Stefan Zweig, Amok ou le fou de Malaisie

« Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples, lors du déchargement d’un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journalistes donnèrent des informations abondantes, mais parées de beaucoup de fantaisie. »

Un transatlantique navigue de l’Asie vers l’Europe. Un homme qui profite de la fraîcheur nocturne et du calme sur le pont, et se croit seul, va faire une étrange rencontre. L’autre homme se dérobe d’abord, mais les jours suivants, agité et perdu dans ses souvenirs, il finit par raconter ce qui l’obsède, au cours de plusieurs nuits de confidences. Le premier voyageur apprend que l’homme était médecin dans un village de Malaisie, et qu’une femme de la haute société, fière mais anxieuse, était venue le trouver dans son cabinet perdu dans la jungle, pour une demande un peu particulière. Et comment, entre puissante attraction et désir de la tourmenter, il l’avait poussée à une alternative dramatique…

« Soudain, une main me serra convulsivement le bras, au point que j’aurais presque crié d’effroi et de douleur. Dans l’obscurité, le visage s’était tout à coup rapproché de moi, grimaçant ; je vis surgir subitement ses dents blanches, je vis les verres de ses lunettes briller comme deux énormes yeux de chat dans le reflet du clair de lune. »

C’est bref, soixante-dix pages si on excepte les préfaces et appendices divers… mais magistral. La construction est parfaite, qui ramène dans les dernières pages le lecteur à l’endroit où tout a commencé, dans le port de Naples. Le style est d’un grand classicisme, clair, habile à faire monter la tension, et à restituer des atmosphères : la promiscuité et l’accablement ressentis à bord du navire comme la moiteur des forêts de Malaisie et la crasse des villes. Et aussi à imbriquer une histoire dans une autre et à sonder la psychologie de plus en plus fragile et affolée du médecin de Malaisie.
Je l’ai lu dans une version qui ne comporte que cette seule nouvelle, il en existe d’autres où Amok est suivi de Lettre d’une inconnue et de La ruelle au clair de lune.

Amok de Stefan Zweig, 1922, Livre de Poche, 2013, 128 pages.

Les Feuilles allemandes, c’est en novembre chez Patrice et Eva et Livr’escapades.
Aujourd’hui, lecture commune de La pitié dangereuse de Stefan Zweig chez Brize, Ingannmic, Keisha, Patrice

Mechtild Borrmann, Enfances perdues

« A l’épicerie de Marion Pfaff, où Elsa faisait ses courses chaque vendredi, les langues allaient bon train. Penser qu’une femme d’ici avait fait une chose pareille ! Ça ne collait pas à leur petit monde bien rangé. »

Dans un petit village allemand proche de la Belgique, la vie n’est pas facile en 1947. En particulier pour Henni, quatorze ans, et ses frères et sœur qui ont perdu leur mère, et dont le père se désintéresse totalement pour passer ses journées à l’église. Une grosse activité de contrebande, de tabac notamment, règne dans cette région frontalière, et les passeurs utilisent des enfants qui ne risquent pas d’être emprisonnés. Henni, débrouillarde et vive, va d’elle-même proposer ses services, pour la survie de la famille, jusqu’à un drame qui les sépare tous.
Parallèlement, le roman raconte un procès en 1970, suivi avec attention par Elsa, amie d’enfance de Henni.

« Quant à ces deux « vérités » dont vous parlez, ce ne sont pas des vérités. Avec le recul, tout le monde agence les choses comme ça l’arrange pour pouvoir vivre avec. On fait tous ça. »

Le cadre dans lequel évolue les personnages m’a beaucoup intéressée, ce coin d’Allemagne proche de la Belgique, ouvrant la porte aux trafics et à la contrebande, pour assurer la survie de certains, et l’enrichissement d’autres, ces marais traversés en pleine nuit dans la neige, ces villageois prompts à observer et à médire… Et le terrible orphelinat…
Par contre, là où je m’attendais à un roman policier, je me suis trouvée face à un roman historique des plus sombres. La noirceur, la tristesse qui émanent du texte, les épreuves qui s’accumulent dans la vie de Henni, tout cela m’a paru excessif, ce que seule une grande sobriété dans l’écriture aurait pu adoucir un peu. Mais non, d’autres drames s’ajoutent, les enfants sont les premiers à en pâtir, et ça, j’ai eu du mal à le lire. Certains personnages manquent totalement d’humanité, et ceux qui viennent apporter un équilibre au récit sont bien peu nombreux.
De plus, l’alternance des époques maintient un suspense un peu artificiel, même s’il offre une respiration bienvenue, et des attentes plus positives, si on peut dire.
Au final, ce roman ne restera pas comme mon préféré de l’autrice, après les lectures successives du Violoniste, de L’envers de l’espoir et de Rompre le silence.

Enfances perdues de Mechtild Borrmann, (Grenzgänger, 2018), éditions Le Masque, 2020, traduction de Céline Maurice, 288 pages.

Bernhard Schlink, Couleurs de l’adieu

« Quand on n’a rien d’autre à son actif, on aimerait au moins avoir été une victime. Une victime a subi le mal et ne peut donc en avoir fait. Une victime a été victime de coupables et ne saurait être elle-même qu’innocente. Lena n’a pas accompli grand-chose, dans sa vie. Si elle ne pouvait pas être elle-même une victime, elle voulait être la fille d’une victime. »

Neuf nouvelles composent ce recueil. Voici quelques résumés rapides pour vous donner une idée des thèmes abordés. Dans Intelligence artificielle, un scientifique dit adieu à l’ami avec lequel il a longtemps travaillé en coopération, mais ce flot de pensées cache bien des choses… Dans La musique d’une fratrie, un homme âgé retrouve une femme qu’il a aimée, et se souvient aussi du frère de celle-ci… Dans L’été dans l’île, il s’agit du souvenir d’un été où le narrateur enfant était parti seul en vacances avec sa mère…
Chaque histoire plonge dans l’esprit tourmenté d’un personnage au moment où il prend conscience d’un tournant passé de sa vie. Finalement ces adieux divers et variés se teintent parfois de remords, de regrets ou de chagrin, ou alors il arrive qu’ils ne cèdent à aucun de ces sentiments.

« Je suis désolé, Sabine. Ce qu’il y a eu, ce que j’ai fait, ce que je n’ai pas fait : j’en suis désolé. Mais, plus que ça encore, ça me rend triste. Ma tristesse s’étend sur tout, elle m’épuise, c’est une eau noire, un lac noir où je me noie, je me noie sans cesse. »

J’ai dans toutes les nouvelles apprécié la façon dont chacune débute par une phrase ou deux qui plantent très vite l’action, les personnages et leurs interactions. La subtilité de l’écriture, l’usage modéré mais efficace de l’ellipse, la montée imperturbable de la tension suivie d’une conclusion qui n’est pas une chute brutale, tout m’a beaucoup plu, comme lors de mes lectures précédentes de l’auteur : Olga, Mensonges d’été ou Le week-end, et dans une moindre mesure avec Le liseur et La femme sur l’escalier.

Couleurs de l’adieu de Bernhard Schlink (Abschiedsfarben, 2020) Gallimard, février 2022, traduction de Bernard Lortholary, 256 pages.

Première participation aux Feuilles allemandes de novembre à retrouver chez Patrice et Eva et Livr’escapades.

Bandes dessinées variées (5)

Un petit billet pour regrouper des avis brefs sur des BD que j’ai aimé ces derniers mois…

Grégory Panaccione, Quelqu’un à qui parler, Le Lombard, 2021, 256 pages.
Samuel fête ses trente-cinq ans avec gros gâteau et bouteille de champagne, mais tout seul. Pas d’amis, pas de famille, pas de copine. Après avoir tenté d’appeler son ex qui l’envoie promener, il compose le seul numéro qu’il connaisse par cœur, celui de ses parents, lorsqu’il était enfant. Et voilà qu’il tombe sur un Samuel de dix ans. Une conversion va se poursuivre au fil des semaines entre Samuel et celui qu’il est devenu. De quoi se remettre en question…
J’aurais pu rester réfractaire au dessin si le sujet n’avait été aussi passionnant et bien traité, et finalement j’ai adoré les deux personnages et les questions posées.

Abe Yaro, La cantine de minuit, tomes 1 et 2, Le lézard Noir, 2017, 300 pages chacun.
Du manga, du vrai, qui se lit en commençant par la fin, et les images de droite à gauche ! Cette série, dont j’ai lu les deux premiers avec délice, se situe dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo, dans une gargote ouverte toute la nuit. Le patron n’a mis qu’un seul plat à la carte, mais cuisine tout ce qui lui est demandé. Et c’est souvent surprenant, les sortes de madeleines de Proust que les clients commandent et qui leur rappellent leur famille, ou des amours passées. Ou alors, les clients qu’un même goût rapproche… Ou d’autres dont les histoires circulent entre les piliers de comptoir…
(Pour l’anecdote, je m’imaginais demander comme plat improbable des pieds de cochon, spécialité de ma ville de naissance, eh bien, dans le deuxième tome, un chapitre est intitulé « pieds de cochon » !)
C’est savoureux, bien sûr, et plein de tendresse. La préparation des plats et la variété de la clientèle nocturne, bien particulière, rajoutent au charme de l’ensemble.

Catherine Meurisse, Les grands espaces, Dargaud, 2018, 92 pages.
L’autrice et dessinatrice a passé son enfance dans le Poitou, et raconte dans ce très bel ouvrage les grands espaces du jardin créé par ses parents, et de la campagne environnante. Les arbres plantés avec amour, les boutures rapportées de visites ici et là, les sorties culturelles aussi. Ses parents ont à cœur de faire découvrir la nature, la vraie, à leurs deux filles, et n’hésitent pas à pointer du doigt les dérives de l’agriculture intensive ou de l’urbanisation.
Il y a les dessins, doux et évocateurs, et encore beaucoup de choses à découvrir dans ce très bel album !

Aimée de Jongh, Jours de sable, Dargaud, 2021, 288 pages.
Bon, vous ne trouverez pas de critique de BD négative ou mitigée ici aujourd’hui… Je n’ai fait que des bonnes pioches ! Jours de sable raconte la mission d’un jeune photographe envoyé dans les années 30 dans le Dust Bowl, région entre l’Oklahoma, le Texas et l’Arkansas, devenue à force d’agriculture intensive, complètement invivable. Les tempêtes de poussière n’étant pas photogéniques, ce sont des clichés de familles en détresse, d’enfants affamés, de départs et d’enterrements que son patron lui commande. Mais il se prend d’intérêt pour les habitants et rechigne à mettre en scène leur souffrance.
Les dessins et la mise en scène sont magnifiques, le sujet passionnant, la réussite incontestable !

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Andrea Maria Schenkel, Tromperie

« Mais vous savez ce qui me ronge, dans cette affaire, mon cher Huther ? C’est que tout le monde a menti, que tout le monde a été trompé.
Clara, Hubert, tout le monde. Et finalement, ce qui me fait le plus mal, la justice elle-même. »

Landshut, petite ville tranquille de Bavière en 1922. Deux femmes, une mère et sa fille, sont assassinées dans l’appartement où la plus jeune donnait des cours de piano, mais aussi où elle recevait son ami Hubert. Hubert Taüscher, fils de la bonne bourgeoisie locale, a cependant mauvaise réputation, et devient le coupable idéal, avec un mobile et une opportunité d’être sur les lieux du crime. Il risque la peine de mort pour ce meurtre crapuleux, et son avocat peine à le défendre.
Commençant par une scène de crime vue au cinéma, qui aurait inspiré le criminel, puis par les témoignages successifs des différents protagonistes, policiers, témoins ou avocat, le roman explore la psychologie des personnages, leur caractère, creuse sans relâche, mais sans analyse délayée, uniquement au travers de leurs paroles et de leurs actions.

« Dans la salle règne un silence attentif, pesant, on entendrait tomber une aiguille. Täuscher est accusé de vol et de double meurtre, Schinder de recel aggravé et recel de malfaiteur. Ce dernier semble s’ennuyer, se désintéresser de tout cela, il regarde ses mains, observe ses ongles avec attention, jette un œil autour de lui dans la salle. »

Les années 20 en Allemagne, sa police, sa justice, sont le décor parfaitement restitué de ce roman de Andrea Maria Schenkel, comme les années 50 pour La ferme du crime et une large partie du vingtième siècle pour Le bracelet. C’est donc la troisième fois que, sans l’avoir encore chroniquée, je lis l’auteure, au travers de romans solides sans être époustouflants, mais bon, ça fait du bien de temps à autre, non ?
Le fait que le roman soit tiré d’une affaire qui s’est réellement produite en 1922 peut surprendre, d’une certaine manière. En effet, je me suis trituré les neurones pour trouver une résolution bien alambiquée qui n’est jamais arrivée. Car il y a un dénouement, qui ne manque pas du tout d’intérêt, mais qui est beaucoup plus élémentaire que ce que j’avais imaginé. Ce que l’on pardonne volontiers à l’auteure, car le fait de se creuser la tête pour trouver un coupable prouve la fascination réelle exercée par ce livre.

Tromperie d’Andrea Maria Schenkel (Taüscher, 2015) éditions Actes Sud, février 2020, traduction de Stéphanie Lux, 224 pages.

Avec ce roman, je participe aux Feuilles allemandes.

Pierre Jarawan, Tant qu’il y aura des cèdres

« Si tu en sors vivant, me dis-je en éprouvant soudain une paix étrange, c’est qu’il y a une raison et que ton voyage n’est pas terminé. Tu devras faire une ultime tentative pour le retrouver. »

Lorsque Samir a dix ans, un jour, sans que rien ne le laisse prévoir, son père passe la porte de leur appartement et disparaît. Né en Allemagne de parents libanais, il est bercé depuis son plus jeune âge par les récits que font ses parents, voisins et amis, tous libanais, de ce pays. Les contes inventés par son père, qui chaque soir apportent leur dose de merveilleux, le font particulièrement rêver. Samir grandit dans l’absence de son père et dès qu’il le peut, part à sa recherche au Liban, destination la plus probable, d’autant qu’il se demande si la soudaine disparition de son père n’a pas à voir avec l’histoire politique de son pays.

« Le Liban avec lequel j’ai grandi est une idée. »

Le jeune auteur allemand a tressé un très joli roman autour du personnage charismatique du père, et du mystère qui l’entoure. La lecture n’est en rien compliquée par ce qu’il apprend au fur et à mesure de l’histoire du pays du cèdre bleu, le tout est fluide et tout à fait lisible. C’est une très belle lecture, en ce qui me concerne, pas un coup de cœur, le rapport obsessionnel du jeune Samir à son père et à son pays d’origine, assorti d’oeillères pour tout ce qui ne les concerne pas, pouvant agacer un peu à la longue. La manière dont les légendes racontées chaque soir au petit garçon s’articulent avec les découvertes qu’il fait à l’âge adulte, les très belles pages sur la découverte de Beyrouth et de Zahlé, les révélations finales, tout cela en fait un très beau roman qui pourra plaire à beaucoup de lecteurs.

Tant qu’il y aura des cèdres de Pierre Jarawan (Am Ende bleiben die Zedern) éditions Héloïse d’Ormesson, 2020, paru en Livre de Poche, 570 pages.

Noté chez Delphine-Olympe.

Traduit de l’allemand, ce roman participe donc tout naturellement aux Feuilles allemandes de ce mois de novembre.

Annette Hess, La maison allemande

« Un instant plus tard, installés autour de la table du séjour, ils contemplaient le volatile fumant. Les roses jaunes de Jürgen trônaient dans un vase en cristal, comme une offrande funéraire. »

Francfort en 1963. Eva, jeune fille d’une famille plutôt modeste, ses parents étant restaurateurs, se voit proposer un travail d’interprète pour ce qui sera le second procès d’Auschwitz. Son premier rôle d’interprète du polonais à l’allemand, sans commune mesure avec les traductions commerciales qu’elle fait d’habitude, lui fait entrevoir des faits qu’elle ignorait presque totalement. Elle en est perturbée et cela assombrit l’ambiance avec sa famille, ses parents et sa sœur aînée évitant le sujet, et avec son fiancé, petit bourgeois ambitieux mais un peu vain, qui préférerait la voir rester chez elle à préparer son mariage.

« Le procureur se rassit. Miller était trop fougueux, trop obstiné.La rumeur courait que son frère était mort dans ce camp. Si c’était vrai, ils avaient un problème. Ils devraient le remplacer, car il manquait d’impartialité. D’un autre côté, ils avaient besoin de jeunes gens engagés comme David Miller qui passaient leurs journées et leurs nuits à étudier des milliers de documents, à comparer les dates, les noms et les faits… »

Un autre personnage intéressant du roman est l’assistant d’origine canadienne David Miller, très investi dans les recherches pour démasquer des monstres qui peuvent avoir pris des allures de bons pères de famille. Je crois n’avoir jamais lu de roman sur les procès des nazis et celui-ci, mené de manière vive, alternant les angles de vue et les commentaires des divers protagonistes dans des dialogues très réalistes, m’a captivée dès le début. Le point de vue choisi est celui des jeunes de vingt à trente ans dans les années soixante, trop jeunes pour être responsables, mais accablés toutefois par une très grande culpabilité, d’une manière ou d’une autre.
J’ai apprécié l’écriture, l’auteure est scénariste ce qui se ressent aux dialogues et à la vivacité de la progression. Que ce soit Eva, sa sœur Annegret, son fiancé Jürgen ou bien David Miller, il est passionnant de les voir évoluer, ouvrir les yeux ou non, réagir enfin chacun à leur façon. A part deux coquilles qui m’ont un peu étonnée pour une version poche chez un éditeur plutôt soigneux, cette lecture est une bonne surprise.

La maison allemande d’Annette Hess, (Deutsches Haus, 2018) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Stéphanie Lux, sorti en poche, 396 pages.

Repéré chez Dominique et Krol, je participe avec ce roman aux Feuilles allemandes pour la première fois.

Barbara Abel, Je sais pas

« Le plus terrible dans le « je sais pas » d’Emma, c’est qu’il dit clairement son refus de parler, sans qu’on puisse en appeler à la moindre responsabilité.
A cinq ans, on est innocent. Dans tous les sens du terme. »

À la fin d’une sortie de classe en forêt, la petite Emma, cinq ans, manque à l’appel. Les recherches s’organisent très vite, les parents sont prévenus, mais pourquoi donc la maman d’Emma manifeste-t-elle des signes de culpabilité ? Et qui est vraiment Mylène, la jeune institutrice en charge de la classe d’Emma ? Quant au caractère d’Emma, malgré son jeune âge, il semble bien compliqué, voire impénétrable. Lorsque les choses vont évoluer, dans un sens qu’on n’imagine pas au début du roman, les « je sais pas » de la petite fille vont mettre tout le monde à cran.

« Qu’importe l’âge de nos enfants, le monde s’écroule autour de nous lorsqu’ils sont dans la tourmente. »
Le mois belge est l’occasion pour l’amateure de polars que je suis de programmer une lecture de Barbara Abel. Je l’avais découverte l’année dernière avec Derrière la haine, roman psychologique qui m’avait laissée un peu mitigée, malgré les idées intéressantes à l’origine de l’intrigue. On se retrouve dans le même genre de roman ici, mais je l’ai trouvé plus réussi, avec une tension dont il est difficile de s’arracher une fois le livre commencé ! Ballottant le lecteur de surprises en rebondissements inattendus, il fait la preuve de l’immense imagination de l’auteure, capable de créer les méandres d’une aventure des plus vraisemblables et aussi de sa capacité à maintenir sur la longueur un suspense psychologique digne de ce nom.
Les caractères et les difficultés des personnages, leur proximité avec tout un chacun, poussent à s’intéresser à leur sort. Les similitudes entre les destins de deux d’entre elles sont très intrigants. Bref, c’est une histoire qui fonctionne bien, et qui me donnera envie de relire l’auteure à l’occasion.

Je sais pas de Barbara Abel, éditions Belfond, 2016, 304 pages. Sorti également en poche (Pocket, 2017).

Le mois belge est à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)