Publié dans littérature îles britanniques, littérature Europe de l'Ouest, littérature Europe du Nord, policier, sorti en poche

Polars en vrac (5)

Je réserve souvent le mois de mars à la lecture de romans policiers, en préparation des Quais du Polar. L’édition 2020 a été virtuelle, et donc pour les rencontres d’auteurs en chair et en os, il faudra attendre ! J’ai quand même sorti de ma pile à lire quelques livres, avec des fortunes diverses, vous allez le voir.
Peut-être en connaissez-vous déjà certains ?

etrangesrivagesArnaldur Indridason, Etranges rivages, éditions Points, 2013, traduit par Eric Boury, 354 pages.
« 
Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. »
Tout d’abord, un refuge pour temps difficiles, un doudou islandais aussi confortable qu’un bon gros pull en laine de mouton (mais qui gratte moins). Dans Étranges rivages, on retrouve Erlendur qui avait disparu de Reykjavik dans le précédent roman, si je me souviens bien. Il a retrouvé la maison de son enfance, en ruines, et il y campe en réfléchissant au sens de la vie. La rencontre avec un chasseur lui fait reconsidérer une histoire dont il avait entendu parler, la disparition d’une jeune femme lors d’une tempête presque soixante ans auparavant. Il enquête auprès des rares personnes qui ont connu cette femme et cet événement, et se remémore aussi la nuit où son jeune frère a disparu.
Aussi solide et attachant que d’habitude, ce roman s’apprécie beaucoup plus toutefois si on connaît déjà le personnage, sinon, mieux vaut commencer par La cité des jarres ou La femme en vert.


undeuildangereuxAnne Perry, Un deuil dangereux, éditions 10/18, 1999, traduit par Elisabeth Kern, 477 pages.
« Elle s’apprêtait à occuper dans la maisonnée une position qui ne ressemblait à aucune autre, légèrement au-dessus des domestiques, mais bien inférieure à une invitée de la famille. »
Encore une série et une valeur sûre avec ce roman à l’ambiance victorienne parfaitement reconstituée. Je n’avais lu que L’étrangleur de Cater Street, et j’ignorais que dans celui-ci l’enquêteur était différent. Il s’agit de William Monk, un policier souffrant d’amnésie, ce que ses supérieurs ignorent. Drôle de situation !
Monk doit enquêter sur la mort violente d’une jeune veuve au domicile de ses parents, frères et sœurs. Il semble que nul n’ait pu pénétrer dans la maison, et que le coupable soit à chercher parmi la famille ou les domestiques. Monk requiert l’aide d’Hester Latterly, une infirmière engagée et n’ayant peur de rien.
Ce roman bien construit emmène dans un XIXe siècle londonien où l’on se coule confortablement. Ce qui n’empêche pas de s’indigner du rôle dévolu aux femmes, de l’indigence de la médecine, et du décalage immense entre les différentes couches de la société !

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Georges Simenon, Le passage de la ligne, paru aux Presses de la cité en 1958, 186 pages
« J’étais au bord de la vie comme au bord de l’eau, la vraie vie, la vie anonyme, celle dont on ne sait encore rien et où on va essayer ses forces. »
En prévision du mois belge, j’ai aussi sorti de ma pile ce Simenon, mélange habile, comme savait le faire l’auteur, de roman d’apprentissage et de roman noir. C’est un livre qui prend son temps, pas un roman policier à proprement parler, mais une analyse fine des prédispositions qui amènent une personne à « franchir la ligne », concept qui s’éclaire au fur et à mesure la lecture. Le narrateur revient sur son enfance, sa jeunesse pauvre avec une mère célibataire et un père anglais qu’il voit rarement. Comment accède-t-il ensuite à la vie à laquelle il rêve, sans états d’âme, voilà le sujet de ce roman avec lequel j’ai pris parfois quelque distance. C’est cohérent avec la froideur du personnage toutefois. Un roman intéressant, avec une belle écriture dont je ne me lasse pas.

derrierelahaineBarbara Abel, Derrière la haine, éditions Pocket, 2012, 344 pages.
« Rien n’est droit dans l’existence. La vie ressemble à un immense terrain accidenté, parsemé d’obstacles, de virages et de détours, une sorte de labyrinthe bourré de pièges dans lequel la ligne droite n’existe pas. »
Barbara Abel est une auteure belge que je me réjouissais de découvrir, et cette histoire de voisinage jouant sur le titre qui pourrait être Derrière la haie me semblait parfait pour commencer. D’un côté de la haie, donc Tiphaine et Sylvain, de l’autre Laetitia et David. Ils deviennent vite amis, leurs garçons qui ont le même âge sont inséparables. Jusqu’à ce qu’un drame fasse tout dégringoler dans le délire paranoïaque, la jalousie, la construction monstrueuse de la vengeance… Sans en dire plus sur l’intrigue, ce que j’ai surtout remarqué ce sont des personnages proches du cliché, et des phrases un peu toutes faites qui gâchent la bonne idée de départ du livre, déroulé jusqu’à un final qui se dessine assez vite et qui tourne à la semi-déception. Je ne le qualifierais pas de mauvais, mais je l’ai lu rapidement, et il ne me laissera pas un souvenir durable.

Retrouvez le mois belge chez Anne et Mina.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, L’avocat, le nain et la princesse masquée

avocat_nain« Le mariage est la principale cause de divorce.
Sans le premier, le second n’aurait jamais vu le jour. L’affaire se limiterait à une séparation assortie de quelques larmes ou de vagues reproches. La vie reprendrait ensuite son cours et chacun poursuivrait son chemin la tête haute. »
Hugues Tonnon, avocat spécialisé dans les divorces, reçoit une nouvelle cliente, un top model belge qui a l’habitude que tout lui réussisse. Toutefois, le mariage somptueux qu’elle préparait tombe à l’eau à cause des infidélités du fiancé, et elle compte bien faire payer à celui-ci tout ce qui s’évanouit sous ses yeux ! À l’issue d’un repas avec la cliente, Maître Tonnon la raccompagne chez elle, boit un peu plus que de raison, et lorsqu’il se réveille au matin chez lui, c’est pour apprendre qu’elle a été assassinée et qu’il est le premier suspect. Comme le policier qui mène l’enquête semble tout prêt à le coffrer, il prend la fuite, et se met lui-même à la recherche du véritable meurtrier. Ce qui va le mener jusqu’en Afrique du Sud (on peut apprécier au passage un petit clin d’oeil à Deon Meyer) et au Maroc.

« Je m’y présentai sous le nom de Marc Levy, premier patronyme qui me vint à l’esprit. La réceptionniste hocha la tête et me fit remplir une fiche. J’en déduisis qu’elle ne connaissait pas l’illustre homme de lettres. »
Voici le retour du mois belge, et avec lui reviennent les polars de Paul Colize. Non qu’il soit le seul auteur belge à donner dans le genre policier, loin de là, mais il apparaît souvent dans les billets du mois d’avril, car son style amusé et ses intrigues solides ont de nombreux fans, et j’en fais partie.
C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis (utilisez l’outil de recherche si vous voulez trouver les autres) et, si la bibliothèque ne m’a pas fourni, à la veille du confinement, celui que je cherchais, plus récent, elle m’a du moins permis de passer un très bon moment. Avec Paul Colize, aucun risque que le polar soit plan-plan ou que le dénouement se devine dès la cinquantième page. Aucun risque non plus de s’ennuyer, les descriptions acérées et les dialogues aussi nombreux que spirituels mènent la narration à tout allure, avec des fins de chapitre en forme d’interrogation qui incitent à plonger sur la suite. Du travail habile, mais où l’on sent davantage le plaisir qu’a l’auteur à écrire que l’habileté !

L’avocat, le nain et la princesse masquée de Paul Colize, La Manufacture de Livres, 2014, 316 pages, existe en poche.
D’autres avis, proches du mien, celui d’Anne, celui de Valentyne.

Le mois belge à retrouver chez Anne et Mina
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Bernhard Schlink, Olga

olga« Elle est facile à garder, elle aime avant tout se tenir debout et regarder autour d’elle. »
La voisine chez qui la mère laissait sa fille n’avait pas voulu le croire, tout d’abord. Mais c’était vrai. La petite fille d’un an se tenait debout dans la cuisine et regardait une chose après l’autre, […] »
J’ai aimé d’emblée l’incipit qui met en scène cette toute petite fille, et ensuite l’enfance difficile d’Olga à la fin du XIXème siècle dans une petite ville de l’actuelle Pologne, et qui m’a rappelé, je ne sais trop pourquoi, Le petit Saint, roman de Georges Simenon. Impression confirmée après lecture : sans être une sainte, Olga fait toujours montre d’une droiture et d’une continuité sans faille dans ce qu’elle recherche. Ce qui pourrait agacer, mais comme l’auteur fait preuve de sobriété dans l’écriture, sensible mais sans pathos, cela passe bien. Il montre aussi comment ce caractère un peu monolithique est le résultat d’une éducation, d’un manque d’affection, et de circonstances sociales et historiques.

« D’Olga, j’ai aussi hérité le goût des promenades dans les cimetières, et quand c’est un cimetière particulier, particulièrement ancien ou particulièrement beau, enchanté ou bien angoissant, j’inclus Olga dans mes pensées. »
Le roman est construit en trois parties, la première va de l’enfance à la retraite d’Olga, la seconde raconte des épisodes de sa vie et de sa vieillesse par la voix d’un jeune homme dans la famille duquel elle faisait de la couture. La troisième partie est constituée d’un ensemble de lettres retrouvées, je vous laisserai apprendre de quelle manière. Au cœur du roman, l’histoire d’amour entre Olga et Herbert, un jeune homme de famille fortunée, qui devient officier et ne rêve que de conquêtes et de découvertes. Il finira par prendre en plein hiver la route du passage Nord-Est vers le Pôle Nord, voie qu’il espère être le premier à parcourir. L’auteur s’est inspiré d’un personnage ayant réellement existé, et lui a inventé une compagne en la personne d’Olga.
Je pensais que le thème du roman était le secret, ou le mensonge, d’autant plus que ce thème avait déjà inspiré Bernhard Schlink. Maintenant, je dirais plutôt qu’il s’agissait pour l’auteur de mettre en avant la fidélité à soi-même et à ses idées. Pour cela, Olga est, dès son enfance, particulièrement remarquable, et le restera jusqu’à sa mort.
Un beau roman, pour un beau personnage, incomparable, qui ne peut laisser indifférent, me semble-t-il.

Olga de Bernhard Schlink, éditions Gallimard (janvier 2019) traduction de Bernard Lortholary, 267 pages. Noté chez Krol et Marilyne.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2019

Juli Zeh, Nouvel an

nouvelan.jpgRentrée littéraire 2019 (7)
« Sur tout le flanc de la montagne, il n’y a pas une ombre, pas un arbre, pas un palmier, pas un mur, que des petits buissons d’épines et des éboulis. Au-dessus de leurs têtes, le soleil blanchit tout ce qui l’entoure, comme s’il était en train de brûler le bleu du ciel. »

Pour les vacances de fin d’année, Henning, jeune père moderne qui partage avec sa femme Theresa la garde de leurs deux jeunes enfants, décide une escapade en famille sur l’île de Lanzarote. Se retrouver, profiter des enfants, se reposer… L’occasion pour Henning d’échapper aussi aux crises d’angoisse incompréhensibles qui lui gâchent la vie. Jusqu’au jour de l’an où il se lance enfin, seul, dans la grande balade à vélo, vers l’un des points culminants de l’île, qu’il se promettait.

« En attendant Theresa et les enfants à la table 27, il repensait à cette semaine sans la Chose. Une semaine de vie normale, de sommeil normal, de problèmes normaux, de joies normales. Le plus long répit depuis deux ans. Les jours d’avant, Henning s’était interdit de penser à la Chose, car une simple pensée risquait de la faire sortir de sa tanière. Ce qui ne l’empêchait évidemment pas d’y penser tout le temps. »
Les romans de la rentrée littéraire commencent à arriver dans mes bibliothèques ! Et ainsi, ce roman de la jeune auteure allemande, dont j’ai lu il y a quelques années Corpus delicti, un procès, et que j’avais bien envie de relire. Une histoire qui commence avec l’auscultation, du point de vue de Henning, de la vie de couple de jeunes parents débordés. Mais l’excursion à vélo va faire apparaître bien autre chose, et remonter des souvenirs d’enfance très perturbants. L’écriture claire et l’introspection du personnage principal très soignée, font de ce roman une lecture très prenante.
Une fois de plus,
je ne vais pas trop vous dévoiler les dessous de l’histoire, pour que vous gardiez l’envie de découvrir ce roman. Quant à moi, je pense que je vais me pencher sur les romans de Juli Zeh que je n’ai pas encore lus !

Nouvel an de Juli Zeh, (Neujahr, 2018) Actes Sud, septembre 2019, traduction de Rose Labourie, 192 pages.

Lu aussi par Lewerentz.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, sorti en poche

Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

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Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Armel Job, Une drôle de fille

unedroledefille« La vie nous offre toujours l’occasion de faire le bien et parfois aussi de réparer le mal qui a été commis, n’est-ce pas, monsieur Borj ? »
Marfort, petite ville de Belgique, août 1958. Lorsqu’une femme entre dans la boulangerie Borj au nom de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre, les patrons, Ruben et Gilda, sont étonnés de la demande qui leur est faite : prendre une apprentie, une jeune orpheline nommée Josée. Elle a l’âge de leur fille Astrid et madame la boulangère profiterait bien d’un peu de temps libre, ils acceptent donc. On devine vite que leur vie va s’en trouver transformée, voire bouleversée, mais de quelle manière, et quels rebondissements l’auteur nous réserve-t-il, voilà ce que promet le roman… (inutile de lire d’ailleurs la quatrième de couverture ou des résumés trop détaillés, vous y gagnerez en plaisir de lecture !)

« Tu étais seule ?
– Je suis toujours seule.
– Plus avec moi.
– Dans ma tête, je suis toujours seule. »
Pari tenu, le suspense psychologique, l’étude des caractères des membres de la famille, tout cela fonctionne très bien. Mieux encore, la manière dont les nouvelles et surtout les commérages circulent, se transforment et s’amplifient.
Le roman excelle à retrouver l’ambiance des petites villes provinciales à la fin des années cinquante, lorsque la guerre était encore proche dans le temps, mais bien souvent ensevelie dans les mémoires, et effacée des conversations. Comme le sont souvent les traumatismes. De ces non-dits, va naître une situation où tous les membres de la maisonnée Borj vont se trouver plus ou moins impliqués.
J’ai été contente de retrouver cet auteur, synonyme pour moi de style fluide et clair, de personnages piquant la curiosité, de tension bien menée, sans exagération : de quoi le recommander à de nombreux lecteurs !

Une drôle de fille d’Armel Job, éditions Robert Laffont, février 2019, 288 pages. #UneDrôleDeFille #NetGalleyFrance

D’autres lectures d’Armel Job: Florence, Keisha, Nadège
Du même auteur, sur le blog : Et je serai toujours avec toi.

Rendez-vous Armel Job pour le mois belge.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Jeroen Olyslaegers, Trouble

trouble« Tous ces autres qui ont croisé ma route, un à un, ces dernières années, j’ai su les replacer sur l’échiquier, comme un ancien mordu d’échecs remet les pièces en position pour revivre une partie qui a signifié quelque chose de particulier pour lui. »
Au soir de sa vie, Wilfried Wils se souvient et recompose de mémoire son existence, et notamment la période sombre de l’occupation. Il avait vingt-deux ans, vivait avec ses parents à Anvers, et était policier, ce qui signifiait participer parfois à des actions qu’il réprouvait, sans pouvoir toutefois s’y soustraire.
Pris entre son amitié pour son collègue Lode, plus carré et plus idéaliste que lui, son amour pour Yvette, et ses relations avec son professeur, un collaborateur qu’il surnomme Barbiche Teigneuse, le jeune Wilfried ne sait pas quel parti prendre, balançant entre résistance molle et participation peu active à des exactions à l’encontre des Juifs.

« C’était une époque pleine d’ambiguïté et de dérision qui, en cela, ne diffère pas des autres. À moins qu’elle ne soit jamais passée et rôde encore parmi nous. »
Le roman dévoile l’influence de ces années de guerre sur toute la vie de Wilfried en alternant les époques, et en étudiant ses relations avec les membres de son entourage.
Entrer dans les pensées du vieillard qui veut laisser une trace, des explications, à son arrière-petit-fils lycéen, n’est pas une sinécure. Malgré son grand âge, il reste cynique et grinçant, ne regrette presque rien, cherche constamment à justifier tout ce qu’il a pu faire. Il fait intervenir à cette fin son double, inventé dans son enfance, Angelo, qui aurait été son côté maléfique. L’ambiguïté est le maître-mot de ce roman.

« Et nous : avons-nous contribué à rendre tout cela possible, ou sommes-nous des témoins qui jamais ne témoigneront de ce que nous sommes amenés à voir pendant nos heures ? »
Il ne faut pas venir chercher dans Trouble des personnages tout d’un bloc, sans faille, ou d’un courage hors du commun. Scruter des personnalités souvent lâches et pitoyables, en premier lieu celle du « héros », ne rend pas la lecture facile, mais passionnante, oui, et posant des questions universelles.
Bien qu’il ne soit pas dépourvu de quelques longueurs, le texte dense et fort, peu dialogué, restitue brutalement l’atmosphère menaçante d’une ville aux prises avec les heures les plus sombres de son histoire, ainsi que les motivations de chacun des protagonistes, souvent peu reluisantes.
dulle_griet.jpgLe narrateur fait plusieurs fois référence au tableau de Bruegel l’Ancien « Dulle Griet » (ou Margot la Folle) qui montre une paysanne dirigeant une armée de femmes en route pour piller l’Enfer : un tableau aussi saisissant que le parallèle opéré !

Trouble de Jeroen Olyslaegers (Wil, 2017) éditions Stock (janvier 2019) traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, 448 pages

Lire le monde : Belgique
Lecture commune pour le mois belge, allons lire les avis de Anne, Marilyne, Mrs Pepys, Nadège, Nath…

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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, Un long moment de silence

unlongmoment« Je déteste la nostalgie, les états d’âme et les élans de bons sentiments. Je laisse ça aux vieux, aux dépressifs et aux empathiques qui pensent changer le monde en publiant des statuts sur Facebook »
La relation d’une tuerie à l’aéroport du Caire en 1954 sert de préambule au roman, c’est en effet le sujet du livre écrit par Stanislas Kervyn, le narrateur qui tente de trouver les clefs de cette tuerie où son père a disparu. Qui était visé, une personne, plusieurs ? Le roman procède en deux époques et par chapitres courts dont les titres interpellent, selon un principe déjà rencontré ailleurs, peut-être chez le même Paul Colize, j’avoue ne plus le savoir.
Le début est prenant, on se demande qui est le nommé Nathan Katz, jeune juif rescapé des camps, que l’on rencontre tout jeune homme en 1948 à Brooklyn, et comment les deux histoires vont se croiser.

« Mon job se résume à gérer les ego démesurés des divas que j’emploie, à arbitrer des discussions de bac à sable et à effacer les mails qu’ils m’envoient. »
Malheureusement, vers la page 130, j’avais déjà l’impression de savoir comment tout cela allait tourner, et si ce n’était pas exactement ce que j’avais prévu, j’ai tout de même trouvé que l’histoire peinait à progresser vers une résolution somme toute assez peu originale, si l’on excepte l’épilogue et la note au lecteur qui arrivent, comme de bien entendu, à l’extrême fin du roman.
Donc, si la fin ne manque pas de force, elle arrive un peu tard pour contrebalancer un certain manque d’épaisseur, surprenant pour qui a lu Back up ou Concerto pour quatre mains, romans qui ne laissaient à aucun moment le lecteur sur sa faim.
Les thèmes de la vengeance et des secrets de famille sont souvent de bons ressorts dramatiques, et cela se vérifie encore une fois, mais l’impression d’être noyée sous une abondance de détails pas forcément tous significatifs a duré pendant une bonne partie de ma lecture. L’aspect singulièrement imbu de lui-même, odieux et misogyne de Stanislas Kervyn m’a parfois agacée, parfois amusée, car il fallait tout de même oser construire un roman sur un personnage aussi désagréable. Une mention spéciale à la quatrième de couverture du grand format, aux éditions de la Manufacture, particulièrement énigmatique et alléchante… Voilà pour cet avis en demi-teinte qui ne vous fera peut-être pas vous précipiter en librairie.

Un long moment de silence de Paul Colize, éditions La Manufacture de Livres, 2013, 470 pages, existe en Folio.

Fanja a adoré et Miss Léo le conseille, mais Sandrine n’a pas compris l’enthousiasme général.

Lecture pour le mois belge chez Anne et Mina ici ou. Lire le monde : Belgique
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Publié dans littérature îles britanniques, littérature Europe de l'Ouest, littérature Proche et Moyen Orient, policier, sorti en poche

Polars en vrac (3)

J’aime beaucoup lire un roman policier de temps à autre, après une lecture exigeante, ou en parallèle avec un autre roman d’un genre différent. Souvent, au moment de la rédaction du billet, je passe à autre chose, et c’est dommage parce qu’il y a du bon, voire du très bon, dans le polar !
J’ai accompli un périple avec les romans noirs des deux derniers mois :

janviernoirAlan Parks, Janvier noir, Rivages, mars 2018, traduit par Olivier Deparis, 300 pages.
Commençons par ce jeune auteur écossais qui situe ses romans à Glasgow, et qui annonce une série de douze romans sur l’histoire criminelle récente de sa ville. Un par mois, donc ? J’ai vu qu’effectivement la parution d’un deuxième, February’s son était attendue en 2019.
Le début du livre est original, lorsqu’un détenu demande un policier au parloir pour lui annoncer qu’une certaine Lorna va trouver la mort le lendemain. L’inspecteur McCoy assiste impuissant au meurtre qu’il voulait prévenir. De plus, dès qu’il commence à enquêter, il approche une famille très riche de la ville, et ses supérieurs lui conseillent d’orienter ailleurs ses recherches.
Découvrir la ville de Glasgow, sombre et déshéritée, ne manque pas d’intérêt, malheureusement, le scenario un peu convenu et les personnages parfois stéréotypés n’aident pas à passer outre des situations, comme des suspects, assez sinistres. Je n’ai pas ressenti trop de sympathie pour le personnage du flic, qui heureusement a un adjoint qui inspire plus d’indulgence. Je lirai peut-être le second par curiosité, mais il ne sera pas prioritaire.

cheminsdelahaineEva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018, traduit par Lise Garond, 448 pages, vient de sortir en poche.
Plus au sud, à Peterborough, en Angleterre, un homme est retrouvé brûlé vif dans un abri de jardin. Il semblerait qu’il s’agisse de Jan Stepulov, un immigré estonien. Étrangement, les propriétaires du terrain, dans leur maison toute proche, ont été les derniers à remarquer cet incendie. L’enquête est confiée à un duo qui travaille sur les « crimes de haine », dans cette région où les immigrés, et les personnes qui les exploitent, sont nombreux.
Avec des personnages intéressants, dont l’auteure creuse habilement les portraits, et une intrigue bien ficelée, on ne voit pas défiler les pages de ce roman, par ailleurs fort bien écrit.

concertopourquatremainsPaul Colize, Concerto pour quatre mains, éditions Fleuve, 2015, 480 pages, existe en poche.
Avec ce roman, je retrouve l’auteur belge Paul Colize, dont j’avais adoré Back-up il y a quelques années. Ce Concerto à la construction parfaite et à histoire particulièrement prenante est plein de rythme, et emmène sans temps mort le lecteur dans le monde des braquages de haut niveau. Les personnages sont pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce ce roman, à commencer par l’avocat Jean Villemont, et par le cerveau des braquages, Franck, dit « l’élégant ». On suit leur évolution des années 90 à 2013, où un braquage spectaculaire à l’aéroport de Zaventem est attribué par la presse, comme par la police, à Franck Jammet, déjà connu pour des faits similaires. Quelques jours plus tard, le jeune Akim tente un casse minable dans un bureau de poste, et son père demande à l’avocat réputé Jean Villemont de le défendre. Pour quelle raison et quel lien peut-il y avoir entre ces deux affaires ?
Avec un agencement particulièrement astucieux, le roman tient en haleine, sans aucune lourdeur ni ennui aucun. Un auteur à découvrir, si ce n’est pas déjà fait !


doutesdavarahamDror Mishani, Les doutes d’Avraham, éditions du Seuil, 2016, traduction de Laurence Sendrowicz, 288 pages, sorti en poche.
Et pour finir, on s’éloigne encore un peu, en Israël, à Holon, une banlieue de Tel-Aviv. Avraham, enquêteur découvert dans Une disparition inquiétante et La violence en embuscade, est maintenant affecté à la section des homicides. Il doit élucider le meurtre d’une femme d’une soixantaine d’années, étranglée à son domicile. Avraham se souvient l’avoir interrogée pour une autre affaire.
J’ai été ravie de retrouver Avraham, toujours en plein doute, notamment concernant sa relation avec son amie Marianka, jeune policière néerlandaise. Comme dans ses romans précédents, ce qui fait tout le sel de cette série, c’est que l’enquête alterne avec les interrogations d’une autre personne, ici, Maly, une jeune femme sensible qui se pose des questions sur le comportement suspect de son mari…
Solide mais aussi très touchant, avec des personnages bien incarnés, ce roman fonctionne vraiment à merveille, et c’est pour moi, le meilleur des quatre présentés ici.