Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2017

Alexis Ragougneau, Niels

Rentrée littéraire 2017 (13)
« Il retrouvait le quartier de son enfance, celui des abattoirs et des bouchers, ceinturé par un entrelacs de voies ferrées. Celui des courses-poursuites au fond des terrains vagues, des parties de cache-cache dans les ruelles populaires.[…] Le quartier idéal pour, une fois entré dans l’âge adulte, imprimer des journaux clandestins, cacher des armes ou des explosifs, aménager des planques où se terrer après avoir fait dérailler un train. »
Le choix d’un roman repose parfois sur peu de choses, dans ce cas, sur la foi de la couverture et du nom du personnage principal, d’un lieu, Copenhague, et d’une époque, la Deuxième Guerre Mondiale. Le début se révèle parfaitement comme attendu. Peu de temps avant la capitulation de l’Allemagne, sur le port de Copenhague, Niels Rasmussen s’apprête à commettre un attentat contre un cuirassé ennemi.
Mais après ce prélude, Niels quitte rapidement la capitale danoise et sa compagne enceinte pour venir en aide à Jean-François Canonnier, l’ami avec lequel il montait des pièces de théâtre avant-guerre, à Paris. Un retour en arrière qui permet de s’immerger dans le milieu du théâtre à Paris, et me rappelle Bérénice 34-44 d’Isabelle Stibbe, qui m’avait enchantée…
Le roman alterne alors les scènes avant et après la guerre, au fur et à mesure que Niels se renseigne sur ce qu’est devenu Jean-François, sur les raisons pour lesquelles il est accusé de connivence avec l’ennemi.

« C’était l’histoire d’un rêve brisé. D’une ambition folle fracassée sur les récifs de la réalité. C’était aussi l’occasion rêvée pour Rasmussen de mettre en pratique sa conception de la mise en scène. »
L’auteur connaît bien le milieu du théâtre, le roman est bien documenté sur la scène parisienne pendant la guerre, sur l’épuration, sur les personnalités du monde littéraire avant et après la libération. Tout cela est raconté avec fluidité, au cours des nombreux dialogues, et il existe même deux séquences du roman sous forme de scènes de théâtre, avec répliques et didascalies, dont l’une est peu intéressante, et l’autre bien davantage.
Malheureusement, le roman se perd un peu dans des scènes trop longues vers le milieu. Quant au personnage de Rasmussen, il a du mal à prendre chair, pourtant l’auteur le décrit physiquement, le fait avoir mal au cœur ou la gueule de bois, souffrir de claustrophobie, transpirer abondamment, rien n’y fait. Il décrit également ses pensées intimes, le fait dialoguer avec nombre de témoins des années de guerre de Jean-François Canonnier. Pourtant, malgré tous ces éléments qui devraient lui donner de la présence, je n’arrive pas à le cerner… c’est peut-être volontaire, mais comment dire ? Ça ne marche pas avec moi !
Si la fin captivante rattrape les circonvolutions du milieu du roman, si les questions posées sont intéressantes, si le thème d’une amitié soumise aux aléas de l’histoire ne peut laisser indifférent, je m’attendais toutefois à autre chose, et je ressors un peu déçue par ce roman. Je relirai l’auteur avec un de ses polars, qui me plaira sans doute davantage.

Niels, d’Alexis Ragougneau, éditions Viviane Hamy (2017), 360 pages.

Anne (Mon petit chapitre) a abandonné ce roman, pour Valérie, c’est la déception qui domine, mais c’est une belle découverte pour Eimelle, et c’est le Goncourt 2017 de Leiloona !

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Publié dans vie de lectrice

Avignon, festival off 2017 : mes choix

Ce billet a pour but de vous présenter (sans classement particulier) les pièces que j’ai vues dans le Festival off d’Avignon, toutes différentes, et pourtant toutes avaient quelque chose qui m’a plu.
Bon à savoir : nous les avons à chaque fois réservées au maximum 24 heures avant, ce qui signifie qu’il ne s’agit absolument pas des spectacles qui affichent « tout complet » jusqu’au 30 juillet ! (et que vous pouvez donc sans doute encore les voir)

quonrouvrelesfenetresQu’on rouvre les fenêtres ! à l’Alizé

Une jeune compagnie présente des paroles de descendants d’immigrés espagnols. Dans un spectacle qui alterne théâtre et danse, avec de jolies ruptures de ton, des moments d’émotion et des instants plus souriants, ils évoquent aussi bien le franquisme que la vie de famille, la langue ou les petits souvenirs de la vie quotidienne.
Des comédiens sincères qui donnent vie aux voix qu’ils présentent, et c’est un grand plaisir !

quatrieme_murLe quatrième mur au Théâtre des 3 soleils
Le roman de Sorj Chalandon est ici mis en scène avec un seul acteur. Parfois dur, souvent touchant, toujours très juste, et le théâtre dans le théâtre fonctionne bien avec l’histoire de ce metteur en scène qui veut monter Antigone à Beyrouth en pleine guerre civile, sur la ligne de démarcation, avec des comédiens amateurs issus de chaque camp. Comment ne pas être touché ?



JUSTE-LA-FIN-DU-MONDE-Juste la fin du monde
au Petit Louvre (salle Templiers)
La pièce de Jean-Luc Lagarce (celle qui a donné le film de Xavier Dolan en 2016) est ici mise en scène avec des comédiens épatants ! Les deux frères qui se retrouvent, la petite sœur, l’épouse du frère cadet, la mère… et entre eux, le ressentiment, la rancoeur refont surface, exprimés par le texte au rythme très particulier de l’auteur. J’ai maintenant hâte de voir le film !

 

elle_émoiElle… émoi au théâtre Le petit chien
Un « seul en scène » sur le thème de l’amour entre un musicien et son instrument. Le comédien est trompettiste, et aussi doué pour manier ses instruments que pour façonner des jeux de mots drôles et inventifs. Il a tiré cette idée de conversations avec divers musiciens et on rit beaucoup, à la fois de la justesse du propos et des jeux avec la langue (française) !

 

rapport_sur_la_banaliteUn rapport sur la banalité de l’amour au théâtre de la Luna
Le spectacle retrace cinq rencontres entre Martin Heidegger et Hannah Arendt. Le professeur et son élève, devenue rapidement sa maîtresse, s’éloignent au fur et à mesure de la montée du nazisme, mais pourtant l’amour reste fort entre eux. Peut-il être plus fort que toutes les idées qui les opposent ? Une mise en scène un peu sage, mais ces personnages fascinants bénéficient d’une superbe interprétation !

recrutement.jpgRecrutement au théâtre de l’Ange
Un homme et une femme attendent dans les locaux d’une entreprise le résultat de leurs entretiens de recrutement. L’attente leur permet de lier connaissance et de se dévoiler, un peu trop, peut-être ? Une comédie réaliste sur le monde de l’entreprise, fine et (peut-être) féministe…

projet_poutineLe projet Poutine à l’Espace Roseau
Encore un tête-à-tête, cette fois entre Poutine et une de ses anciennes conquêtes, une femme procureur qui n’a pas froid aux yeux et veut le traduire devant le tribunal pénal international… Elle revient sur la manière dont il est arrivé au pouvoir. La confrontation est pleine de force, mais les arguments d’un dictateur sont ce qu’ils sont… Une très belle interprétation pour cette pièce terriblement réaliste, qui ne peut que faire frissonner.

 

Et si vous cherchez d’autres idées de pièces à voir, Eimelle et Claudialucia en ont vu plus que moi !

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

Publié dans bande dessinée, littérature France

Alexis Michalik, Christophe Gaultier, Le porteur d’histoire

porteurdhistoireL’auteur
Cela fait un moment que j’entends évoquer les pièces d’Alexis Michalik, notamment à Avignon, où Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes affichent souvent complet. Cette année, on parle aussi beaucoup d’Edmond, son dernier texte et spectacle. J’ai donc sauté sur l’occasion de lire sa première pièce sous forme de bande dessinée, intriguée aussi par le fait que, si j’ai déjà lu des romans ou nouvelles adaptées en images, cela ne m’est jamais arrivé pour une pièce de théâtre.

« Je vais vous raconter une histoire… Mais auparavant, nous allons nous interroger sur le fait même de raconter une histoire, sur l’importance qu’on accorde à un récit, et sur les frontières qui séparent la réalité de la fiction. »
Le porteur d’histoire est des plus difficiles à résumer, c’est une succession d’histoires gigognes, encastrées les unes dans les autres, et remontant dans le temps… Il y a un homme qui hérite d’une bibliothèque et de carnets manuscrits énigmatiques. Il y a aussi, plus tard, en Algérie, une femme et sa fille qui disparaissent mystérieusement. Il y a un village d’Algérie et sa fontaine, un village du fin fond des Ardennes et son cimetière. Il y a un trésor aussi colossal que fantomatique, qui traverse les âges. On croise des personnages historiques, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas… Cet enchevêtrement est étourdissant et fait travailler les neurones du lecteur. Et peu importe si un fait, sa cause ou sa conséquence échappe un peu auxdits neurones, l’ensemble est étrange et brillant à la fois !

Les dessins
Ils promènent le lecteur dans des époques et des atmosphères radicalement différentes les unes des autres. Ils sont peut-être un soupçon trop sages, les cases un peu régulières, mais le dessin est au service de l’histoire, et c’est surtout elle qui nous emporte. La mise en couleur est plutôt séduisante et la couverture absolument superbe.
porteur-1

Le théâtre en bulles
Je n’ai pas trouvé énormément de pièces de théâtre adaptées en bande dessinée, ce sont souvent des classiques comme Tartuffe, Hamlet, Ubu roi ou L’avare, mais peu de pièces contemporaines, me semble-t-il…

Le porteur d’histoire de Christophe Gaultier d’après la pièce d’Alexis Michalik, éditions Les Arènes (2016) 119 pages.
L’avis de Lewerentz sur cette même BD,
celui d’Eimelle sur la pièce ou celui de Zarline sur Edmond…

Publié dans vie de lectrice

Avignon, festival off 2015 : mes choix (2)

pourquoi1Pourquoi ? de et avec Michaël Hirsch au Théâtre de l’Essaïon jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce spectacle ? Parce qu’il nous a été présenté (rapidement) à la fin du Paquebot Tenacity où Michaël Hirsch joue un petit rôle.
Il ne s’agit pas ici d’une pièce de théâtre, mais de « stand up ». Ce jeune comédien a su nous toucher et nous faire rire, avec ses jeux de mots subtils et variations à la Raymond Devos servis par une mise en scène dynamique qui met en valeur sa prestation. Des « pourquoi » allant de la petite enfance à la vieillesse, pourquoi2de « Dis papa, pourquoi les chenilles des chars ne se transforment pas en papillons ? » au « Pourquoi faire un choix ? » du jeune homme qui se cherche, des élucubrations autour de l’expression « Femme qui rit, à moitié dans son lit » prise au pied de la lettre… Amusement (intelligent) garanti.

uncadeauhors1Un cadeau hors du temps  de Luciano Nattino avec Jacques Frantz et Claire Borotra mis en scène par Gérard Gélas au Théâtre du Chêne Noir jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce qu’elle a de bonnes critiques, et pour Jacques Frantz (la voix française de Robert de Niro, entre autres).
Une femme médecin s’apprête à terminer sa journée de travail lorsqu’elle reçoit un dernier patient inattendu, qui prétend avoir un cadeau à lui remettre. Or, ce cadeau est un revolver… qui doit servir à le tuer, lui… uncadeauhors2Commençant comme un thriller, cette pièce devient un réquisitoire contre la déshumanisation de la médecine, et à propos du désespoir des malades atteints de SLA (maladie neurologique rare). Le texte écrit par un auteur italien lui-même malade, et très bien dit par Jacques Frantz, est fait pour sensibiliser et toucher les spectateurs, et il y réussit, finalement.

famillecoleman1Le cas de la famille Coleman de Claudio Tocalchir au Théâtre du Roi René jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce qu’elle est présentée comme une comédie déjantée (ah, cet adjectif incontournable ! ) et avec un nombre de comédiens supérieur à la moyenne avignonnaise.
Dans la famille Coleman, on a un peu du mal à savoir qui est qui. On identifie vite la grand-mère, mais la mère a des comportements tellement infantiles, et des enfants bien plus mûrs qu’elle, sauf le petit dernier, qui la rejoint dans sa folie douce… famillecoleman2Une famille pleine de bruit et de fureur, qui peut se disputer sans fin pour une boîte d’allumettes ou du linge à mettre dans la machine. La famille saura-t-elle se serrer les coudes ou va-t-elle imploser lorsque la grand-mère sera hospitalisée ? Bon, j’avoue que j’aime plus de poésie, mais la salle marche bien, et on passe un moment pas désagréable.

gelsominaGelsomina de Pierrette Dupoyet avec Nina Karacosta aux Ateliers d’Amphoux jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que j’ai un faible pour les films de Fellini, notamment La Strada, et parce que c’est Pierrette Dupoyet qui l’a écrite.
Mon spectacle chouchou de ce festival (avec Royale légende dont j’ai parlé la fois précédente) est cette pièce jouée par une seule actrice qui incarne aussi bien Gelsomina, que sa mère ou le grand Zampano. En quelques mots, voici de quoi il s’agit : la toute jeune et naïve Gelsomina est vendue par sa mère à Zampano, un bateleur qui parcourt les routes à moto pour montrer des tours de force. La jeune fille doit le seconder, et sans montrer de dispositions particulières pour les arts du cirque, fait de son mieux. Elle finit par éprouver quelque tendresse pour ce grand bourru qu’elle côtoie jour après jour.gelsomina2
Comment ne pas être touché par les larmes de Gelsomina, par son innocence, par sa douleur ? L’interprétation est parfaite, la pièce est aussi magique que le film de Fellini, et s’adresse autant à ceux qui le connaissent qu’aux autres.

D’autres idées de pièces à voir à Avignon sur le blog des carnets d’Eimelle.

Publié dans vie de lectrice

Avignon, festival off 2015 : mes choix (1)

Un court séjour cette année entre Arles et Avignon nous a permis de parcourir la cité des Papes à la poursuite de la magie du théâtre. Nous sommes toujours fans du festival off, qui regorge de petites pièces aussi agréables à voir que pleines d’enthousiasme, et cela dans des genres très variés. En voici quelques-unes où je ne me suis pas ennuyée une seconde !

royalelegende1Royale légende de Frédéric Mancier et Bernard Larré au Théâtre du Petit Louvre jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce choix ? Pour la correspondance imaginaire entre Marie-Antoinette et le chevalier (ou devrait-on dire chevalière?) d’Éon.
J’ai un petit faible pour les mises en scènes de correspondances, la mise à distance de l’écrit peut faire passer plus d’émotion que des dialogues de visu… royalelegende2Les deux personnages ont ici existé, mais pas leur correspondance, dont l’écriture est tout à fait séduisante. Tout dans cette pièce est un régal, du jeu des acteurs, exceptionnels, au texte, qui oscille de l’humour à l’émotion, à la mise en scène très inventive. Je recommande sans restriction.

chansondesnuages1La chanson des nuages de David Friszman avec Delphine Depardieu au Théâtre A côté de la Lune jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que la comédienne nous a gentiment expliqué sa pièce dans la rue. Eh oui, ça marche comme ça à Avignon, et comme il faut bien faire son choix parmi les quelques mille quatre cent spectacles…
Une jeune femme seule en scène tente de comprendre pourquoi elle n’est pas chansondesnuages2heureuse, alors qu’elle vient de se marier. Au fil de petites anecdotes bien senties sur la vie de couple, sur la vie de famille, des moments de silence laissent apparaître que cette inaptitude au bonheur a des origines bien plus graves… La comédienne joue parfaitement toutes les nuances de ce personnage tourmenté, et touche au cœur les spectateurs !

paquebottenacity1Le Paquebot Tenacity de Charles Vildrac au Théâtre de l’Essaïon jusqu’au 26 juillet
Pourquoi cette pièce ? Parce que nous n’avions pas pu la voir l’année dernière !
Il s’agit d’une pièce écrite dans les années 20. Deux jeunes hommes revenus de la guerre arrivent de Paris au Havre pour s’embarquer sur le paquebot Tenacity à destination du Canada. Mais une avarie les oblige à attendre dans un petit rade de la ville portuaire. Les personnalités bien différentes des deux hommes, l’un indécis et l’autre beau parleur, leur inclination pour la jeune serveuse avenante, paquebottenacity2la morale dite par un ivrogne au comptoir, tout cela concourt au charme de cette pièce qui donne une belle place à chaque personnage, et ils sont plutôt nombreux pour une pièce avignonnaise. Un joli moment !

madameK1

Madame K de Vincent Clergironnet avec Dominique Posca et Vincent Clergironnet au Théâtre des Lucioles jusqu’au 26 juillet
Pourquoi ce choix ? Une pièce encore une fois découverte au fil des rues, devant un petit verre de sirop de lavande offert avec le « pitch » de l’histoire.
Madame K a peur de tout, et ce depuis qu’elle est toute petite. Elle a peur de ses voisins, des commerçants de sa rue, d’oublier quelque chose, de sortir de chez elle. Et les angoisses ont tendance à devenir bien réelles, pour le malheur de la pauvre Madame K. Cette pièce qui peut s’adresser à des enfants à partir de huit ans fait aussi le plaisir des adultes. madameK2L’atmosphère onirique, poétique et joyeusement loufoque est servie par une machinerie dont tous les mouvements sont visibles par les spectateurs : plateau tournant, poulies et ficelles. Une histoire à la Amélie Poulain très bien interprétée par l’actrice qui joue Madame K, et son comparse qui interprète tous les autres rôles, passant de la mère de famille gâteuse au boucher vociférant… Un petit délice !

Publié dans littérature îles britanniques

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père

pourquoijaimanL’auteur : Né à Felixstowe en 1913, mort à Londres en 1996, Roy Lewis est un journaliste, sociologue et romancier anglais. Il a grandi à Birmingham, et poursuivi ses études à Oxford. En 1938, il part avec son épouse visiter le monde. Ils sont en Australie quand la guerre est déclarée, et y restent jusqu’en 1946. Roy Lewis intègre la rédaction de The Economist, puis travaille pour The Times jusqu’en 1971. Il est aussi éditeur de poésie contemporaine. En 1960, il écrit The Evolution Man traduit en français par Vercors en 1990. Il est également l’auteur de La Véritable Histoire du dernier roi socialiste et de Mr Gladstone et la demi-mondaine.
183 pages
Éditeur : Pocket
Traduction : Vercors et Rita Barisse
Titre original : The evolution man

Pour commencer le mois anglais, je vous propose de faire un grand saut dans l’espace puisque nous irons en Afrique, et plus encore un bond dans le temps en remontant au Pléistocène.
Mais si nous sommes bien loin de l’Angleterre, l’humour de ce roman ne peut que venir d’un anglais. Car c’est une lecture particulièrement drôle et réjouissante, et pourtant pourvue d’un solide fondement scientifique. Vous en avez sans doute déjà entendu parler, même si ce n’est que par le film qui en a été tiré récemment. Je n’ai pas vu ce film, et ne suis pas tentée outre mesure, d’autant que j’ai vu une excellente adaptation théâtrale l’année dernière, au festival (off) d’Avignon. Pour ceux que cela intéresse, Damien Ricour, l’acteur seul en scène à jouer tous les membres de la famille, présente de nouveau ce spectacle cet été pour la sixième année consécutive, c’est dire s’il marche bien !
pourquoij'aimangeIl s’agit donc d’une famille d’Homo Sapiens, ou disons d’Homo Sapiens en devenir, puisque, sous l’instigation d’un père de famille soucieux de progresser et de pousser sa progéniture à des progrès, cette famille va domestiquer le feu du volcan, s’installer grâce à l’usage du feu dans des abris sous roche, découvrir l’art et comprendre l’intérêt de l’exogamie. Ah, et j’oublie d’autres découvertes comme la cuisson de la viande qui leur évitera désormais de passer les journées à mâcher ! Chaque innovation est l’objet de railleries et de scepticisme de la part de l’oncle Vania, qui retournerait bien à une vie plus arboricole, mais qui ne dédaigne pas jouer les pique-assiettes lorsqu’un bon cuissot rôti se présente. C’est l’un des fils de la famille, Ernest, qui raconte comment il a fini par reconnaître le bien-fondé des idées de son père, et comment elles ont fait évoluer sa famille.
L’humour est dans le décalage constant et drôlement mené entre situations préhistoriques et réflexions contemporaines. Et je suis tout à fait épatée par le contenu scientifique précis et qui reste solide plus de cinquante ans après. Bien évidemment, toutes les innovations décrites ont eu lieu dans des laps de temps bien plus importants, mais les réflexions sur l’évolution sont vraiment passionnantes. En plus de rire et sourire, on apprend et on réfléchit.
Un roman incontournable !

Extrait : Retour aux arbres, comme nous pressait de le faire l’oncle Vania ? Malgré ses dires, Vania lui-même y trouvait de moins en moins de quoi nourrir son homme, à plus forte raison toute une horde. De plus, il semblait impensable à père de sacrifier des millénaires d’évolution et d’industrie paléolithique, pour repartir de zéro en pauvres singes arboricoles. Notre grand-père, disait-il, se serait retourné dans sa tombe, laquelle se trouve à l’intérieur d’un crocodile, si son fils avait trahi tout l’effort de sa vie. Non, nous devions rester, et nous servir de notre tête. Il nous fallait trouver un truc pour empêcher les lions de nous manger, et une fois pour toutes. Mais lequel ? C’était le problème clé. Telle était la beauté de la pensée logique, disait-il : elle vous permet d’éliminer toutes les conjectures, jusqu’à ce qu’il ne reste que la dernière, qui est la bonne.
Il s’était dit : nous craignons les bêtes fauves. Que craignent ces bêtes fauves ? D’autres bêtes plus fortes qu’elles. Et ces bêtes plus fortes ? Rien, sauf une chose : le feu.

L’avis d’Hélène.

C’est le mois anglais organisé par Titine Cryssilda et Lou

moisanglais2015

Publié dans littérature France, premier roman

Isabelle Stibbe, Bérénice 34-44

berenice3444L’auteur : Née en 1974, Isabelle Stibbe a étudié le droit international. Elle travaille à la communication d’institutions comme la Comédie-Française et le Grand Palais. Aujourd’hui, elle est secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet et enseigne à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris III.
358 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (2014)

Passionnée par le théâtre depuis sa plus tendre enfance, Bérénice n’a cependant pas l’aval de ses parents, qui la verraient plutôt institutrice ou secrétaire. La sympathique histoire de l’origine de son prénom ne va pas jusqu’à les faire accepter une telle vocation. Dès 1934, avec l’aide d’une cliente de ses parents, elle tente l’entrée au Conservatoire. On peut certes trouver que les portes s’ouvrent plutôt facilement devant la jeune fille, et trouver Bérénice déjà très mûre pour ses quinze ans, jusqu’à quitter ses parents avec la plus grande facilité, et subvenir presque seule à ses études. Mais c’est la force de sa vocation qui est montée ainsi. Cependant la douleur cachée de la jeune femme, celle qu’elle ne s’était pas permise de s’avouer avant, reviendra à un moment la toucher. Les plus beaux passages du début du roman, et les plus nombreux aussi, sont ceux sur le théâtre, sur l’opéra, sur les sentiments qu’inspire le spectacle vivant, sur les personnages qui font la renommée du Conservatoire et de la Comédie-Française. Ah, la classe de Conservatoire de Jouvet !
La deuxième partie du roman, sous l’Occupation, devient plus dramatique, et gagne encore en force. L’auteur a vraiment une jolie plume qui emporte, même si le thème ne vous parle pas a priori, et qui déclenche même une envie irrépressible d’en savoir plus sur le sujet. On sent la documentation plus que solide sur l’art et le théâtre, en particulier la Comédie-Française sous l’Occupation, mais sans jamais, je vous l’assure, avoir l’impression d’un étalage d’érudition. C’est un livre qui laisse son empreinte, qui ne se laisse pas quitter facilement, encore un très beau premier roman.
A noter : mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture pour garder un œil neuf sur le roman.

Extrait : Elle n’avait plus envie de parler. Ses mains étaient devenues moites en pensant aux comédiens qui allaient entrer en scène, qui se trouvaient là à deux pas, en coulisses, se préparant, regardant peut-être par un trou du rideau la salle se remplir peu à peu. Elle était avec eux, elle était de leur côté, leur trac était le sien. Sans s’en rendre compte, elle venait d’introduire le sacré dans cette enceinte rouge et or.

plldpLu aussi par Anis de Littérama, Eimelle, Sharon et Charlotte.

Mon choix pour le mois de mars du Prix des Lecteurs du Livre de Poche.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2015

Christophe Carlier, Singuliers

singuliersL’auteur : Christophe Carlier a reçu le prix du premier roman 2012 pour L’Assassin à la pomme verte. Il a publié un livre-hommage sur les dessins de Sempé (Happé par Sempé, 2013). Son second roman, L’Euphorie des places de marché, est sorti en 2014. Après avoir travaillé dix ans à l’Académie française, il a consacré un livre aux lettres que les candidats ont adressées à l’institution pendant plus de quatre siècles (Lettres à l’Académie française, 2010).
128 pages
Editeur : Phébus (2015)

Sur des banquettes de café, dans des fauteuils de théâtre, des appartements à l’heure d’éteindre les lumières, près de tables de petit déjeuner, sur des trottoirs, dans des bureaux, une dizaine de personnes égrènent des pensées éparses qui font leur chemin, et des observations sur les amis ou les anonymes qu’ils côtoient… Mais ces pensées ne ressemblent heureusement en rien à celles d’un café du Commerce, comme en témoignent les petits marque-pages disséminés ici et là. Elles évoquent plus une certaine gorgée de bière, ou les pensées du journal de Jules Renard. A la lecture, on passe d’un personnage à l’autre, on revient vers l’une, on accompagne un autre, on les retrouve autour d’une représentation du Menteur de Corneille…
Il faut toutefois que cette mécanique de la ronde ne tourne pas à vide, et par bonheur, la fin justifie la forme choisie, en faisant apparaître les connivences entre certaines pensées qui se rejoignent ou, au contraire, le grand écart entre d’autres qui se croyaient proches.
Ce roman m’a rappelé Uniques de Dominique Paravel qui employait un peu le même procédé. C’est, dans les deux cas, agréable à lire, mais faute de mettre en avant un caractère plus qu’un autre, un petit peu frustrant. Le milieu du théâtre, décor central et plus original que les cafés ou les bureaux, est la partie qui m’a plu davantage, et où j’ai trouvé les réflexions qui me parlaient le plus.
Un petit livre agréable et plein d’observations perspicaces.

 

Extraits à savourer : Je souris à cet autre moi qui se reflète dans le miroir et dont je m’apprête à me délester. Le premier indice que je deviens un autre est que j’isole, dans la langue ordinaire, des séquences de six ou douze syllabes. Les phrases de mes interlocuteurs résistent au rythme des vers. Ici, il manque un mot ; là, l’hémistiche est trop long. Soudain, l’une d’elle succombe par hasard. Une habituée a annoncé à la patronne : « Je viendrai demain soir dîner avec mon fils. » Je répète mentalement la phrase en imaginant une situation, un jeu de scène. Le rideau pourrait-il tomber sur un vers comme celui-ci ?

Je lance régulièrement des petits coups d’œil à ma montre qui m’assure que la pièce arrive à petits pas vers nous. J’attends. Mon cœur bondit aux trois coups et fond de bonheur en découvrant le décor. Dès la première scène, j’oublie les têtes d’affiche et je m’attache aux débutants auxquels j’adresse, tout au long du spectacle, des encouragements silencieux.

Pendant deux heures, le public va s’ennuyer poliment devant une pièce du répertoire classique. Je suis ailleurs. Comme d’autres sûrement. Comment font les acteurs quand l’assistance pense à autre chose ? Est-ce qu’eux aussi s’éclipsent parfois et laissent leurs costumes jouer tout seuls en scène ?

L’avis d’Eimelle.

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Publié dans littérature France, mes préférés, sorti en poche

Sorj Chalandon, Le quatrième mur

quatriememurL’auteur : Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952. Il a été grand reporter puis rédacteur en chef adjoint à Libération de 1974 à 2007, et a remporté le Prix Albert-Londres pour ses reportages. Il est l’auteur de Une promesse en 2006, Mon traître en 2008, Retour à Killibegs en 2011, Le quatrième mur en 2013.
327 pages
Editeur : Livre de Poche (août 2014)

« Ils ont tué Antigone ». Dans ce roman, il est question de théâtre et de guerre : le projet de monter la pièce d’Anouilh en plein cœur de Beyrouth déchirée, en 1983, avec des comédiens druzes, chrétiens, palestiniens, chiites… Ce projet est celui de Samuel, un juif grec réfugié en France, mais Samuel est mourant, et il confie la mission à son ami Georges. C’est lui qui narre les prémisses de ce projet, le voyage, la découverte de la ville, la recherche des comédiens, la folle rencontre sous les tirs des snipers.
La scène d’ouverture, toute en phrases courtes, dans Beyrouth en guerre, est percutante comme j’en ai rarement lue, puis un retour en arrière nous ramène à Paris… En parallèle avec l’évolution du projet théâtral, on lit entre les mots le parcours de Georges, de jeune homme à père de famille, d’étudiant manifestant sur les trottoirs parisiens à metteur en scène qui ne sait plus de quel côté regarder dans le conflit qui déchire Beyrouth.
Les thèmes de l’action politique, de l’amitié, de la littérature, de la paternité, du traumatisme, se tressent dans un roman terriblement émouvant, comme la pièce de théâtre où la scène est une ville en guerre, où les acteurs sont des combattants, où le fracas des bombes tente de faire taire les protagonistes, où la mort est omniprésente. La littérature se joue des frontières et des combats, mais jusqu’à quel point ?
C’est une lecture qu’on a envie de faire durer, même si certains passages sont éprouvants, tant les personnages sont beaux, et touchants, et sincères, et vivants. Et le rythme de l’écriture récurée, blanche, de Sorj Chalandon, devient hypnotique… Un coup de cœur.
Et pourtant, je dois ajouter qu’il fait partie des livres à qui j’ai donné une deuxième chance, parce que la lecture des premières pages ne m’avait pas séduite immédiatement une première fois. Cette sélection du prix des lecteurs du Livre de Poche ne commence pas trop mal !

Extrait : La rue était déserte. Le jour se levait. Nous avons roulé doucement. Plus vite, jusqu’au pont autoroutier. Entrée sur le Ring, notre voiture s’est emballée. J’ai eu la sensation d’un avion au décollage. J’ai fermé les yeux. Nous roulions en cercueil rouge, offerts à toutes les balles de la ville. J’ai paniqué. Mon ami aurait dû repeindre sa voiture en guerre, en bitume, en rien.
– Tour Murr, a soufflé le Druze.
J’ai ouvert les yeux, me suis soulevé légèrement. Le bâtiment était sur la droite, rectiligne, immense dans le ciel. Ses fenêtres de mort nous épiaient.

Les avis d’Antigone, Clara, Krol, Philisine, Séverine, Sylire, Violette et de Laurie, co-jurée du prix des lecteurs du Livre de Poche 2015plldp