Rosa Maria Unda Souki, Ce que Frida m’a donné

Rentrée littéraire 2021 (3)
« Non, je ne pense pas qu’elle se « détendait » en peignant. Et moi non plus. Lorsque j’ai peint ces tableaux, je me trouvais dans un isolement profond. Mon seul endroit à moi était la peinture, ce n’était jamais un lieu paisible mais celui d’une lutte constante. Une lutte contre moi-même, contre tous et contre tout. »

Un petit détour aujourd’hui par l’Amérique du Sud, avec Rosa Maria Unda Souki, artiste originaire du Vénézuela, qui s’est plongée dans la vie de Frida Kahlo, a recréé dans ses propres peintures l’univers, la maison et la vie de la grande artiste mexicaine. Et la jeune peintre, lors d’une résidence d’artiste à Paris pour préparer une exposition, en attendant que les tableaux arrivent du Brésil, a aussi rédigé ce texte, une sorte de journal illustré de ses recherches sur Frida, de pistes de réflexion sur le processus de création artistique et de souvenirs remontés de sa propre enfance au Venezuela.
C’est passionnant de voir comment, par exemple, chaque pièce de la grande maison familiale a trouvé un écho, une représentation dans les pièces de la maison bleue de Frida, et aussi comment des épisodes du séjour parisien de Rosa Maria font remonter des souvenirs de son activité d’artiste.

« J’ai l’impression de sentir encore toutes les odeurs de notre maison de Guama, le bruissement du vent dans les fougères, nos rires, la musique de la pluie ; mais je n’ai pas oublié non plus l’écho de ses mystères… Si cette maison était belle, elle pouvait parfois être terrible. »

Au-delà du texte, il y a l’objet-livre, superbe, un beau format carré et souple, illustré en noir et blanc pour les croquis du quotidien de l’artiste en résidence, et en couleurs, pour les reproductions des tableaux, une cinquantaine, qui se rattachent à Frida Kahlo.
Rosa Maria n’imite absolument pas, elle recrée tout un monde, des vues d’habitations, surtout la grande maison où elle a vécu enfant, avec des pièces vues en plongée cernées d’un bandeau qui raconte lui aussi quelque chose. J’ai beaucoup d’admiration pour les tableaux de Pierre Alechinsky qui créait aussi une sorte de cadre à ses œuvres, aussi je ne pouvais qu’être séduite par ces peintures, et leur univers coloré, mais ni naïf, ni particulièrement joyeux, qu’on ne s’y trompe pas !
J’ai beaucoup aimé la manière dont Rosa Maria raconte avec énormément de fraîcheur et de précision à la fois, la création de chaque tableau et la manière dont les idées lui sont venues au fur et à mesure de la composition, le tout mêlé à ses réflexions sur l’exil, sur le deuil, sur la solitude…
Un très beau livre, à garder soigneusement.

Ce que Frida m’a donné de Rosa Maria Unda Souki, éditions Zulma (août 2021), traduction de Margot Nguyen Béraud et de l’auteure, 190 pages.

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Photographe du samedi (46) Graciela Iturbide

Nous avons la chance d’avoir en ce moment aux Musée des Beaux-Arts de Lyon une très belle exposition intitulée Los Modernos, et qui présente côte à côte des œuvres d’artistes mexicains et français. Des peintres tout d’abord, mais aussi de l’art populaire, des marionnettes, et beaucoup de photographies, parmi lesquelles celles de Graciela Iturbide dont j’avais déjà vu des travaux à Arles en 2011.
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Cette photographe mexicaine travaille presque uniquement en noir et blanc, et ses photos évoquent les légendes mexicaines, une sorte de « réalisme magique » comme on peut en trouver dans les romans sud-américains. Elle est aussi fascinée par les oiseaux et a réalisé toute une série de photos à ce sujet.

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Née en 1942, elle est connue pour ses clichés des indiens Seri qui vivent dans le désert de Sonora, et aussi pour ses portraits de femmes pris dans la région de Oaxaca.
L’exposition Los Modernos se tient jusqu’au 5 mars 2018 au musée des Beaux-Arts de Lyon. Renseignements ici

Philip Caputo, Clandestin

L’auteur : Philip Caputo est journaliste et écrivain, né à Westchester, dans l’Illinois en 194&. Il est lauréat du Pulitzer en 1973, avec d’autres auteurs pour leurs révélations de fraude électorale à Chicago.Il est surtout connu pour ses mémoires sur son passage au Vietnam, Rumeur de guerre (A Rumor of War, 1977). Il vit aujourd’hui à Patagonia, en Arizona.
733 pages
Editeur : Le Cherche-Midi (2012)
Titre original : Crossers (2009)
Traduction : Fabrice Pointeau

Gil Castle, veuf depuis très peu de temps, décide de quitter New York et le milieu des affaires pour s’installer quelques temps dans une petite maison construite en Arizona, sur un ranch frontalier appartenant à sa tante Sally. Il en profite pour lire, réfléchir, chasser, donner un coup de main à son cousin Blaine. Mais sa découverte, un jour au cours d’une promenade avec son chien, d’un clandestin transi et épouvanté, va l’obliger à s’impliquer un peu plus dans la vie du ranch. Observer la gestion d’un territoire aussi étendu, le long de la frontière mexicaine, l’oblige à ouvrir les yeux sur les nombreux passages que s’y frayent clandestins et trafiquants de drogues. 

C’est ce qu’il est convenu d’appeler un roman ambitieux, mêlant dimension historique et actualité, côté policier et réflexion sur le deuil, le tout sur plus de 700 pages. La bonne idée est à mon avis de s’être intéressé à la personnalité du grand-père de Gil et Blaine, qui fut tour à tour combattant de la révolution mexicaine, vaquero et policier, personnage d’un autre âge, dont la violence contribua à créer des haines farouches. Celles-ci poursuivront ses petits-enfants au-delà des années. D’autres personnages interviennent, que ce soit au Mexique ou en Arizona, une amie des cousins de Gil pour le côté romance, un policier infiltré, une femme à la tête d’un cartel mexicain…
Certes ce roman est long, mais il ne comporte pas de longueurs, je ne vois pas ce qui aurait pu être coupé ou évité. La violence y existe, mais sans gratuité aucune, et l’alternance entre passé et présent, vision mexicaine et point de vue américain, est bien menée, centrant tout de même l’histoire sur le personnage de Gil Castle, intéressant dans son évolution. J’ai beaucoup apprécié cet excellent roman, que je guettais depuis un moment à la bibliothèque ! 

Le roman s’intéresse aussi à la Révolution mexicaine, dans les chapitres sur le grand-père de Gil.

Extrait : Ils roulèrent en silence jusqu’à atteindre un croisement en T où les directions étaient gravées sur des panneaux en bois fixés à un poteau. A côté, une pancarte en métal érigée par la police des frontières prévenait : ATTENTION, RISQUE DE CONTREBANDE ET D’IMMIGRATION ILLEGALE DANS CETTE ZONE. SOYEZ CONSCIENT DE VOTRE ENVIRONNEMENT. Castle se demanda à haute voix ce que le fait d’avoir conscience de son environnement pouvait signifier.
Ç
a signifie que si vous tombez sur des marijuanitas, vous pouvez soit faire semblant de ne pas les voir, soit soulever votre chapeau et dire : « Bienvenidosa los Estados Unidos, passez une bonne journée. », expliqua Tessa, l’initiant un peu plus aux usages de l’Ouest, l’Ouest moderne.

Les avis de Clara, Jérôme, Keisha, Le Papou et Zarline.

Fabrice Humbert, Avant la chute

Rentrée littéraire 2012
L’auteur :
Professeur de lettres, Fabrice Humbert a déjà publié trois romans, Autoportraits en noir et blanc (Plon, 2001), Biographie d’un inconnu (Le Passage, 2008), retenu en sélection finale du prix Roger Nimier 2008 et dont la presse a salué la qualité littéraire, et L‘Origine de la violence (Le Passage, 2009), premier Prix Orange du Livre, unanimement reconnu par la critique et les lecteurs. Il a publié également La fortune de Sila en 2010.
288 pages
Editeur : Le passage (août 2012)

Le début au fin fond de la forêt colombienne est saisissant : un père de famille tente de survivre en cultivant bananes et maïs, jusqu’à ce que les cours des denrées s’effondrent et qu’on ne lui laisse d’autre choix que de cultiver des plants de coca, malheureusement pour peu de temps. Les évènements poussent ses deux filles adolescentes, Sonia et Norma, sur les routes pour essayer d’atteindre les Etats-Unis. Plus au nord, le sénateur Urribal personnage sombre et solitaire, parcourt son domaine, avant de s’envoler pour Mexico où il est membre d’un parti influent. Dans la banlieue parisienne, le jeune Naadir, de son regard d’élève précoce, observe les trafics qui gangrènent sa cité. Trois destins autour du trafic de drogue, trois parcours émouvants et prenants. Le milieu du livre comporte à peine quelques passages un peu longs sur l’économie parallèle, mais ils sont utiles à la compréhension de ce qui gangrène un pays comme le Mexique.
Sur un thème assez proche de La fortune de Sila, Fabrice Humbert montre une nouvelle fois son art de toucher le lecteur avec des mots si bien choisis et agencés qu’ils semblent couler de source. La construction alterne entre les trois personnages principaux, de manière régulière et sans ennui, puisque chacun d’eux provoque l’intérêt, même si Sonia et Norma m’ont émue bien davantage. Leur périple à travers l’Amérique centrale, où les candidats à une autre vie parcourent des centaines de kilomètres sur le toit d’un train, est de ceux qui restent en mémoire, et j’ai souhaité tout autant que les deux jeunes filles qu’elles parviennent à leur but.
Encore une belle lecture pour cette rentrée décidément foisonnante.

Extraits : Sur le terrain dégagé, ils avaient planté des bananiers et du maïs. Sur le sol humide et gras, balayé par les vents et les pluies, les plantes s’étaient levées. Elles avaient rapidement grandi et lorsque les pousses s’étaient épanouies, lorsque les formes s’étaient courbées, ils les avaient fixées avec une joie sourde, pleine d’attente. Et puis une fille était née. Ils l’avaient nommée Sonia.
La première récolte avait dépassé leurs espérances. Le maïs était lourd et jaune comme de l’or, et sa promesse était bien celle de ce métal : ils allaient enfin pouvoir vivre. La langue verte de leur petit terrain, parcelle de culture au milieu des montagnes, réjouissait leur regard. C’était leur joyau, leur trésor. Suspendant leurs produits à dos de mule, ils avaient vendu cette récolte au village d’Harmosa, à deux heures de marche. Le village, logé sur une crête à l’extrémité d’une route boueuse, semblait comme paralysé de langueur, à la mesure de ces contrées montagnardes à l’écart de la ville, mais ils avaient tout de même trouvé un acheteur régulier pour écouler leur production. 

Mais en cette soirée, Rivera était au sommet de sa puissance, juste au moment où tout va se renverser, lorsque le succès tourbillonne en éclats lumineux avant d’emporter dans la chute celui qu’il a élu. Tout lui souriait. Urribal, depuis, avait compris cela : c’est au moment où les êtres sont enveloppés de lumière qu’ils commencent à chuter. On croit qu’ils brillent alors qu’ils brûlent.

Lu aussi par Laure, LeiloonaNath lit  et Saxaoul