Julia Chapman, Rendez-vous avec le crime

« Comment peut-on aimer un endroit et en même temps le détester ?
Sans être persuadé qu’il existe une réponse à cette question, l’homme arrêta sa moto en haut de Gunnerstang Brow, coupa le contact, enleva son casque et contempla les toits d’ardoise qui pavaient le fond du vallon en contrebas. C’était le milieu de l’après-midi, la lumière rasante du soleil d’octobre embrasait la falaise de craie à laquelle la ville était adossée, et se réverbérait sur des maisons et des rues où il n’avait pas remis les pieds une seule fois en plus de quatorze ans. »

Quoi de mieux pour le mois anglais que de se plonger dans un « cosy mystery » ? Ces romans policiers confortables manient avec virtuosité l’humour pour amener à la résolution de meurtres dans un milieu rural traditionnel assez préservé, du moins jusqu’au passage à l’acte (criminel) d’un citoyen au-dessus de tout soupçon. Le détective y est souvent amateur, dans la tradition d’Agatha Christie.
Ici, l’enquêteur est un policier mis sur la touche pour une durée indéterminée. Après avoir côtoyé le grand banditisme à Londres, Samson O’Brien revient dans sa bourgade natale du Yorkshire et y ouvre un bureau de détective. Dire qu’il n’est pas très bien accueilli est un euphémisme. Les habitants de Bruncliff ont la rancune tenace. Le hasard veut qu’il installe son bureau en-dessous de celui de Delilah Metcalf, jeune femme qui lutte pour maintenir ses finances hors du rouge grâce à une activité d’agence matrimoniale, et avec laquelle Samson est plutôt en froid.

« Il arrivait parfois qu’un tiraillement viscéral, un frémissement dans les nerfs le long de la colonne vertébrale – le chatouillis de l’instinct- vous fasse tiquer.
La logique, il faut parfois la court-circuiter. »

Lorsque deux, puis trois clients de l’agence de Delilah meurent dans des accidents plus ou moins suspects, celle-ci commence à se poser des questions. Quant à Samson, il est engagé par la mère d’une des victimes pour déterminer les causes de sa mort.
Un peu lassée des enquêtes d’Agatha Raisin, que je commençais à trouver répétitives, je me suis laissé tenter par cette série d’une autre auteure, et je trouve que c’est plutôt un bon choix. Pour un premier de série, les caractères des personnages prennent tout de suite de l’épaisseur et même s’ils sont assez nombreux, on s’y retrouve bien. Le décor a son importance dans ce genre de roman, et là, on le visualise très bien, avec ses paysages vallonnés, ses pâturages, ses petits villages resserrés autour de l’église et du pub… L’enquête policière en elle-même ne manque pas d’intérêt, les fausses pistes et les moments d’action abondent. J’ai deviné un peu rapidement le coupable, mais c’est toujours agréable d’avoir un temps d’avance sur les enquêteurs.
C’est un sans-faute pour ce premier roman, et je m’attaquerais volontiers à la suite !

Les détectives du Yorkshire, tome 1 : Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman (Date with death, 2017), éditions Robert Laffont, 2018, traduction de Dominique Haas, 408 pages.

Repéré chez Anne, Keisha et Sylire et lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Fiona Mozley, Elmet

« Les fantômes de l’ancienne forêt se manifestaient encore lorsque le vent soufflait. Le sol regorgeait d’histoires brisées qui tombaient en cascade, pourrissaient puis se reformaient dans les sous-bois de façon à mieux resurgir dans nos vies. »
Je commence le mois anglais avec ce premier roman, beaucoup vu sur les blogs à sa sortie, et maintenant paru en poche.
Un père de famille élève ses deux enfants adolescents dans une maison qu’ils ont bâtie de leurs mains, dans la campagne du Yorkshire. Auparavant, il gagnait sa vie lors de combats clandestins, maintenant il aimerait laisser cette partie de son existence derrière lui. Mais un riche propriétaire, par ailleurs peu à cheval sur la légalité, revendique des droits sur le terrain où ils ont bâti. Jusqu’où ira-t-il pour que John lui rende ce qu’il aurait soi-disant indûment occupé ? Tout au long du roman, qui commence par une scène finale, une tension latente va en augmentant jusqu’à un paroxysme qui semble inévitable.
L’histoire est racontée par Daniel, le benjamin, garçon calme et sensible. Cathy, sa sœur aînée, tient plus du caractère paternel. Quant à la mère, on ne saura pratiquement rien d’elle et de ce qu’elle est devenue.

« Pendant un temps, il avait même bien gagné sa vie. Il en retirait une certaine fierté, ou quelque chose de cet ordre, un sentiment qui avait pourtant quasiment disparu dans la région. »
Tout d’abord, si vous le pouvez, évitez de lire la quatrième de couverture du roman broché, qui en dit beaucoup trop, et même la phrase de couverture, propre à faire imaginer tout autre chose…
Je suis finalement un peu perplexe, les ingrédients sont là pour faire un bon roman, en particulier le style empreint de poésie que j’ai beaucoup apprécié. Le roman comporte également tout un pan social, très intéressant, les petites gens opprimés commençant, grâce à John, le père de famille, à réagir à l’idée d’une révolte. Toutefois, les personnages restent trop flous, trop incertains dans leurs choix et leurs motivations, notamment le père. Cela est sans doute volontaire, et peut s’expliquer par le fait que le narrateur est jeune, quatorze ans à peine.
Le flou est aussi temporel, cette sorte de conte se passe, semble-t-il, à l’époque contemporaine, mais sans aucun indice qui viendrait le confirmer ou l’infirmer. Cette incertitude m’a aussi maintenue à distance. J’ai été en outre gênée par l’aspect inéluctable de l’histoire, alors qu’il aurait sans doute été possible à plusieurs des protagonistes de calmer le jeu ou de prendre des distances à un certain moment. J’ai toujours du mal avec les personnages qui s’acharnent à courir à leur perte.
Je retiendrai de cette lecture une écriture prometteuse, et, malgré tout, une rencontre qui ne s’est pas faite.

Elmet de Fiona Mozley (Elmet, 2017) éditions Joëlle Losfeld, 2020, traduction de Laetitia Devaux, 240 pages, existe en Folio.

Aifelle a aimé, Eva a quelques bémols, Actu du noir n’a pas marché, et c’est un coup de coeur pour Maeve.

Lu pour le mois anglais à retrouver sur Instagram ou Facebook, ou encore sur le blog Plaisir à cultiver.

Paul Lynch, La neige noire

« Il se dirige vers la partie en pente où l’eau s’est accumulée, inspecte le système d’écoulement. La surface argentée de la flaque réfléchit si fidèlement le monde qu’on dirait un lambeau de ciel arraché. S’y reflètent le satin blanc du ciel et les branches des arbres, stérile beauté qui évoque un appel des morts déployant leurs ossements. »
Barnabas Kane est un émigrant de retour dans son Irlande natale après avoir bâti des gratte-ciels aux Etats-Unis. Avec son épouse et son fils, il s’est installé dans une ferme qu’il a fait prospérer, sans pourtant s’intégrer vraiment à la population locale. Un incendie dans son étable marque la fin de cette période d’aisance. Ce drame cause la mort de son employé et il perd toutes ses bêtes en une soirée cauchemardesque. Barnabas sombre alors dans des phases de colère et de dépression, se coupant autant de sa famille que de ses quelques voisins serviables.

« Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser le pays. »
Voici un roman noir d’encre comme j’en lis rarement, vraiment très sombre, qu’aucune lueur ne vient éclaircir. L’amertume de Barnabas, les réactions plutôt saines de sa femme Eskra, les errements de son fils Billy tout comme les ressentiments des habitants du village, tout est plombé par les cieux irlandais hostiles et les paysages aussi superbes que maussades, sous la plume de l’auteur. Il excelle autant à peindre les collines et les prairies qu’à faire sentir le poids des traditions et des superstitions. J’ai parfois trouvé l’abondance d’images et de métaphores un peu pénible, mais dans l’ensemble, l’écriture m’a plu et permis de supporter la noirceur du propos.
Ce roman était dans ma pile à lire depuis une éternité, depuis sa sortie en grand format, probablement. Une tentative pour commencer Un ciel rouge, le matin, tout aussi dramatiquement sombre, m’avait découragée de le lire. Je ne regrette pas la découverte, toutefois, et le recommande aux amateurs de romans noirs et de campagne irlandaise.

Avez-vous lu ce roman ou un autre de l’auteur ?

La neige noire de Paul Lynch (The black snow, 2014), éditions Albin Miche, 2015, traduction de Marina Boraso, 304 pages, existe en poche.

Livre lu pour l’Objectif PAL (chez Antigone) et le mois irlandais (chez Maeve)

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils

Rentrée littéraire 2020 (12)
« André avait toujours eu deux mots pour ses mères. C’était un peu difficile à expliquer. Il disait maman pour Hélène, sa tante, qui l’avait élevé à Figeac, et ma mère pour Gabrielle, sa mère, qui habitait Paris ; il ne l’avait côtoyée que quatre semaines par an pendant les dix-sept premières années de sa vie, et moins encore depuis qu’il ne vivait plus dans sa maison d’enfance. »
Voilà un extrait qui, en peu de mots, dit tout ou presque. On comprend aisément qu’André n’a pas été élevé par sa mère, célibataire, mais par sa tante et son oncle, et vécu au milieu de ses cousines, et que donc, il n’entretient que peu de rapports avec Gabrielle qui vit à Paris. Le roman commence ailleurs, à Chanterelle, un petit village du Cantal, des années auparavant, avec une scène que je ne raconterai pas, et qui sera évoquée plusieurs fois par la suite, comme une légende familiale triste, qui n’est pas cachée, mais qui provoque trop de chagrin pour en parler.
Le roman chemine depuis bien avant la naissance d’André jusqu’à la fin de sa vie, de Chanterelle à Figeac ou à Paris. La société provinciale change, la vie rurale n’est plus ce qu’elle était, les distances ne sont plus ressenties de la même façon. Les relations familiales évoluent, se déplacent, mais restent fortes. Et l’absence de père se fait plus ou moins sentir.

« Il voudrait ne pas ruminer, ne plus ruminer ; encore un mot de Léon pour les pensées qui ne vous lâchent pas, creusent un trou dans le ventre et serrent la poitrine. »
Curieux roman finalement que cette histoire du fils, qui a tout de la saga familiale, sur plusieurs générations et avec secret de famille à l’intérieur. Et pourtant, rien ne ressemble vraiment à des précédentes lectures de ce genre. Tout d’abord, si l’action se déroule sur une centaine d’années, et avec un bon nombre de personnages, le roman tient pourtant sur 171 pages, aussi denses que sobres. Ensuite, la chronologie va de l’avant, puis revient en arrière pour mieux sauter quelques années. L’ellipse y est cultivée comme un art ! Troisième point, le personnage central, André, né de père inconnu, élevé par sa tante, s’en sort plutôt bien dans la vie, et ce dès ses jeunes années, où il illumine le foyer qui l’a accueilli. Pas d’accumulations de drames, même s’il en est un, fondateur, dans la vie du père d’André.
Outre le thème de la recherche de racines, et la description des caractères et des liens familiaux, c’est la langue qui frappe, avec ses mots élégamment choisis, son ton toujours juste.
Un roman qui m’a tenue en haleine, sans chercher à trop en faire, et que j’ai trouvé plein, intense, et très réussi.

L’histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet-Chastel, août 2020, 171 pages. Prix Renaudot 2020.

Simon Hureau, L’oasis

« « La biodiversité fond comme la neige au soleil… » Oui, mais pourquoi personne ne dit qu’il est si facile de la favoriser, voire de la restaurer, la générer ? C’est quand même pas sorcier et notre jardin en est la meilleure preuve. »
Cela commence un matin au petit déjeuner, Simon Hureau écoute Nicolas Hulot parler de la biodiversité qui n’est pas considérée comme un enjeu prioritaire par le gouvernement, puis annoncer sa démission. Je me souviens aussi de ce matin d’août 2018 ! Simon Hureau, un peu démoralisé, se demande quoi faire à son échelle, et pourquoi pas un livre sur la preuve de diversité animale et végétale que constitue son jardin ?
Retour en arrière avec l’achat d’une maison dans un bourg du Val de Loire, avec 500 m2 d’extérieur, même s’il est impossible au départ de nommer jardin cette longue bande de pelouse avec quelques arbres et pas mal de béton. Sans rien connaître au jardinage, l’auteur improvise, arrache les thuyas détestés et dégage, plante, bouture, ramasse des rejets au bord des chemins ou procède à des échanges avec les voisins.

« Une haie, c’est une ligne de vie… Un havre salutaire, un sursis vital entre deux territoires… Une fois, je me suis penché sur un prunellier que j’avais mis en haie, c’était étourdissant : des dizaines de coccinelles de plusieurs espèces ! »
Avec pas mal d’huile de coude, le jardin prend forme, et surtout, se met à attirer de plus en plus de faune sauvage : de la cétoine dorée au roitelet, du rouge-queue au hérisson, de l’écaille-martre à la cicindèle, je ne vous en cite qu’une infime partie.
Et bien sûr, tous les insectes et animaux divers, tous les arbres et plantes cités sont dessinés, le jardin prend graduellement forme sous le crayon de l’auteur, à mesure que sa fille grandit. Simon dégage un passage qui mène à la rivière, fabrique des nichoirs, installe un poulailler, reprend le potager du voisin qui ne voulait plus le cultiver. Quelques déceptions sont vite compensées par la grande réussite que constitue le retour de nombreuses espèces dans cet habitat qui les respecte.
Je ne me lasse pas de voir et de revoir les dessins superbes, les planches d’entomologie ou d’ornithologie, autant que les bouilles des voisins, pas caricaturés comme dans Retour à la terre de Manu Larcenet (que j’adore aussi), mais bien sympathiques. Le texte est intéressant tout du long, pas moralisateur, mais parfois philosophique, il pousse à la réflexion, et cela fait toujours plaisir de lire un passionné de nature.
Je vais garder précieusement cet album graphique, sous-titré « Petite genèse d’un jardin biodivers », parmi mes BD indispensables !
   

L’oasis de Simon Hureau, éditions Dargaud, avril 2020, 116 pages.