littérature Asie

Galsan Tschinag, La fin du chant


finduchantLa grue solitaire s’en fut droit devant elle, battant vigoureusement des ailes. Cette image frappa l’homme. Il secoua instinctivement la tête. Puis il pressa derechef son cheval.
On ne m’arrête plus, le mois de mars m’a vu sortir encore un livre de l’éditeur Philippe Picquier, qui dormait depuis trop longtemps dans ma liseuse.
La fin du chant est l’un des romans écrit par un auteur mongol, né à Oulan-Bator, mais qui écrit en allemand. C’est plutôt surprenant lorsqu’on lit la mention « traduit de l’allemand » au début du livre ! L’auteur est né dans une famille de chamans et le thème du chamanisme est présent dans ce roman qui évoque une famille de la tribus des Touvas.


Qu’ils eussent deux jambes ou quatre pattes, tous s’engagèrent vers le nord. En dépit de leurs efforts pour faire silence, le sol grondait.
La fin du chant n’est pas un roman bien long et pourtant, il est riche de nombreux thèmes et s’inscrit dans différents genres : roman d’initiation, roman d’amour, il évoque aussi la vie quotidienne traditionnelle en Mongolie, les croyances, des épisodes de conflits lorsque les terres et les troupeaux des nomades sont convoités par d’autres peuplades, provoquant une fuite émaillée de combats où de nombreux Touvas trouvent la mort.


La journée écoulée avait été longue et lourde, presque autant qu’une vie entière.
Ce roman émeut aussi par la beauté des paysages, par la vitesse avec laquelle les enfants prennent des résolutions qui les mènent dans l’âge adulte, par la puissance de l’histoire d’amour de Schuumur qui hésite entre deux femmes, dont l’une a disparu… Les portraits des personnages sont superbes. Il est étonnant de voir comment l’auteur les a rendus si présents, à la fois lointains et proches de nous, a su rendre leurs caractères et leurs aspirations. Les personnages féminins sont en particulier très réussis.

 

Galsan Tschinag, La fin du chant éditions Philippe Picquier (poche, 2007) traduit de l’allemand par Françoise Toraille et Dominique Petit 218 pages

On voyage avec un mois, un éditeur, Lire le monde et Objectif PAL !
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classique·littérature Asie·non fiction

Sôseki, Petits contes de printemps

petitscontesdeprintempsAprès avoir avalé un bol de zôni, je me suis retiré dans mon bureau. Peu après, trois ou quatre visiteurs sont arrivés. Tous sont jeunes.
Natsume Sôseki, connu sous le nom de Sôseki, est un auteur japonais qui a vécu de 1867 à 1916. Il est connu comme auteur de romans, dont Je suis un chat, et poète, il a écrit de nombreux haïkus. Son œuvre est devenue classique au Japon, et en Occident.
Ce livre, il faut d’abord en définir le genre, ni roman, ni recueil de nouvelles, ni de contes comme le laisse entendre le titre, il s’agit plutôt d’extraits de son journal, et comme le titre d’un autre de ses livres, de « choses dont il se souvient ». On y apprend qu’il a vécu un temps à Londres, et ce livre est marqué de l’écart à la fois entre Orient et Occident, et aussi entre monde ancien et monde moderne. Ainsi, dans le premier texte, lorsqu’au Nouvel An, des jeunes gens et un ami plus âgé lui rendent visite, au-delà des styles vestimentaires différents, on remarque aussi que les jeunes n’entendent rien à l’art du nô, que pratique son ami Kyoshi. Ce qui donne d’ailleurs lieu à une scène très drôle.

 

Les livres que j’étais censé lire dans le courant de ces deux ou trois derniers mois s’entassent à côté de ma table et forment une montagne.
Bon, il faut admettre que la tonalité est plus souvent mélancolique, onirique ou déconcertée par les aléas de la vie que franchement humoristique. On y trouve des jeux d’enfants, une visite, le brouillard londonien, un rêve, la mort du chat de la maison, une histoire entendue, un souvenir, un paysage vu, un serpent menaçant… Les observations portent autant sur les paysages et le temps qu’il fait que sur l’être humain, et on voyage à Tokyo, à Londres ou en Écosse. L’auteur a l’art de rendre des atmosphères, de formuler des remarques autant sur le physique que sur le caractère, il observe ainsi avec curiosité la famille qui le loge à Londres. Il est aussi des plus intéressants de se familiariser grâce à ces pages avec le mode de vie japonais du début du vingtième siècle, et le vocabulaire qui s’y rapporte.

La maison qui m’accueille se prête à la contemplation des nuages et de la vallée, elle se dresse au sommet d’un coteau.
Ces petits textes sont plus à déguster tranquillement un à un, par curiosité, qu’à dévorer d’un seul coup. Ils évoquent un monde qui n’est plus, avec une langue vivante et ma foi assez contemporaine, mais il faut peut-être y voir un effet de la traduction. Je suis en tout cas satisfaite d’avoir découvert cet auteur grâce à « Un mois un éditeur ». Keisha a aussi parlé d’un recueil de haïkus de Sôseki.

Sôseki, Petits contes de printemps (1909) éditions Philippe Picquier (1999) traduction d’Élisabeth Suetsugu 139 pages.

Un mois un éditeur c’est aussi un blog. Ma précédente lecture chez ce même éditeur.
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littérature Asie·rentrée automne 2016

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

soudainjaientendu« Depuis l’enfance, Ryô n’est pas d’une nature à parler de ce qui lui tient à cœur. Il n’est pas pour autant taciturne, mais tant qu’il n’a pas la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, il préfère rester sans rien dire. »
Comme souvent avec Hiromi Kawakami, c’est de l’intime qu’il s’agit, de la famille dans ce qu’elle a de plus secret. Là où un américain aurait installé une montée en puissance, à plusieurs voix probablement, jusqu’à une révélation finale, l’auteure japonaise va et vient dans les pensées de Nahoko, une femme d’âge mûr qui revient sur son enfance, sa jeunesse, ses relations avec ses parents et son frère Ryô. La part la plus cachée de ces relations familiales compliquées est dévoilée assez vite, en passant, et Nahoko y revient à plusieurs reprises, comme on retourne en pensée à un épisode saillant de sa vie.

« Pourquoi la mémoire ne faiblit-elle pas ? »
Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau est tout le contraire d’un roman fluide, il avance d’un coup, puis retourne en arrière, s’égare dans le passé, revient au présent. De longs passages racontent des rêves de Nahoko à propos de sa mère, ce ne sont pas ceux que j’ai préférés, et c’est un soulagement ensuite de revenir à sa vie présente ou à ses souvenirs d’enfance. Le roman flotte un peu, il y existe peu de descriptions, peu de repères temporels, il s’agit plus de créer une atmosphère, à base de bruits, de sensations et d’odeurs, et de rendre palpable les relations entre l’intériorité de chacun et l’ambiance.

« Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Vais-je mourir sans l’avoir trouvée ? »
Les questions que se pose Nahoko sont nombreuses et comme, en lisant, on ne sait parfois même pas de quelle question il s’agit, une force irrésistible pousse à tourner les pages, jusqu’à la toute fin qui est très belle.
Je ne recommanderais pourtant pas les romans d’Hiromi Kawakami à tout le monde, mieux vaut avoir une certaine sensibilité à cette manière très japonaise de tourner autour des choses. À chaque fois que j’ai lu un roman de cette auteure, ça a été sans déplaisir, mais sans coup de cœur non plus. J’aurais aimé une forme un peu plus classique de récit, peut-être.

Chez le même éditeur, je me souviens de quelques belles lectures, les voici en images : La brocante Nakano de la même auteure, Baguettes chinoises de Xinran (2008), La prière d’Audubon de Kotaro Isaka (2011), Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002) ou Appel du pied de Risa Wataya (2008).
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Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau (Suisei, 2014), éditions Philippe Picquier (2016) traduction Élisabeth Suetsugu, 211 pages.


Pour en savoir plus sur Un mois un éditeur, ou sur les éditions Philippe Picquier.
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littérature Asie

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleduhuitiemeElle n’avait pas d’intention particulière. Elle voulait juste voir. Juste voir l’enfant de cet homme. C’est tout. Et tout serait fini. Le lendemain, ou non, l’après-midi même, elle irait acheter de nouveaux meubles et chercher du travail. Elle allait tout oublier et recommencer une nouvelle vie, se répétait-elle en boucle en se déchaussant. Réprimant l’envie de courir et d’ouvrir le fusuma d’un coup, elle se contenta d’embrasser la cuisine du regard. Au milieu se trouvait une petite table ronde. Sur celle-ci, pêle-mêle, des assiettes avec des miettes, un paquet de pain de mie, un cendrier plein de mégots, de la margarine, des épluchures de mandarines. Sur le plan de travail près de l’évier, une bouilloire, une boîte de lait en poudre et des canettes de bière aplaties. Devant ce spectacle de vie quotidienne aussi crûment exposé, Kiwako eut presque le souffle coupé.
Une toute jeune femme, Kiwako, accomplit un jour un geste fou et irréfléchi qui ne lui ressemble pas, elle enlève le bébé de son amant et prend la fuite avec cette toute petite fille qu’elle appelle Kaoru. Réfugiée tout d’abord chez une amie à qui elle ne raconte que partiellement la vérité, elle se lance sous une fausse identité dans une errance à travers le Japon qui la mènera d’abord dans une étrange communauté, puis sur une île. Progressivement on comprend les raisons de son geste, petit à petit naît un attachement très fort entre Kiwako et Kaoru. Aux deux-tiers du livre intervient un changement de point de vue, vingt ans après la première partie, qui relance complètement l’histoire en lui donnant un nouveau suspense. Le duo formé par la petite fille et sa « mère » fonctionne très bien, on y croit vraiment, et on a envie qu’elles restent ensemble. Cette histoire est tellement bien racontée qu’elle réussit à faire ressentir davantage d’empathie pour la ravisseuse que pour les parents de la petite Kaoru.
J’ai trouvé très touchant ce roman sur la fuite, sur la création du lien maternel, sur la culpabilité et la rédemption, roman qui fait du bien à sa manière, sans mièvrerie aucune. Les chapitres où l’on voit de l’intérieur une sorte de secte, l’un des endroits où Kiwako s’est réfugiée, sont très intéressants pour comprendre comment les personnes qui dirigent ce genre de lieu peuvent tirer partie des faiblesses de femmes déboussolées… De femmes dans ce cas, mais pas uniquement, bien sûr.
L’ensemble est bien construit, la traduction rend bien la subtilité de l’écriture, l’évocation des lieux et des personnes permet un dépaysement complet en même temps qu’une belle palette d’émotions. C’est tout ce que je demande à un roman, et quand c’est réussi, je ne peux qu’applaudir ! De la même auteure, j’avais lu aussi Celle de l’autre rive, mais pas réussi à accrocher à La maison dans l’arbre (qui avait pourtant une superbe couverture !). Ah, et pourquoi ce joli titre ? Je ne vais pas vous le dévoiler, il faut lire le livre pour le savoir !

Extrait : Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai.

L’auteure : Mitsuyo Kakuta est née à Yokohoma en 1967. Elle suit des études de littérature, et durant son cursus publie son premier livre, d’abord des romans jeunesse. Elle obtient en 2005 le prix Naoki pour son livre Celle de l’autre rive, premier de ses romans traduits en français, suivis de La maison dans l’arbre et La cigale du huitième jour. Un film a été tiré de ce roman en 2011 sous le titre Rebirth.
344 pages.
Éditeur :
Actes Sud (2015)
Paru au Japon en 2007
Traduction : Isabelle Sakaï
Titre original : Yôkame no semi

Les avis de Cathulu et Ellettres.

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littérature Asie

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

cerfsvolantsdekaboulCe roman en trois parties, l’enfance, la vie aux Etats-Unis, le retour en Afghanistan, est le roman d’une amitié, celle d’Amir, qu’une belle complicité unit avec Hassan, son frère de lait. Les deux garçons vivent sans leurs mères et le père d’Hassan est serviteur de celui d’Amir, mais, au moins lorsque Amir ne va pas à l’école, les deux garçons sont inséparables. Hassan et son père, originaires de la région de Bamyan, doux et calmes, souriants et empreints de dignité, sont de magnifiques représentants du peuple persécuté, et méconnu, des Hazaras. L’amitié entre les deux enfants, que leur classe et leur religion sépare, va survivre jusqu’à un événement où la lâcheté de l’un des deux va le plonger dans une culpabilité qu’il ne reconnaît pas d’abord, et qui va les séparer.
Deux époques se succèdent dans le roman, celle de l’enfance d’Amir et Hassan, au début des années 70 où l’Afghanistan était encore relativement paisible, malgré certaines tensions entre musulmans sunnites et chiites. Quand, vingt-cinq ans plus tard, Amir revient dans son pays, les talibans y dictent leur loi, et plus rien n’est comme avant, même les rues, les magasins, les maisons sont défigurés.
Au travers de deux familles afghanes, ce roman à l’écriture fluide, qui rend aussi bien les dialogues que les belles descriptions du pays de l’enfance, traite avec délicatesse des thèmes de la culpabilité et de la possible rédemption, et si certains passages serrent la gorge, l’auteur reste toujours dans un bon équilibre, évitant la surenchère de bons sentiments, comme la lourdeur du propos dans les moments difficiles. Le personnage d’Amir et les remords qui lui gâchent la vie, même s’il inspire peu de sympathie, reste de bout en bout des plus crédibles, dans ses relations aux autres, qui semblent toutes découler de sa relation compliquée à son père.

Ce roman est un bel hommage aux enfants afghans, qu’ils soient sunnites ou chiites, aux enfances brisées, et aux moments d’innocence qui subsistent malgré tout.

Extrait : Ces sons nous étaient étrangers alors. La génération d’enfants afghans dont les oreilles ne connaîtraient rien d’autre que le fracas des bombes et des mitraillettes n’était pas encore née. Recroquevillés tous les trois dans la salle à manger, nous attendîmes donc le lever du soleil, sans imaginer qu’un certain mode de vie avait disparu. Notre mode de vie. Ou s’il n’avait pas encore tout à fait disparu, du moins cela ne tarderait plus.

L’auteur : Cadet de cinq enfants, Khaled Hosseini est né en 1965 à Kaboul, et a vécu en Iran, puis à Paris. Son père diplomate a obtenu le droit d’asile aux États-Unis pour sa famille en 1980. Khaled Hosseini a suivi des études de médecines et exerce à Los Angeles. Son premier roman, Les cerfs-volants de Kaboul, est sorti en 2003 et a obtenu un grand succès international, ainsi qu’ensuite Mille soleils splendides et Ainsi résonne l’écho infini des montagnes.
406 pages.
Éditions 10/18 (2006)
Titre original : The kite runner
Traduction : Valérie Bourgeois

Lecture commune pour Lire le monde : Les avis de Sandrine, Hélène,
Lire-le-monde

littérature Asie·nouvelles·rentrée hiver 2015

Ambai, De haute lutte

dehautelutteJ’ai encore craqué pour un livre des éditions Zulma ! Il m’a tout de même fallu ensuite plusieurs mois pour l’ouvrir et le lire, ce que j’aurais sans doute fait plus rapidement s’il s’était agi d’un roman. Mais on trouve dans ce livre des nouvelles, quatre nouvelles assez longues. Elles permettent, c’est appréciable, de bien rentrer dans la vie des personnages et de comprendre ce qui les anime et les ronge. Ces portraits féminins sont passionnants et apprennent beaucoup sur la condition des femmes indiennes, ce qu’elles doivent accepter sous couvert de traditions, ce à quoi elles doivent renoncer.
Il s’agit, ce qui n’est pas si courant dans la littérature indienne, de femmes éduquées, artistes, universitaires, artistes, poètes, et pourtant, leurs relations avec les hommes sont compliquées, dès lors qu’elles tentent de sortir du schéma traditionnel. Il y a aussi des hommes ouverts et compréhensifs, tous ne sont pas rigides comme le personnage de la seconde nouvelle, Les ailes brisées. Il semblerait que ce soit plus le poids des traditions et des conventions qu’il est ardu de faire bouger, que les mentalités masculines.
Les trois premières nouvelles m’ont beaucoup plu, la quatrième, La forêt, beaucoup moins, je n’arrivais pas à y démêler le rêve de la réalité, ni à m’intéresser au personnage principal. J’ai de plus trouvé dommage de ne découvrir qu’après avoir passé la moitié du livre qu’il y avait un lexique bien utile à la fin, pour comprendre notamment tous les termes ayant trait aux divinités, ainsi qu’à la musique et à la danse, univers dont il est question dans la troisième nouvelle, De haute lutte. Quelques petits bémols, donc qui me font conseiller plutôt ces textes à des adeptes de littérature indienne, ou à des lecteurs curieux de la condition des femmes dans le monde.

Extrait : Les amis de sa mère, hommes et femmes, qui se rassemblaient chez elles le vendredi soir, étaient pour la plupart des poètes et des écrivains Lors de ces réunions, on lisait des nouvelles et des poèmes en différentes mangues, que l’on traduisait ensuite. Certains vers s’étaient ainsi gravés dans sa mémoire. Ils l’accompagnaient le matin au réveil, le soir pendant ses marches le long du fleuve, ou la nuit avant de dormir, quand elle fermait les yeux. Ils voletaient, légers, dans son espace intérieur tels des rubans à ses cheveux puis, sans crier gare, se faisaient pesants comme des balles en plomb.

L’auteure : Née en 1944 dans le Tamil Nadu, Ambai est le nom de plume de CS Lakshmi.
Écrivain, traductrice, universitaire, Ambai écrit en tamoul, tout en s’engageant pour la cause des femmes. Elle est l’un des écrivains tamouls contemporains les plus importants. Elle est la fondatrice d’une association pour l’archivage du travail des écrivains et des artistes féminines. Elle vit à Bombay.
214 pages
Éditeur : Zulma (février 2015)
Traduit du tamoul par : Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam


Lu aussi par Cachou,
Jostein, Laurie, Yv, Zazy.

Lire-le-monde
Lire le monde : Inde.

littérature Asie·mes préférés·rentrée automne 2015

Joydeep Roy-Bhattacharya, Une Antigone à Kandahar

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Elle descend des montagnes près de Kandahar, jusqu’à la base américaine, s’arrête à quelques centaines de mètres des barbelés. Lorsqu’un interprète l’interroge, elle déclare vouloir venir récupérer le corps de son frère pour l’enterrer. Mais est-elle ce qu’elle prétend, ou se prépare-t-elle à un attentat-suicide, voire est-ce un homme déguisé ? Chacun des soldats, chacun des gradés projette dans cette femme, bien différente de celle de la couverture du livre, ses interrogations et ses peurs…
Connaissez-vous ce plaisir incomparable, quand vous croyez avoir fait le tour des romans de la rentrée susceptibles de vous plaire vraiment, (enfin à mon niveau, c’est-à-dire en tenant compte du grand nombre de ceux qui ne m’intéressent pas) et que vous tombez sur un inattendu qui, par surprise, vous harponne et vous accompagne, même en pensée, partout pendant deux ou trois jours ?
Ce roman, c’est tout d’abord une jolie construction qui donne la parole pour commencer à Nizam, Antigone afghane, puis aux différents militaires américains en poste sur la base, sans oublier le médecin ou l’interprète. Les voix, dans des registres bien différents, se dévoilent, se complètent, se contredisent ou s’accordent. Le passé refait surface, le présent n’est que déchirements et solitudes, l’avenir est incertain. Et l’ensemble, aussi saisissant qu’original, ne fait écho qu’avec un tout petit nombre de mes lectures précédentes (je pense à La vaine attente de Nadeem Aslam) et dégage même une impression de « jamais-lu ».
Peut-être aurais-je aimé dès la première rencontre avec ces mots, savoir ce que sont des Hescos et un concertina dans le cadre d’un camp militaire (rien de musical donc dans le dernier terme, ce que mon ami Google m’a appris rapidement) ainsi que la signification de deux ou trois acronymes. Mais si j’en ai été un peu gênée au début, j’ai trouvé ensuite que cela participait à une légère résistance du roman, complexité qui est un de ses atouts. C’est le cas de la reconstitution chronologique ou de l’identification précise des personnages quand commence chaque chapitre, qui sont laissées à l’intelligence du lecteur, ainsi que la scène finale qui garde ses mystères d’interprétation.
Un coup de cœur pour cette Antigone moderne.

Extraits : C’est un sentiment de dislocation extrême, comme si mes nerfs étaient à vif et que je vivais simultanément toutes les phases contradictoires d’un seul et même rêve.

« Tu peux pas être fait d’infini, mec, argumente Lee. C’est immatériel, putain. »

Des heures plus tard – combien d’heures ? – j’ai accompli ma tâche. Trois monticules de terre fraîchement retournée indiquent la dernière demeure des fidèles compagnons de mon frère. Sur chaque sépulture, je dépose une pierre. Sur le sol nu, le dépouillement des monticules me gêne : ils auraient dû être marqués d’une pierre tombale et de piquets ornés d’un drapeau vert à la tête et aux pieds, comme il convient aux héros. Mais je n’avais pas prévu de devoir accomplir cette tâche et le seul drapeau que j’ai apporté est réservé à mon Youssouf.

Le jour commence avec de petits flocons de lumière. Il fait déjà chaud et le soleil n’a pas encore dépassé les montagnes. Le désert prend ses couleurs familières : quatre nuances de gris, cinq de brun, neuf d’ocre et neuf de beige. Je plisse les yeux en regardant les sommets déchiquetés, les pentes encore couvertes d’ombres nocturnes. Très bientôt, il va falloir aller se battre dans ces montagnes.

Rentrée littéraire 2015
L’auteur :
Joydeep Roy-Bhattacharya est né en Inde, il a étudié la politique et la philosophie à l’Université de Calcutta et de l’Université de Pennsylvanie. Ses romans, Le Club Gabriel et The Storyteller of Marrakech, ont été publiés dans seize pays. Il vit dans la vallée de l’Hudson dans l’état de New York.
368 pages
Éditeur : Gallimard (août 2015)
Traduction : Antoine Bargel
Titre original : The watch


Les avis tentateurs étaient ceux de Cuné
et Delphine-Olympe.

littérature Asie·rentrée automne 2014·sortie en poche

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

incoloretsukuruJ’en étais restée avec Haruki Murakami à une séparation pour semi-déception à la lecture du troisième tome de 1Q84 qui m’avait pourtant beaucoup plu dans les premier et deuxième volumes.
Toutefois, je n’aurais pas pu laisser de côté le titre mystérieux et l’idée de ce dernier roman, qui commence ainsi : Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
La raison de la profonde déprime de Tsukuru est l’abandon brutal de ses quatre amis de lycée, avec lesquels il formait un groupe inaltérable, en apparence. Tsukuru qui n’avait déjà pas trop confiance en lui, sauf en ce qui concernait son choix d’études d’architecture, s’en trouve dévasté. Il lui faudra des années, et la rencontre avec Sara, une jeune femme énergique et compréhensive, pour essayer de comprendre et organiser des retrouvailles avec ces amis éloignés, pour essayer de comprendre et de continuer à avancer dans sa vie. Petit à petit, commencent à s’esquisser les raisons pour lesquelles ses quatre camarades, deux filles et deux garçons, ont rompu tout lien avec lui.
Plus réaliste que Kafka sur le rivage ou 1Q84, à part quelques scènes oniriques, ce roman très réussi accompagne jusqu’en Finlande un personnage attachant avec ses blessures et son mal-être permanent. Les personnages secondaires ne manquent pas de chair, la quête du jeune homme ne laisse à aucun moment le lecteur sur le côté, l’auteur n’en fait pas trop pour susciter l’émotion, il décortique avec pudeur des relations amicales compliquées.
Un grand sourire pour avoir renoué avec Haruki Murakami, que je peux continuer à suivre.

Extraits : Il y avait là une sensation d’harmonie : chacun avait besoin du groupe – et le groupe avait besoin de chacun de ses membres.C’était comme une sorte de fusion chimique heureuse, obtenue par hasard. On aurait eu beau aligner les mêmes ingrédients et procéder à une préparation des plus méticuleuse, on ne serait jamais parvenu à reproduire les mêmes effets.

La souffrance d’avoir été rejeté brutalement par ses quatre amis les plus proches était toujours là, inchangée, en lui. Simplement, à présent, elle était semblable à un lac dont la marée monte et reflue. A certains moments, elle déferlait jusqu’à ses pieds, à d’autres, elle se retirait très loin. Au point de devenir invisible.

L’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut un important prix japonais. De nombreux succès suivront dont Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Les trois tomes de 1Q84 se sont vendus au Japon à plus de trois millions d’exemplaires.
384 pages
Éditions Belfond (septembre 2014)
Traduction :
Hélène Morita
Paru en poche

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

littérature Asie

Akira Yoshimura, Naufrages

naufragesL’auteur : Akira Yoshimura (1927-2006) a laissé une œuvre considérable, qui a marqué de son empreinte la période de l’après-guerre au Japon. Actes Sud a déjà publié Naufrages (1999), Liberté conditionnelle (2001) La Jeune Fille suppliciée sur une étagère (2002), La Guerre des jours lointains (2004), Voyage vers les étoiles (2006), Le Convoi de l’eau (2009) et Le Grand Tremblement de terre du Kantô (2010).
189 pages
Editeur : Actes Sud (collection Babel, 2004)
Traduction : Rose-Marie Makino-Fayolle
Titre original : Hasen

La vie quotidienne est des plus rudes, proche de la simple survie, dans ce petit village côtier du Japon, encadré de montagnes. Plus encore si l’on est un enfant, déclaré à neuf ans chef de famille, puisque le père s’est vendu pour trois ans loin du village, afin d’éviter à tous ses enfants de mourir de faim. La mère est dure à la tâche, mais pas très tendre, les autres enfants sont encore tout petits. Isaku doit donc s’initier seul à la pêche, aux différentes sortes de pêches selon les saisons et les bancs de poissons qui passent.
La seule lueur d’espoir serait qu’un navire vienne faire naufrage sur ce tronçon de côte, ce qui arrive, certains hivers… d’autant plus facilement que les villageois ont une technique bien particulière pour les attirer. Malgré tout, drames et tristesses s’enchaînent.
Je le savais déjà pour avoir lu Le convoi de l’eau, et un petit opuscule nommé Un été en vêtements de deuil, il est difficile de trouver un univers plus sombre que celui de cet auteur. Pourtant, même si l’espoir n’est pas la première raison de vivre de cette petite communauté, si l’été passe dans cette contrée en un souffle alors que l’hiver s’éternise jusqu’à presque décimer la population, l’envie d’en savoir plus, notamment sur les naufrages du titre, fait tourner les pages.
Je crois que cette histoire est inspirée d’un conte traditionnel japonais, et elle se situe d’emblée dans une intemporalité de conte, ce qui aide sans doute à mieux supporter toute cette noirceur. Les traditionnels Petit Poucet ou Petite marchande d’allumettes ne sont pas non plus essentiellement guillerets ! Malgré le rythme lent, l’effet de huis-clos, et la présence incontournable de la mort, la lecture est de ce roman est tout à fait recommandable, et même incontournable pour qui aime la littérature japonaise.
A noter le très beau style, poétique, ouvert sur les saisons et les cinq sens, et la traduction sans laquelle nous ne saurions rien de cette écriture !

Extraits : Il pensait de temps en temps à sa propre mort. Son corps serait incinéré, ses cendres enterrées. Son âme quitterait le village pour s’en aller vers le large. Puis, après un long voyage, il arriverait enfin à l’endroit de la mer où se rassemblaient les âmes des villageois. Elles constituaient un village au fond de la mer, où tout était clair et transparent. Les plantes aquatiques y formaient une forêt ondulante, et les rochers étaient couverts de coquillages nacrés.

C’est à partir de ce sommet que les feuilles rouges, comme les autres années, faisaient leur apparition avant de s’étendre progressivement aux autres le long des crêtes et de déferler soudain, avec la rapidité d’une avalanche, sur les pentes qui se coloraient en vermillon. Et la vague franchissait ensuite les profondes vallées pour parcourir les collines et arriver enfin à la montagne derrière le village. A ce moment-là, d’habitude, les feuilles mortes avaient déjà fait leur apparition sur les sommets dans le lointain.

Les avis de BMR et MAM, Choco et Dominique qui me l’a rappelé récemment.

littérature Asie·rentrée hiver 2013

Hiromi Kawakami, Les dix amours de Nishino

dixamoursdenishinoL’auteur : Hiromi Kawakami est née en 1958. Cette romancière japonaise est diplômée de l’université pour femmes d’Ochanomizu. Depuis ses débuts en 1994, elle est devenue l’un des écrivains les plus populaires au Japon, et l’un de ceux qui parviennent à être publiés et reconnus en Occident. En 2000, sa nouvelle Les Années Douces est récompensée par le prix Tanizaki. Parmi les traductions en français, on trouve également La brocante Nakano, Manazuru, Le temps qui va, le temps qui vient, toutes chez Picquier.
207 pages
Editeur : Picquier (mars 2013)
Traduction : Elisabeth Suetsugu
Titre original : Nishino Yukihiko no koi to bôken

Nishino raconté par les femmes de sa vie… De la toute jeune adolescente à la femme mûre, elles esquissent en creux le portrait d’un homme séduisant ou séducteur, qu’elles quittent parfois, dont elles tombent amoureuses ou non, qui se sentent plus ou moins proches de lui. Il faut dire que Nishino, que ces dix textes racontent en creux, est du genre insaisissable et cachant bien ses sentiments.
Ce sont pour moi des retrouvailles avec Hiromi Kawakami déjà lue dans La brocante Nakano et Manazuru, deux romans que j’avais appréciés pour leur ambiance feutrée et empreinte d’une sorte d’âme japonaise, comme on dit l’âme russe parfois. J’ai aussi retrouvé cette atmosphère suave dans les mangas de Jiro Taniguchi tirés des Années douces d’Hiromi Kawakami, de loin mon histoire préférée de l’auteure japonaise.
J’étais contente de dénicher ce dernier roman à la bibliothèque, mais mon enthousiasme est retombé comme un soufflé trop vite sorti du four ! Manque de vivacité, manque de rythme, les différentes amantes de Nishino ne se différencient pas tant que cela les unes des autres, on a plutôt l’impression d’une suite de nouvelles sans vraiment de lien et, qui plus est, dotées de dialogues un peu raplaplas… Nishino met tellement de temps à se dévoiler qu’il reste assez flou et inconsistant, et les déclarations concernant sa part de mystère n’ont pas suffi à me le rendre intéressant. La construction était pourtant prometteuse mais je ne me suis attachée à aucun personnage et me suis doucement, tranquillement ennuyée. Ce qui n’est pas vraiment ce que j’attends d’une lecture !


Extrait :
Lui qui est si peu loquace, comment expliquer qu’il n’ait pas du tout l’air rébarbatif ? On a l’impression qu’il lui suffit d’hocher la tête pour que son interlocuteur croie qu’il a prononcé dix mots. C’est en tout cas de cette façon que je ressentais les choses.
Il flotte autour de lui un climat mystérieux. Aucun autre garçon de la classe ne lui ressemble. J’avais l’impression que si l’on tentait d’avoir prise sur lui, on s’enfoncerait à l’infini, toujours plus loin, sans jamais pouvoir atteindre le Nishino qui devait exister au-delà de l’air qui l’enveloppait. Pourtant, l’atmosphère qui se dégageait de lui était douce, tiède, infiniment agréable. Une atmosphère qui faisait qu’insensiblement, ce qui se dégageait de sa présence donnait l’illusion de ne faire plus qu’un avec lui. Oui, une aura de cette nature.

Deux avis : Hélène, si elle lui trouve un certain charme, n’est pas très enthousiaste, Mango a aimé cette approche en biais d’un homme insaisissable…