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Elizabeth Gaskell, Mary Barton

marybartonLittérature victorienne ? Je précise tout d’abord, pour moi-même, pas très au fait des classiques anglais, que la littérature victorienne couvre un période qui va en gros de 1835 à 1900. Elle succède à la littérature romantique, et est représentée par Charles Dickens, Charlotte Brontë, William Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, Thomas Hardy et bien d’autres. Certains romans sont caractérisés par leur souci du réalisme social, et ce roman de Mary Barton en fait partie. Sa couverture ne permet pas d’imaginer qu’il se déroule dans le milieu des ouvriers tisserands ou métallurgistes de Manchester, qu’il décrit les familles mourant de faim, les maladies et la misère, les mouvements ouvriers.

« A l’intérieur, il faisait très sombre. De nombreux carreaux, cassés, étaient bouchés à l’aide de chiffon, ce qui expliquait dans une large mesure la pénombre régnant dans la pièce, même en plein jour. […] L’âtre était vide et noir ; la femme, assise à la place de son mari, pleurait dans la solitude sombre. »
Roman social critique écrit avant le milieu du XIXème siècle, et par une femme, il a rapidement fait parler de lui, et été très mal pris par la bourgeoisie de Manchester, avant d’être un peu oublié. Il évoque les mouvements ouvriers survenus à Manchester, pratiquement avant qu’ils n’aient lieu. Elizabeth Gaskell ne se contente pas d’écrire un roman passionnant, elle le fait avec une modernité assez incroyable, en se plaçant elle-même par moment en observateur et en rapporteur au cœur du récit, ce qui est plutôt surprenant et enthousiasmant ! Par exemple, elle précise, « j’utilise tel mot plutôt que tel autre » ou « j’ai observé cela » dans le cours du récit, chose qui m’aurait semblé inimaginable dans un roman de cette époque.

 

« L’amour qu’elle éprouvait pour lui était une bulle gonflée par la vanité, mais elle semblai très réelle et très brillante. »
Certes, le roman comporte plus de 570 pages en poche, mais il est d’une richesse extraordinaire, et aborde quantités de thèmes : l’histoire de Mary, jeune fille qui a perdu sa mère toute jeune et choisi de travailler comme couturière, de son père qui s’engage dans la lutte pour les droits des ouvriers, des deux amoureux de Mary, bien différents l’un de l’autre, et dont l’un sera accusé de meurtre, lançant Mary dans la quête de la vérité et une véritable course contre la montre pour mettre hors de cause son ami. Le livre devient à ce moment roman à suspense, et il est difficile de le refermer sans savoir où cela va mener !

 

« Il avait des espoirs considérables, mais vagues, concernant les résultats de son expédition. Cette pétition était porteuse de tous les précieux espoirs de créatures aux abois par ailleurs, dont il incombait aux délégués de représenter les souffrances. »
Le récit fourmille d’autres personnages, tous plus intéressants les uns que les autres, et parmi lesquels on se retrouve très bien. Fait marquant, nombreux sont ceux qui, malgré leur pauvreté, trouvent le moyen de partager, de venir en aide aux plus malchanceux, avec une belle humanité. Quelques épisodes sont vraiment remarquables comme celui de l’incendie, du père de famille malade dans un taudis, des deux grands-pères s’occupant d’un bébé dont la mère est morte, des délégués qui portent les doléances des ouvriers à la chambre des Députés, du procès à Liverpool, de la tante de Mary devenue prostituée… Un passage est terrible aussi, c’est lorsque les membres du syndicat ouvrier réunis envisagent une solution extrême à leurs problèmes.
Vous l’aurez compris, je recommande la lecture de ce roman victorien même à ceux qui, comme moi, ne se sentent pas portés sur ce genre de lecture. J’ajoute que la traduction est à mon avis des plus réussies. Les autres romans d’Elizabeth Gaskell sont-ils de la même veine ? Qui les a lus ?

Mary Barton d’Elizabeth Gaskell (1848) traduit par Françoise du Sorbier en 2014 pour les éditions Fayard. Paru en poche, éditions Points, 574 pages.

Le mois anglais est chez Cryssilda et Lou.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL puisque je l’ai gagné lors du mois anglais 2016 !
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classique·littérature Asie·non fiction

Sôseki, Petits contes de printemps

petitscontesdeprintempsAprès avoir avalé un bol de zôni, je me suis retiré dans mon bureau. Peu après, trois ou quatre visiteurs sont arrivés. Tous sont jeunes.
Natsume Sôseki, connu sous le nom de Sôseki, est un auteur japonais qui a vécu de 1867 à 1916. Il est connu comme auteur de romans, dont Je suis un chat, et poète, il a écrit de nombreux haïkus. Son œuvre est devenue classique au Japon, et en Occident.
Ce livre, il faut d’abord en définir le genre, ni roman, ni recueil de nouvelles, ni de contes comme le laisse entendre le titre, il s’agit plutôt d’extraits de son journal, et comme le titre d’un autre de ses livres, de « choses dont il se souvient ». On y apprend qu’il a vécu un temps à Londres, et ce livre est marqué de l’écart à la fois entre Orient et Occident, et aussi entre monde ancien et monde moderne. Ainsi, dans le premier texte, lorsqu’au Nouvel An, des jeunes gens et un ami plus âgé lui rendent visite, au-delà des styles vestimentaires différents, on remarque aussi que les jeunes n’entendent rien à l’art du nô, que pratique son ami Kyoshi. Ce qui donne d’ailleurs lieu à une scène très drôle.

 

Les livres que j’étais censé lire dans le courant de ces deux ou trois derniers mois s’entassent à côté de ma table et forment une montagne.
Bon, il faut admettre que la tonalité est plus souvent mélancolique, onirique ou déconcertée par les aléas de la vie que franchement humoristique. On y trouve des jeux d’enfants, une visite, le brouillard londonien, un rêve, la mort du chat de la maison, une histoire entendue, un souvenir, un paysage vu, un serpent menaçant… Les observations portent autant sur les paysages et le temps qu’il fait que sur l’être humain, et on voyage à Tokyo, à Londres ou en Écosse. L’auteur a l’art de rendre des atmosphères, de formuler des remarques autant sur le physique que sur le caractère, il observe ainsi avec curiosité la famille qui le loge à Londres. Il est aussi des plus intéressants de se familiariser grâce à ces pages avec le mode de vie japonais du début du vingtième siècle, et le vocabulaire qui s’y rapporte.

La maison qui m’accueille se prête à la contemplation des nuages et de la vallée, elle se dresse au sommet d’un coteau.
Ces petits textes sont plus à déguster tranquillement un à un, par curiosité, qu’à dévorer d’un seul coup. Ils évoquent un monde qui n’est plus, avec une langue vivante et ma foi assez contemporaine, mais il faut peut-être y voir un effet de la traduction. Je suis en tout cas satisfaite d’avoir découvert cet auteur grâce à « Un mois un éditeur ». Keisha a aussi parlé d’un recueil de haïkus de Sôseki.

Sôseki, Petits contes de printemps (1909) éditions Philippe Picquier (1999) traduction d’Élisabeth Suetsugu 139 pages.

Un mois un éditeur c’est aussi un blog. Ma précédente lecture chez ce même éditeur.
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classique·littérature France·mes préférés

Jean Giono, L’iris de Suse

irisdesuseAux alentours de 1904, un « zèbre » (on ne peut pas l’appeler autrement) quitta Toulon de nuit, sans bruit ni trompette. C’était une sorte de chicocandard, la plupart du temps en rase-pet et chapeau melon.
Voici les premiers mots de ce dernier roman de Jean Giono, publié en 1970, l’année de sa mort. Et ces quelques mots annoncent déjà la couleur du roman, le vocabulaire daté du début du siècle, expliqué tout de suite par la mention de l’année, avec ces mots merveilleux comme « chicocandard » (quelqu’un qui a de l’allure, du chic). Ajoutez à cela des descriptions de la Provence qui vous évoquent tout de suite des tableaux d’une incroyable précision, et une histoire passionnante…


[…] le fin du fin, c’était le
béret, le grand béret, le béret alpin, la tourte, la tourte noire. Il se regarda dans la glace avec ce prodigieux machin sur la tête.
Ce roman tombait parfaitement à point pour moi puisque je commence à assister à un cycle de conférences sur le « vestiaire de la littérature », qui traite plutôt du vêtement du XVIIème au XIXème siècle, mais où les deux intervenants nous ont demandé de repérer des termes d’habillement dans la littérature plus récente. Nous dresserons ainsi une sorte de dictionnaire commun. Bref, ce « rase-pet » (veste courte) pour commencer le roman m’a ravie au plus haut point !
Giono passionné par la mode ? Non ce n’est pas l’explication de toutes ces mentions de vêtements. Elle se trouve plutôt dans l’histoire, celle de Tringlot, individu trempant dans des affaires louches, qui quitte précipitamment Toulon vers les montagnes, et qui doit se fondre dans le paysage en quittant ses habits de citadin pour quelque chose de plus passe-partout. Surtout lorsqu’il décide de suivre un troupeau qui monte dans les alpages.

Il portait crânement un chic galurin mou, un long pardessus à poil de loutre et une canne à bec de corbin, sans oublier sa trousse de cuir qui paraissait fort pesante.
Tout est nouveau pour Tringlot là-haut, et les discussions à bâtons rompus avec le berger le renseignent sur un monde qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Il est intrigué par le comportement de l’un des bergers qui rentre un soir tout défiguré, semblant avoir été sérieusement tabassé, et s’intéresse aussi à une certaine baronne qui vit un peu plus bas, et dont les frasques font jaser dans la vallée. Sans compter les deux individus qui sont lancés à sa recherche, et qui ne lâcheront pas si facilement leur proie…

Il était sorti sur le pas de la porte. Le soir avait recouvert toute la montagne jusqu’au sommet. Au fond de la vallée, quelques lumières clignotaient dans la nuit noire.
Je me suis régalée de bout en bout de ce roman, adoré la façon qu’ont certains personnages de parler par métaphores, qui rend le texte un peu hermétique mais ajoute à la poésie, je me suis imaginé avec précision les paysages entre Alpes et Provence, rappelé certains endroits où j’étais passée, j’ai frissonné aux inquiétudes du héros qui ne se sent jamais vraiment en sécurité nulle part, j’ai été absorbée par les intrigues parallèles qui se nouent, j’ai aimé les discussions philosophiques et l’évolution du personnage principal, jusqu’à la fin parfaite !
Concernant le titre, sachez que l’iris de Suse n’est absolument pas une fleur, mais un os, un petit os de la voûte crânienne des oiseaux, os imaginé par l’un des personnages, semblerait-il…
Bref rien ne vaut un classique de derrière les fagots pour vous réconcilier avec la littérature !

Jean Giono, L’iris de Suse (Folio) Première parution : 1970, 297 pages

Repéré chez Dominique ce roman entre dans mon Objectif PAL 2017.
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Jean Giono, Ecrits pacifistes

ecrits_pacifistesL’auteur : Jean Giono est né le 30 mars 1895 à Manosque en Haute-Provence. Son père, italien d’origine, était cordonnier, sa mère, repasseuse. Après ses études secondaires, il devient employé de banque jusqu’à la guerre de 1914, où il reste soldat. En 1919, il retourne à la banque. En 1920, il épouse une amie d’enfance, Élise. Ils auront deux filles, Aline et Sylvie. En 1930 la banque ferme sa succursale de Manosque, il choisit alors de rester dans sa ville, et de se consacrer à la littérature. Il fut aussi historien et scénariste. Jean Giono est mort le 9 octobre 1970.
224 pages
Editeur : Folio (octobre 2013)

Après Tranchecaille, continuons sur le thème de la Grande Guerre. Ce recueil réédité tout récemment en Folio regroupe un article intitulé « Je ne peux pas oublier », quatre chapitres inédits du « Grand troupeau », des précisions sur la position de pacifiste de l’auteur…
Ce regroupement de textes informatifs et de fiction rend encore plus frappants les chapitres relatant avec le très beau style de Giono, lyrique et imagé, des scènes guerrières. Combien saisissante est la marche en direction de Verdun, où des hommes tombent et meurent d’épuisement… Comment l’humidité, le froid qui coupe les jarrets, les bruits sourds, les blessures, les odeurs putrides, les maladies, sont décrites avec autant de poésie que de répulsion pour cette horreur… Comme est terrible la folie qui saisit certains de ces hommes si jeunes et si fragiles…
« Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. Je n’aime même que la vie. » J’avoue que je ne connaissais pas le côté pacifiste de Giono, ce qui aurait dû m’apparaître à la lecture de certains de ses romans, mais peut-être n’ai-je pas lu ceux dont la guerre était le sujet principal, comme Le grand troupeau. De plus ces lectures datent ! J’ignorais tout aussi du manifeste des ajistes (membres des Auberges de Jeunesse) de septembre 1938 ainsi que de celui du syndicat national des instituteurs, à la même date, moment où la guerre avait été sur le point d’être déclarée une première fois. Les précisions sur les contradictions des discours de Romain Rolland, Alain, Daladier m’ont aussi été fort éclairantes sur cette période. L’inutilité de la guerre, le courage d’être pacifiste sont fort bien démontrés par l’auteur, et il va sans dire que cette opinion n’était pas facile à exprimer…
Ce livre est à lire pour qui s’intéresse à la Première Guerre mondiale ou aux prémisses de la Deuxième et pour les amateurs de la prose de Jean Giono. Ce ne sont pas des textes faciles, mais forts et qui laissent pétrifié. Pour ma part, je sens qu’il faudra que je lise Le feu de Henri Barbusse ou Le grand troupeau, qui semblent incontournables de la littérature pacifiste engagée.

Extrait : Il y a trois batteries qui tirent maintenant : trois, quatre, mille, on ne sait pas. La nuit étripée saigne et hurle de tous les côtés. Olivier enfonce ses ongles dans la terre ; il s’y cramponne comme à une planche qui saute sur la mer. Et, tout d’un coup, dans le bruit, il a eu besoin de crier en gueulant au ras de la boue. La boue entre dans sa bouche ; il la crache ; il crie.

Un grand merci à Lise des éditions Folio. En ce qui concerne le mouvement des Auberges de Jeunesse, vous pouvez voir ou revoir les photos de Pierre Jamet, très touchantes…

 

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Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

meilleurmondesL’auteur : Aldous Leonard Huxley est un écrivain britannique, né le 26 juillet 1894 à Godalming et mort le 22 novembre 1963 (le même jour que Kennedy) à Los Angeles. En plus de son grand succès Le meilleur des mondes, paru en 1932, il a écrit d’autres romans, des essais, de la poésie…
433 pages
Editeur : Le livre de poche (1960)
Traduction : Jules Castier

Le meilleur des mondes, Brave new world, n’a vraiment rien d’une utopie, c’est sans doute même la première dystopie : un monde organisé en castes, conditionnées dès leur conception, où les classes inférieures sont composées d’humains issus d’une même cellule, « jumeaux » par dizaines de paires, où la maternité n’existe plus, et est même objet d’horreur. De ce monde, l’art et la littérature, la religion, la science sont bannis, mais la consommation est plus qu’encouragée, toute chose désagréable a été abolie et le bonheur est obligatoire pour tous.
Heureusement que Huxley a créé le personnage de Bernard Marx, un Alpha un peu à part, qui s’est toujours senti davantage un individu qu’une partie d’un tout, sinon cet univers serait des plus déprimants. Lenina, une jeune femme qui se pose, timidement, quelques questions sur ses sentiments, constituera aussi un personnage intéressant, surtout lorsque, avec Bernard, ils partiront en vacances au Nouveau-Mexique, dans une « Réserve de Sauvages ». Ce terme à lui seul est déjà tout une histoire !
Malgré une lecture qu’on ne peut pas qualifier de facile, ce roman suscite de nombreuses interrogations, et la construction intelligente évite longueurs ou digressions inutiles, tout en abordant au fil de l’histoire d’indispensables questions philosophiques. Aussi édifiant que terrifiant…

Extrait : Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu’un oeuf se divisait parfois accidentellement ; mais bien par douzaines, par vingtaines, d’un coup.
– Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s’il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.
Mais l’un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l’avantage.
– Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas? Vous ne voyez pas ? Il leva la main ; il prit une expression solennelle.
– Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !
 Instruments majeurs de la stabilité sociale.
 Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul oeuf bokanovskifié.
– Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques !
Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme.
– On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire.
Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité. » Des mots grandioses.
– Si nous pouvions bokanovskifier indéfiniment, tout le problème serait résolu.

Ressorti de ma bibliothèque grâce au Blogoclub de lecture que je suis ravie de retrouver ! Les autres billets et les rendez-vous du Blogoclub sont recensés chez Sylire et Lisa.

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Honoré de Balzac, Le Père Goriot

peregoriotLe Père Goriot a paru dans La Revue de Paris en quatre livraisons, de décembre 1834 à février 1835. L’édition originale est publiée en mars 1835 chez Werdet et Spachmann. Il intégre ensuite le tome IX de la Comédie humaine, dans la partie Scènes de la vie parisienne.
436 pages  
Editeur : Folio 

J’avais tout d’abord décidé de ne pas faire de billet sur le roman de Balzac, l’un des plus connus. J’ai ensuite pensé que d’autres devaient forcément être passés à côté, comme moi qui ai attendu un âge… avancé pour le lire enfin. Bien sûr, certaines scènes avaient une impression de déjà lu, mais je pense plutôt qu’il s’agissait de la lecture de pages choisies que de l’oeuvre entière, qui au demeurant, n’est pas très longue. Pour cette raison, elle est une bonne entrée en matière pour découvrir la Comédie humaine, et aussi parce que le cadre de la Pension Vauquer a permis à l’auteur d’y faire entrer bon nombre des personnages qui se retrouvent dans d’autres romans… Le Baron Nucingen apparaît ainsi dans 32 romans, Horace Bianchon, dans 29 et Eugène de Rastignac, dans 26. Et ce ne sont que quelques exemples, qui donnent une idée de l’ampleur du projet !
La Pension Vauquer, rue Neuve Sainte-Geneviève, est tenue par une veuve qui « a eu des malheurs ». Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle, sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis. Elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains petolées, sa personne dodue comme un rat d’église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s’est blottie la spéculation et dont Madame Vauquer respire l’air chaudement fétide sans être écoeurée.
A l’heure des repas, la salle rassemble différents spécimens d’humanité, parmi lesquels Eugène de Rastignac, un jeune noble désargenté venu étudier à Paris, une vieille demoiselle engoncée dans des châles mités, un employé retraité à la mine pâle, une jeune orpheline et sa parente éloignée, Vautrin, un grand gaillard à favoris et un vieillard qui était vermicellier et a eu de la fortune, mais se contente maintenant de la chambre la plus misérable de la pension. Ce Père Goriot, que tout le monde raille plus ou moins, reçoit parfois quelque visite discrète d’une jeune et jolie femme, ou d’une autre du même genre…
Eugène de Rastignac, dans son envie de découvrir le beau monde parisien, rend visite à l’une de ses cousines, et grâce à elle, finit par découvrir que deux femmes très en vue sur la place de Paris, très bien mariées, et menant grand train, sont les filles du Père Goriot. L’une d’entre elles, Delphine, est en pleine rupture avec son amant du moment, occasion inespérée pour Eugène de tenter quelques manœuvres d’approche. C’est pour le jeune homme le début de sa conquête de Paris qui se poursuivra dans les volumes où on le peut le suivre encore, Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes.
Outre les portraits de figures parisiennes de tous les milieux, Le Père Goriot est surtout le portrait d’un père, la description de l’amour paternel poussé à son paroxysme, et auquel répond un bien piètre amour filial. Certaines scènes déchirantes inspirent une pitié immense pour ce vieux bonhomme rejeté par les filles qu’il encense.
J’ai retrouvé aussi avec grand plaisir la scène de l’arrestation de Vautrin, sans doute décortiquée en classe, si j’en crois le souvenir assez vif qu’elle m’avait laissée.
Les nombreux protagonistes de ce roman, les scènes qui se succèdent avec vivacité, les descriptions jamais trop longues ni ennuyeuses, les dialogues qui immergent superbement dans l’époque, tout m’a enchantée dans ce chef d’œuvre ! Je recommande à ceux qui, comme moi, avaient dédaigné Balzac, se laissant emporter par leur enthousiasme pour Hugo ou Zola, tout en ignorant le formidable tableau réaliste du XIXème siècle créé par cet auteur tourangeau, de ne pas hésiter à lire un roman ou un autre de la Comédie Humaine, et je gage que leur programme de lecture s’en trouvera aussitôt étoffé de nombreux titres incontournables !

Extrait : Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes qui tous avaient la main dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes qui suivaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l’escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards s’arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu’il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse, cette tête et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l’enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme de ses pensées, de ses actes, et la force d’une organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent comme ceux d’un chat sauvage. Il bondit sur lui-même par un mouvement empreint d’une si féroce énergie, il rugit si bien qu’il arracha des cris de terreur à tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s’appuyant de la clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets.

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Honoré de Balzac, Le chef d’œuvre inconnu

chefdoeuvreEn bref, l’auteur : Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours. Il étudie le droit à la Sorbonne et revient à sa passion, l’écriture, avec la permission de ses parents qui l’entretiennent à ses débuts. Après un premier échec, Balzac s’entête en écrivant, pour vivre, des feuilletons désavoués par la suite. Dans les années 1830 il commence La Comédie Humaine. Ces 80 romans et novuelles analysent les comportements et mentalités de la société de l’époque. Epuisé par une vie d’abus et de labeur, il meurt le 18 août 1850.


La voix : Après une enfance à Londres puis au Maroc, Michaël Lonsdale réside en France à partir de 1947 et débute au théâtre, notamment, avec Roger Blin. Il a tourné dans des films d’auteurs exigeants comme dans les plus grandes productions internationales (Moonraker, Le Nom de la Rose, Les Vestiges du jour). Au cinéma, il joue pour des metteurs en scène comme Buñuel, Duras, Losey, Malle, Robbe-Grillet, Sautet, Truffaut, Welles, Jean Eustache, Jean-Pierre Mocky, parallèlement au théâtre. Grand lecteur, il prête sa voix à des textes littéraires et philosophiques à la scène et en livres audio.
Editions Audiolib (février 2013)
Durée 1 h 51
Lu par Michaël Lonsdale

A propos des deux nouvelles de Balzac : ce sont bien des nouvelles, l’équivalent d’une soixantaine de pages pour la première, de quarante pages environ pour la deuxième. Elles permettent de d’entrer dans ou de retrouver l’univers de Balzac. Le chef d’oeuvre inconnu flirte avec le fantastique, mais reste somme toute assez réaliste, et fait merveille dans les descriptions des personnages et des lieux. On s’imagine fort bien pénétrant dans l’atelier de l’artiste à la suite du jeune Nicolas Poussin ! Deux conceptions de l’art s’y opposent, dont l’une, celle de Frenhofer, est tellement moderne, qu’on pourrait penser que c’est d’art contemporain qu’il parle, contemporain de notre époque, s’entend.
La messe de l’athée est du registre vie quotidienne. Dans la Comédie humaine, on retrouve d’ailleurs ce texte sous la rubrique « Scènes de la vie privée » ou « Scènes de la vie parisienne ». Y apparaissent des personnages de médecins qu’on retrouve dans d’autres textes, par exemple Bianchon en carabin dans Le père Goriot. C’est ce Bianchon qui s’étonne de voir son mentor, le professeur Desplein, athée notoire, fréquenter fort discrètement une petite église.
Les deux sont fort bien lues, avec du sentiment, par Michaël Lonsdale. Il faut toutefois s’habituer à l’écriture de Balzac, entre les longues descriptions et quelques phrases obscures, qu’on serait obligé de relire à l’écrit, et qui restent mystérieuses à l’écoute.


Et devinez quoi ? Le jour même où j’achevais ces deux lectures, euh, auditions, l’adaptation télévisée de La peau de chagrin était diffusée. Je me suis régalée avec cette histoire, dont j’ignorais même qu’elle fût fantastique ! Je n’en connaissais que l’expression passée dans le langage courant : diminuer comme une peau de chagrin. C’est vous dire que mes rares souvenirs de Balzac, des extraits lus au collège, étaient fort loin…

peaudechagrin
Bref, j’ai enchaîné avec Le colonel Chabert et je suis plongée dans Le Père Goriot ! Honoré viendrait-il détrôner Emile ou Victor dans mon Panthéon littéraire du XIX ème siècle ? Vous le saurez dans un prochain épisode !
En attendant, je remercie Audiolib pour ce partenariat qui me pousse à relire un auteur classique !

Extrait : Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse ; en échange, Mabuse lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire, cette fleur de nature, notre désespoir éternel, mais dont il possédait si bien le faire, qu’un jour, ayant vendu et bu le damas à fleurs avec lequel il devait s’habiller à l’entrée de Charles Quint, il accompagna son maître avec un vêtement de papier peint en damas. L’éclat particulier de l’étoffe portée par Mabuse surprit l’empereur, qui, voulant en faire compliment au protecteur du vieil ivrogne, découvrit la supercherie. Frenhofer est un homme passionné pour notre art, qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres. Il a profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la ligne ; mais, à force de recherches, il est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches.

Du coup, je participe pour ce mois-ci à Ecoutons un livre organisé par Val, et qui a lieu chaque 16 du mois !

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