Andrea Maria Schenkel, Tromperie

« Mais vous savez ce qui me ronge, dans cette affaire, mon cher Huther ? C’est que tout le monde a menti, que tout le monde a été trompé.
Clara, Hubert, tout le monde. Et finalement, ce qui me fait le plus mal, la justice elle-même. »

Landshut, petite ville tranquille de Bavière en 1922. Deux femmes, une mère et sa fille, sont assassinées dans l’appartement où la plus jeune donnait des cours de piano, mais aussi où elle recevait son ami Hubert. Hubert Taüscher, fils de la bonne bourgeoisie locale, a cependant mauvaise réputation, et devient le coupable idéal, avec un mobile et une opportunité d’être sur les lieux du crime. Il risque la peine de mort pour ce meurtre crapuleux, et son avocat peine à le défendre.
Commençant par une scène de crime vue au cinéma, qui aurait inspiré le criminel, puis par les témoignages successifs des différents protagonistes, policiers, témoins ou avocat, le roman explore la psychologie des personnages, leur caractère, creuse sans relâche, mais sans analyse délayée, uniquement au travers de leurs paroles et de leurs actions.

« Dans la salle règne un silence attentif, pesant, on entendrait tomber une aiguille. Täuscher est accusé de vol et de double meurtre, Schinder de recel aggravé et recel de malfaiteur. Ce dernier semble s’ennuyer, se désintéresser de tout cela, il regarde ses mains, observe ses ongles avec attention, jette un œil autour de lui dans la salle. »

Les années 20 en Allemagne, sa police, sa justice, sont le décor parfaitement restitué de ce roman de Andrea Maria Schenkel, comme les années 50 pour La ferme du crime et une large partie du vingtième siècle pour Le bracelet. C’est donc la troisième fois que, sans l’avoir encore chroniquée, je lis l’auteure, au travers de romans solides sans être époustouflants, mais bon, ça fait du bien de temps à autre, non ?
Le fait que le roman soit tiré d’une affaire qui s’est réellement produite en 1922 peut surprendre, d’une certaine manière. En effet, je me suis trituré les neurones pour trouver une résolution bien alambiquée qui n’est jamais arrivée. Car il y a un dénouement, qui ne manque pas du tout d’intérêt, mais qui est beaucoup plus élémentaire que ce que j’avais imaginé. Ce que l’on pardonne volontiers à l’auteure, car le fait de se creuser la tête pour trouver un coupable prouve la fascination réelle exercée par ce livre.

Tromperie d’Andrea Maria Schenkel (Taüscher, 2015) éditions Actes Sud, février 2020, traduction de Stéphanie Lux, 224 pages.

Avec ce roman, je participe aux Feuilles allemandes.

Annette Hess, La maison allemande

« Un instant plus tard, installés autour de la table du séjour, ils contemplaient le volatile fumant. Les roses jaunes de Jürgen trônaient dans un vase en cristal, comme une offrande funéraire. »

Francfort en 1963. Eva, jeune fille d’une famille plutôt modeste, ses parents étant restaurateurs, se voit proposer un travail d’interprète pour ce qui sera le second procès d’Auschwitz. Son premier rôle d’interprète du polonais à l’allemand, sans commune mesure avec les traductions commerciales qu’elle fait d’habitude, lui fait entrevoir des faits qu’elle ignorait presque totalement. Elle en est perturbée et cela assombrit l’ambiance avec sa famille, ses parents et sa sœur aînée évitant le sujet, et avec son fiancé, petit bourgeois ambitieux mais un peu vain, qui préférerait la voir rester chez elle à préparer son mariage.

« Le procureur se rassit. Miller était trop fougueux, trop obstiné.La rumeur courait que son frère était mort dans ce camp. Si c’était vrai, ils avaient un problème. Ils devraient le remplacer, car il manquait d’impartialité. D’un autre côté, ils avaient besoin de jeunes gens engagés comme David Miller qui passaient leurs journées et leurs nuits à étudier des milliers de documents, à comparer les dates, les noms et les faits… »

Un autre personnage intéressant du roman est l’assistant d’origine canadienne David Miller, très investi dans les recherches pour démasquer des monstres qui peuvent avoir pris des allures de bons pères de famille. Je crois n’avoir jamais lu de roman sur les procès des nazis et celui-ci, mené de manière vive, alternant les angles de vue et les commentaires des divers protagonistes dans des dialogues très réalistes, m’a captivée dès le début. Le point de vue choisi est celui des jeunes de vingt à trente ans dans les années soixante, trop jeunes pour être responsables, mais accablés toutefois par une très grande culpabilité, d’une manière ou d’une autre.
J’ai apprécié l’écriture, l’auteure est scénariste ce qui se ressent aux dialogues et à la vivacité de la progression. Que ce soit Eva, sa sœur Annegret, son fiancé Jürgen ou bien David Miller, il est passionnant de les voir évoluer, ouvrir les yeux ou non, réagir enfin chacun à leur façon. A part deux coquilles qui m’ont un peu étonnée pour une version poche chez un éditeur plutôt soigneux, cette lecture est une bonne surprise.

La maison allemande d’Annette Hess, (Deutsches Haus, 2018) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Stéphanie Lux, sorti en poche, 396 pages.

Repéré chez Dominique et Krol, je participe avec ce roman aux Feuilles allemandes pour la première fois.

Astrid Monet, Soleil de cendres

Rentrée littéraire 2020 (8)
« Ici, elle s’asseyait la nuit quand elle nourrissait Solal. Depuis cette fenêtre de cuisine du huitième étage, le scintillement des lumières de la nuit l’enivrait d’une quiétude douce et délicate. »

Par un été brûlant, qui bat tous les records de température, Marika, jeune femme de trente-sept ans, entreprend le voyage retour vers Berlin avec son fils de sept ans, afin qu’il rencontre enfin son père qu’il n’a jamais vu. Les deux s’acceptant plutôt bien, Marika laisse Solal pour la nuit chez son père, mais au matin, alors qu’ils ont rendez-vous, une éruption volcanique sur l’Ouest de l’Allemagne, suivie d’un tremblement de terre à Berlin, les empêchent de se retrouver. Marika, folle d’inquiétude, se met à rechercher son fils, dans une ville coupée en deux, et à la fois désorganisée et soumise à des contraintes policières aussi aberrantes que rigoureuses.
Le roman comporte trois parties, et se déroule sur trois jours, le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom.

« Il pleut des cendres grosses comme des flocons. L’air devient irrespirable, la chaleur cuisante. »
Ce que j’ai aimé dans ce roman ? Tout d’abord, l’écriture. Les personnages sont bien caractérisés, ils prennent vie en quelques mots, quelques phrases. J’ai surtout été intriguée par le père de Solal qui, s’il se dévoile plus progressivement, montre une évolution particulièrement intéressante, face à son fils et aux circonstances. Quant aux lieux, l’immersion dans la ville de Berlin se fait aisément, on voit que l’auteure la connaît bien et donne un aperçu de son atmosphère qui ne peut que donner envie de mieux la découvrir. En outre, des trouvailles littéraires viennent relever certains passages un peu moins denses, peu nombreux, car le déroulé du roman ne laisse pas de répit, et la quête de Marika à la recherche de son enfant est forcément prenante. Ainsi les passages avec Marlène Dietrich dont la jeune femme est absolument fan.
Maintenant, ce que j’ai un peu moins aimé. Je n’ai pas éprouvé de sympathie d’emblée pour Marika, pour je ne sais quelle raison, qui a sans doute à voir avec son attitude face à la vie, mais cela ne m’a pas empêché d’imaginer être à sa place, et de compatir. Je pense que cette distance par rapport à ce personnage tient aussi à certaines situations que j’ai trouvé « fabriquées ». Ainsi, Marika explique pourquoi elle n’est pas retournée à Berlin en sept ans, sans qu’on comprenne et surtout sans qu’on adhère vraiment à ses motivations. De plus, j’ai regretté certains dialogues qui ne sonnaient pas tout à fait juste. Ce n’est qu’un ressenti personnel, et dans l’ensemble, j’ai trouvé la lecture fluide et prenante, avec des scènes marquantes, et une écriture que je retrouverai volontiers dans un futur roman.

Soleil de cendres, d’Astrid Monnet, éditions Agullo, août 2020, 210 pages.

Mon avis est plus proche d’Actu du noir que de Yv.

Bernhard Schlink, Olga

olga« Elle est facile à garder, elle aime avant tout se tenir debout et regarder autour d’elle. »
La voisine chez qui la mère laissait sa fille n’avait pas voulu le croire, tout d’abord. Mais c’était vrai. La petite fille d’un an se tenait debout dans la cuisine et regardait une chose après l’autre, […] »
J’ai aimé d’emblée l’incipit qui met en scène cette toute petite fille, et ensuite l’enfance difficile d’Olga à la fin du XIXème siècle dans une petite ville de l’actuelle Pologne, et qui m’a rappelé, je ne sais trop pourquoi, Le petit Saint, roman de Georges Simenon. Impression confirmée après lecture : sans être une sainte, Olga fait toujours montre d’une droiture et d’une continuité sans faille dans ce qu’elle recherche. Ce qui pourrait agacer, mais comme l’auteur fait preuve de sobriété dans l’écriture, sensible mais sans pathos, cela passe bien. Il montre aussi comment ce caractère un peu monolithique est le résultat d’une éducation, d’un manque d’affection, et de circonstances sociales et historiques.

« D’Olga, j’ai aussi hérité le goût des promenades dans les cimetières, et quand c’est un cimetière particulier, particulièrement ancien ou particulièrement beau, enchanté ou bien angoissant, j’inclus Olga dans mes pensées. »
Le roman est construit en trois parties, la première va de l’enfance à la retraite d’Olga, la seconde raconte des épisodes de sa vie et de sa vieillesse par la voix d’un jeune homme dans la famille duquel elle faisait de la couture. La troisième partie est constituée d’un ensemble de lettres retrouvées, je vous laisserai apprendre de quelle manière. Au cœur du roman, l’histoire d’amour entre Olga et Herbert, un jeune homme de famille fortunée, qui devient officier et ne rêve que de conquêtes et de découvertes. Il finira par prendre en plein hiver la route du passage Nord-Est vers le Pôle Nord, voie qu’il espère être le premier à parcourir. L’auteur s’est inspiré d’un personnage ayant réellement existé, et lui a inventé une compagne en la personne d’Olga.
Je pensais que le thème du roman était le secret, ou le mensonge, d’autant plus que ce thème avait déjà inspiré Bernhard Schlink. Maintenant, je dirais plutôt qu’il s’agissait pour l’auteur de mettre en avant la fidélité à soi-même et à ses idées. Pour cela, Olga est, dès son enfance, particulièrement remarquable, et le restera jusqu’à sa mort.
Un beau roman, pour un beau personnage, incomparable, qui ne peut laisser indifférent, me semble-t-il.

Olga de Bernhard Schlink, éditions Gallimard (janvier 2019) traduction de Bernard Lortholary, 267 pages. Noté chez Krol et Marilyne.

Anselm Kiefer

Alors tout d’abord l’artiste : Anselm Kiefer est allemand, né en 1945. Il grandit dans la région de la Forêt-Noire, il étudie d’abord le droit, la littérature et la linguistique. À l’âge de 21 ans, il séjourne au couvent de la Tourette, à Eveux, dans les monts du Lyonnais, et ce séjour où il a découvert « la spiritualité du béton » le décidera à étudier l’art. Élève à la Kunstakademie de Fribourg-en-Brisgau, puis de Joseph Beuys à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, il travaille des matériaux variés parmi lesquels le béton, le plus souvent en trois dimensions. La littérature et la spiritualité imprègnent aussi son travail. Il a exposé dans de nombreux musées (Grand Palais, Centre Pompidou, Bibliothèque nationale de France, Musée Rodin…) et vit en France depuis 1993.
Je commence avec ces paysages que j’aime beaucoup, mais qui ne figuraient pas dans l’exposition que j’ai vue.

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Cet automne, une exposition a été consacrée au peintre au Couvent de la Tourette, c’était donc une sorte de retour aux sources pour lui. On y retrouvait ses thèmes et matériaux de prédilection : peintures avec inclusions en relief, livres de béton, mannequins sans tête, mises en scène de ruines et tournesols de béton ont trouvé tout naturellement leur place entre les murs bruts du couvent ou de son église. La force de son œuvre n’en était que plus apparente.

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« Une œuvre n’est jamais finie, déjà ça existe dans les yeux de ceux qui la regardent, chacun a une autre idée d’un tableau et puis à travers le temps et le lieu, ça change », comme le dit Anselm Kiefer.
Les « ruines » dont on peut voir l’œuvre originale ci-dessus, et la reproduction au couvent de la Tourette, m’ont rappelé les ruines de Hambourg après-guerre, évoquée par l’auteur Carl Rademacher dans « L’assassin des ruines » que je venais de lire. Nul doute que le peintre ait été inspiré par cette époque qu’il n’a pourtant pas connue.
Quant au thème de la littérature, avec les livres en béton et autres matériaux, il parlera sans doute aux amoureux des  livres qui passent par ici…
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Passons maintenant au cadre de cette exposition : l’automne est à mon avis la saison idéale pour découvrir le couvent imaginé par Le Corbusier. La lumière et les couleurs dorées y entrent abondamment. L’église laisse glisser plus parcimonieusement la lumière, par des ouvertures colorées. Comme ce n’était pas la première fois que je venais, mes photos montrent plutôt des détails que l’ensemble, mais vous trouverez facilement sur internet des vues générales, ainsi que l’historique du bâtiment (par exemple ici )

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Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Ian McEwan, L’innocent

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C’est plutôt rare que j’aie des engouements pour des auteurs de façon durable. Je finis généralement par les délaisser s’ils empruntent un peu trop souvent les mêmes chemins. Cela ne m’est encore pas arrivé avec Ian McEwan, et depuis que j’ai découvert L’enfant volé en 1993, j’ai lu avec presque toujours autant d’intérêt et d’enthousiasme les romans d’un auteur qui aime à varier ses thèmes et à surprendre. Je continue donc à le découvrir, tranquillement, sans chronologie, puisque je viens de ressortir des limbes, ou quasiment, un roman sorti en Angleterre en 1990… une éternité, au regard des parutions toujours plus récentes dont nous sommes submergés !

« Son univers s’était réduit à une pièce sans fenêtre et au lit qu’il partageait avec Maria. »

L’innocent m’a attiré tout d’abord par sa couverture anglaise représentant la porte de Brandebourg à Berlin, et l’évocation de la guerre froide avant le Mur. En 1955, Leonard Marnham, jeune anglais de vingt-cinq ans, est engagé grâce à ses compétences techniques dans un réseau anglo-américain d’espionnage qui vise à mettre les russes sur écoute. Il est sous couverture, et sensé travailler au réseau anglais de télécommunications. Il fait la connaissance de Bob Glass un américain qui sera son référent dans son travail, et de Maria, une jeune allemande divorcé dont il tombe rapidement amoureux.

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« Les tunnels étaient des endroits dérobés et sûrs ; les enfants et les trains s’y glissaient pour échapper aux regards et à la surveillance avant d’en ressortir sains et saufs. »

L’auteur mêle habilement espionnage et histoire d’amour sur fond de Berlin en pleine reconstruction (et encore passablement en ruine dans certains quartiers) et n’hésite pas à faire prendre un virage inattendu au roman à deux reprises au moins. Ce qui me contraint à ne pas raconter trop pour laisser les futurs lecteurs aussi innocents que le héros de l’histoire. Quoique le titre soit pour le moins ambigu…
J’avais commencé ce roman il y a un an ou deux en anglais, mais le niveau de langue assez soutenu m’empêchait d’aller à mon rythme et m’avait fait craindre une relative lenteur du roman. En français, je ne l’ai pas du tout ressentie, et j’ai adoré me faire promener par l’auteur, tant dans la psychologie complexe des personnages que dans le Berlin de l’après-guerre. Sans doute pas le meilleur roman de l’auteur (pour moi l’incomparable Expiation !), ce livre par ses subtilités et son écriture, est de ceux qui restent en mémoire.

L’innocent de Ian McEwan (The innocent, 1990), traduit par Josée Strawson, éditions Folio (2002), 390 pages.


Sorti de mes étagères pour l’Objectif PAL !
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Magdalena Parys, 188 mètres sous Berlin

188metressousBerlinRentrée littéraire 2017 (4)
« Nous ne pouvions faire confiance qu’à nous-mêmes. Il s’agissait de la vie de plusieurs personnes. Creuser si près du but, ouvrir une brèche dans une cave, cela exigeait des nerfs d’acier. »
Le titre original de ce roman polonais est « Tunel », il se déroule sur plusieurs époques, avec différents narrateurs qui répondent aux questions de Peter. Cet enquêteur essaye de déterminer pourquoi un certain Klaus, passeur ayant participé au creusement d’un tunnel sous le mur de Berlin en 1980, a été tué des années plus tard, et par qui. D’emblée le roman frappe par sa richesse et sa complexité. De nombreux protagonistes prennent la parole tout à tour, Jürgen, Magda, Victoria, Roman, Klaus, Thorsten, et les rapports entre eux ne s’éclairent que au fur et à mesure de la lecture.
Si j’ai trouvé de nombreuses qualités à ce roman, je n’ai pas réussi à ressentir de réel enthousiasme. J’ai été obligée de me faire un pense-bête avec les noms des personnages et leurs liens, ce qui ne m’arrive jamais, et de m’y référer bien souvent, sous peine d’être perdue. Alors, au vu des autres avis que j’ai lus, vraiment plus enthousiastes, je pense que c’est moi qui n’étais pas très réceptive à un genre un peu différent, à une construction originale et complexe.

« On nous a vite sorti de la tête nos sympathies pour l’Est, mais cela s’est fait avec un certain savoir-vivre. Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin -par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière. »

Je ne regrette toutefois pas mon achat, j’ai aimé la restitution de l’atmosphère de Berlin coupée en deux par le mur, la manière dont les habitants ont vécu cette séparation, intimement, au plus profond. Mais je n’ai pas été passionnée par la recherche de la vérité concernant le personnage mort au début du roman, par le pourquoi et le comment…
Je conseillerais ce livre à ceux qui cherchent un roman d’atmosphère sur la période où Berlin était divisée en deux, qui aimeront prendre conscience de l’impact immense sur les familles séparées brutalement, à ceux aussi qui aiment se mettre dans la peau de l’enquêteur, réfléchir, déduire, bâtir ou éliminer des hypothèses, à ceux enfin qui aiment le roman choral. Pas à ceux qui chercheraient des techniques pour creuser un tunnel, cet aspect étant passé assez rapidement par les narrateurs !
Je plaisante à ce sujet, mais je suis restée un moment sidérée, au mémorial du Mur à Berlin, devant les marques au sol qui représentent les lieux de passage souterrains et aussi face aux photos et récits d’évasion… N’hésitez pas écouter, si vous avez un moment, le récit de la dernière évasion en 1989. C’est sur France Info et c’est saisissant.

188 mètres sous Berlin, par Magdalena Parys, (Tunel, 2011), éditions Agullo (septembre 2017) traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez, 375 pages.

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Les avis de Cuné, Claude Le Nocher ou Quatre sans quatre.

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Hugo Hamilton, Un voyage à Berlin

unvoyageaberlinL’auteur : Hugo Hamilton est né à Dublin en 1953, d’une mère allemande et d’un père irlandais. Il est journaliste, écrit des nouvelles et des romans. La parution de Sang impur (prix Fémina étranger, 2004) lui vaut d’être reconnu en Irlande comme un auteur de premier plan. Sont parus en France, aux éditions Phébus, puis en poche : Le Marin de Dublin, Berlin sous la Baltique, Déjanté, Triste flic, Comme personne.
272 pages
Éditeur : Phébus (février 2015)
Traduction : Bruno Boudard
Titre original : Every single minute

Un auteur irlandais que je n’ai pas encore lu, une jolie couverture, une allusion à Nuala O’Faolain, voilà de quoi me faire faire des infidélités à mes penchants littéraires du moment !
Bien plus qu’une allusion, le livre raconte, sous l’appellation de roman toutefois, le voyage à Berlin d’un narrateur qui ressemble fort à Hugo Hamilton, avec Una, une amie très proche qui a tout de Nuala. Malade, elle et son entourage savent qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et elle souhaite visiter Berlin avec Liam qui connaît très bien la ville. Ils s’installent dans un de ces hôtels au charme un peu désuet, louent les services de Manfred, un chauffeur qui va leur devenir indispensable, réservent des places pour le Don Carlos de Verdi. Mais surtout, au travers de leurs confidences, ils réaffirment à l’heure de la fin, l’importance de leur amitié.
Hugo Hamilton a vraiment le sens de la formule, de la phrase qui en quelques mots, sans lieu commun, paraît pourtant décrire de manière concise un trait de personnalité de Una. Ainsi, il se souvient qu’« elle n’avait pas peur d’aborder le sujet de la mort » qu’« elle estimait que New York était un endroit merveilleux où être seul ».
Il constate également que « chaque écrivain possède sa rage familiale sinon il ne serait pas écrivain », « sa propre petite ligne de colère, de culpabilité, d’aigreur, de jalousie, d’échec et de désir désespéré d’être aimé plus que tout autre être au monde »
Il rappelle qu’« elle adorait les erreurs. Elle adorait les gens qui ne cherchaient pas à dissimuler leurs erreurs. Elle adorait tout ce que les gens faisaient et disaient par accident. » et aussi, à propos de son écriture, « elle n’était pas douée pour inventer de toutes pièces un univers. Elle préférait la réalité. Elle préférait être elle-même au cœur de cette réalité. C’est ainsi qu’elle écrivait ses livres, en consignant une liste de situations vécues de première main. »
Ce portrait est celui d’une femme écrivain exceptionnelle, c’est un
superbe et émouvant hommage à sa fantaisie, à ses doutes et ses errances. J’ai vraiment aimé la découvrir plus encore que dans ses récits déjà très autobiographiques, et j’ai noté des quantités d’extraits ! Je me souviendrai d’elle par le détail, sans doute véridique, de son peu de goût pour les sacs à main : elle transportait dans Berlin papiers, porte-monnaie, crème pour les mains, clefs ou médicaments dans un grand sac de plastique à fermeture à glissière, entièrement transparent…

Un autre extrait : Elle avait une façon très maternelle de s’immiscer dans votre vie et de vous asséner des commentaires détaillés sur tout, de vous dire si ce que vous faisiez était bien ou mal, alors même que vous étiez en train de le faire. Telle une mère, elle vous mettait sur la sellette, vous tenant le bras tout en scrutant ce que vous aviez à l’intérieur de la tête pour ensuite révéler à voix haute toutes vos pensées. Elle était capable de deviner ce à quoi vous pensiez. Pas étonnant que tout le monde la prît pour ma mère. Elle se comportait comme une mère avec chacun. Indifféremment. Même avec Manfred, le chauffeur, à qui elle tint le bras alors qu’il l’aidait à monter dans l’auto jusqu’à ce qu’il lui révélât qu’il était à moitié turc par sa mère, qu’il était marié et avait trois enfants de moins de dix ans.

Le billet de Maeve qui m’a donné envie de le lire !

Barbara Yelin, Irmina

irminaL’auteure : Née à Munich en 1977, Barbara Yelin a étudié l’illustration et la bande dessinée à Hambourg et vit désormais à Berlin. Ses deux premiers livres ont été publiés à l’An 2 : Le Visiteur en 2004 et Le Retard en 2006. Elle a participé en 2008 à deux albums collectifs : Les Bonnes Manières (Actes Sud) et Pommes d’amour (Delcourt). Elle a publié en 2010 L’empoisonneuse, sur un scénario de Peer Meter.
287 pages
Éditions
Actes Sud (novembre 2014)
Traduction : Paul Derouet
Postface : Alexander Korb
Prix Artemisia 2015 (lire chez Anis)

Je m’insurge : pourquoi ne voit-on pas davantage ce très beau roman graphique sur les blogs, sur les tables des librairies ? Je dois dire que je fréquente peu les librairies de bandes dessinées, mais que le trouver en bibliothèque m’a ravie !
Du début à la fin, ce roman graphique suit une femme allemande, des années 30 aux années 80. Toute jeune, Irmina veut décider de sa vie, elle part étudier à Londres, espère y trouver du travail et y rester. Mais une grande partie des choix qui lui sont offerts va être réduite par la montée du nazisme, la guerre et ses conséquences… Ce n’est plus tout à fait la même Irmina qui se marie puis revient plus tard sur les traces de son passé. (j’essaye de ne pas en dire trop !)
A travers le personnage d’Irmina, le roman pose de nombreuses questions : la jeune femme aurait-elle pu faire d’autres choix ? En général, les simples citoyens allemands avaient-ils d’autres possibilités que de se laisser aller à leur destin ? Comment ressentaient-ils ce qui se passait autour d’eux, leur vie privée, travail, logement, mariage, enfants, n’occultait-elle pas une partie des effets de la politique nazie ? Une très intéressante postface, écrite par un spécialiste de ces questions, tente d’y répondre.
Quant au graphisme, tout en gris, bleus, verts, beiges, balayés et ombrés de noir, je l’ai trouvé superbe et parfaitement adapté au sujet. Ces dessins ne sont ni trop classiques, ni trop contemporains (quoique je serais bien en peine de définir le dessin de BD contemporain), en tout cas ils sont tout à fait à mon goût !

irmina_1irmina_2BD repérée chez Lewerentz… D’autres avis ?