de la vie active, le premier appartement, la solitude, le flou un peu perturbant des retours à la maison paternelle, les plongées dans les livres pour échapper à une réalité pas forcément enthousiasmante. Serena n’a rien d’une oie blanche pourtant, elle profite, quoique sans outrance, de la libération des mœurs. Ce qui est réjouissant aussi dans ce roman, de façon inattendue (pour moi, je n’avais pas repéré cet aspect dans ce que j’avais survolé à propos du roman) c’est l’histoire d’amour mêlée au processus de création littéraire. Beaucoup de passages fort passionnants sur l’écriture, de nouvelles notamment, semblent découler de l’expérience même de Ian McEwan, et relever de l’auto-biographie déguisée et décalée… J’ai trouvé ce roman presque aussi bon qu’Expiation, qui fait partie de mon panthéon littéraire ! C’est très réussi, fin et savoureux, les personnages ont de la chair, et le bonheur de lecture est complet !

Un extrait : Ainsi renonçai-je à mon projet d’étudier la littérature anglaise à Durham ou Aberystwyth, où j’aurais sûrement été heureuse, pour aller à Newnham College, Cambridge, et découvrir dès ma première séance de travaux dirigés, qui avait lieu à Trinity College, ma médiocrité en mathématiques. Mon premier trimestre me déprima et je faillis déclarer forfait. Des garçons niais, dépourvus de charme et d’autres qualités humaines comme l’empathie et la grammaire générative, des cousins plus intelligents de ces imbéciles que j’avais écrasés aux échecs, me déshabillaient du regard pendant que je me débattais avec des concepts qui, pour eux, allaient de soi. « Ah, la sereine Miss Frome ! » s’exclamait d’un ton sarcastique un chargé de travaux dirigés, lorsque je pénétrais chaque mardi matin dans sa salle. «Serenissima. La déesse aux yeux bleus ! Venez nous éclairer ! » Il était évident, pour mes professeurs et les autres étudiants, que je ne pouvais pas réussir, précisément parce que j’étais une jolie fille en minijupe, avec des cheveux blonds et bouclés qui lui descendaient presque jusqu’à la taille.

Elles ont aimé : Clara, Dasola et Nath

littérature îles britanniques·mes préférés

William Boyd, Orages ordinaires

oragesordinairesL’auteur : William Boyd est un écrivain, scénariste et réalisateur britannique, né au Ghana en 1952. Après des études à l’université de Glasgow et à Oxford, il devient professeur de littérature à Oxford. En tant que scénariste, on peut signaler en particulier le Chaplin de Richard Attenborough, l’adaptation de son propre roman Un Anglais sous les tropiques, et surtout l’adaptation du roman de Mario Vargas Llosa Tante Julia et le scribouillard. En tant que réalisateur, une seule expérience, le film La Tranchée (The trench) en 1999, avec Daniel Craig bien avant James Bond, une peinture saisissante de l’épouvantable Bataille de la Somme… Ses romans les plus connus sont Un anglais sous les tropiques, L’après-midi bleu, Brazzaville plage, Les nouvelles confessions, Armadillo, La vie aux aguets, L’attente de l’aube… Grand amateur de vin, William Boyd possède un vignoble dans le sud-ouest de la France.
476 pages
Editeur : Seuil (2010), sorti en poche
Traduction : Christiane Besse
Titre original : Ordinary thunderstorms

Prenons encore le temps de nous poser avec un bon gros roman avant le rush de la rentrée… Orages ordinaires est parfait pour une lecture estivale, pour la bonne raison que c’est un roman qui raconte une histoire, une vraie, avec des rebondissements, des inquiétudes pour le personnage, une histoire qui raconte notre société tout en faisant craindre le pire pour son héros. Et bref, moi j’aime bien qu’on me raconte des histoires !
Un jeune climatologue, Adam Kindred, se retrouve, par le plus grand des hasards, accusé de meurtre et en possession d’une mallette pleine de documents compromettants que d’autres aimeraient récupérer. Cette situation déjà délicate, il la complique du plus mauvais choix possible, à savoir ne pas se rendre à la police. Il est donc obligé de disparaître dans les bas-fonds de Londres, en oubliant tous les moyens de communication et de survie modernes par lesquels on pourrait le retrouver, en perdant tout ensemble famille, amis et travail. Il découvre un monde qu’il ignorait jusqu’alors… « Il avait lu quelque part que, chaque semaine en Angleterre, six cents personnes environ disparaissaient – presque cent par jour-, qu’il existait une population de plus de deux cent mille disparus dans ce pays, de quoi peupler une ville de bonne taille. »
J’ai dévoré ce roman passionnant à la fois par sa description des marges de la société, où l’on peut se fondre dans l’oubli et le plus terrible des anonymats, et par cette histoire menée à toute vitesse où Adam Kindred verra disparaître un à un tous ses espoirs de redevenir le météorologue brillant qu’il était, enfin peut-être… « Le vieil Adam Kindred chassé et vaincu par le nouveau – plus malin, plus matérialiste, plus apte à la survie. »
Pour ne rien gâcher, ce roman est à la fois bien écrit et bien traduit, ce qui en fait une excellente et ô combien prenante lecture ! 

Le début : Commençons avec le fleuve – toute chose commence avec le fleuve et nous y finirons, sans doute -, mais attendons de voir comment ça se passe. Bientôt, d’une minute à l’autre, un jeune homme va venir se poster au bord de l’eau, ici, au pont de Chelsea, à Londres. 
Tiens, le voilà qui descend avec une certaine hésitation d’un taxi ; il règle le chauffeur, regarde machinalement autour de lui, jette un coup d’oeil vers l’eau claire (la marée monte et le niveau du fleuve est inhabituellement haut). C’est un grand jeune homme au teint pâle, la trentaine, des traits réguliers, les yeux battus, les cheveux noirs coupés court, rasé de frais comme s’il sortait de chez le barbier. Il est nouveau dans la ville, un étranger, et il s’appelle Adam Kindred. Il sort d’un entretien d’embauche et il a eu envie de voir le fleuve (l’entretien ayant été la rencontre tendue classique, avec un gros enjeu) répondant à un vague désir de « prendre un peu l’air » comme s’il avait le projet de gagner la côte. Le récent entretien explique pourquoi, sous son imperméable coûteux, il porte un trois-pièces gris foncé, une cravate marron, une chemise blanche neuve, et pourquoi il trimballe un superbe et solide attaché-case noir avec grosse serrure et cornières en cuivre.

Lu aussi par CécileEmilyKeishaLuocineManu