littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2017

Martin Suter, Éléphant

elephant« Schoch s’était avoué depuis longtemps qu’il était alcoolique. Mais un alcoolique contrôlé, ne cessait-il de se dire. Il pouvait arrêter quand il voulait, cela s’était déjà avéré à plusieurs reprises. Il avait arrêté et, parce qu’il y était parvenu, il avait recommencé. Il arrêterait totalement le jour où il aurait une bonne raison de le faire.
Un éléphant rose était-il une bonne raison ? »
Je tente de surmonter ma flemme pour vous parler aujourd’hui de ce roman original, mais sur lequel on peut se faire de fausses idées, l’imaginer loufoque et complètement barré, ce qui n’est pas le cas. Oui, le petit éléphant rose que Schoch, sans-abri de Zurich, découvre un matin au réveil dans la grotte qui constitue son abri au bord de la rivière n’est pas une hallucination, ni un jouet, il est bien réel. C’est une discussion sur la génétique avec un scientifique, qui lui a affirmé que des modifications génétiques permettraient d’obtenir un éléphant nain rose et fluorescent, qui a donné l’idée de ce livre à Martin Suter.

« Il la porta sur la table du microscope. Solennellement, car ce qu’il tenait en main était le résultat de nombreuses années de travail, la raison pour laquelle il s’était endetté jusqu’au cou… »
Une bonne idée ne suffit pas à faire un bon roman, et pourtant, dans ce cas, cela fonctionne parfaitement, grâce à la construction travaillée au millimètre, qui alterne le présent où Schoch découvre l’éléphant, avec le passé, où Roux, un généticien, tente des manipulations dont le but n’est pas uniquement l’avancée de la science. Ajoutez à ces personnages d’autres SDF, un patron de cirque, un cornac birman qui chuchote à l’oreille des éléphants, une vétérinaire engagée, un chinois qui ne recule devant rien… et vous obtenez un thriller passionnant. Ce n’est pas si souvent que le personnage principal, celui pour lequel on craint le plus, est un petit éléphant rose !


« Au Soleil, on pouvait s’asseoir, et le café était meilleur. Il fallait certes s’habituer un peu aux sentences pieuses accrochées un peu partout dans ce petit bistrot sans ornement, mais quand un sans-abri devait choisir entre supporter les bondieuseries et payer son café à prix d’or, il ne réfléchissait pas longtemps. »
Je n’ai jamais été déçue par les romans de cet auteur suisse. Il excelle à changer à chaque fois d’univers, faisant entrer dans un roman des recherches documentaires pointues sur le thème de la mémoire, des drogues ou de l’économie, de manière fine et pédagogique, sans jamais provoquer l’ennui du lecteur. Son art d’entrer directement dans le vif du sujet et de maintenir la tension d’un bout à l’autre du livre se retrouve de romans en romans, que j’ai presque tous lus, sauf la série des Allmen, plus légers, je crois.
Toute la subtilité de l’auteur est mise au service de la psychologie des personnages. Schoch reste le plus intrigant, et permet à l’auteur de traiter avec délicatesse du sujet de l’alcoolisme et de l’existence des sans-abris, mais les autres acteurs de ce thriller ne manquent pas d’intérêt non plus.
Si je recommande ? Oui, bien sûr, et nul besoin d’être prêt à gober des fantasmagories, tout est parfaitement réaliste dans ce roman, et relève à peine d’une très légère anticipation, dont on ne souhaite pas qu’elle devienne réalité.

Éléphant de Martin Suter (Elefant, 2017) éditions Christian Bourgois (août 2017) traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, 356 pages

Les chroniques de A girl from earth, Jérôme et Violette.

classique·littérature Europe de l'Ouest



Georges Simenon, Le petit Saint

petitsaint« Il savait qu’avec sa charrette à bras, qu’elle louait à un certain Mathias, qui en avait une pleine cour, rue Censier, elle se dirigeait vers les Halles pour s’approvisionner en légumes ou en fruits. A six heures, elle prenait sa place au bord du trottoir, en face du marchand de chaussures, alors que la grand-mère s’installait, une centaine de mètres plus bas, près de l’église Saint-Médard. »
Le mois belge est l’occasion idéale de sortir de ma « pile à lire » un volume trouvé dans une boîte à livres de mon quartier et comportant trois romans de l’auteur d’origine belge. Je ne vous parlerai cependant que du premier, j’ai gardé les autres pour plus tard. Celui-ci me tentait vraiment lorsque j’ai vu qu’il s’agissait du roman préféré de Georges Simenon, où il avait mis beaucoup de lui-même. Il y a imaginé la biographie d’un peintre fictif dont l’œuvre, à défaut de la vie, ressemble à celle de Chagall, et le caractère, à celui de Simenon lui-même… Ce petit garçon, Louis, montré dès l’éveil de sa conscience, aux alentours de quatre ou cinq ans, est singulièrement touchant, par son sens de l’observation rêveuse, son manque de combattivité, sa gentillesse, qui lui valent le surnom de « petit Saint ». Sa famille est des plus pauvres, sa mère élève seule six enfants dans une pièce unique dont le poêle constitue le centre. Elle est marchande des quatre saisons, travaille dur, mais boit et reçoit souvent des hommes le soir.

« – Celui-là, il ne s’intéresse à rien.
C’était peut-être vrai. Certaines phrases, cependant, certaines intonations, se casaient dans sa mémoire, sans qu’il se préoccupe de les mettre en ordre, de les rapprocher les unes des autres, d’essayer de comprendre. »
Malgré une promiscuité assez sordide, malgré les maladies, le manque de goût pour l’école, Louis grandit, se fait une place dans la famille. Il ne ressemble pas vraiment à ses frères et sœurs, ne s’intéresse pas aux mêmes choses… Petit, Louis peut passer des heures à regarder par la fenêtre, se délecter de ce qu’il découvre lors d’un trajet en tramway, et plus grand, la première fois qu’il accompagne sa mère aux Halles, son sens particulier des couleurs, des sons, des odeurs, fait qu’il est ébloui et fasciné par ce monde nouveau. Il y retournera souvent et finira par y travailler. Mais le moment où il découvre la peinture est encore plus prodigieux…

« Au lieu d’étendre les couleurs avec soin, comme sur un mur ou sur une porte, il choisissait un pinceau fin et déposait sur le carton de petites touches de tons purs. Car il restait hanté par les couleurs pures. Elles n’étaient jamais assez claires, assez vibrantes à son gré. Il aurait voulu les voir frétiller. »
Le style de Georges Simenon fait merveille pour retracer minutieusement cette enfance et cette jeunesse hors du commun. Là où je déplore bien souvent l’emploi du présent dans les romans biographiques contemporains, son imparfait ne saurait mieux sonner, ses dialogues touchent juste, ses personnages s’incarnent. Et surtout, ses descriptions sont vives, animées, et permettent d’imaginer ce que le petit Louis en retient, et qu’il juxtaposera dans des tableaux colorés et joyeux, où le coq voisinera avec la Tour Eiffel, le cheval tirant une charrette avec la mariée en robe blanche…
Une très jolie découverte, que cette naissance d’un artiste, bien loin du commissaire Maigret et de ses enquêtes…

Le Petit Saint de Georges Simenon, 1965, dans Le Monde de Simenon volume 12, existe en Livre de Poche, 219 pages.


Le mois belge, c’est chez Anne.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL chez Antigone, et, pour faire bonne mesure, Lire le monde chez Sandrine !
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littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2018

Bernard Quiriny, L’affaire Mayerling

affairemayerlng« Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. Quand vous visitez un logement à vendre, c’est en fait lui qui vous regarde. Il se demande s’il veut de vous, si votre bobine lui revient. »
Commençons en fanfare le mois belge avec un roman lu en février et dont la chronique a été gardée sous le coude pour le mois belge ! Je me suis souvenu in extremis que Bernard Quiriny était originaire du plat pays, et pourtant j’avais déjà lu Contes carnivores et Le village évanoui, ce n’est donc pas une première rencontre avec l’auteur dont j’ai déjà pu apprécier l’humour et l’acuité à observer le monde contemporain. Il exerce ici ses talents sur le thème du logement et l’habitat. Avec le voisinage, ce sont des sujets de préoccupation universels, et pourtant assez peu traitées en littérature, surtout sur un mode mi-humoristique, mi-dramatique.

« Il y a une armée pour défendre le pays. Eh bien, toutes proportions gardées, il y a des riverains pour défendre le quartier. »
En effet, tout ne va pas pour le mieux dans l’immeuble de prestige baptisé le Mayerling par ses promoteurs, à Rouvières, quelque part dans une banlieue bien cotée. Alléchés par une somptueuse brochure vantant les mérites de ce futur immeuble, les acheteurs n’ont pas hésité longtemps, qui à réaliser un premier achat, qui à trouver un nid douillet pour ses vieux jours, qui à investir dans la pierre. Mais dès les premiers temps, des écarts entre le rêve et la réalité apparaissent : un copropriétaire est assommé par les bruits de ses voisins, un autre se plaint d’odeurs envahissantes, un jeune couple amoureux devient agressif et nerveux, une dame veuve très pieuse se met à recevoir de nombreux « messieurs », d’autres connaissent des problèmes de plomberie insolubles… On reconnaît là des aléas de la vie en immeuble, mais il semblerait que le Mayerling cumule tous les problèmes.

« Les touristes veulent des immeubles avec vue sur la mer ; les promoteurs, pour les satisfaire, pompent sur les plages le sable nécessaire au béton ; les touristes n’ont plus ensuite qu’à s’installer dans leurs immeubles neufs face à la plage disparue, remplacée par un paysage lunaire. »
Tout ne va donc pas pour le mieux, et le rêve sur papier glacé se transforme en cauchemar pour tous. Même une union entre habitants peine à rétablir pendant quelques temps un semblant de quiétude, avant que d’autres ennuis ne pleuvent sur les malheureux copropriétaires. Satire à charge de la vie en immeuble collectif, le roman décrit avec un humour un peu potache assorti de réflexions souvent subtiles, des dérives qui, prises une à une, se produisent bien souvent, mais qui, ajoutées les unes aux autres, rendent la vie vraiment impossible. On rit, mais un peu jaune, des déboires des pauvres habitants du Mayerling, coincés dans une union indissoluble avec leur 80 ou 100 mètres carrés que la mauvaise renommée croissante de l’immeuble rend invendable.
L’auteur pousse son affaire jusqu’au bout de sa logique, intrigue en se demandant si ce n’est pas le bâtiment lui-même qui se retourne contre ses habitants, et on a hâte de savoir comment tout cela va se terminer ! Ce n’est pas le roman du siècle, mais cela se lit fort bien, et souvent avec le sourire.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny, éditions Payot et Rivages (janvier 2018), 300 pages.

Les avis de Mic-Mélo et Virginie.


Première lecture pour le mois belge à retrouver chez Anne.
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littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2016

Armel Job, Et je serai toujours avec toi

etjeseraitoujoursMon père estimait qu’il avait fait tout ce que pouvait faire un homme raisonnable évaluant toutes les hypothèses au seuil de l’inconnu. Il ne restait qu’une chose qui le chagrinait : la tristesse de ma mère. Il se mit à l’assurer qu’il ne la quitterait jamais. « Même mort, je serai toujours avec toi. » répétait-il.
Deux frères, André et Tadeusz, jeunes adultes, racontent à tour de rôle le récent veuvage de leur mère Teresa, comment elle retrouve goût à toutes choses avec l’arrivée d’un homme qui est en panne sur la route, près de chez eux. C’est un réfugié croate qui cherche du travail, Teresa qui, d’origine polonaise, se sent aussi exilée, lui propose de l’héberger quelques jours. Bientôt il prend une place de plus en plus importante dans sa vie. C’est alors que la mort violente d’une femme dans les environs va semer le trouble dans l’esprit des deux frères.

 

Je redoutais mon retour à la maison. Au mois d’août, lorsque j’avais annoncé que j’abandonnais l’économie, elle n’avait même pas ouvert la bouche pour répliquer. Simplement, elle s’était saisie de la photo où nous étions tous les deux au quartier Léopold à Bruxelles […] et elle l’avait déchirée en deux.
L’amour, le deuil, les relations mère-fils et les relations entre frères, la religion, la culpabilité, le pardon, ce sont les thèmes qui parcourent le roman, qui, de ce fait, est à la fois très prenant, puisque beaucoup de questions y restent sans réponse jusqu’à l’arrivée du dénouement, et en même temps, fait plonger dans les abîmes de réflexions passionnantes. Le thème du mensonge et de la vérité, de celle qui peut faire des dégâts bien au-delà du seul coupable, l’idée aussi que l’on peut devenir une personne très différente à divers moments de sa vie, tout cela fait de ce roman psychologique une très belle découverte. Et s’il peut se trouver des points de convergence avec le roman de Kate O’Riordan, La fin d’une imposture, celui d’Armel Job est à mon avis bien plus achevé, et va beaucoup plus loin. Les personnages, même secondaires, possèdent une présence d’une grande justesse, et je ne pense pas les oublier de sitôt. Quel autre roman de l’auteur pourrai-je lire ensuite, c’est ce que je vais savoir en écoutant vos suggestions ou en parcourant les « archives » du mois belge !

Et je serai toujours avec toi, d’Armel Job, éditions Robert Laffont, 2016, 301 pages.

Lecture pour le mois belge 2017, à suivre chez Anne.
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bande dessinée·littérature Europe de l'Ouest

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée

retourdelabondreeL’histoire
Simon est libraire, mais rien ne va plus pour lui, les ventes vont en diminuant et son épouse souhaite céder la librairie à un grand groupe plutôt que de mettre la clef sous le paillasson. Simon qui avait repris sans grand enthousiasme la librairie familiale ne souhaite pourtant pas lui voir perdre son âme.
Cet homme est un rêveur, passionné d’ornithologie, mais qui dissimule de sombres remords remontant à son adolescence. Un accident auquel il assiste passivement vient décupler sa culpabilité. Une rencontre va peut-être toutefois lui permettre de ne pas sombrer dans la déprime. Tout ce que je résume ici sommairement est amené petit à petit dans le récit, par petites touches, par subtils retours en arrière, comme un portrait qui apparaît progressivement sur une toile.

« Les partenaires hivernent chacun dans une contrée différente d’Afrique. Ils évitent ainsi de périr tous les deux dans une tempête de sable, par exemple. »
Cette citation concerne bien sûr les couples de bondrées…
Plusieurs moments et plusieurs histoires sont entremêlées dans ce texte : la fin d’une librairie, une histoire de couple qui tangue un peu, la culpabilité du personnage liée à un épisode dans sa jeunesse et la culpabilité nouvelle à la suite d’un autre événement, sa passion pour les oiseaux, notamment la bondrée, sa rencontre avec une jeune femme… Cela fait peut-être un peu beaucoup pour un seul livre, mais c’est un mince reproche pour une très belle construction, tout en délicatesse, qui se termine sur une étrange interrogation finale…

Un très beau roman graphique !
Les dessins sont vraiment le point fort de cette BD, superbes, avec des échappées sur la nature absolument magnifiques, sans oublier la vieille grange remplie de livres, et les oiseaux, bien entendu. Un joli trait et une mise en page comme je les aime…
retourdelabondree1.jpgCoïncidence
Je remarque que plusieurs parutions récentes portent sur le thème des oiseaux : Bondrée, un polar canadien d’Andrée H. Michaud, M pour Mabel d’Helen McDonald, un roman sur le deuil et la fauconnerie, La douleur porte un costume de plumes de Max Porter, également sur le thème du deuil, Le ruban de Ito Ogawa, où une grand-mère couve un œuf tombé du nid…
Avez-vous lu l’un d’entre eux, ou un autre sur ce thème ?

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée (De terugkeer van de wespendief, 2014) éditions Dargaud (2016) traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf 160 pages

Repérée chez Jérôme et Noukette, et trouvée à la bibliothèque…

littérature Europe de l'Ouest

Aurelia Jane Lee, Un endroit d’où partir t. 1

unendroitdoupartirC’est Anne et le mois belge qui m’ont donné envie de découvrir ce roman que je n’ai pas gagné lors du jeu final, mais qui m’a aussitôt attiré l’œil lors d’une opération Masse critique. Les premières lignes lues pour me faire une idée ont achevé de me convaincre, et d’avoir ainsi l’occasion de découvrir la maison d’édition Luce Wilquin.
Un personnage principal qui se nomme Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores pour un roman belge, avouez que ça titille vos appétits de lecture, non ? Juan, pour faire court, est un bébé recueilli par les sœurs d’un couvent, en particulier la jeune Mercedes qui s’occupe de lui comme une mère, jusqu’à ses neuf ans. Déjà prompt à s’approcher des limites, Juan se perd complètement en roulant à toute allure sur son vélo, et est recueilli dans un domaine éloigné, où il devient garçon à tout faire.
Dans cette Amérique latine imaginaire, l’histoire de Juan commence et se poursuit avec des rencontres, des déceptions et des amours, de la prime enfance à l’âge adulte. Il ne s’agit que de la première partie d’une trilogie dont je lirai avec plaisir la suite, car l’histoire est prenante et a trouvé un juste équilibre entre parcours personnel et situations insolites. Peut-être, malgré le côté addictif de l’histoire, Juan reste-t-il un peu insaisissable et  distant, pour le lecteur comme pour les personnes qui l’approchent, mais c’est sa nature…
Roman d’apprentissage et d’aventures, mêlant les thèmes de l’art et de la création, des liens et de la liberté, c’est tout à fait le genre de roman que j’aime, et si l’auteure cite Gabriel Garcia Marquez ou Véronique Ovaldé, j’ai pensé aussi à un pendant masculin et plus méridional de Karitas, lu récemment. A ajouter donc à la liste : Art et roman ! Sa particularité est aussi de n’être pas ancré précisément dans le temps, ni dans l’espace, ce qui en fait une sorte de conte pour adultes d’une harmonie intemporelle.
Voilà, j’espère vous avoir donné envie de faire connaissance avec Aurelia Jane Lee, qui a mis une écriture pleine de vivacité et d’intelligence au service d’une belle histoire, que demander de plus ?

Extraits : Il ne lisait pas trop vite, ne mangeait pas la fin des phrases et semblait, à chaque virgule, regarder à gauche puis à droite comme on le fait à un carrefour avant de traverser. À chaque point, il baissait les paupières un court instant, comme s’il était conscient qu’entre deux phrases, tout un éventail de variantes existait, alors qu’une seule se réaliserait ; et c’était comme s’il rendait par là un hommage silencieux à toutes les éventualités laissées de côté.

Peindre était une seconde nature pour Juan. La transposition de la réalité sur une toile tenait pour lui de l’évidence. Il pouvait manier le pinceau comme il parlait, avec la même facilité, comme s’il n’y avait pas de code entre les deux.

L’auteure : Née à Bruxelles en 1984, Aurelia Jane Lee a étudié la communication ainsi que la philosophie. Elle s’est fait connaître en 2006 avec un premier roman intitulé Dans ses petits papiers. Deux recueils de nouvelles et quatre romans suivent, avant la trilogie Un endroit d’où partir.
247 pages.
Éditions Luce Wilquin (avril 2016)

littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2016

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier

femmesurlescalierLe choix de ce livre correspond à un des thèmes récurrents parmi mes lectures : j’aime à faire régulièrement des incursions dans le monde de l’art qui donne lieu, souvent, à des romans très intéressants.

Un avocat allemand d’un âge mûr, en voyage à Sydney, remarque un tableau dans une galerie, et des souvenirs ressurgissent. Il avait connu Irene, le modèle du tableau, et amie de l’artiste, Schwind, lors d’une affaire qui opposait ce dernier au propriétaire du tableau, Gundlach… une affaire bien tarabiscotée, d’ailleurs. L’essentiel n’est pas dans les démêlés juridiques passés, mais dans les rapports entre les quatre personnages, une femme et trois hommes. De Sydney, une rapide recherche va mener l’avocat vers le lieu où Irene a disparu depuis trente-cinq ans, ou presque.

Tout d’abord, notons un début de roman en deux époques, légèrement perturbant, où il faut prendre ses marques (bref, à ne pas commencer le soir, en piquant du nez sur le livre) mais rien de rédhibitoire. Toutefois, au bout d’une cinquantaine de pages, je me demandais toujours quel était le thème du livre : celui du conflit entre l’art et l’amour ? du pacte avec le diable ? de la jeunesse et des choix qu’on y opère ? Un peu tout cela à la fois. Il me semble que l’auteur revient essentiellement vers ses sujets de prédilection qui sont les trajectoires que prennent les vies, les erreurs, les changements et les bifurcations, les remords et les regrets…

Toutefois, j’ai été moins séduite par ce roman que par les précédents que j’ai lus : Le liseur, Le week-end, Le retour. J’ai trouvé que les motivations des personnages étaient un peu rebattues : l’idéalisme d’Irène, la soif de pouvoir de Gundlach, le rêve artistique de Schwind… Seul le personnage de l’avocat voit son intériorité et ses intentions plus fouillées, plus subtiles, plus changeantes. J’espérais aussi une réflexion profonde sur les rapports entre les artistes et leurs œuvres, sur le monde de l’art plus généralement, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Bref, j’ai lu ce roman avec plaisir et intérêt, mais malgré le thème, il n’a pas été un coup de cœur.

Extrait : « Vous vous dites : s’il faisait de l’abstrait, ou au moins du Wharol. Des boîtes de potage ou des bouteilles de Coca ou Maryline Monroe, c’est ça qui vous plaît, avouez-le, ça vous plaît. Ici au bureau, vous avez des gravures anciennes, et chez vous vous avez le Goethe ou le Beethoven de Wharol, parce que vous voulez montrer que vous êtes cultivé, mais pas démodé, ouvert au contraire à ce qui est moderne. Ce n’est pas vrai ? »

L’auteur :
Bernhard Schlink est né à Bielfeld en 1944.
Il a débuté sa carrière en écrivant plusieurs romans policiers, parmi lesquels Brouillard sur Mannheim et Le Nœud Gordien. En 1995, il publie Le liseur, roman partiellement autobiographique qui devient rapidement un best-seller et est traduit dans 37 langues. Il écrit également des recueils de nouvelles : Amours en fuite (2000) et Mensonges d’été (2010), des romans : Le Retour (2006), Le Week-end (2008) et La Femme sur l’escalier (2014). Il exerce la profession de juge et partage son temps entre Bonn et Berlin.
256 pages.
Éditeur : Gallimard (mars 2016)
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original : Die Frau auf der Treppe

Les avis de Jostein et Alex mot à mots.

littérature Europe de l'Ouest

Tom Lanoye, Tombé du ciel

tombeducielA roman court, billet court ! Je ne voudrais surtout pas entrer trop dans les détails et vous donner l’impression d’avoir déjà tout lu si vous ouvrez ce roman…
Tout part d’un fait-divers qui s’est réellement produit en 1989. Le 4 juillet, un pilote soviétique en plein exercice s’éjecte de son MIG-23 en panne au-dessus de la Pologne, mais le moteur repart et l’avion continue sa course, à vide, en franchissant le rideau de fer, et se dirigeant sur l’Allemagne puis la Belgique. Réunion de crise à l’OTAN pendant que l’avion poursuit sa route… Pendant ce temps, Vera, habitante d’une jolie villa en briques rouges « de style mauresque » près de Kooigem, à défaut de regarder vers le ciel, regarde sa vie de couple partir en lambeaux. De manière bien peu charitable, son mari vient de lui apprendre son infidélité, et Vera cherche une réaction digne à cette nouvelle inopinée.
Tant la vie d’une famille moyenne, que les réactions des militaires et des représentants du gouvernement américain dépêchés sur place, donnent l’occasion à Tom Lanoye d’exercer un humour quelque peu grinçant, que j’ai découvert le sourire aux lèvres. Les variations de style, les dialogues, rappellent que l’auteur a aussi commis des pièces de théâtre, et qu’il est à l’aise dans ce genre. L’événement historique, si anecdotique soit-il, est replacé très justement dans son contexte, ce qui ajoute à la qualité du roman.
Bien sûr, le format est court, un peu plus de cent pages, et la fin semble prévisible, mais le roman garde quelques surprises tout de même. Je compte bien sur le mois belge pour me donner d’autres idées de titres, pour continuer à lire cet auteur.

Citation : Rogers avait une opinion un peu moins flatteuse des soldats français. Et d’abord de leur fameux général de Gaulle. Il ne restait pas grand chose de sa patrie après l’occupation allemande. Une grande partie des politiciens, de l’armée, de l’intelligentsia et des fonctionnaires avait même collaboré ouvertement. Mais ce grand échalas avec son cou de girafe s’était mis en tête de perpétuer la France à lui tout seul, comme si elle avait encore besoin d’un Roi Soleil.

L’auteur : Tom Lanoye est un auteur de langue flamande bien connu dans son pays. Dès ses études à l’Université de Gand, il déclame ses propres textes sur la scène de divers cabarets littéraires. En 1985, il se fait connaître avec Un fils de boucher avec de petites lunettes. Suivent des nouvelles, romans, essais, recueils de poèmes et pièces de théâtre dont deux, ont été montées à Avignon en 2007 et 2008, avant d’être représentées à Paris, puis en tournée dans tout le pays. Dans la lignée de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges, il porte un regard ironique sur la société flamande.
141 pages.
Éditions de la Différence (2013)
Traduction : Alain van Crugten
Titre original : Heldere hemel

Repéré chez Inganmic, Laeti et Philisine.

Participation au mois belge d’Anne et Mina, en avance sur le jour dédié à un auteur flamand, le 22 avril… mais j’ai un mot d’excuse, je serai en voyage jusqu’à cette date, et même au-delà !

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littérature Europe de l'Ouest·policier

Mechtild Borrmann, L’envers de l’espoir

enversdelespoirDans une ferme allemande, un homme recueille une jeune femme originaire d’un pays de l’Est, traquée par des poursuivants déterminés. Mathias va-t-il lui donner un refuge, avec les risques que cela comporte ?
D
ans la zone interdite de Tchernobyl, Valentina, une femme seule, essaye de garder espoir dans le retour de sa fille, disparue après avoir postulé pour un échange universitaire avec l’Allemagne. Valentina note dans un cahier les différents moments de sa vie à Tchernobyl, ce qu’elle sait de sa famille, de la catastrophe et de tout ce qu’elle a deviné petit à petit à ce sujet. C’est son cahier pour garder espoir, pour ne pas baisser les bras, pour dire à sa fille tout ce qu’elle ne lui a pas dit…
Les thèmes entremêlés dans ce roman, d’une manière adroite, tiennent en haleine sans que cela semble jamais artificiel : la catastrophe de Tchernobyl, le trafic d’êtres humains, la corruption, les mensonges étatiques… Plusieurs points de vue alternent selon les chapitres, la mémoire de Valentina ramène aussi des souvenirs plus anciens, des bribes importantes de la vie de ses parents et grands-parents. J’ai aimé cet aspect qui donne une profondeur historique au roman policier.
Les personnages possèdent une réelle présence, et même si leur nombre fait courir le risque de se perdre un peu, à peine, il est impossible de ne pas vouloir connaître la fin, tant ils touchent et émeuvent. J’ai trouvé ce roman de Mechtild Borrmann, le deuxième que je lis, encore plus réussi que Le violoniste, et tout aussi solide et prenant. Une auteure à découvrir si vous ne l’avez pas encore fait !

Extrait :  Des doutes l’assaillent. Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? A-t-elle fait le tri dans son passé, au fil des années, pour qu’il témoigne de son innocence ? Ces pauses qui la distraient, les ménage-t-elle dans le but d’arrondir les angles et les coins des vieilles images, pour leur donner une allure satisfaisante sur le papier ?

L’auteure : Mechtild Borrmann est née en 1960. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle se consacre désormais à l’écriture. Elle a publié cinq livres en Allemagne. Rompre le silence, son premier roman traduit en français en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne. Le violoniste a obtenu le Grand prix des lectrices de Elle.
288 pages.
Éditeur : Le masque (avril 2016)
Traduction : Sylvie Roussel
Titre original : Die andere Hälfte der Hoffnung