Barbara Abel, Je sais pas

« Le plus terrible dans le « je sais pas » d’Emma, c’est qu’il dit clairement son refus de parler, sans qu’on puisse en appeler à la moindre responsabilité.
A cinq ans, on est innocent. Dans tous les sens du terme. »

À la fin d’une sortie de classe en forêt, la petite Emma, cinq ans, manque à l’appel. Les recherches s’organisent très vite, les parents sont prévenus, mais pourquoi donc la maman d’Emma manifeste-t-elle des signes de culpabilité ? Et qui est vraiment Mylène, la jeune institutrice en charge de la classe d’Emma ? Quant au caractère d’Emma, malgré son jeune âge, il semble bien compliqué, voire impénétrable. Lorsque les choses vont évoluer, dans un sens qu’on n’imagine pas au début du roman, les « je sais pas » de la petite fille vont mettre tout le monde à cran.

« Qu’importe l’âge de nos enfants, le monde s’écroule autour de nous lorsqu’ils sont dans la tourmente. »
Le mois belge est l’occasion pour l’amateure de polars que je suis de programmer une lecture de Barbara Abel. Je l’avais découverte l’année dernière avec Derrière la haine, roman psychologique qui m’avait laissée un peu mitigée, malgré les idées intéressantes à l’origine de l’intrigue. On se retrouve dans le même genre de roman ici, mais je l’ai trouvé plus réussi, avec une tension dont il est difficile de s’arracher une fois le livre commencé ! Ballottant le lecteur de surprises en rebondissements inattendus, il fait la preuve de l’immense imagination de l’auteure, capable de créer les méandres d’une aventure des plus vraisemblables et aussi de sa capacité à maintenir sur la longueur un suspense psychologique digne de ce nom.
Les caractères et les difficultés des personnages, leur proximité avec tout un chacun, poussent à s’intéresser à leur sort. Les similitudes entre les destins de deux d’entre elles sont très intrigants. Bref, c’est une histoire qui fonctionne bien, et qui me donnera envie de relire l’auteure à l’occasion.

Je sais pas de Barbara Abel, éditions Belfond, 2016, 304 pages. Sorti également en poche (Pocket, 2017).

Le mois belge est à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Paul Colize, Toute la violence des hommes

« Dans le cadre des Chambres de protection sociale, il s’était rendu à plusieurs reprises dans ces endroits. Il en était chaque fois sorti secoué, habité par les visages tordus et les regards hallucinés des internés, imprégné de l’odeur qui flottait dans les couloirs, assourdi par les hurlements qui déchiraient les murs.
Pour sa part, il préférerait moisir cinq ans dans une prison surpeuplée que trois mois dans un de ces antres. »

Une jeune femme est retrouvée tuée de plusieurs coups de couteau dans son appartement bruxellois, et tout incrimine Niko, un jeune homme mutique qui pour toute défense répète que ce n’était pas lui. L’avocat de Nikola Stankovic doit essayer de trouver un autre moyen de le comprendre, qui va passer par les fresques dessinées par le jeune graffeur. La rigide directrice de la clinique où Niko est en observation va aussi tenter de venir en aide à son patient.
Habilement menée, la trame du roman conduit à se poser beaucoup de questions, et les réponses savamment égrenées maintiennent une vive tension. J’ai retrouvé grand plaisir à suivre l’auteur dans ce labyrinthe.

« Elle interpella l’assistant social.
– Vous ?
Elle connaissait le personnage.
Froussard et pleurnicheur.
Il dévorait les romans de Gilles Legardinier et écoutait Radio Nostalgie. Il allait bredouiller qu’il ne pouvait pas se prononcer. »

Je ne pouvais tout de même pas rater le mois belge de Anne, j’ai donc trouvé un petit Paul Colize de derrière les fagots, enfin, un exemplaire numérique qui a très bien rempli son office. Cet auteur ne me déçoit jamais, ses intrigues étant toujours parfaitement bien ficelées et ses personnages encore plus attachants encore que dans le précédent roman lu. J’ai trouvés très touchants Niko et son parcours, j’ai découvert l’univers des artistes de street art. On ne se pose pas toujours la question de la réalisation de fresques de grand format sans autorisation, de nuit donc, au bout d’une corde bien souvent. Les fresques mentionnées existent vraiment à Bruxelles, ou ont été vues avant d’être recouvertes. Paul Colize a d’ailleurs rencontré l’artiste.
Le deuxième thème est celui du siège de Vukovar, et du traumatisme des survivants, il remémore des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. Paul Colize en tire des pages très fortes. Il faut noter ensuite qu’il connaît comme personne le système pénal, et qu’il a dressé un tableau fascinant des enfermements psychiatriques, et de la psychologie de ses personnages. Tous ces sujets ne prêtent pas à sourire et pourtant, l’auteur réussit comme toujours à distiller ses touches d’humour pour alléger l’atmosphère, notamment par des portraits humains incisifs.
Une lecture à recommander aux amateurs de polars, mais pas seulement !


La violence des hommes de Paul Colize, éditions Hervé Chopin, mars 2020, 320 pages.
Prix Michel Lebrun 2020, Prix des lecteurs du Festival du polar de Villeneuve-Lez-Avignon 2020.

Je participe au mois belge à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Raluca Antonescu, Inflorescence

« C’est Berthe qui trouva Aloïse le soir, au moment de rentrer chez elle. Elle hésita un instant à faire comme si elle ne l’avait pas vue, mais pour finir, en pestant, elle fit demi-tour et alla prévenir Mademoiselle. »
Trois époques, et quatre ou cinq personnages féminins entrelacent leurs histoires dès le début du roman. Dans le Jura, en 1923, Aloïse, petite fille rejetée par son père trouve refuge dans la forêt auprès des animaux, et quelque réconfort près de sa grande sœur. En Patagonie, en 2007, une femme reboise les collines dévastées par les incendies. En Île-de-France, en 1967, une femme s’installe dans un lotissement aseptisé, où elle peut donner libre cours à sa phobie des insectes et des plantes. À Genève, en 2007, une autre jeune femme tente de se remettre de la mort de sa mère.
Sans vouloir en dévoiler trop, disons que chacune d’entre elle est à une période charnière de son existence, où elle va pouvoir ou devoir faire des choix, tourner une page, ou se reconstruire. Tout tourne aussi autour des plantes, arbres ou simples herbes, et de leur rôle dans la vie de chacune d’entre elle. Il y a aussi un gouffre jurassien et son histoire, la Patagonie, la création de jardins…

« Il y a plein de merveilleux endroits ici, tu sais. Des paysages qui entrent dans tes poumons, nourrissent tes muscles et se posent dans ta gorge comme un baume. La lumière, ici, n’est pas la même qu’en France. Et le vent, il y a toujours le vent, c’est impensable. Tu aurais, peut-être, aimé ce pays. Tu n’aurais peut-être plus voulu le quitter, toi non plus. »
On se doute vite que des liens vont unir ces personnages, tout en mettant du temps à les identifier. Le roman prend un tour plus passionnant à partir du moment où des concordances se créent entre les différentes époques et les différentes personnes. L’écriture charnelle, privilégiant les sensations et les sentiments, s’accorde bien à la construction un peu labyrinthique. Souvent dans les romans qui alternent plusieurs points de vue, on s’attache davantage à l’un ou à l’autre, cela n’a pas été mon cas ici, chacune de ces femmes étant suffisamment bien dessinée pour intriguer et avoir envie de continuer à la suivre.
Un roman à choisir si vous aimez la nature et les plantes, de préférence le charme délicat de la violette plutôt que l’exubérance des glaïeuls, et si le regard presque exclusivement féminin porté sur les végétaux vous intéresse. Raluca Antonescu est en tout cas une jeune auteure (suisse) à suivre.

Inflorescence de Raluca Antonescu, éditions La Baconnière (janvier 2021), 258 pages.
Repéré chez Cathulu.

 

Nele Neuhaus, Les oubliées du printemps

« Dans la plupart des actes de violence, les victimes et les coupables se connaissaient, ce qui facilitait leur élucidation. Mais pour Pia qui pensait aux séquelles que laissaient les violences dans la vie des victimes et aux traumatismes que généraient les meurtres dans celle des survivants, ce métier ne pouvait pas être une routine. Certaines affaires étaient même de sacrés défis ! »
Cela faisait un moment que j’avais repéré cette auteure allemande de polars, dont les premiers romans se trouvent maintenant en Babel chez Actes Sud, mais je commence par le dernier de la série, ce qui n’est pas foncièrement gênant. Les personnages récurrents sont l’inspectrice Pia Sander (Pia Kirchhoff dans les précédents) et son collègue Oliver von Bodenstein. C’est l’été dans la région de Francfort, lorsque Pia est appelée sur les lieux d’un décès pas forcément suspect au premier abord : un homme âgé et seul qui a fait une chute mortelle dans sa cuisine. Mais cela va être le début d’une série de découvertes, et les policiers devront remonter dans le passé de ce vieil homme. Avec sa femme, il accueillait des jeunes qui trouvaient ainsi un foyer qui aurait pu être chaleureux, mais s’avérait néfaste, en dépit de ce qu’en pensaient les services sociaux.
Parallèlement, le lecteur suit la quête d’une toute jeune femme qui recherche son père après la mort de sa mère qui l’a élevée seule.

« À La vue de l’homme qui l’abordait, Fiona ressentit une pointe de déception. Elle ne s’attendait pas à voir débarquer George Clooney, mais ce quinquagénaire aux cheveux bruns clairsemés, grisonnant aux tempes, doté d’un visage aux contours imprécis et d’yeux marrons derrière des verres à monture dorée, n’avait rien d’attrayant. »
Bon, encore une affaire de tueur en série. Heureusement, ils sont plus nombreux dans les romans policiers que dans la réalité, sinon, le monde ne serait guère sûr, enfin, serait beaucoup plus inquiétant encore qu’il ne l’est. Celui-ci ne tue que des femmes, mais avec un mode opératoire assez particulier, et sans caractère sexuel. Les policiers mènent une enquête soigneusement détaillée, et qui s’avère passionnante. Dessus, se greffe le thème de l’absence d’un ou des parents, de la famille en général. Si l’écriture n’a rien qui sorte de l’ordinaire, la mise en scène est efficace et le roman difficile à lâcher avant la fin, grâce à des personnages bien caractérisés et sympathiques, assortis de quelques « méchants » qui font des suspects parfaits. C’est bien huilé et on ne voit pas passer les 538 pages.

Les oubliées du printemps de Nele Neuhaus (Muttertag, 2018) éditions Calmann-Lévy, septembre 2020, traduction d’Elisabeth Landes.

 

Ziska Larouge, Hôtel Paerels

hotelpaerels« Quand Antonin est logé à l’hôtel Paerels, où il réalise que Claudie est la fille du patron (Geert). Il fait la connaissance de son principal collègue (Doritos), maître yogi à ses heures perdues. »
Même si le jeune Antonin semble cumuler tous les déboires au début du roman de Ziska Larouge, impossible de penser qu’on a mis les pieds, ou plutôt les yeux, dans un roman noir. Le ton qui se moque gentiment de lui-même avec lequel il raconte ses déconvenues, ainsi que les têtes de chapitres du genre de celle que j’ai copiée en début de billet ne trompent pas. On est dans un roman qui donne le sourire, mêlé à une sorte de roman d’initiation car le jeune homme reste un peu naïf, malgré les responsabilités qui lui incombent depuis qu’il a perdu ses parents dans un accident : un petit frère de sept ans et une grand-mère atteinte d’Alzheimer. Autant dire que ses amours et sa recherche de travail vont souvent être contrariées, en une suite de péripéties joyeusement dramatiques.

« Il n’y a pas un seul bouquin dans cet hôtel, et je me demande comment je vais y survivre. De Quatre-vingt jours en ballon à Martine à la plage, du dernier Le Clézio au premier roman d’un inconnu, je ne peux pas m’endormir si je ne suis pas entré de plain-pied dans une histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Finalement, j’embarque un plateau de petit déjeuner laissé pour compte et quelques prospectus, puis je remonte en m’arrêtant devant chaque tableau, ce qui me prend un certain temps (quatre toiles par étage). Devant ma soupente, il me semble que Paerels et moi sommes devenus intimes. »
Antonin est apprenti comédien. Comment un casting raté et une rencontre éblouissante vont le mener à se retrouver à la rue et à accepter un travail au casino d’Ostende, ce n’est que le début… Les mésaventures d’Antonin, ses rencontres avec le personnel et les résidents du casino et de l’hôtel Paerels où il est logé, sont menées à un rythme rapide, avec un style très visuel, et des rebondissements successifs. L’auteure est également scénariste, cela se sent, et se savoure avec plaisir. Ce n’est pas son premier roman, et elle a écrit aussi bon nombre de recueils de nouvelles.
Enfin, pour ceux qui le découvriraient comme moi, sachez que Willem Paerels est un peintre belge du début du XXe siècle, dessinateur et peintre de marines et de scènes de rue. (par exemple ici)
En tout cas, si vous en avez l’occasion, Hôtel Paerels constitue une parenthèse rafraîchissante qui ne se refuse pas.

Hôtel Paerels de Ziska Larouge, éditions Weyrich, 2019, 205 pages.

Merci à Anne qui m’avait permis de gagner ce roman lors du précédent mois belge et qui m’avait donné envie de le lire ! (voir son billet)

Le mois belge 2020, c’est chez Anne et Mina.
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Encore un livre sorti de ma pile à lire !
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Anna Enquist, Quatuor

quatuor« Dans le mouvement lent, Hugo et Caroline modulent en alternance les soupirs mélancoliques, ils font la course au vague à l’âme, puis échangent un sourire à la fin du passage. Le trio du menuet est un vrai plaisir, avec ses enchaînements de sauts fiévreux à trois temps ; le finale, exécuté à vive allure, les laisse tous hors d’haleine, comme s’ils venaient de franchir la ligne d’arrivée d’une course d’obstacle. »
Voilà un livre enfin sorti de la pile où il m’attendait. Il m’a permis de retrouver une auteure découverte avec Les porteurs de glace, et de lire dans l’ordre logique puisque Quatuor a été suivi il y a quelques mois par un autre roman reprenant les mêmes personnages, intitulé Quand la nuit s’approche, que je pourrai donc lire par la suite. Le roman que j’avais lu était très sombre, pas dans le sens pessimiste ou mélancolique, non, plutôt explorant les conséquences d’une épreuve, et les nuances de la tristesse. Vous penserez que ce n’est pas très gai, et pourtant, j’avais beaucoup aimé sa plume précise et efficace pour cerner les sentiments.
Venons-en au quatuor du titre. L’une est infirmière, l’autre médecin, l’un dirige un centre culturel, et le quatrième est luthier. Chacun dans son domaine soigne et répare, que ce soit les autres, la culture ou les instruments, chacun traînant plus ou moins vaillamment ses propres chagrins ou ses doutes. Seule la musique les transporte ailleurs, autre part que dans cette ville d’Amsterdam où plus rien ne semble aller. Sans qu’aucune date ne le précise, l’intrigue se déroule dans un futur proche, où la culture n’intéresse plus grand monde, et surtout pas le gouvernement, où les personnes âgées finissent dans des centres fermés où tout le monde ignore ce qui se passe.

« Mon Dieu, pense Reinier, qu’est-ce qui m’arrive ? Je le laisse entrer chez moi sans rien dire. Il va raconter à ses délinquants de frères tout ce qu’il y a ici, les archets qui valent plusieurs milliers d’euros, le violoncelle qui pourrait se vendre pour cinq cent milles aux enchères… Je pourrais aussi bien attendre qu’ils viennent dévaliser la maison, triple imbécile que je suis. C’est de ma faute. Je n’ai pas toute ma tête. »
Le cinquième personnage est Reinier, un vieil homme qui était un violoncelliste réputé, et le professeur de Caroline, la femme médecin du quatuor. Dans un pays où le gouvernement ne leur est plus d’aucun soutien, Caroline de même que Reinier ont du mal à laisser les autres les aider. Il en va de même, dans une moindre mesure pour les autres personnages, qui ont chacun des tourments dont ils évitent de parler.
Je me suis sentie en phase avec l’écriture précise d’Anna Enquist, faite de phrases courtes et très bien traduite. J’ai trouvé le dosage bien fait entre les moments plus légers et les réminiscences tragiques. Les personnages ont pris rapidement une épaisseur intéressante et la tournure prise par les faits à la fin du roman, quoiqu’un peu surprenante, ne m’a pas gênée. Pour faire court, parce que ma lecture date d’une quinzaine, je peux affirmer que ce roman a rempli parfaitement son rôle, de dépaysement autant que de mise en résonance. Presque un coup de cœur !

Quatuor d’Anna Enquist, (Kwartet, 2014) éditions Actes Sud, 2016, traduction de Emmanuelle Tardif, 303 pages en collection Babel.

Les avis d’Ariane et de Keisha.
Objectif PAL d’avril (à retrouver chez Antigone)
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Polars en vrac (5)

Je réserve souvent le mois de mars à la lecture de romans policiers, en préparation des Quais du Polar. L’édition 2020 a été virtuelle, et donc pour les rencontres d’auteurs en chair et en os, il faudra attendre ! J’ai quand même sorti de ma pile à lire quelques livres, avec des fortunes diverses, vous allez le voir.
Peut-être en connaissez-vous déjà certains ?

etrangesrivagesArnaldur Indridason, Etranges rivages, éditions Points, 2013, traduit par Eric Boury, 354 pages.
« 
Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. »
Tout d’abord, un refuge pour temps difficiles, un doudou islandais aussi confortable qu’un bon gros pull en laine de mouton (mais qui gratte moins). Dans Étranges rivages, on retrouve Erlendur qui avait disparu de Reykjavik dans le précédent roman, si je me souviens bien. Il a retrouvé la maison de son enfance, en ruines, et il y campe en réfléchissant au sens de la vie. La rencontre avec un chasseur lui fait reconsidérer une histoire dont il avait entendu parler, la disparition d’une jeune femme lors d’une tempête presque soixante ans auparavant. Il enquête auprès des rares personnes qui ont connu cette femme et cet événement, et se remémore aussi la nuit où son jeune frère a disparu.
Aussi solide et attachant que d’habitude, ce roman s’apprécie beaucoup plus toutefois si on connaît déjà le personnage, sinon, mieux vaut commencer par La cité des jarres ou La femme en vert.


undeuildangereuxAnne Perry, Un deuil dangereux, éditions 10/18, 1999, traduit par Elisabeth Kern, 477 pages.
« Elle s’apprêtait à occuper dans la maisonnée une position qui ne ressemblait à aucune autre, légèrement au-dessus des domestiques, mais bien inférieure à une invitée de la famille. »
Encore une série et une valeur sûre avec ce roman à l’ambiance victorienne parfaitement reconstituée. Je n’avais lu que L’étrangleur de Cater Street, et j’ignorais que dans celui-ci l’enquêteur était différent. Il s’agit de William Monk, un policier souffrant d’amnésie, ce que ses supérieurs ignorent. Drôle de situation !
Monk doit enquêter sur la mort violente d’une jeune veuve au domicile de ses parents, frères et sœurs. Il semble que nul n’ait pu pénétrer dans la maison, et que le coupable soit à chercher parmi la famille ou les domestiques. Monk requiert l’aide d’Hester Latterly, une infirmière engagée et n’ayant peur de rien.
Ce roman bien construit emmène dans un XIXe siècle londonien où l’on se coule confortablement. Ce qui n’empêche pas de s’indigner du rôle dévolu aux femmes, de l’indigence de la médecine, et du décalage immense entre les différentes couches de la société !

passagedelaligne

Georges Simenon, Le passage de la ligne, paru aux Presses de la cité en 1958, 186 pages
« J’étais au bord de la vie comme au bord de l’eau, la vraie vie, la vie anonyme, celle dont on ne sait encore rien et où on va essayer ses forces. »
En prévision du mois belge, j’ai aussi sorti de ma pile ce Simenon, mélange habile, comme savait le faire l’auteur, de roman d’apprentissage et de roman noir. C’est un livre qui prend son temps, pas un roman policier à proprement parler, mais une analyse fine des prédispositions qui amènent une personne à « franchir la ligne », concept qui s’éclaire au fur et à mesure la lecture. Le narrateur revient sur son enfance, sa jeunesse pauvre avec une mère célibataire et un père anglais qu’il voit rarement. Comment accède-t-il ensuite à la vie à laquelle il rêve, sans états d’âme, voilà le sujet de ce roman avec lequel j’ai pris parfois quelque distance. C’est cohérent avec la froideur du personnage toutefois. Un roman intéressant, avec une belle écriture dont je ne me lasse pas.

derrierelahaineBarbara Abel, Derrière la haine, éditions Pocket, 2012, 344 pages.
« Rien n’est droit dans l’existence. La vie ressemble à un immense terrain accidenté, parsemé d’obstacles, de virages et de détours, une sorte de labyrinthe bourré de pièges dans lequel la ligne droite n’existe pas. »
Barbara Abel est une auteure belge que je me réjouissais de découvrir, et cette histoire de voisinage jouant sur le titre qui pourrait être Derrière la haie me semblait parfait pour commencer. D’un côté de la haie, donc Tiphaine et Sylvain, de l’autre Laetitia et David. Ils deviennent vite amis, leurs garçons qui ont le même âge sont inséparables. Jusqu’à ce qu’un drame fasse tout dégringoler dans le délire paranoïaque, la jalousie, la construction monstrueuse de la vengeance… Sans en dire plus sur l’intrigue, ce que j’ai surtout remarqué ce sont des personnages proches du cliché, et des phrases un peu toutes faites qui gâchent la bonne idée de départ du livre, déroulé jusqu’à un final qui se dessine assez vite et qui tourne à la semi-déception. Je ne le qualifierais pas de mauvais, mais je l’ai lu rapidement, et il ne me laissera pas un souvenir durable.

Retrouvez le mois belge chez Anne et Mina.
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Paul Colize, L’avocat, le nain et la princesse masquée

avocat_nain« Le mariage est la principale cause de divorce.
Sans le premier, le second n’aurait jamais vu le jour. L’affaire se limiterait à une séparation assortie de quelques larmes ou de vagues reproches. La vie reprendrait ensuite son cours et chacun poursuivrait son chemin la tête haute. »
Hugues Tonnon, avocat spécialisé dans les divorces, reçoit une nouvelle cliente, un top model belge qui a l’habitude que tout lui réussisse. Toutefois, le mariage somptueux qu’elle préparait tombe à l’eau à cause des infidélités du fiancé, et elle compte bien faire payer à celui-ci tout ce qui s’évanouit sous ses yeux ! À l’issue d’un repas avec la cliente, Maître Tonnon la raccompagne chez elle, boit un peu plus que de raison, et lorsqu’il se réveille au matin chez lui, c’est pour apprendre qu’elle a été assassinée et qu’il est le premier suspect. Comme le policier qui mène l’enquête semble tout prêt à le coffrer, il prend la fuite, et se met lui-même à la recherche du véritable meurtrier. Ce qui va le mener jusqu’en Afrique du Sud (on peut apprécier au passage un petit clin d’oeil à Deon Meyer) et au Maroc.

« Je m’y présentai sous le nom de Marc Levy, premier patronyme qui me vint à l’esprit. La réceptionniste hocha la tête et me fit remplir une fiche. J’en déduisis qu’elle ne connaissait pas l’illustre homme de lettres. »
Voici le retour du mois belge, et avec lui reviennent les polars de Paul Colize. Non qu’il soit le seul auteur belge à donner dans le genre policier, loin de là, mais il apparaît souvent dans les billets du mois d’avril, car son style amusé et ses intrigues solides ont de nombreux fans, et j’en fais partie.
C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis (utilisez l’outil de recherche si vous voulez trouver les autres) et, si la bibliothèque ne m’a pas fourni, à la veille du confinement, celui que je cherchais, plus récent, elle m’a du moins permis de passer un très bon moment. Avec Paul Colize, aucun risque que le polar soit plan-plan ou que le dénouement se devine dès la cinquantième page. Aucun risque non plus de s’ennuyer, les descriptions acérées et les dialogues aussi nombreux que spirituels mènent la narration à tout allure, avec des fins de chapitre en forme d’interrogation qui incitent à plonger sur la suite. Du travail habile, mais où l’on sent davantage le plaisir qu’a l’auteur à écrire que l’habileté !

L’avocat, le nain et la princesse masquée de Paul Colize, La Manufacture de Livres, 2014, 316 pages, existe en poche.
D’autres avis, proches du mien, celui d’Anne, celui de Valentyne.

Le mois belge à retrouver chez Anne et Mina
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Bernhard Schlink, Olga

olga« Elle est facile à garder, elle aime avant tout se tenir debout et regarder autour d’elle. »
La voisine chez qui la mère laissait sa fille n’avait pas voulu le croire, tout d’abord. Mais c’était vrai. La petite fille d’un an se tenait debout dans la cuisine et regardait une chose après l’autre, […] »
J’ai aimé d’emblée l’incipit qui met en scène cette toute petite fille, et ensuite l’enfance difficile d’Olga à la fin du XIXème siècle dans une petite ville de l’actuelle Pologne, et qui m’a rappelé, je ne sais trop pourquoi, Le petit Saint, roman de Georges Simenon. Impression confirmée après lecture : sans être une sainte, Olga fait toujours montre d’une droiture et d’une continuité sans faille dans ce qu’elle recherche. Ce qui pourrait agacer, mais comme l’auteur fait preuve de sobriété dans l’écriture, sensible mais sans pathos, cela passe bien. Il montre aussi comment ce caractère un peu monolithique est le résultat d’une éducation, d’un manque d’affection, et de circonstances sociales et historiques.

« D’Olga, j’ai aussi hérité le goût des promenades dans les cimetières, et quand c’est un cimetière particulier, particulièrement ancien ou particulièrement beau, enchanté ou bien angoissant, j’inclus Olga dans mes pensées. »
Le roman est construit en trois parties, la première va de l’enfance à la retraite d’Olga, la seconde raconte des épisodes de sa vie et de sa vieillesse par la voix d’un jeune homme dans la famille duquel elle faisait de la couture. La troisième partie est constituée d’un ensemble de lettres retrouvées, je vous laisserai apprendre de quelle manière. Au cœur du roman, l’histoire d’amour entre Olga et Herbert, un jeune homme de famille fortunée, qui devient officier et ne rêve que de conquêtes et de découvertes. Il finira par prendre en plein hiver la route du passage Nord-Est vers le Pôle Nord, voie qu’il espère être le premier à parcourir. L’auteur s’est inspiré d’un personnage ayant réellement existé, et lui a inventé une compagne en la personne d’Olga.
Je pensais que le thème du roman était le secret, ou le mensonge, d’autant plus que ce thème avait déjà inspiré Bernhard Schlink. Maintenant, je dirais plutôt qu’il s’agissait pour l’auteur de mettre en avant la fidélité à soi-même et à ses idées. Pour cela, Olga est, dès son enfance, particulièrement remarquable, et le restera jusqu’à sa mort.
Un beau roman, pour un beau personnage, incomparable, qui ne peut laisser indifférent, me semble-t-il.

Olga de Bernhard Schlink, éditions Gallimard (janvier 2019) traduction de Bernard Lortholary, 267 pages. Noté chez Krol et Marilyne.

Juli Zeh, Nouvel an

nouvelan.jpgRentrée littéraire 2019 (7)
« Sur tout le flanc de la montagne, il n’y a pas une ombre, pas un arbre, pas un palmier, pas un mur, que des petits buissons d’épines et des éboulis. Au-dessus de leurs têtes, le soleil blanchit tout ce qui l’entoure, comme s’il était en train de brûler le bleu du ciel. »

Pour les vacances de fin d’année, Henning, jeune père moderne qui partage avec sa femme Theresa la garde de leurs deux jeunes enfants, décide une escapade en famille sur l’île de Lanzarote. Se retrouver, profiter des enfants, se reposer… L’occasion pour Henning d’échapper aussi aux crises d’angoisse incompréhensibles qui lui gâchent la vie. Jusqu’au jour de l’an où il se lance enfin, seul, dans la grande balade à vélo, vers l’un des points culminants de l’île, qu’il se promettait.

« En attendant Theresa et les enfants à la table 27, il repensait à cette semaine sans la Chose. Une semaine de vie normale, de sommeil normal, de problèmes normaux, de joies normales. Le plus long répit depuis deux ans. Les jours d’avant, Henning s’était interdit de penser à la Chose, car une simple pensée risquait de la faire sortir de sa tanière. Ce qui ne l’empêchait évidemment pas d’y penser tout le temps. »
Les romans de la rentrée littéraire commencent à arriver dans mes bibliothèques ! Et ainsi, ce roman de la jeune auteure allemande, dont j’ai lu il y a quelques années Corpus delicti, un procès, et que j’avais bien envie de relire. Une histoire qui commence avec l’auscultation, du point de vue de Henning, de la vie de couple de jeunes parents débordés. Mais l’excursion à vélo va faire apparaître bien autre chose, et remonter des souvenirs d’enfance très perturbants. L’écriture claire et l’introspection du personnage principal très soignée, font de ce roman une lecture très prenante.
Une fois de plus,
je ne vais pas trop vous dévoiler les dessous de l’histoire, pour que vous gardiez l’envie de découvrir ce roman. Quant à moi, je pense que je vais me pencher sur les romans de Juli Zeh que je n’ai pas encore lus !

Nouvel an de Juli Zeh, (Neujahr, 2018) Actes Sud, septembre 2019, traduction de Rose Labourie, 192 pages.

Lu aussi par Lewerentz.