Jake Hinkson, Au nom du bien

« Comme c’est étrange que nous soyons des corps et des personnes en même temps. Je me regarde à nouveau dans le miroir. On dirait que l’essentiel de la vie consiste à trouver comment être à la fois un corps et une personne. »
Pas facile d’être un pasteur estimé par sa communauté, père de cinq enfants et marié à un modèle de vertu, et d’avoir cédé à la tentation avec un jeune homme, surtout dans une petite ville de l’Arkansas, où l’activité préférée est d’observer et de commenter ce que font les voisins et concitoyens. Richard Weatherford se retrouve ainsi face à un jeune maître-chanteur qui n’aura aucun mal à ternir sa réputation, s’il ne lui donne pas immédiatement 30 000 dollars… Le pasteur désargenté doit alors imaginer un moyen de s’en sortir.

« Si tu ne viens pas aujourd’hui, nous entrerons dans la phase conséquences. »
Il faut dire que Richard Weatherford est très en vue, s’occupant de politique, il fait notamment campagne pour une ville sans alcool, ce qui déplaît à certains, tout en lui assurant la dévotion d’autres paroissiens. J’ai retrouvé des points communs avec mes précédentes lectures. Comme dans Des vies à découvert, le récit se déroule juste avant l’élection de Trump en 2016, et comme dans Des amis imaginaires, on a affaire à des personnages (certains d’entre eux) à fond dans le dogme religieux, pas loin de la dérive sectaire. La campagne présidentielle en arrière-plan enfonce bien le clou du cynisme et de l’absence de morale, quant à la religion, elle ne vient au secours du pasteur que lorsque ça l’arrange.

« Jusqu’à ce moment, j’ai vécu ma vie dans l’avenir, dans des rêves, des peurs, des espoirs et des angoisses. J’ai vécu dans la perspective de demain, de l’année prochaine, de l’éternité elle-même. »
Je retrouve un regain d’intérêt pour les romans noirs américains, à la condition que leur cruauté ne verse pas dans la provocation et l’overdose… Et dans ce roman, je me suis délectée : Jake Hinkson a imaginé un imbroglio où l’ironie le dispute à la noirceur, où la frontière entre le bien et le mal n’est pas là où on l’imagine, et il réussit à surprendre et à passionner avec des personnages bien ignobles, pour lesquels pourtant j’ai éprouvé de l’intérêt, dans l’attente de ce que l’avenir leur réservait, en terme de honte ou de malchance. La construction passant d’un protagoniste à un autre fonctionne très bien ici, révélant les turpitudes de chacun.
Je découvre cet auteur, mais je pense que je n’en ai pas fini avec lui. Religion et crime sont les deux leitmotivs de Jake Hinkson et, si je peux dire, ça fonctionne du feu de Dieu !

Au nom du bien de Jake Hinkson, (Dry county, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Sophie Aslanides, 328 pages.

Repéré chez Luocine, Lewerentz vient de le commenter aussi tout récemment.

32 commentaires sur « Jake Hinkson, Au nom du bien »

    1. Mon dernier Gallmeister chroniqué remonte à octobre… mais c’est vrai que j’aime bien avoir en toujours un ou deux sous le coude.
      Belle hypocrisie, oui. L’auteur a eu une période religieuse où il a fréquenté des ultraorthodoxes (baptistes ou pentecôtistes, je ne sais plus), il connaît bien le sujet, en tout cas.

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      1. Ma réflexion sur Gallmeister venait du fait que le dernier chroniqué sur mon blog est de chez eux et je l’ai beaucoup aimé 😉

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  1. J’avais lu ce roman au temps béni où le club de lecture de ma médiathèque se réunissait. Les lectrices étaient dithyrambiques. Je me méfie toujours des amatrices de roman policier mais j’ai trouvé comme elles que ce roman est surtout une analyse de la société américaine des petites villes sous emprise de la religion.

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    1. Je dirais que c’est plutôt un roman noir qu’un roman policier, mais comme j’aime les deux genres, je ne fais pas trop de distinction… et les uns comme les autres, je les aime lorsqu’ils auscultent la société.

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  2. Je me suis un peu éloignée de Gallmeister depuis quelques temps car je trouvais que les lectures étaient très souvent dans le même univers, assez violentes etc… Mais je sais que j’y reviendrai un jour ou l’autre…. 🙂

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    1. Moi aussi, j’avais écarté certains titres de Gallmeister pourtant plébiscités par les lecteurs, car trop sombres. Comme c’est une lectrice peu amatrice de thrillers et autres romans violents qui l’a conseillé, j’ai suivi !

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  3. mon dernier roman de 2020, et en effet, épatant sur l’hypocrisie des religieux, de cette Amérique qui se revendique si vertueuse…

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  4. Là, ton enthousiasme est évident ! Et les couv de cet éditeurs sont toujours aussi belles. Bon, ceci dit, je ne te cache pas que vu l’ampleur de ma pal, je ne suis pas sûre de me jeter dessus…

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    1. Sur ton blog, je n’ai trouvé que L’enfer de Church street… qui me semble tout à fait intéressant aussi.

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  5. J’ai déjà repéré cet auteur dans le catalogue Gallmeister, j’ai toujours quelques réserves sur le roman noir et finalement ça me plaît. Je note donc ce titre !

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