Elizabeth Jane Howard, Une saison à Hydra

« L’angoisse du voyage de retour n’arrête pas de rebondir vers moi puis de s’éloigner de nouveau ; elle vient juste de me revenir, telle une balle agaçante, à la fois idiote et impossible à éviter. Il y a une énorme différence entre savoir ce qu’il faut faire et le faire, et je suppose que l’on passe la plus grande partie de sa vie dans cet entre-deux. »
Finissons l’année avec cette chronique d’un roman d’Elizabeth Jane Howard, qui m’a laissée un peu perplexe.
Quatre personnages y entrent en scène tout à tour à Londres dans les années cinquante : Emmanuel Joyce, un dramaturge en panne d’inspiration, son épouse Lilian jamais remise du décès de sa toute jeune enfant, et Jimmy le manager qui les accompagne partout, et résout pour eux tous les problèmes qui se présentent. Le
début entre dans le vif du sujet avec un événement qui fait qu’Emmanuel se montre sous un jour peu agréable, et se retrouve sans secrétaire. Cette entrée en matière qui agit sans présenter les personnages ne m’a pas séduite outre mesure. Ensuite passant du manager à l’épouse puis au dramaturge, cela prend une tournure plus intéressante, mais, baladée de Londres à New York, j’attendais déjà impatiemment de quitter ces endroits pour les îles grecques.
J’ai eu à ce moment-là l’impression d’être abonnée aux dramaturges et metteurs en scène de théâtre avec Le bal des ombres et Soleil de cendres, et ce n’était pas pour me déplaire. C’était avant que je me rende compte qu’il me faudrait arriver aux deux-tiers du roman pour atteindre enfin l’île grecque où je pensais paresser les pieds dans l’eau !

« Il la vit en entier – les promesses, les dangers, l’intensité de sa vie, ce qui bougeait ou restait assoupi en elle, sa forme, sa couleur, sa musique ; il vit tout ce qu’elle était, et plus qu’elle-même, ce fut la vérité de cette image qui lui fit voir en elle et en lui ce qui était éternel et ce qui pouvait changer. »
Et le quatrième personnage, me direz-vous ? Il s’agit d’une toute jeune fille, Alberta, aussi charmante que les pieds bien posés sur terre, qui va venir compléter le quatuor, en tant qu’apprentie secrétaire. Et là, on se demande qui va tomber dans les filets de qui, et on traque les moindres recoins de la conscience de chacun. Ce n’est pas du tout inintéressant, il y a même de très beaux passages, mais il faut bien le dire, pour moi, ça a été un peu long. Il m’a fallu presque les trois quarts du roman pour entrer dedans. En réalité, y entrer est facile, mais il ne se passe pas grand chose, et je m’ennuyais gentiment. C’était peut-être novateur en 1959, et le côté classique ne manque pas de charme, mais je pense être la preuve que ce roman ne sésduira pas tout le monde.
Maintenant, je ne sais plus trop si je vais lire Les Cazalet, dont on a tant parlé cet été. Je pensais que c’était une bonne idée de commencer par un autre roman, et en poche qui plus est, mais je serai prudente, dorénavant, d’autant que la saga compte cinq tomes.
La fin d’Une saison à Hydra rattrape tout, je l’ai trouvée heureusement beaucoup plus riche que le reste du roman, surtout en ce qui concerne l’évolution psychologique des personnages. La manière dont ils se révèlent capables d’évoluer, différents des personnes figées dans leurs comportements, et à vrai dire peu sympathiques, du début du roman, ne manque pas d’intérêt, et l’opposition entre ce qui relève, dans la vie, du destin ou du choix de chacun, parlera à beaucoup de lecteurs.
Voilà, à vous de voir s’il pourrait vous plaire.

Comme beaucoup, LadyDoubleH et Nicole se sont régalées.

Une saison à Hydra d’Elizabeth Jane Howard (The sea change, 1959) éditions La Table Ronde (poche), traduction de Sybille Bedford, 535 pages.

Joseph O’Connor, Le bal des ombres

« La pièce en était au troisième acte lorsqu’il entra. Dehors rugissait l’orage. Trempé, frigorifié, il ne put trouver sa place dans le noir, aussi resta-t-il debout dans l’allée, près du premier rang. Les éclairs étincelaient à travers les hautes fenêtres du théâtre – qui, comme beaucoup de salles anciennes, avait jadis été une église. Le public foudroyé était bouche bée.
Henry Irving s’arrêta au milieu d’une scène et les toisa d’un air lugubre, les yeux rouges dans la lumière des becs de gaz. »
Fiction autour des vies de l’auteur de Dracula mésestimé de son vivant, l’Irlandais Bram Stoker, ainsi que des acteurs de théâtre Henry Irving et Ellen Terry, ce roman propose une plongée dans une époque fascinante, l’Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai trouvé le roman formidable dès les premières pages, craignant toutefois que l’enchantement cesse. En effet, jusqu’alors, je n’avais pas trop aimé Joseph O’Connor dans ses romans historiques : léger ennui avec L’étoile des mers et vraie déception avec Muse, alors que j’avais adoré ses romans à l’atmosphère plus contemporaine.
Rien de tel cette fois, l’immersion dans les coulisses d’un théâtre londonien est totale, c’est une parenthèse merveilleuse. Le très sérieux Bram Stoker y était régisseur, bras droit du « Chef » Irving, personnage des plus fantasques. L’actrice Ellen Terry a fréquenté souvent les planches du Lyceum. Entre les trois figures du roman s’est jouée une grande histoire d’amitié, très certainement, d’amour, peut-être, qui a été, comme le suggère Joseph O’Connor, un des moteurs de la création de Dracula.

« Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui. »
Je ne saurais énumérer tout ce qui m’a plu dans le roman, les passages émouvants avec Mina, vous verrez qui elle est, drôles avec Oscar Wilde, légers avec Ellen Terry, torturés avec Bram Stoker, amers avec Florence, son épouse… La multiplicité des thèmes, des points de vue, des supports de récit est quelque chose que je n’aime pas toujours dans un roman, l’artificialité y pointe parfois son nez, mais pas ici !
J’ai lu que la dernière partie avait parfois été jugée trop longue, mais pour moi, il est indispensable de retrouver deux des personnages dans leur vieillesse et certaine scène de la salle des ventes n’aurait pu être négligée. Bref, tout m’a plu, de la forme au fond, et surtout la forme d’ailleurs, ce qui est la marque d’un texte qui va rester. Je repars avec des images formidables, nées de l’imagination de Bram Stoker lorsqu’il se rend dans les combles du théâtre pour s’y isoler et écrire, comme lorsqu’il surplombe la ville et imagine Londres vidée de ses habitants par une épidémie, ou qu’il tremble en imaginant derrière chaque quidam Jack l’Eventreur. Outre ce personnage de sinistre réputation, on croise dans le roman, parmi d’autres, Oscar Wilde ou Walt Whitman, et les rencontres sonnent toujours tellement juste qu’on est là, parmi eux, sur les planches du Lyceum, dans un train ou une taverne. On assiste également à des événements de la fin d’un siècle au début d’un autre, des prémices de l’impression de photographies aux manifestations des Suffragettes.
Je crains de ne pas réussir à vous montrer à quel point ce roman est splendide et foisonnant, faisant passer en quelques lignes du sourire aux yeux embués… Quelle fantastique re-création, elle m’a procuré une semaine de lecture en apesanteur !

Vous pouvez voir Ellen Terry photographiée par Julia Margaret Cameron dans ce billet sur la photographe. (C’est la jeune femme en robe blanche et les yeux clos). Des photos de Bram Stoker ou Henry Irving se trouvent aussi facilement sur la toile…

Je partage les avis de LadyDoubleH, Nicole et Eimelle.

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (Shadowplay, 2019) éditions Rivages, janvier 2020, traduction de Carine Chichereau, 462 pages.

Livre sorti de ma PAL ancienne (plus de six mois) : retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone.

Alexis Ragougneau, Niels

Rentrée littéraire 2017 (13)
« Il retrouvait le quartier de son enfance, celui des abattoirs et des bouchers, ceinturé par un entrelacs de voies ferrées. Celui des courses-poursuites au fond des terrains vagues, des parties de cache-cache dans les ruelles populaires.[…] Le quartier idéal pour, une fois entré dans l’âge adulte, imprimer des journaux clandestins, cacher des armes ou des explosifs, aménager des planques où se terrer après avoir fait dérailler un train. »
Le choix d’un roman repose parfois sur peu de choses, dans ce cas, sur la foi de la couverture et du nom du personnage principal, d’un lieu, Copenhague, et d’une époque, la Deuxième Guerre Mondiale. Le début se révèle parfaitement comme attendu. Peu de temps avant la capitulation de l’Allemagne, sur le port de Copenhague, Niels Rasmussen s’apprête à commettre un attentat contre un cuirassé ennemi.
Mais après ce prélude, Niels quitte rapidement la capitale danoise et sa compagne enceinte pour venir en aide à Jean-François Canonnier, l’ami avec lequel il montait des pièces de théâtre avant-guerre, à Paris. Un retour en arrière qui permet de s’immerger dans le milieu du théâtre à Paris, et me rappelle Bérénice 34-44 d’Isabelle Stibbe, qui m’avait enchantée…
Le roman alterne alors les scènes avant et après la guerre, au fur et à mesure que Niels se renseigne sur ce qu’est devenu Jean-François, sur les raisons pour lesquelles il est accusé de connivence avec l’ennemi.

« C’était l’histoire d’un rêve brisé. D’une ambition folle fracassée sur les récifs de la réalité. C’était aussi l’occasion rêvée pour Rasmussen de mettre en pratique sa conception de la mise en scène. »
L’auteur connaît bien le milieu du théâtre, le roman est bien documenté sur la scène parisienne pendant la guerre, sur l’épuration, sur les personnalités du monde littéraire avant et après la libération. Tout cela est raconté avec fluidité, au cours des nombreux dialogues, et il existe même deux séquences du roman sous forme de scènes de théâtre, avec répliques et didascalies, dont l’une est peu intéressante, et l’autre bien davantage.
Malheureusement, le roman se perd un peu dans des scènes trop longues vers le milieu. Quant au personnage de Rasmussen, il a du mal à prendre chair, pourtant l’auteur le décrit physiquement, le fait avoir mal au cœur ou la gueule de bois, souffrir de claustrophobie, transpirer abondamment, rien n’y fait. Il décrit également ses pensées intimes, le fait dialoguer avec nombre de témoins des années de guerre de Jean-François Canonnier. Pourtant, malgré tous ces éléments qui devraient lui donner de la présence, je n’arrive pas à le cerner… c’est peut-être volontaire, mais comment dire ? Ça ne marche pas avec moi !
Si la fin captivante rattrape les circonvolutions du milieu du roman, si les questions posées sont intéressantes, si le thème d’une amitié soumise aux aléas de l’histoire ne peut laisser indifférent, je m’attendais toutefois à autre chose, et je ressors un peu déçue par ce roman. Je relirai l’auteur avec un de ses polars, qui me plaira sans doute davantage.

Niels, d’Alexis Ragougneau, éditions Viviane Hamy (2017), 360 pages.

Anne (Mon petit chapitre) a abandonné ce roman, pour Valérie, c’est la déception qui domine, mais c’est une belle découverte pour Eimelle, et c’est le Goncourt 2017 de Leiloona !

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Avignon, festival off 2017 : mes choix

Ce billet a pour but de vous présenter (sans classement particulier) les pièces que j’ai vues dans le Festival off d’Avignon, toutes différentes, et pourtant toutes avaient quelque chose qui m’a plu.
Bon à savoir : nous les avons à chaque fois réservées au maximum 24 heures avant, ce qui signifie qu’il ne s’agit absolument pas des spectacles qui affichent « tout complet » jusqu’au 30 juillet ! (et que vous pouvez donc sans doute encore les voir)

quonrouvrelesfenetresQu’on rouvre les fenêtres ! à l’Alizé

Une jeune compagnie présente des paroles de descendants d’immigrés espagnols. Dans un spectacle qui alterne théâtre et danse, avec de jolies ruptures de ton, des moments d’émotion et des instants plus souriants, ils évoquent aussi bien le franquisme que la vie de famille, la langue ou les petits souvenirs de la vie quotidienne.
Des comédiens sincères qui donnent vie aux voix qu’ils présentent, et c’est un grand plaisir !

quatrieme_murLe quatrième mur au Théâtre des 3 soleils
Le roman de Sorj Chalandon est ici mis en scène avec un seul acteur. Parfois dur, souvent touchant, toujours très juste, et le théâtre dans le théâtre fonctionne bien avec l’histoire de ce metteur en scène qui veut monter Antigone à Beyrouth en pleine guerre civile, sur la ligne de démarcation, avec des comédiens amateurs issus de chaque camp. Comment ne pas être touché ?



JUSTE-LA-FIN-DU-MONDE-Juste la fin du monde
au Petit Louvre (salle Templiers)
La pièce de Jean-Luc Lagarce (celle qui a donné le film de Xavier Dolan en 2016) est ici mise en scène avec des comédiens épatants ! Les deux frères qui se retrouvent, la petite sœur, l’épouse du frère cadet, la mère… et entre eux, le ressentiment, la rancoeur refont surface, exprimés par le texte au rythme très particulier de l’auteur. J’ai maintenant hâte de voir le film !

 

elle_émoiElle… émoi au théâtre Le petit chien
Un « seul en scène » sur le thème de l’amour entre un musicien et son instrument. Le comédien est trompettiste, et aussi doué pour manier ses instruments que pour façonner des jeux de mots drôles et inventifs. Il a tiré cette idée de conversations avec divers musiciens et on rit beaucoup, à la fois de la justesse du propos et des jeux avec la langue (française) !

 

rapport_sur_la_banaliteUn rapport sur la banalité de l’amour au théâtre de la Luna
Le spectacle retrace cinq rencontres entre Martin Heidegger et Hannah Arendt. Le professeur et son élève, devenue rapidement sa maîtresse, s’éloignent au fur et à mesure de la montée du nazisme, mais pourtant l’amour reste fort entre eux. Peut-il être plus fort que toutes les idées qui les opposent ? Une mise en scène un peu sage, mais ces personnages fascinants bénéficient d’une superbe interprétation !

recrutement.jpgRecrutement au théâtre de l’Ange
Un homme et une femme attendent dans les locaux d’une entreprise le résultat de leurs entretiens de recrutement. L’attente leur permet de lier connaissance et de se dévoiler, un peu trop, peut-être ? Une comédie réaliste sur le monde de l’entreprise, fine et (peut-être) féministe…

projet_poutineLe projet Poutine à l’Espace Roseau
Encore un tête-à-tête, cette fois entre Poutine et une de ses anciennes conquêtes, une femme procureur qui n’a pas froid aux yeux et veut le traduire devant le tribunal pénal international… Elle revient sur la manière dont il est arrivé au pouvoir. La confrontation est pleine de force, mais les arguments d’un dictateur sont ce qu’ils sont… Une très belle interprétation pour cette pièce terriblement réaliste, qui ne peut que faire frissonner.

 

Et si vous cherchez d’autres idées de pièces à voir, Eimelle et Claudialucia en ont vu plus que moi !

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

Alexis Michalik, Christophe Gaultier, Le porteur d’histoire

porteurdhistoireL’auteur
Cela fait un moment que j’entends évoquer les pièces d’Alexis Michalik, notamment à Avignon, où Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes affichent souvent complet. Cette année, on parle aussi beaucoup d’Edmond, son dernier texte et spectacle. J’ai donc sauté sur l’occasion de lire sa première pièce sous forme de bande dessinée, intriguée aussi par le fait que, si j’ai déjà lu des romans ou nouvelles adaptées en images, cela ne m’est jamais arrivé pour une pièce de théâtre.

« Je vais vous raconter une histoire… Mais auparavant, nous allons nous interroger sur le fait même de raconter une histoire, sur l’importance qu’on accorde à un récit, et sur les frontières qui séparent la réalité de la fiction. »
Le porteur d’histoire est des plus difficiles à résumer, c’est une succession d’histoires gigognes, encastrées les unes dans les autres, et remontant dans le temps… Il y a un homme qui hérite d’une bibliothèque et de carnets manuscrits énigmatiques. Il y a aussi, plus tard, en Algérie, une femme et sa fille qui disparaissent mystérieusement. Il y a un village d’Algérie et sa fontaine, un village du fin fond des Ardennes et son cimetière. Il y a un trésor aussi colossal que fantomatique, qui traverse les âges. On croise des personnages historiques, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas… Cet enchevêtrement est étourdissant et fait travailler les neurones du lecteur. Et peu importe si un fait, sa cause ou sa conséquence échappe un peu auxdits neurones, l’ensemble est étrange et brillant à la fois !

Les dessins
Ils promènent le lecteur dans des époques et des atmosphères radicalement différentes les unes des autres. Ils sont peut-être un soupçon trop sages, les cases un peu régulières, mais le dessin est au service de l’histoire, et c’est surtout elle qui nous emporte. La mise en couleur est plutôt séduisante et la couverture absolument superbe.
porteur-1

Le théâtre en bulles
Je n’ai pas trouvé énormément de pièces de théâtre adaptées en bande dessinée, ce sont souvent des classiques comme Tartuffe, Hamlet, Ubu roi ou L’avare, mais peu de pièces contemporaines, me semble-t-il…

Le porteur d’histoire de Christophe Gaultier d’après la pièce d’Alexis Michalik, éditions Les Arènes (2016) 119 pages.
L’avis de Lewerentz sur cette même BD,
celui d’Eimelle sur la pièce ou celui de Zarline sur Edmond…

Avignon, festival off 2015 : mes choix (2)

pourquoi1Pourquoi ? de et avec Michaël Hirsch au Théâtre de l’Essaïon jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce spectacle ? Parce qu’il nous a été présenté (rapidement) à la fin du Paquebot Tenacity où Michaël Hirsch joue un petit rôle.
Il ne s’agit pas ici d’une pièce de théâtre, mais de « stand up ». Ce jeune comédien a su nous toucher et nous faire rire, avec ses jeux de mots subtils et variations à la Raymond Devos servis par une mise en scène dynamique qui met en valeur sa prestation. Des « pourquoi » allant de la petite enfance à la vieillesse, pourquoi2de « Dis papa, pourquoi les chenilles des chars ne se transforment pas en papillons ? » au « Pourquoi faire un choix ? » du jeune homme qui se cherche, des élucubrations autour de l’expression « Femme qui rit, à moitié dans son lit » prise au pied de la lettre… Amusement (intelligent) garanti.

uncadeauhors1Un cadeau hors du temps  de Luciano Nattino avec Jacques Frantz et Claire Borotra mis en scène par Gérard Gélas au Théâtre du Chêne Noir jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce qu’elle a de bonnes critiques, et pour Jacques Frantz (la voix française de Robert de Niro, entre autres).
Une femme médecin s’apprête à terminer sa journée de travail lorsqu’elle reçoit un dernier patient inattendu, qui prétend avoir un cadeau à lui remettre. Or, ce cadeau est un revolver… qui doit servir à le tuer, lui… uncadeauhors2Commençant comme un thriller, cette pièce devient un réquisitoire contre la déshumanisation de la médecine, et à propos du désespoir des malades atteints de SLA (maladie neurologique rare). Le texte écrit par un auteur italien lui-même malade, et très bien dit par Jacques Frantz, est fait pour sensibiliser et toucher les spectateurs, et il y réussit, finalement.

famillecoleman1Le cas de la famille Coleman de Claudio Tocalchir au Théâtre du Roi René jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce qu’elle est présentée comme une comédie déjantée (ah, cet adjectif incontournable ! ) et avec un nombre de comédiens supérieur à la moyenne avignonnaise.
Dans la famille Coleman, on a un peu du mal à savoir qui est qui. On identifie vite la grand-mère, mais la mère a des comportements tellement infantiles, et des enfants bien plus mûrs qu’elle, sauf le petit dernier, qui la rejoint dans sa folie douce… famillecoleman2Une famille pleine de bruit et de fureur, qui peut se disputer sans fin pour une boîte d’allumettes ou du linge à mettre dans la machine. La famille saura-t-elle se serrer les coudes ou va-t-elle imploser lorsque la grand-mère sera hospitalisée ? Bon, j’avoue que j’aime plus de poésie, mais la salle marche bien, et on passe un moment pas désagréable.

gelsominaGelsomina de Pierrette Dupoyet avec Nina Karacosta aux Ateliers d’Amphoux jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que j’ai un faible pour les films de Fellini, notamment La Strada, et parce que c’est Pierrette Dupoyet qui l’a écrite.
Mon spectacle chouchou de ce festival (avec Royale légende dont j’ai parlé la fois précédente) est cette pièce jouée par une seule actrice qui incarne aussi bien Gelsomina, que sa mère ou le grand Zampano. En quelques mots, voici de quoi il s’agit : la toute jeune et naïve Gelsomina est vendue par sa mère à Zampano, un bateleur qui parcourt les routes à moto pour montrer des tours de force. La jeune fille doit le seconder, et sans montrer de dispositions particulières pour les arts du cirque, fait de son mieux. Elle finit par éprouver quelque tendresse pour ce grand bourru qu’elle côtoie jour après jour.gelsomina2
Comment ne pas être touché par les larmes de Gelsomina, par son innocence, par sa douleur ? L’interprétation est parfaite, la pièce est aussi magique que le film de Fellini, et s’adresse autant à ceux qui le connaissent qu’aux autres.

D’autres idées de pièces à voir à Avignon sur le blog des carnets d’Eimelle.

Avignon, festival off 2015 : mes choix (1)

Un court séjour cette année entre Arles et Avignon nous a permis de parcourir la cité des Papes à la poursuite de la magie du théâtre. Nous sommes toujours fans du festival off, qui regorge de petites pièces aussi agréables à voir que pleines d’enthousiasme, et cela dans des genres très variés. En voici quelques-unes où je ne me suis pas ennuyée une seconde !

royalelegende1Royale légende de Frédéric Mancier et Bernard Larré au Théâtre du Petit Louvre jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce choix ? Pour la correspondance imaginaire entre Marie-Antoinette et le chevalier (ou devrait-on dire chevalière?) d’Éon.
J’ai un petit faible pour les mises en scènes de correspondances, la mise à distance de l’écrit peut faire passer plus d’émotion que des dialogues de visu… royalelegende2Les deux personnages ont ici existé, mais pas leur correspondance, dont l’écriture est tout à fait séduisante. Tout dans cette pièce est un régal, du jeu des acteurs, exceptionnels, au texte, qui oscille de l’humour à l’émotion, à la mise en scène très inventive. Je recommande sans restriction.

chansondesnuages1La chanson des nuages de David Friszman avec Delphine Depardieu au Théâtre A côté de la Lune jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que la comédienne nous a gentiment expliqué sa pièce dans la rue. Eh oui, ça marche comme ça à Avignon, et comme il faut bien faire son choix parmi les quelques mille quatre cent spectacles…
Une jeune femme seule en scène tente de comprendre pourquoi elle n’est pas chansondesnuages2heureuse, alors qu’elle vient de se marier. Au fil de petites anecdotes bien senties sur la vie de couple, sur la vie de famille, des moments de silence laissent apparaître que cette inaptitude au bonheur a des origines bien plus graves… La comédienne joue parfaitement toutes les nuances de ce personnage tourmenté, et touche au cœur les spectateurs !

paquebottenacity1Le Paquebot Tenacity de Charles Vildrac au Théâtre de l’Essaïon jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que nous n’avions pas pu la voir l’année dernière !
Il s’agit d’une pièce écrite dans les années 20. Deux jeunes hommes revenus de la guerre arrivent de Paris au Havre pour s’embarquer sur le paquebot Tenacity à destination du Canada. Mais une avarie les oblige à attendre dans un petit rade de la ville portuaire. Les personnalités bien différentes des deux hommes, l’un indécis et l’autre beau parleur, leur inclination pour la jeune serveuse avenante, paquebottenacity2la morale dite par un ivrogne au comptoir, tout cela concourt au charme de cette pièce qui donne une belle place à chaque personnage, et ils sont plutôt nombreux pour une pièce avignonnaise. Un joli moment !

madameK1

Madame K de Vincent Clergironnet avec Dominique Posca et Vincent Clergironnet au Théâtre des Lucioles jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce choix ? Une pièce encore une fois découverte au fil des rues, devant un petit verre de sirop de lavande offert avec le « pitch » de l’histoire.
Madame K a peur de tout, et ce depuis qu’elle est toute petite. Elle a peur de ses voisins, des commerçants de sa rue, d’oublier quelque chose, de sortir de chez elle. Et les angoisses ont tendance à devenir bien réelles, pour le malheur de la pauvre Madame K. Cette pièce qui peut s’adresser à des enfants à partir de huit ans fait aussi le plaisir des adultes. madameK2L’atmosphère onirique, poétique et joyeusement loufoque est servie par une machinerie dont tous les mouvements sont visibles par les spectateurs : plateau tournant, poulies et ficelles. Une histoire à la Amélie Poulain très bien interprétée par l’actrice qui joue Madame K, et son comparse qui interprète tous les autres rôles, passant de la mère de famille gâteuse au boucher vociférant… Un petit délice !

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père

pourquoijaimanL’auteur : Né à Felixstowe en 1913, mort à Londres en 1996, Roy Lewis est un journaliste, sociologue et romancier anglais. Il a grandi à Birmingham, et poursuivi ses études à Oxford. En 1938, il part avec son épouse visiter le monde. Ils sont en Australie quand la guerre est déclarée, et y restent jusqu’en 1946. Roy Lewis intègre la rédaction de The Economist, puis travaille pour The Times jusqu’en 1971. Il est aussi éditeur de poésie contemporaine. En 1960, il écrit The Evolution Man traduit en français par Vercors en 1990. Il est également l’auteur de La Véritable Histoire du dernier roi socialiste et de Mr Gladstone et la demi-mondaine.
183 pages
Éditeur : Pocket
Traduction : Vercors et Rita Barisse
Titre original : The evolution man

Pour commencer le mois anglais, je vous propose de faire un grand saut dans l’espace puisque nous irons en Afrique, et plus encore un bond dans le temps en remontant au Pléistocène.
Mais si nous sommes bien loin de l’Angleterre, l’humour de ce roman ne peut que venir d’un anglais. Car c’est une lecture particulièrement drôle et réjouissante, et pourtant pourvue d’un solide fondement scientifique. Vous en avez sans doute déjà entendu parler, même si ce n’est que par le film qui en a été tiré récemment. Je n’ai pas vu ce film, et ne suis pas tentée outre mesure, d’autant que j’ai vu une excellente adaptation théâtrale l’année dernière, au festival (off) d’Avignon. Pour ceux que cela intéresse, Damien Ricour, l’acteur seul en scène à jouer tous les membres de la famille, présente de nouveau ce spectacle cet été pour la sixième année consécutive, c’est dire s’il marche bien !
pourquoij'aimangeIl s’agit donc d’une famille d’Homo Sapiens, ou disons d’Homo Sapiens en devenir, puisque, sous l’instigation d’un père de famille soucieux de progresser et de pousser sa progéniture à des progrès, cette famille va domestiquer le feu du volcan, s’installer grâce à l’usage du feu dans des abris sous roche, découvrir l’art et comprendre l’intérêt de l’exogamie. Ah, et j’oublie d’autres découvertes comme la cuisson de la viande qui leur évitera désormais de passer les journées à mâcher ! Chaque innovation est l’objet de railleries et de scepticisme de la part de l’oncle Vania, qui retournerait bien à une vie plus arboricole, mais qui ne dédaigne pas jouer les pique-assiettes lorsqu’un bon cuissot rôti se présente. C’est l’un des fils de la famille, Ernest, qui raconte comment il a fini par reconnaître le bien-fondé des idées de son père, et comment elles ont fait évoluer sa famille.
L’humour est dans le décalage constant et drôlement mené entre situations préhistoriques et réflexions contemporaines. Et je suis tout à fait épatée par le contenu scientifique précis et qui reste solide plus de cinquante ans après. Bien évidemment, toutes les innovations décrites ont eu lieu dans des laps de temps bien plus importants, mais les réflexions sur l’évolution sont vraiment passionnantes. En plus de rire et sourire, on apprend et on réfléchit.
Un roman incontournable !

Extrait : Retour aux arbres, comme nous pressait de le faire l’oncle Vania ? Malgré ses dires, Vania lui-même y trouvait de moins en moins de quoi nourrir son homme, à plus forte raison toute une horde. De plus, il semblait impensable à père de sacrifier des millénaires d’évolution et d’industrie paléolithique, pour repartir de zéro en pauvres singes arboricoles. Notre grand-père, disait-il, se serait retourné dans sa tombe, laquelle se trouve à l’intérieur d’un crocodile, si son fils avait trahi tout l’effort de sa vie. Non, nous devions rester, et nous servir de notre tête. Il nous fallait trouver un truc pour empêcher les lions de nous manger, et une fois pour toutes. Mais lequel ? C’était le problème clé. Telle était la beauté de la pensée logique, disait-il : elle vous permet d’éliminer toutes les conjectures, jusqu’à ce qu’il ne reste que la dernière, qui est la bonne.
Il s’était dit : nous craignons les bêtes fauves. Que craignent ces bêtes fauves ? D’autres bêtes plus fortes qu’elles. Et ces bêtes plus fortes ? Rien, sauf une chose : le feu.

L’avis d’Hélène.

C’est le mois anglais organisé par Titine Cryssilda et Lou

moisanglais2015

Isabelle Stibbe, Bérénice 34-44

berenice3444L’auteur : Née en 1974, Isabelle Stibbe a étudié le droit international. Elle travaille à la communication d’institutions comme la Comédie-Française et le Grand Palais. Aujourd’hui, elle est secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet et enseigne à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris III.
358 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (2014)

Passionnée par le théâtre depuis sa plus tendre enfance, Bérénice n’a cependant pas l’aval de ses parents, qui la verraient plutôt institutrice ou secrétaire. La sympathique histoire de l’origine de son prénom ne va pas jusqu’à les faire accepter une telle vocation. Dès 1934, avec l’aide d’une cliente de ses parents, elle tente l’entrée au Conservatoire. On peut certes trouver que les portes s’ouvrent plutôt facilement devant la jeune fille, et trouver Bérénice déjà très mûre pour ses quinze ans, jusqu’à quitter ses parents avec la plus grande facilité, et subvenir presque seule à ses études. Mais c’est la force de sa vocation qui est montée ainsi. Cependant la douleur cachée de la jeune femme, celle qu’elle ne s’était pas permise de s’avouer avant, reviendra à un moment la toucher. Les plus beaux passages du début du roman, et les plus nombreux aussi, sont ceux sur le théâtre, sur l’opéra, sur les sentiments qu’inspire le spectacle vivant, sur les personnages qui font la renommée du Conservatoire et de la Comédie-Française. Ah, la classe de Conservatoire de Jouvet !
La deuxième partie du roman, sous l’Occupation, devient plus dramatique, et gagne encore en force. L’auteur a vraiment une jolie plume qui emporte, même si le thème ne vous parle pas a priori, et qui déclenche même une envie irrépressible d’en savoir plus sur le sujet. On sent la documentation plus que solide sur l’art et le théâtre, en particulier la Comédie-Française sous l’Occupation, mais sans jamais, je vous l’assure, avoir l’impression d’un étalage d’érudition. C’est un livre qui laisse son empreinte, qui ne se laisse pas quitter facilement, encore un très beau premier roman.
A noter : mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture pour garder un œil neuf sur le roman.

Extrait : Elle n’avait plus envie de parler. Ses mains étaient devenues moites en pensant aux comédiens qui allaient entrer en scène, qui se trouvaient là à deux pas, en coulisses, se préparant, regardant peut-être par un trou du rideau la salle se remplir peu à peu. Elle était avec eux, elle était de leur côté, leur trac était le sien. Sans s’en rendre compte, elle venait d’introduire le sacré dans cette enceinte rouge et or.

plldpLu aussi par Anis de Littérama, Eimelle, Sharon et Charlotte.

Mon choix pour le mois de mars du Prix des Lecteurs du Livre de Poche.