Rosa Maria Unda Souki, Ce que Frida m’a donné

« Non, je ne pense pas qu’elle se « détendait » en peignant. Et moi non plus. Lorsque j’ai peint ces tableaux, je me trouvais dans un isolement profond. Mon seul endroit à moi était la peinture, ce n’était jamais un lieu paisible mais celui d’une lutte constante. Une lutte contre moi-même, contre tous et contre tout. »

Un petit détour aujourd’hui par l’Amérique du Sud, avec Rosa Maria Unda Souki, artiste originaire du Vénézuela, qui s’est plongée dans la vie de Frida Kahlo, a recréé dans ses propres peintures l’univers, la maison et la vie de la grande artiste mexicaine. Et la jeune peintre, lors d’une résidence d’artiste à Paris pour préparer une exposition, en attendant que les tableaux arrivent du Brésil, a aussi rédigé ce texte, une sorte de journal illustré de ses recherches sur Frida, de pistes de réflexion sur le processus de création artistique et de souvenirs remontés de sa propre enfance au Venezuela.
C’est passionnant de voir comment, par exemple, chaque pièce de la grande maison familiale a trouvé un écho, une représentation dans les pièces de la maison bleue de Frida, et aussi comment des épisodes du séjour parisien de Rosa Maria font remonter des souvenirs de son activité d’artiste.

« J’ai l’impression de sentir encore toutes les odeurs de notre maison de Guama, le bruissement du vent dans les fougères, nos rires, la musique de la pluie ; mais je n’ai pas oublié non plus l’écho de ses mystères… Si cette maison était belle, elle pouvait parfois être terrible. »

Au-delà du texte, il y a l’objet-livre, superbe, un beau format carré et souple, illustré en noir et blanc pour les croquis du quotidien de l’artiste en résidence, et en couleurs, pour les reproductions des tableaux, une cinquantaine, qui se rattachent à Frida Kahlo.
Rosa Maria n’imite absolument pas, elle recrée tout un monde, des vues d’habitations, surtout la grande maison où elle a vécu enfant, avec des pièces vues en plongée cernées d’un bandeau qui raconte lui aussi quelque chose. J’ai beaucoup d’admiration pour les tableaux de Pierre Alechinsky qui créait aussi une sorte de cadre à ses œuvres, aussi je ne pouvais qu’être séduite par ces peintures, et leur univers coloré, mais ni naïf, ni particulièrement joyeux, qu’on ne s’y trompe pas !
J’ai beaucoup aimé la manière dont Rosa Maria raconte avec beaucoup de fraîcheur et de précision à la fois, la création de chaque tableau et la manière dont les idées lui sont venues au fur et à mesure de la composition, le tout mêlé à ses réflexions sur l’exil, sur le deuil, sur la solitude…
Un très beau livre, à garder soigneusement.

Ce que Frida m’a donné de Rosa Maria Unda Souki, éditions Zulma (août 2021), traduction de Margot Nguyen Béraud et de l’auteure, 190 pages.

Ananda Devi, Le rire des déesses

Rentrée littéraire 2021 (2)
« Les hommes, même s’ils viennent pour un coup rapide, ont toujours besoin qu’on leur raconte une histoire. Que la femme qui les reçoit offre à leur imagination, en même temps qu’à leur corps, de quoi se nourrir. Qu’ils sortent de là en ayant envie de poursuivre le récit amorcé. Veena, cela se voit, a un corps plein de légendes. Y compris celles qu’ils y écriront à leur tour. »

Dans une grande ville du nord de l’Inde, non loin de Bénarès, une rue concentre la misère et la tristesse, on la nomme la Ruelle, c’est là, dans de minuscules taudis, que vivent et travaillent les prostituées. Veena est l’une d’entre elles, elle est arrivée à la Ruelle enceinte et bien décidée à ne pas tenir compte de cet enfant à naître. La petite fille, à qui sa mère n’a pas donné de nom, apprend très vite à se cacher dans un coin, à ne pas faire de bruit. Mais alors qu’elle atteint dix ans, l’enfant, qui s’est baptisée elle-même Chinti, va attirer l’attention d’un client de Veena, un homme qui tire sa richesse d’une religion dévoyée. Dans la Ruelle vivent aussi les hijras, une communauté traditionnelle d’hommes devenus femmes. Voilà pour ce qui est de l’histoire, vous pouvez lire la quatrième de couverture sinon, qui en raconte beaucoup plus, et beaucoup trop.

« A toute communauté, il faut une mascotte. Chinti sera la leur. Mais plus que cela. Une sorte… oserait-on prononcer, ici, ce mot ? Oserait-on franchir cette barrière ? Une sorte d’espoir inopiné. »
Dès le début, la tension dramatique est bien réelle et on se prend, dans un univers bien sombre, à espérer une fin heureuse pour la petite Chinti.
Malheureusement, j’ai trouvé les descriptions de lieux et de personnages un peu trop fragmentaires, ou elliptiques, elles ont été un frein à l’imagination et à l’immersion dans ce monde. J’aurais aimé me représenter plus finement le cadre de vie de Veena, Chinti et les autres, ressentir davantage les couleurs, les bruits, les paysages. D’autre part, le texte au présent, les phrases qui sonnent comme des généralités, les redondances, m’ont parfois gênée. Je n’ai pas réussi à comprendre quel était le parti-pris de l’auteure : il semble qu’elle veuille coller au plus près à la réalité de la vie de ces femmes en Inde, et pourtant, l’ensemble, raconté par l’un des personnages, a quelque chose d’une fable.
Toutefois, je n’ai rien à redire à l’histoire et au message qu’elle porte. Les faits dénoncés tordent le cœur par leur cruauté, et par contraste, la solidarité féminine qui naît petit à petit, difficilement, est très poignante. Nul doute que l’écriture travaillée et poétique transportera d’autres lecteurs et lectrices là où mon imagination a refusé, par moments, de m’emmener.

Le rire des déesses d’Ananda Devi, éditions Grasset, août 2021, 240 pages.

#Leriredesdéesses #NetGalleyFrance

Nathacha Appanah, Rien ne t’appartient

Rentrée littéraire 2021 (1)
« Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. »

Depuis des semaines, depuis la mort de son mari, le chagrin accable Tara. Elle ne mange plus, dort mal, voit apparaître dans son salon un garçon dont elle ne sait s’il est un souvenir ou le fruit de son imagination. Lorsque Eli, son beau-fils, vient la voir, il s’inquiète pour elle, mais Tara, comme à son habitude, se dérobe à toutes les questions. Jusqu’à ce que les fantômes de son passé finissent par lui restituer son histoire… À commencer par une danse qui s’impose à elle, lui ramenant des souvenirs fragmentaires de la mystérieuse Vijaya.

« J’avais l’impression qu’Eli attendait que je raconte un souvenir qui ne soit qu’à moi, qui vienne de mon cœur et de l’endroit où je suis née. Pas des histoires de catastrophes naturelles ou de conflits mais des paroles qui ressemblent à un conte ou une chanson d’enfance. »
Mon premier achat de la rentrée littéraire a pour thème le deuil et la danse, et je ne crois pas que ce soit les raisons qui me l’ont fait choisir. Du moins ces thèmes émergent d’une première partie volontairement confuse, suivant les pensées de Tara en plein trouble.
Ces cinquante premières pages perturbent un peu, puis la deuxième partie transporte dans un pays qui n’est pas identifié, mais que des détails permettent de situer géographiquement, et prend la forme d’un terrible roman de formation. Une petite fille à la vie douce et facile va y voir tout s’écrouler, et être forcée de prendre un chemin des plus difficiles. À partir de ce moment du roman, j’ai aimé retrouver la Nathacha Appanah de Tropique de la violence ou de Petit éloge des fantômes, le livre que j’ai préféré parmi ceux que j’ai lus d’elle, sa sensibilité, sa compassion, son attention aux sons, aux couleurs, aux odeurs. La délicatesse de sa plume ne masque pas les faits, leur brutalité, et rend un bel hommage aux petites filles qui ont la malchance de naître dans un monde où elles sont considérées comme quantités négligeables.

Rien ne t’appartient de Nathacha Appanah, éditions Gallimard, août 2021, 160 pages.