littérature Afrique·littérature France·rentrée automne 2017

Kaouther Adimi, Nos richesses


nosrichessesRentrée littéraire 2017 (2)

« Le matin, quand j’arrive à la librairie, je m’arrête devant la petite marche pour contempler ce lieu qui m’appartient. je reste parfois immobile si longtemps que le garçon de café d’à côté s’en inquiète et me demande si tout va bien. Eh oui, tout va bien : les livres sont rangés par ordre alphabétique, les oeuvres d’art accrochées juste au-dessus, et seuls ont droit de cité la littérature, l’art et l’amitié. »

Connaissiez-vous Edmond Charlot avant cette rentrée littéraire ? Le premier, et très important, mérite du roman de Kaouther Adimi est de faire revivre, de donner la parole à ce jeune homme devenu libraire et éditeur à Alger dans les années 30. L’histoire de l’installation de la librairie « Les vraies richesses », les auteurs qu’il fréquente et dont il publie les livres, sa passion pour la littérature qui s’accommode mal du côté marchand du métier, tout cela est passionnant à plus d’un titre. Ses idées étaient particulièrement novatrices, comme celle de publier des auteurs venus de tous les pays de la Méditerranée. L’auteure a choisi d’alterner narration des faits et extraits des carnets du libraire, donnant un aspect vivant et dynamique au récit, qui est particulièrement réussi. Le personnage qui retrouve la parole grâce à Kaouther Adimi est tellement passionné qu’il en est fascinant, et on compatit pour lui lorsque les revers s’accumulent, et l’empêchent de mener à bien ses nombreux projets.

« Et une nuit, alors que les jeunes du quartier refaisaient le monde en bas des immeubles, Ryad, vingt ans, est arrivé avec en poche la clef des Vraies Richesses. »

L’auteure a eu de plus la bonne idée de donner un versant contemporain à cette création de librairie, dans une ville où finalement les habitants lisaient peu, hormis quelques prix littéraires ou autres titres très vendeurs. Elle a en effet imaginé un jeune homme envoyé pour vider la librairie, devenue une bibliothèque de prêt, de tout le reste du fond, du mobilier, des souvenirs accumulés, pour en faire une boutique de beignets. Ryad qui n’était venu à Alger qu’une fois, à six ans, découvre la ville et le quartier, fait la connaissance des voisins. J’ai trouvé ce côté du roman un tout petit peu sous-exploité, un peu faible par rapport à l’aventure humaine autour d’Edmond Charlot, qui traverse des décennies aussi agitées à Alger qu’en métropole.


« Des écrivains chantent le soleil et la joie de vivre en Algérie. Quant à nous, nous haussons les épaules car nous ne pouvons pas lire leurs écrits et nous savons bien que tout cela est faux. »
Par contre, les pages avec le « nous » de narration, qui représente les algérois, sont plus fortes et réussies, et le rapprochement des différentes formes d’écriture subtilement dosé. Il en résulte un charme indéniable, une fascination certaine pour l’homme comme pour le lieu, cette minuscule librairie qui accueillit de si grands projets.
Je comprends le coup de cœur de mes libraires, je le partage presque, mais pas tout à fait, l’ensemble reste un peu trop sage. C’est cependant une lecture tout à fait agréable, et instructive, un voyage dans le temps et l’espace à recommander à ceux qui comme moi, ne connaissaient pas cet épisode de l’histoire de l’édition.


Nos richesses de Kaouther Adimi, éditions du Seuil (17 août 2017) 217 pages.

Jostein et Mimi Pinson sont séduites aussi.

Lire le monde en Algérie
Lire-le-monde

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

Enregistrer

Enregistrer

littérature Afrique·premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
Lire-le-monde

littérature Afrique·premier roman·rentrée automne 2016

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs

voicivenirlesreveurs
Y aurait-il eu un moyen de convaincre Mr Edwards qu’il était un honnête homme, un très honnête homme, en toute vérité, mais qu’il racontait mille et un mensonges à l’immigration simplement pour devenir un jour citoyen des États-Unis et passer le restant de sa vie dans cette grande nation ?
Chaque jour, Jende Jonga se réjouit d’avoir pu obtenir un travail de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehmann Brothers. Il va pouvoir faire venir son fils et sa femme Neni qui projette de faire des études de pharmacie aux États-Unis. Le minuscule logement du Bronx leur semble un palais, ils font tout leur possible pour s’adapter, se conformer au mode de vie américain de leurs rêves. Car c’est bien du rêve qu’il s’agit dans ce roman, et de la profondeur du fossé qui le sépare de la réalité… Jende et Neni sont vraiment des personnages excessivement attachants, leur petit garçon, Liomi, aussi. Pour autant, les membres de la famille Clarks, représentants de la classe moyenne supérieure new-yorkaise, ne sont pas montrés comme imbus d’eux-mêmes ou foncièrement désagréables. L’auteure a eu la subtilité de créer des personnages qui aient de multiples facettes et qui tous, puissent être sympathiques à un moment ou à un autre.
L’envers du rêve américain est en passe de devenir un genre littéraire à part entière, et ce thème ne manque pas d’intérêt, surtout lorsqu’il s’agit du point de vue des immigrés illégaux. Ce roman de Imbolo Mbue a la finesse de ne pas s’arrêter à ce seul point de vue, mais à alterner avec les angoisses d’une famille américaine typique, et très aisée, confrontée à la crise économique. Jusqu’à quel point ces deux familles pourront se rapprocher est l’un des éléments-clefs du livre. L’autre étant de savoir si les Jonga pourront obtenir des cartes vertes.
Ce roman aurait été un coup de cœur si je n’avais pas déjà lu, et aimé, Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Tous nos noms de Dinaw Mengestu et Le ravissement des innocents de Taiye Selasi…
Toutefois, si tous ces romans ont un point commun évident, celui de Imbolo Mbue est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il s’inscrit dans une actualité récente, lors de la crise des subprimes aux États-Unis, et parce qu’il donne à voir différents points de vue, notamment la différence de ressenti entre hommes et femmes, chacun n’attendant pas la même chose d’une installation dans un nouveau pays. J’ai particulièrement aimé ce premier roman d’Imbolo Mbue pour les beaux portraits de Jende et Neni, authentiques, touchants, et pleins d’humanité, restés fidèles à leur famille au Cameroun qui les sollicite bien trop souvent, de même qu’à leurs souvenirs de là-bas, mais manifestement sous le charme de leur nouveau pays malgré les difficultés.

Extraits : Elle se revoyait avec une grande clarté, après, allongée dans le lit aux côtés de Jende, écoutant les bruits de l’Amérique par la fenêtre, les voix étouffées et les rires des femmes et hommes afro-américains dans les rues de Harlem, se disant : Je suis en Amérique, vraiment, je suis en Amérique.

 

« La police sert à protéger les Blancs, mon frère. Peut-être aussi les femmes noires et les enfants noirs, mais pas les hommes noirs. Jamais les hommes noirs. Les hommes noirs et la police sont comme l’huile de palme et l’eau. Tu comprends ça, eh ? »

beholdthedreamersRentrée littéraire 2016
L’auteure : Imbolo Mbue est née au Cameroun. Elle a quitté Limbe en 1998 pour faire ses études aux États-Unis, elle est diplômée de Rutgers et Columbia. Elle vit à New York avec son mari et ses enfants. Son roman, annoncé depuis la foire du livre de Francfort en 2014, paraît aux États-Unis le 23 août en même temps que sa traduction française.
300 pages.
Éditeur : Belfond (18 août 2016)
Traduction : Sarah Tardy
Titre original : Behold the dreamers

Les avis de Antigone, Clara et Delphine.
Merci à Netgalley pour cette lecture.

Badge Lecteur professionnel

Enregistrer

Enregistrer

littérature Afrique

Tierno Monénembo, Le terroriste noir

terroristenoirDans les Vosges, pendant la seconde guerre mondiale, des villageois recueillent un tirailleur noir évadé qui deviendra un peu la mascotte du village avant de monter un réseau de résistance local. Cette histoire est racontée au petit-neveu de ce héros, soixante ans après, par celle qui n’était qu’une jeune fille à l’époque. Le début nécessite de s’accrocher un peu, avec ses nombreux personnages et ses apartés, il est sautillant et virevoltant, pas linéaire, et ne laisse pas le lecteur entrer facilement dans l’histoire, identifier les protagonistes, ni même la chronologie.
Je n’écris que rarement des billets sur les livres que j’abandonne, mais comme je partageais le projet de lire cet auteur guinéen avec Sandrine, je me suis efforcée de mettre en mots ce qui n’avait pas fonctionné. Le style est chatoyant, poétique et se laisse lire facilement, c’est du côté des personnages que j’ai eu un peu plus de mal, la narration sous forme de conte les laisse à mes yeux incomplets, flous, indifférenciés, ou bien est-ce moi qui n’ai pas mis l’opiniâtreté nécessaire à retenir les noms et les personnes. Quant à la construction, faite de retours en arrière, de souvenirs un peu décousus d’une vieille dame, elle a achevé de m’égarer… J’ai essayé de continuer quelques jours plus tard, mais j’étais encore plus perdue. Dommage !

Des citations pour vous inciter à ne pas vous arrêter à mon avis !
Cette insolite rencontre avec les Valdenaire fut le début de tout. Je ne fus pas témoin de cette scène mais je sais que l’on était fin septembre, un automne triste où les bombes volaient en éclats sous les pattes des daims, où les chiens-loups venaient gémir jusqu’aux portes des maisons.

Par petites touches, sur des années et des années, à la manière d’une photo qui se révèle, il s’est dégagé de la gangue du mystère pour se manifester dans sa totalité. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il m’apparaît vraiment, soixante ans après sa mort. Je peux enfin fixer les détails de son physique et énumérer sans me tromper les traits de son caractère.


L’auteur : Né en Guinée en 1947, Tierno Monénembo est un des auteurs les plus importants de la littérature africaine d’aujourd’hui. Il a reçu le prix Renaudot 2008 pour Le Roi de Kahel. Ses derniers romans, Le Terroriste noir (2012), et Les coqs cubains chantent à l’aube (2015) ont rencontré également un vif succès public.
228 pages
Éditeur : Seuil (août 2012)

D’autres avis sur Le terroriste noir aujourd’hui : Sandrine, Chroniques d’un chat de bibliothèques, et aussi sur Le roi de Kahel : Karine et Valentyne.
.Lire-le-monde

littérature Afrique

Azza Filali, Ouatann

ouatannLes trente premières pages de ce roman nous mettent en présence de Michkat, une jeune avocate d’un cabinet de Tunis, aussi désabusée par ce que son patron lui demande de faire, que déçue par sa vie privée. Alors qu’on commence à s’attacher à cette jeune femme, le roman opère un tournant pour présenter Rached, un jeune fonctionnaire manquant de scrupules. Puis un second tournant nous mène à Nabeul, dans une villa en bord de mer, où les personnages se retrouveront au travers de remises en question, autant que d’épisodes mouvementés.
Ce roman peut paraître un peu déroutant dans la mesure où il est d’un genre indéterminé, mi critique de société, mi roman choral, mi roman noir, mi roman de formation… Mais l’ensemble de toutes ces moitiés (!) fonctionne bien et évoque avec précision et virtuosité la Tunisie contemporaine. J’ai aimé la manière qu’a l’auteur de nous faire rentrer dans l’intimité de ses personnages, sans lasser ni égarer par la multiplicité des portraits. Son style est tout à fait agréable à lire, son français coloré et évocateur.
Sous la légèreté de surface, paraît le désespoir profond des jeunes sans travail ni avenir. L’histoire se passe en 2008, et je souhaite qu’un peu d’espoir soit revenu dans le quotidien des jeunes tunisiens de maintenant. L’auteure ne cache rien de l’attrait irrésistible de l’Europe, de la dépression qui envahit tous et tout, des multiples combines et magouilles pour survivre. Celles-ci, associées à l’humour de certaines situations et à la vivacité des dialogues, évoquent un peu les romans de Iain Levison.
Bref, une très intéressante lecture, à l’opposé de certains romans français nombrilistes et/ou larmoyants que je ne citerai pas.

Citation : « Un jour, un constat s’imposa à moi : en trente ans, quelque chose d’essentiel avait disparu, comment te dire, une sorte de crédit d’admiration, légué d’une génération à l’autre. J’appartiens à une génération qui n’a rien reçu ; à vingt ans, j’aimais une foule de choses, mais je n’admirais rien et je n’étais pas le seul. »

L’auteure : Azza Filali est née en 1952. Elle est médecin et professeur de médecine à Tunis. Elle a par ailleurs obtenu un master en philosophie à Paris en 2009. Elle a d’abord écrit des essais, des nouvelles, puis des romans : L’heure du cru, en 2009, suivis de Ouatann en 2012 et Les intranquilles en 2014, sont tous parus aux éditions Elyzad.
391 pages
Éditions Elyzad (2012)

Lu aussi par Philisine, Zazy et Dasola.

abandon de lecture·littérature Afrique·rentrée automne 2015

Ingrid Winterbach, Au Café du Rendez-Vous

aucafédurendezvous

C’est une chose qui heureusement ne m’arrive pas trop souvent, mais il y a des livres dont je déteste très vite l’ambiance, malsaine, trouble, inquiétante… après, si le texte a vraiment d’autres qualités, ça peut finir par coller entre lui et moi, mais je ne pardonne pas le moindre défaut à un roman où je me sens à ce point mal à l’aise.
Karolina est entomologiste, elle séjourne dans une petite ville du Veld en quête de spécimens de papillons. Elle fréquente, après ses journées de travail, le café du Rendez-vous. Ses soirées, elle les passe au bar et au billard de l’hôtel, où elle rencontre toujours les mêmes personnes. Parfois, elle va danser. Karolina est assez mystérieuse, sensuelle mais réservée, rationnelle mais influençable.
Pour en revenir à l’atmosphère du roman, il y a, certes, une multitude de raisons de ne pas être à l’aise dans cette Afrique du Sud d’après l’Apartheid, où les relations sont encore loin d’être simples entre les communautés, mais l’auteur en fait trop à mon goût. Elle en rajoute sur la chaleur infernale, la transpiration, les détails physiques particuliers, les regards grivois et les comportements lascifs.
Quant au style basé sur l’incantation, sur la répétition, à quelques pages de distance, de mêmes descriptions, il m’a lassée. Pourquoi écrire trois fois que Karolina a les cheveux noirs et mal coupés ? Je ne pouvais aussi qu’être contrariée par le retour, à intervalles réguliers, sur les rêves détaillés et inintéressants du personnage principal…
J’ai eu pourtant l’impression que l’auteure avait en mains de quoi faire un très bon roman, mais ce que j’ai lu m’a laissée perplexe, et même assez agacée pour ne pas terminer un livre que j’avais acheté !
Quelqu’un d’autre l’a-t-il lu ?

Extrait : Un silence de mort régnait dans la ville. Les habitants s’étaient retirés derrière leurs rideaux. Il faisait trop chaud pour s’aventurer dans les rues. L’heure du scarabée.
Elle proposa de couper par le cimetière, où il lui semblait qu’il faisait plus frais. Ils marchaient depuis un petit moment lorsqu’ils aperçurent deux personnes assises sur un banc, à côté d’un cyprès. Un homme et une femme.
– Ce sont eux, dit Willie.
Karolina n’osait pas les regarder ouvertement.
Elle n’arrivait pas à situer l’homme, il n’avait pas l’air d’être de la région – il y avait chez lui quelque chose de charismatique. La femme était d’une beauté bouleversante. D’une beauté poignante, triste. Profondément triste. Karolina était prête à parier qu’ils étaient amants. Mais pourquoi bannir leur amour dans un endroit aussi perdu ?
– A quoi penses-tu ? demanda-t-elle à Willie tandis qu’ils remontaient Stiebeuelstraat en direction de l’hôtel.
– Ils sont amants. Si quelqu’un les voit ensemble, c’est fini pour eux. Ils prennent des risques inconsidérés.
En arrivant à l’hôtel, il recracha un petit bout de la feuille qu’il mâchouillait entre ses dents.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Ingrid Winterbach est née en 1948 à Johannesburg. Elle étudie les lettres et les arts plastiques à l’université, puis mène une triple carrière d’enseignante, de peintre et d’écrivaine. À ce jour, elle a publié neuf romans. Au Café du Rendez-vous, écrit en afrikaans, est le premier à être traduit en français.
240 pages
Éditeur : Phébus (août 2015)
Traduction : Marie-Pierre Finkelstein
Titre original : Karolina Ferreira

littérature Afrique·rentrée hiver 2015

Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah

americanahL’auteur : Chimamanda Ngozi Adichie est née en 1977 au Nigeria et a grandi dans la ville universitaire de Nsukka. À 19 ans, elle quitte le Nigeria pour les États-Unis, où elle suit des études de communication et de sciences politiques. Elle obtient un maîtrise d’études africaines à l’université de Yale en 2008. Ses nouvelles sont publiées dans de nombreuses revues littéraires. Son premier roman, L’hibiscus pourpre, a été sélectionné pour l’Orange Prize et pour le Booker Prize. L’autre moitié du soleil a reçu l’Orange Prize. Chimamanda Ngozi Adichie vit au Nigeria.
523 pages
Éditeur: Gallimard (2015)
Traduction (de l’anglais) : Anne Damour
Titre original : Americanah

Le chemin était tout tracé pour me faire lire Americanah après les excellents L’hibiscus pourpre et L’autre moitié du soleil. Le premier relate l’adolescence d’une jeune fille nigériane et son frère, dans une famille de chrétiens fondamentalistes. Le deuxième est un très beau roman sur deux sœurs jumelles que tout oppose, et qui se situe pendant la guerre du Biafra.
On parle beaucoup plus ces derniers temps d’Americanah, aussi ne serai-je pas spécialement prolixe à propos des cinq cent pages de ce dernier roman. Une jeune femme prénommée Ifemelu y revient au Nigéria après une quinzaine d’années aux États-Unis. S’il n’a pas été facile pour elle d’obtenir une carte verte, ni de prendre ses repères dans ce pays, elle est maintenant à l’aise dans son rôle de blogueuse, qui s’intéresse au thème de la race et pointe les comportements discriminants à l’encontre des afro-américains, ou encore des africains vivants en Amérique.
Son retour va être probablement pour elle l’occasion de revoir son amour de jeunesse, Obinze, rentré lui aussi depuis plusieurs années au pays, après une tentative d’immigration en Angleterre. Comme dans les deux romans précédents de l’auteur, les milieux évoqués sont les classes moyennes, urbaines, des villes universitaires en particulier. Le Nigeria est un grand pays, et les différences sont énormes entre le sud urbain, de religion majoritairement chrétienne, et le nord-est musulman, rural et pauvre, où sévit l’épouvantable secte Boko Haram. Le Nigeria est malheureusement à la une de l’actualité en ce moment, et pas pour de bonnes raisons (un très bon dossier et une vidéo sur le site du Monde Afrique)
En tout cas, Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure reconnue au Nigeria, et à juste titre, elle excelle à faire vivre des personnages forts tout en traitant de thèmes très intéressants. Le dépaysement et les difficultés en tous genres des africains aux États-Unis ou en Europe, même s’ils ne sont pas issus de familles très défavorisées, sont réels et très bien décrits dans ce roman qui cache aussi une belle histoire d’amour.

Extrait : Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude.

Les avis de Clara, Hélène, Leiloona, Micmelo, Papillon.

littérature Afrique·premier roman·rentrée hiver 2014

Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part

notrequelquepartL’auteur : Romancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, premier roman très remarqué, finaliste du Commonwealth Prize, est une véritable découverte.
302 pages
Editeur : Zulma (février 2014)
Traduit de l’anglais par Zika Fakambi
Titre original : Tail of the blue bird

J’avais annoncé dernièrement trois romans étrangers, trois petits éditeurs, voici le dernier et le meilleur pour la fin !
Dans un petit village au cœur de la forêt, au Ghana, le vieux Yao Poku observe une agitation inhabituelle. Une voiture passe, une jeune femme aux cuisses maigres comme celles d’une antilope pénètre dans la case de son voisin et en ressort en criant. Plus tard, des policiers viennent l’interroger au sujet de restes humains dans la case. A Accra, Kayo, un jeune diplômé qui travaille dans un laboratoire est sollicité pour enquêter dans ce village. Son patron refuse qu’il prenne un congé, mais la police ne manque pas de ressources pour obtenir la participation plus ou moins volontaire de Kayo à leurs recherches.
Voici, en bref et sans trop en dévoiler, le sujet du roman, qui brasse deux langues, celle de la ville et celle du village (bravo pour le traducteur pour les passages dans une langue émaillée d’expressions originales consacrés à Yao Poku !) qui mélange deux cultures et surtout qui fait sourire de ce décalage délicieux entre technologies modernes et de croyances séculaires.
J’ai eu un coup de cœur pour les descriptions d’Accra et son bord de mer, du village et des villageois, de la forêt équatoriale, j’ai eu beaucoup de sympathie pour les personnages, je me suis agacée de la pesanteur administrative et du fonctionnement anarchique de la police, j’ai surtout passé un très bon moment de lecture, à suivre une enquête tranquille mais qui trouvera une résolution surprenante, à me baigner dans l’écriture fluide et agréable. Cela faisait longtemps que je le guettais à la bibliothèque et je n’ai pas été déçue !

Extraits : Alors on ne se plaint pas. Il fait bon vivre au village. La concession de notre chef n’est pas loin et nous pouvons lui demander audience pour toutes sortes d’affaires. Il n’y a que douze familles dans le village, et nous n’avons pas d’embêtements. Sauf avec Kofi Atta. Lui, c’est mon parent, mais avant même que j’aie su nouer mon pagne tout seul ma mère m’avait déjà averti qu’il nous apporterait de lourds ennuis. Je me souviens ; la nuit d’avant, mon père avait rapporté otwe, la viande d’antilope, et ma mère était en train de cuisiner une sauce abenkwan.

Kayo quittait souvent la maison à l’aube pour aider père et équipage à tirer les filets. Il se souvenait des chants des hommes ; du soleil lent à paraître, comme s’il avait été pris à l’autre extrémité du filet que les pêcheurs tiraient, puis qui émergeait enfin, illuminant l’océan d’une étincelante nuée rose orangé. Tout le long du rivage miroitait la lumière, qui se reflétait sur les grandes bassines d’aluminium des marchandes de poisson, en pâles éclats scintillants, comme autant de clins d’œil de l’horizon.

Découvert chez Hélène et Keishaon peut toujours leur faire confiance pour nous emmener hors de nos frontières ! 

littérature Afrique·policier

Deon Meyer, Jusqu’au dernier

jusquaudernierL’auteur : Né en 1958 à Paarl, en Afrique du Sud, Deon Meyer a grandi dans une ville minière de la Province du Nord-Ouest. Ancien journaliste, puis rédacteur publicitaire et stratège en positionnement Internet, il est aujourd’hui l’auteur unanimement reconnu de best-sellers traduits dans 15 pays. Il vit à Melkbosstrand.
464 pages
Editeur : Points (2003)
Traduction : Robert Pépin
Titre original : Dead before dying

Cet été, j’ai décidé de retourner au service des Vols et Homicides de la ville du Cap, en Afrique du Sud. J’ai ainsi fait la connaissance de Mat Joubert, collègue de Benny Griessel, que j’avais rencontré dans Treize heures et qui apparaît aussi dans ce volume. Cape Town est une ville qui me fascine, mais que j’ai trouvé moins présente dans cet opus. Qu’importe, ce roman ne manque déjà pas d’atouts, à commencer par la personnalité de Mat Joubert, qui peine à trouver un sens à sa vie depuis la mort de sa femme deux ans auparavant. L’arrivée d’un nouveau chef, le colonel Bart de Wit, formé à Scotland Yard, le sort un peu, par force, de sa torpeur. De plus, deux affaires lui sont confiées.
L’une concerne un braqueur de banques, au visage changeant, mais à l’impeccable politesse avec les caissières qu’il dévalise. Dans l’autre affaire, plus grave, plusieurs meurtres sont commis de manière similaire et avec une arme ancienne relativement rare. Pourtant les morts n’ont aucun lien, aucun point commun, et seule une enquête minutieuse permettra de voir le début d’une hypothèse qui fonctionne !
Pas de temps mort, ni d’ennui à la lecture de ce roman, attachant tant par la renaissance de Mat Joubert que par le travail quotidien du service des homicides, et l’auscultation de la société sud-africaine d’après l’Apartheid… Il confirme tout le bien que je pensais déjà de Deon Meyer, que je n’hésiterai pas à relire encore.

Extrait : Dans le silence du dernier après-midi de l’année, il pensait à la mort. Mécaniquement, ses mains fourbissaient son pistolet de service, un Z88. Il était assis au salon, penché en avant dans son fauteuil, toutes les pièces de son arme posées sur la table basse, entre des chiffons, des brosses et une burette à huile. Dans le cendrier, une cigarette expédiait de longues et maigres volutes au plafond. Au-dessus de lui, à la fenêtre, une abeille se tapait dans la vitre avec une régularité monotone et irritante : elle voulait rejoindre la chaleur de l’après-midi au dehors, là où soufflait un léger vent de sud-est.

 Lu par AlexKeisha, Lounima.

A noter qu’avec ce livre, j’inaugurais une liseuse toute neuve qui m’a permis de ne pas partir surchargée en vacances et d’échapper aux tout petits caractères des polars en poche !
Pour les curieux et curieuses, il s’agit d’une Cybook Odyssey Frontlight… j’avais testé une Sony qui ne m’avait pas emballée, et je me refusais à être obligée d’acheter mes livres numériques chez un seul marchand, en optant pour une Kindle ou une Kobo. J’achète sur le site de ma librairie locale Decitre, ce qui me convient parfaitement ! 

liseuse_cybook