Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

« “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube. »
On l’aura compris avec cet extrait, il s’agit d’une histoire d’amour, compliquée par le fait que le coup de foudre se produit entre deux itinérants parcourant l’un comme l’autre la Patagonie de long en large.
Parker conduit son camion au gré des injonctions de son patron, et ne se soucie pas trop de ce qu’il transporte. Pour lui, l’essentiel est d’être loin de la capitale et de son ancienne vie, et de pouvoir déployer chaque soir son petit campement sous les étoiles. Il voit Maytén un jour, à la caisse d’un train fantôme. Elle est mariée à un homme grossier dont la dernière idée pour rebondir dans la vie est de traîner aux quatre coins de la Patagonie des remorques contenant des attractions susceptibles d’attirer la population. Il est aidé par Maytén et deux frères jumeaux boliviens pas très futés. A ces personnages s’ajoute un journaliste amateur de sujets de reportages particulièrement originaux.Et le décor, la Patagonie, ses caprices météorologiques, et ses routes rectilignes et infinies, à tel point qu’on y compte en jours de route plutôt qu’en kilomètres…

« Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut. »
C’est d’une manière originale qu’on indique les directions dans ces contrées, et les indications sont tout aussi vagues lorsqu’il s’agit de retrouver la trace de quelqu’un… Cela donne lieu en tout cas à des dialogues savoureux, où l’on se demande toujours qui se moque de qui ! C’est l’un des points forts du roman. J’ai beaucoup aimé également la façon de décrire les paysages, j’ai souvent eu l’impression de les avoir sous les yeux, et lorsque les dialogues arrivaient, ils sonnaient tout à fait juste. Cela ne m’a donc pas étonnée lorsque j’ai lu que l’auteur était scénariste. Ce roman m’a rappelé un de mes films argentins préférés intitulé Historias minimas, titre qui pourrait convenir également à ce roman, l’histoire n’est pas de celles où il se passe un nombre considérable d’événements, non, c’est plutôt une suite de rencontres et de tableaux de la vie quotidienne sur les routes et dans les villages disséminés au milieu d’un paysage sans limites, et si l’histoire est simple, elle n’en dégage pas moins une atmosphère dépaysante et un charme certain, qui en font une lecture agréable.

« La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. »
Pour finir, j’aurais deux
petites remarques, qui n’entachent en rien la qualité du texte. Tout d’abord à propos du titre : je suis peut-être un peu rigide, mais j’aurais aimé que le titre français, qui n’est pas une traduction du titre argentin, ait un rapport direct avec le texte : or, s’il y a des numéros de route, la route 203 n’apparaît pas plus qu’une autre, voire même moins, et j’attendais à chaque instant que quelque retournement ou péripétie de l’histoire lui donne une certaine importance qui justifie le titre.
Ensuite, au début du roman se trouve une carte d’Argentine, mais aucun des noms mentionnés au cours du roman n’y figure, (et ils sont des plus originaux, comme Colonie Désespoir ou Mule Morte) je n’en vois donc pas trop l’intérêt, à moins qu’elle serve uniquement à montrer l’étendue de la Patagonie, mais merci, ça, je le savais déjà !

Patagonie, route 203 d’Eduardo Fernando Varela (La marca del viento, 2019) éditions Métailié, août 2020, traduction de François Gaudry, 358 pages.

Le challenge En Amérique Latine a lieu chez Goran et Ingannmic.

Valentyne  et Eeguab ont lu ce roman très récemment.

Dany Héricourt, La cuillère

Rentrée littéraire 2020 (5)
« J’ai toujours adoré les terrils. Déjà au pays de Galles, en vacances en caravane avec mes parents, j’avais été fascinée. C’est un pays très beau, très lyrique mais aussi sombre et pauvre, où les traces des anciennes mines sont partout. »
C’est au Pays de Galles, en 1985, que nous faisons connaissance de Seren, tout juste dix-huit ans, et tout récemment orpheline de père. Dans son désarroi, elle se focalise sur un objet, une cuillère décorée qu’elle n’avait jamais remarquée et qui a accompagné les derniers instants de Peter, son père. N’ayant pas encore de projets d’études bien définis, à part des prédispositions artistiques, la jeune fille, sur les conseils des siens et du directeur d’une école d’art, entreprend de « se perdre » pour mieux trouver sa voie. Au volant de la Volvo paternelle, elle quitte sa mère et ses frères, et, accompagnée de son terril (il faut lire le roman pour comprendre cela), embarque sur le ferry en direction de la France et de la Bourgogne, où les initiales et les dessins gravés sur la cuillère la dirigent.

« Je ne pense pas devenir manager d’hôtel, je n’aime pas assez les gens et ne suis pas très organisée. En revanche, j’aime entendre les portes claquer sous l’influence d’enfants joyeux, le plomberie gémir à chaque bain coulé, les couverts s’entrechoquer dans la salle à manger, ainsi que ce silence si dense la nuit lorsqu’une trentaine de personnes rêvent en même temps. »
Ne m’en veuillez pas de ne pas présenter pour la rentrée littéraire les romans de Franck Bouysse ou de Carole Martinez, ils sont certainement très bien, et j’y viendrai sans doute un jour, mais j’ai eu plutôt envie d’acheter des romans d’auteurs moins connus, ou pas encore connus du tout, pour la bonne raison que je risque de ne jamais les trouver dans ma petite bibliothèque de village.
Bref, un premier roman, par une auteure anglaise et française à la fois, qui semble léger et original, et se déroule en partie en Bourgogne, cela avait de quoi attirer mon attention.
J’ai dès le début
beaucoup aimé l’humour léger et fantaisiste qui imprègne les pages et trouvé assez audacieux d’écrire un roman d’apprentissage avec comme thème principal le deuil, en restant toujours sur un ton assez espiègle, et parfois poétique. L’auteure évite pas mal d’écueils du road-trip, dont celui qui consisterait à aligner un trop grand nombre de rencontres, ou un autre qui serait de tergiverser au moment de conclure. Elle se permet d’inclure des pages qui pourraient être des notes prises dans un livre, ou des listes, mais par petites touches, sans que cela devienne une norme. Les personnages, et en tout premier lieu Seren, avec sa manière de penser et d’avancer dans la vie un peu décalée, sont attachants, et le thème de l’art apporte une composante tout à fait bienvenue. Le tout marche très bien, et si la lecture avance vite, c’est toujours avec plaisir.
Un roman parfait pour des lecteurs à la recherche de livres qui ne soient pas trop sombres, sans pour autant être mièvres ou dégoulinants de bons sentiments.

La cuillère de Dany Héricourt, éditions Liana Levi, août 2020, 237 pages.

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

tous les livres sur Babelio.com

Mini-thème (2) Teen-agers sur la route

J’ai lu, par hasard, et non par un choix délibéré de ma part, une suite de romans noirs ou polars mettant en scène des ados américains en fuite. Après Mauvaise étoile et Il était une rivière de Bonnie Jo Campbell, auxquels je pourrais aussi ajouter Canada de Richard Ford ou La balade d’Hester Day de Mercedes Helnwein, en voici deux autres…
mauvaiseetoile  iletaituneriviere  canada  balladedhesterday
Partis sur les routes, par le rail ou, de manière plus originale, sur les rivières, pour quitter des familles défaillantes ou fuir des dangers, ces jeunes vont traverser bien des aventures. Pas forcément à un rythme frénétique. Ne vous imaginez pas traverser les États-Unis d’une côte à l’autre, on se rend vite compte de l’échelle lorsque, tout au plus, les protagonistes traversent deux états au cours du roman. Tous ces romans ont aussi le point commun de ne pas être issus de collections jeunesse, où ce thème doit être plus fréquent encore.

enfantsdeleaunoire

Tout d’abord, j’ai lu Les enfants de l’eau noire de Joe R. Lansdale, qui nous emmène du côté du Texas, dans les années 30.
Je découvre l’auteur avec ce roman. C’est Hélène qui m’avait fait retenir son nom. L’histoire peu ordinaire qui est au cœur de ce dernier roman a attiré mon attention.
Le corps d’une jeune fille de seize ans est retrouvé au bord d’une rivière. Ses amis, Sue Ellen, Terry et Jinx imaginent d’aller emporter, à l’aide d’un radeau, ses cendres à Hollywood où elle rêvait d’aller, mais surtout d’aller eux-mêmes vers une vie qu’ils espèrent meilleure. Un magot laissé par leur amie leur permettra de concrétiser leurs rêves.
Le parti pris de faire écrire l’histoire par Sue Ellen, seize ans, n’est pas forcément de ceux que j’aime. Mais j’aurais pu en faire mon affaire. Toutefois, je ne suis pas fan non plus de policiers corrompus à un point extrême, et celui qui poursuit les trois jeunes s’avère le pire des dangers qu’ils ont à affronter. Quoiqu’un effrayant personnage nommé Skunk, dont on ne sait trop s’il est mythique ou réel, soit aussi à leurs trousses.
Bref, même si ce roman a une certaine originalité, une mise en scène prenante et des personnages bien campés, je n’ai pas été aussi séduite que je l’espérais. Trop de scènes d’action, trop de drame, et quelques moments où les réactions des jeunes gens vont à l’encontre de la logique. Bref, une lecture pas désagréable, mais qui, hormis quelques moments, s’efface déjà.

Un extrait : Jinx avait mon âge. Ses nattes se dressaient sur son crâne comme des bouts de fil de fer tressés. Son visage était doux, mais ses yeux semblaient vieux – comme si elle était une grand-mère enfermée dans un corps d’enfant. Sa robe avait été taillée dans un vieux sac de farine teint en bleu et on y voyait encore les inscriptions originales de la toile. Elle était pieds nus.
368 pages éditions Denoël (2015)

unarrieregoutderouilleJ’ai lu plus récemment Un arrière-goût de rouille de Philipp Meyer. Je n’allais pas rater l’occasion de lire cet auteur avant de trouver Le fils, dont on parlait beaucoup, en bien, l’année dernière.
Cette fois, l’époque est contemporaine, les années 2000, et les faits se déroulent en Pennsylvanie (carte ci-dessous). Dans cette région, la sidérurgie a laissé des usines et des haut-fourneaux délabrés, ainsi qu’un chômage galopant et une misère noire. Deux jeunes gens de dix-neuf ans décident, pour des raisons aussi différentes qu’eux-mêmes le sont l’un de l’autre, de laisser leur famille et de partir vers l’ouest. Cependant, et c’est un des gros points forts de ce roman, cela tourne tout de suite très mal pour eux, avec la rencontre de trois sans-abris dans une usine désaffectée.
La suite, vue par les six ou sept protagonistes principaux, sous forme de roman choral, va remuer les consciences de chacun et les obliger à faire des choix. Les deux garçons, l’un très fort et impulsif, l’autre, frêle mais d’une intelligence peu commune, sont plutôt attachants.
Très bien fait, dans un style percutant, rythmé de phrases courtes, ce roman est de ceux qu’on ne lâche pas, et pour de bonnes raisons ! Pour un premier roman, c’est mettre la barre déjà très haut, j’attends donc le moment de lire Le fils, en imaginant et espérant qu’il sera à la hauteur.

Un extrait : N’importe, c’était une veine d’avoir grandi dans un endroit pareil parce qu’en ville, c’était dur à expliquer, son cerveau marchait comme un train à une vitesse incontrôlable. Il fallait des rails et une direction, sans quoi c’était le crash. Condition humaine que de nommer les choses : sang-dragon symphorine-des-ruisseaux engoulevent-bois-pourri tulipe noyer-amer micocoulier. Carya ovata et chêne des marais. Locuste et noix géante. De quoi s’occuper la tête.
512 pages Folio (2012)

Alors, laquelle serait la plus recommandable de ces lectures ?
Tout dépend de ce qu’on cherche.
Le plus prenant, impossible à lâcher, avec tueur sanglant et scènes d’action, serait Mauvaise étoile, quoique Les enfants de l’eau noire le suive de près.
Le plus loufoque est sans conteste La balade d’Hester Day, pour qui aime ce genre. Moi, pas spécialement…
La palme du plus proche de la nature revient à Il était une rivière, avec même des scènes de chasse… (quand je vous dis qu’il y en a pour tous les goûts!)
Le mieux écrit, le plus fouillé, est à mon avis Un arrière-goût de rouille, mon préféré de cette sélection. Toutefois Canada a beaucoup plu à d’autres lecteurs, alors à vous de voir !

Projet 50 états : je visite le Texas et la Pennsylvanie.
USA Map Only

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée

 

immortellerandonneeL’auteur : Jean-Christophe Rufin, né à Bourges en 1951, est un médecin, historien, globe-trotteur, écrivain et diplomate français. Elu en 2008 à l’Académie française, il en est le plus jeune membre. Ancien président d’Action contre la faim, il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.
Editeur : Audiolib (2013) publié d’abord par Guérin et en version illustrée par Gallimard
Lu par Vincent Schmitt
Durée d’écoute : 6 heures

Sous-titré Compostelle malgré moi, ce livre m’a procuré un grand plaisir d’écoute. J’ai beaucoup aimé le contraste entre l’ambassadeur académicien et le Jacquet solitaire, invisible, un peu déguenillé, avec sa barbe de deux jours et son matériel sur le dos. J’ai aimé aussi les rencontres insolites ou ordinaires, où jamais rien ne semble exagéré pour les besoins du livre. D’ailleurs JC Rufin n’a pas pris de notes en cours de marche, se fiant à sa mémoire lorsqu’il s’est mis à l’écriture. L’obtention de la fameuse credential, les premières journées, l’alternance entre nuits sous la tente et petites auberges, les traversées en bac en Cantabrie, les vêpres au couvent, les rencontres chemin faisant, tous ces moments sont rendus savoureux, grâce à l’élégance de la narration. Je ne m’étais pas ennuyée à la lecture de En avant, route ! d’Alix de Saint-André, je me suis encore davantage régalée avec ce récit de marche au ton très juste. L’auteur ne néglige pas les raisons du voyage, son ressenti personnel par rapport au Chemin, et son expérience intérieure alterne avec les problèmes de chaussures ou de ronflements dans les dortoirs ! Tout au long du Camino del Norte, à travers le Pays Basque, la Cantabrie, les Asturies et la Galice, chaque région révèle ses beautés,… ou pas (ah, les lotissements déserts !).
A défaut d’avoir envie de parcourir le chemin, on peut en savourer la lecture ou l’écoute. La version audio est excellente et plaisante à écouter, j’en ai bien aimé le lecteur, Vincent Schmitt, le rythme et le ton qu’il insuffle. Et, comme le fait remarquer Sylire, la forme audio convient bien à un récit de voyage comme celui-ci.

Extraits : Avec un entrainement physique minimum, il est assez facile d’affronter les journées du pèlerin. Les nuits, c’est autre chose. Tout dépend de l’aptitude que l’on a à dormir n’importe où et avec n’importe qui. Il y a beaucoup d’injustice, en cette matière : certaines personnes, à peine la tête sur l’oreiller, s’endorment profondément et un train qui passe à proximité ne les réveille pas. D’autres, dont je fais partie, sont habitués aux interminables heures passées à plat dos, les yeux grands ouverts, les jambes agitées d’impatiences. Et quand, au terme de ces longues attentes, ils finissent par s’assoupir, une porte qui grince, une conversation chuchotée, un simple frôlement suffisent à les réveiller.

Le pèlerin pèlerine comme le maçon maçonne, comme le marin part en mer, comme le boulanger cuit ses baguettes. Mais, à la différence de ces métiers que récompense un salaire, le pèlerin n’a aucune rétribution à espérer. Il est un forçat qui casse ses cailloux, une mule qui tourne en rond autour de son puits. Cependant l’être humain est décidément fait de paradoxes et la solitude permet de bien les observer : le Jacquet s’extasie de trouver au fond de cette servitude une liberté inédite.

caminodesantiago

Les avis qui m’ont donné envie ! Aifelle, Clara, Cuné, Dominique, Keisha, SylireJe participe à Ecoutons un livre avec Val, tous les 16 du mois (et j’aime ça !)

ecoutonsunlivre

 

Audur Ava Olafsdottir, L’embellie

embellieL’auteur : Audur Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art.
Rosa candida, traduit pour la première fois en français, est son troisième roman après Upphækkuð jörð (Terre relevée) en 1998, et Rigning í nóvember (Pluie de novembre) en 2004, qui a été couronné par le Prix de Littérature de la Ville de Reykjavík. En France, Rosa candida a été finaliste du Prix Fémina et du Grand Prix des lectrices de Elle. Audur Ava Ólafsdóttir vit à Reykjavík. Elle écrit actuellement un nouveau roman.
400 pages
Editeur : Zulma (août 2012)
Traduction : Catherine
Eyjólfsson
Titre original : Rigning í nóvember (2004)

Je vous avais promis le grand Nord, voici une deuxième étape en Islande, pendant un automne bien arrosé.
La narratrice de ce roman, (jamais nommée au cours du livre) traductrice trentenaire un peu dépassée par la vie, réagit à peine lorsque le même jour, son amant lui signifie la fin de leur relation et son mari la quitte… Mais trois semaines après qu’il soit parti « avec le matelas ergonomique du lit conjugal, le matériel de camping et dix cartons de livres » elle n’est plus tout à fait la même, et ces trois semaines constituent la trame de ce roman léger et pétillant. Trois semaines où elle s’est vue confier la garde de Tumi, un petit garçon sourd de quatre ans, où elle a gagné deux fois à la loterie, où elle a eu affaire à différents animaux morts, où elle a entrepris un périple autour de l’Islande sous la pluie de novembre, où elle a fait de nombreuses rencontres…
Il faut parfois laisser une deuxième chance à un livre. Voici ma conclusion après la lecture de L’embellie. Je l’avais en effet emprunté à la bibliothèque et commencé en novembre, mais la narratrice un peu agaçante et l’histoire trop loufoque avaient eu raison de moi, et je l’avais rendu sans le finir. Pourtant, quand le père Noël me l’a apporté, (merci, merci !) je l’ai recommencé avec plaisir, et, allez comprendre, en relisant les mêmes pages avec un tout autre sentiment sur les personnages. Cette fois, je me suis laissée emporter sans m’attacher à repérer les comportements irrationnels de la narratrice, et j’ai aimé la fantaisie de l’histoire, jusqu’à en percevoir finalement la profondeur. En effet, beaucoup de choses restent non-dites, notamment ce qui s’est passé au moment des quinze ans de la jeune femme, mais l’on devine petit à petit et cela explique très largement sa personnalité. Les relations originales entre les différentes personnes, le voyage sur les routes islandaises balayées par la pluie, le petit garçon tranquille et plein de sagacité, la réflexion empreinte de légèreté sur la maternité, tout concourt à en faire un moment de lecture agréable. Il s’en dégage une philosophie de la vie originale et pleine d’humour : Inutile de leur dire que j’ai dans la voiture un excellent manuel illustré de dessins explicatifs, ça prendrait autant de temps d’y apprendre comment changer un pneu crevé que de se faire un rinçage colorant – l’une et l’autre opération se déroulant d’ailleurs en quatre étapes selon les schémas. Je ne vois aucune raison d’emmagasiner des connaissances qui ne serviront probablement jamais ou de me préparer à une éventualité qui n’arrivera pas. Nous mourrons tous un jour, mais il y a plein de gens qui s’en tirent toute leur vie sans jamais avoir eu à changer un pneu, j’essaie donc d’aviser en fonction des événements.
Bien sûr, ce livre n’a pas l’attrait de la nouveauté qu’avait Rosa candida que j’avais repéré pratiquement dès sa sortie en 2010, mais il est très savoureux tout de même. Sachant qu’il s’agit d’un roman qui précède Rosa candida, contrairement à l’ordre de traduction en français, rien d’étonnant à ce qu’il soit un petit peu moins bien « ficelé ». Ce sont aussi ses imperfections, quelques petites longueurs, quelques traits de caractère un peu flous, qui font son charme. Sans oublier les recettes qui sont regroupées à la fin, et où l’on retrouve l’humour bien particulier qui éclaire très joliment la grisaille de novembre de ce périple islandais.

En musique ! Quand je prépare un poulet au citron et aux olives, je mets Sahra de Khaled, quand je fais de la soupe au potiron, c’est Pinetop Perkins ; pour les épis de maïs grillé, Rubén Gonzalez, quand je me lance dans l’osso-bucco ou la bacalla alla livornese, c’est Gianmaria Testa ; Dvorak ou Liszt occupent mes oreilles quand je prépare des dios palacsinta, ces espèces de crêpes aux noix ; bien que je ne sois pas une fan de Strauss, je m’en accommode quand je confectionne des Puztertaler Kasuppe ; le pot-au-feu de mouton islandais est accompagné, lui, de quelque morceau emprunté à Bjarni Thorsteinsson ; avec le bortsch et les choux farcis de Moscou, je passe les suites symphoniques de Prokofiev. Ce n’est peut-être pas très original, mais je ne suis pas non plus la première à faire des choux farcis.

Elles ont aimé : A propos de livresClaraJostein et Val.

Elles sont plus mitigées : DasolaGwenLilibaPapillon et Sandrine.

Patrick deWitt, Les frères Sisters

L’auteur : Né en 1975 sur l’île de Vancouver au Canada, Patrick DeWitt vit actuellement dans l’Oregon. Son premier roman, Ablutions, est paru chez Actes Sud en 2010. « Les frères Sisters » a figuré dans la dernière sélection du Man Booker Prize 2012, la plus haute distinction littéraire au Royaume-Uni. Patrick deWitt est actuellement en train de travailler à un recueil de nouvelles.
358 pages
Editeur : Actes Sud (septembre 2012)
Traduction : Philippe et Emmanuelle Aronson
Titre original : The Sisters brothers

Voici un livre vers lequel je ne serais sans doute pas allée spontanément si le billet et l’avis de Joëlle n’avait pas attiré mon attention… La couverture étant ensuite plutôt remarquable, je l’ai reconnu immédiatement sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque. Et voilà une excellente découverte !
Tueurs à gages à la solde d’un dénommé Commodore, les frères Sisters chevauchent vers la Californie où ils doivent retrouver un chercheur d’or pour l’éliminer. Aussi liés que dissemblables, les deux frères vont de rencontres en rencontres, et là où Charlie cherche les aventures faciles, les bagarres ou les beuveries, son frère Eli se montre plus romantique, plus attentif à son apparence. Ses tentatives pour faire un régime ou sa découverte de la brosse à dents sont des plus amusantes. Il se pose aussi, au gré de ses pérégrinations à dos de cheval, beaucoup de questions sur leur mission, sur son avenir une fois que leur forfait sera accompli, sur ses relations avec son frère.
Un western parodique drôle, vif et original, c’est ce qu’est ce roman, mais pas seulement, c’est aussi un conte philosophique plein d’humour, humour qui sauve toujours in extremis les scènes les plus noires.
Tous les codes et les personnages des westerns sont présents, des prostituées aux chercheurs d’or, mais leurs portraits toujours légèrement décalés, comme vus au travers d’un prisme plus contemporain, sont vraiment savoureux. Le soliloque d’Eli, toujours porté sur la philosophie et l’introspection, donne un ton particulier à ce roman qui ne ressemble à aucun autre ! Un petit régal !

Extrait : Assis devant le manoir du Commodore, j’attendais que mon frère Charlie revienne avec des nouvelles de notre affaire. La neige menaçait de tomber et j’avais froid, et comme je n’avais rien d’autre à faire, j’observai Nimble, le nouveau cheval de Charlie. Mon nouveau cheval à moi s’appelait Tub. Nous ne pensions pas que les chevaux eussent besoin de noms, mais ceux-ci nous avaient été donnés déjà nommés en guise de règlement partiel pour notre dernière affaire, et c’était ainsi. Nos précédents chevaux avaient été immolés par le feu ; nous avions donc besoin de ceux-là. Il me semblait toutefois qu’on aurait plutôt dû nous donner de l’argent pour que nous choisissions nous-mêmes de nouvelles montures sans histoires, sans habitudes et sans noms. J’aimais beaucoup mon cheval précédent, et dernièrement des visions de sa mort m’avaient assailli dans mon sommeil ; je revoyais ses jambes en feu bottant dans le vide, et ses yeux jaillissant de leurs orbites embrasées. Il pouvait parcourir cent kilomètres en une journée, telle une rafale de vent, et je n’avais jamais eu à lever la main sur lui. Lorsque je le touchais, ce n’était que pour le caresser ou le soigner. J’essayais de ne pas repenser à lui dans la grange en flammes, mais si la vision arrivait sans crier gare, que pouvais-je y faire ?

Lu aussi par Brigitte Namour, Joëlle, Jules, Nina et Zazy.

Sortie poche (3) : Cette vie ou une autre

Je les ai aimés, ils sortent en poche…
L’auteur : Né dans le Nebraska, en 1964, Dan Chaon enseigne la littérature à l’université d’Athens (Ohio). Saluées par la presse et défendues par les libraires, ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines, revues et anthologies et lui ont valu quantité de prix et de récompenses (finaliste du National Book Award avec Parmi les disparus).
384 pages
Editeur : Points (22 novembre 2012)

Voici un roman bien américain, qui entremêle plusieurs personnages et plusieurs destins, bien différenciés, et dont on ne devine qu’après environ deux cent pages ce qui les relie, et que je vais vous expliquer tout de suite…
Mais non, je plaisante ! Vous saurez seulement si vous le lisez ce que Lucy, Miles et Ryan ont en commun. Lucy, dix-huit ans, quitte sa famille avec le professeur dont elle est tombée amoureuse, et ils arrivent ensemble dans un motel qui ressemble à celui de Psychose… Miles, lui, poursuit inlassablement la recherche de son frère jumeau, psychologiquement fragile, disparu depuis une dizaine d’années et dont il vient de recevoir des nouvelles du grand nord. Ryan, jeune homme plutôt équilibré, arrête ses études et rejoint son oncle Hayden, qui n’est pas vraiment son oncle. Trois nouveaux départs, des identités fragiles, mais ce qui les relie est très complexe, et on craint quelque chose de terrifiant tout au long du roman qui démarre très fort, avec du sang, une course vers l’hôpital, une main coupée dans une glacière !
Qu’est-ce que l’identité d’une personne, sinon ce que ses voisins, sa famille, ses amis savent de lui ? Si cette personne part loin de tout son entourage, que reste-t-il de cette identité ? S’il choisit d’en prendre une autre, puis une autre, ne devient-elle pas plus réelle ? Et qu’en est-il d’une personne qui passe pour morte aux yeux de son entourage ? Toutes ses questions et d’autres, Lucy, Miles et Ryan se les posent à un moment ou un autre, et l’histoire, construite comme un thriller, y répondra tout en laissant le lecteur épaté. C’est plein de virtuosité, et quand on croit avoir tout compris, surprises et rebondissements mènent encore plus loin. Les décors de banlieues américaines sinistrées par la crise forment une toile de fond parfaite à cette histoire de perte d’identité et de maladie mentale. Encore un romancier américain à découvrir !

Extrait : Qu’allait-il arriver à Lucy Lattimore, se demanda-t-elle. Si elle disparaissait des archives publiques, si elle n’occupait jamais un emploi, ne se présentait jamais à l’examen du permis de conduire, ne payait jamais d’impôts, ne se mariait jamais et n’avait pas d’enfants, si elle ne mourait jamais, existerait-elle encore dans deux cents ans, flottant librement, dans quelque banque de données ? A un certain moment, déciderait-on de l’effacer de la liste ?

 

Repéré chez  Choco, Clara, Keisha, Marie et Ys… 

Rachel Joyce, La lettre qui allait changer…

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Rachel Joyce vit en Angleterre, dans une ferme du Gloucestershire, avec sa famille. Elle a été pendant plus de vingt ans scénariste pour la radio, le théâtre et la télévision, et comédienne de théâtre, récompensée par de nombreux prix. La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi… est son premier roman.
364 pages
Editeur :
 XO (septembre 2012)
Traduction :
 Marie-France Girod
Titre original :
 The unlikely pilgrimage of Harold Fry

Harold Fry, à la retraite depuis quelques mois, ne sort pratiquement plus de chez lui. Pourtant, un matin, une lettre reçue d’une ancienne collègue, et amie, le pousse jusqu’à la boîte aux lettres pour lui poster sa réponse. Il est remué par l’état de Queenie qui lui écrit qu’elle est dans un établissement de soins palliatifs. Harold, ne sachant trop que répondre, et remâchant des souvenirs, prend la route, sans préparation, sans équipement, pour parcourir les huit cents kilomètres qui le séparent de Queenie. Du sud au nord de l’Angleterre, il longe les routes qu’il parcourait autrefois pour son travail, s’éloigne de sa femme Maureen, de son fils David, de l’absence de communication qui règne dans son foyer. Au fur et à mesure du chemin parcouru, il réfléchit, se souvient, change, tout en restant attaché à ce qui l’a accompagné dans les premiers jours de marche, comme ses chaussures de bateau bien peu taillées pour la route. Même si on est d’emblée persuadé qu’il atteindra son but, c’est plus le parcours intérieur que l’odyssée d’Harold Fry qui est intéressant.

J’ai été un peu partagée tout au long de la lecture de ce livre. Agacée par les bons sentiments, les rencontres qui s’accumulent gentiment, les personnages qui évoluent comme on s’y attendait, je ronchonnais intérieurement sur les ficelles un peu trop grosses. En même temps enveloppée par la chaleur et la tranquille obstination d’Harold Fry, je n’ai pas pu lâcher le livre avant de l’avoir terminé. Ce roman ne changera pas la face du monde, ni celle de la littérature, mais si vous avez envie de passer un bon moment avec des personnages attachants, pourquoi pas ?

Citations :  Harold songea à tout ce qu’il avait laissé passer au cours de son existence. Des sourires. Des coups à boire. Les gens qu’il avait croisés mille fois sur le parking de la brasserie ou dans la rue, sans même lever la tête. Les voisins qui avaient déménagé et dont il n’avait pas gardé la nouvelle adresse. Pire : son fils qui ne lui parlait pas et son épouse qu’il avait trahie. Il se souvint de son père dans la maison de retraite et de la valise de sa mère près de la porte. Et maintenant, il y avait cette femme qui, vingt ans plus tôt, lui avait prouvé qu’elle était son amie.
Fallait-il toujours qu’il en soit ainsi ? Que, juste au moment où il voulait faire quelque chose, ce soit trop tard ?

Il comprenait que dans sa marche pour racheter les fautes qu’il avait commises, il y avait un autre voyage pour accepter les bizarreries d’autrui.

Les avis de KeishaMeelly et d’autres sur  Babelio que je remercie pour cet envoi.