Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée hiver 2019

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Armel Job, Une drôle de fille

unedroledefille« La vie nous offre toujours l’occasion de faire le bien et parfois aussi de réparer le mal qui a été commis, n’est-ce pas, monsieur Borj ? »
Marfort, petite ville de Belgique, août 1958. Lorsqu’une femme entre dans la boulangerie Borj au nom de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre, les patrons, Ruben et Gilda, sont étonnés de la demande qui leur est faite : prendre une apprentie, une jeune orpheline nommée Josée. Elle a l’âge de leur fille Astrid et madame la boulangère profiterait bien d’un peu de temps libre, ils acceptent donc. On devine vite que leur vie va s’en trouver transformée, voire bouleversée, mais de quelle manière, et quels rebondissements l’auteur nous réserve-t-il, voilà ce que promet le roman… (inutile de lire d’ailleurs la quatrième de couverture ou des résumés trop détaillés, vous y gagnerez en plaisir de lecture !)

« Tu étais seule ?
– Je suis toujours seule.
– Plus avec moi.
– Dans ma tête, je suis toujours seule. »
Pari tenu, le suspense psychologique, l’étude des caractères des membres de la famille, tout cela fonctionne très bien. Mieux encore, la manière dont les nouvelles et surtout les commérages circulent, se transforment et s’amplifient.
Le roman excelle à retrouver l’ambiance des petites villes provinciales à la fin des années cinquante, lorsque la guerre était encore proche dans le temps, mais bien souvent ensevelie dans les mémoires, et effacée des conversations. Comme le sont souvent les traumatismes. De ces non-dits, va naître une situation où tous les membres de la maisonnée Borj vont se trouver plus ou moins impliqués.
J’ai été contente de retrouver cet auteur, synonyme pour moi de style fluide et clair, de personnages piquant la curiosité, de tension bien menée, sans exagération : de quoi le recommander à de nombreux lecteurs !

Une drôle de fille d’Armel Job, éditions Robert Laffont, février 2019, 288 pages. #UneDrôleDeFille #NetGalleyFrance

D’autres lectures d’Armel Job: Florence, Keisha, Nadège
Du même auteur, sur le blog : Et je serai toujours avec toi.

Rendez-vous Armel Job pour le mois belge.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Jeroen Olyslaegers, Trouble

trouble« Tous ces autres qui ont croisé ma route, un à un, ces dernières années, j’ai su les replacer sur l’échiquier, comme un ancien mordu d’échecs remet les pièces en position pour revivre une partie qui a signifié quelque chose de particulier pour lui. »
Au soir de sa vie, Wilfried Wils se souvient et recompose de mémoire son existence, et notamment la période sombre de l’occupation. Il avait vingt-deux ans, vivait avec ses parents à Anvers, et était policier, ce qui signifiait participer parfois à des actions qu’il réprouvait, sans pouvoir toutefois s’y soustraire.
Pris entre son amitié pour son collègue Lode, plus carré et plus idéaliste que lui, son amour pour Yvette, et ses relations avec son professeur, un collaborateur qu’il surnomme Barbiche Teigneuse, le jeune Wilfried ne sait pas quel parti prendre, balançant entre résistance molle et participation peu active à des exactions à l’encontre des Juifs.

« C’était une époque pleine d’ambiguïté et de dérision qui, en cela, ne diffère pas des autres. À moins qu’elle ne soit jamais passée et rôde encore parmi nous. »
Le roman dévoile l’influence de ces années de guerre sur toute la vie de Wilfried en alternant les époques, et en étudiant ses relations avec les membres de son entourage.
Entrer dans les pensées du vieillard qui veut laisser une trace, des explications, à son arrière-petit-fils lycéen, n’est pas une sinécure. Malgré son grand âge, il reste cynique et grinçant, ne regrette presque rien, cherche constamment à justifier tout ce qu’il a pu faire. Il fait intervenir à cette fin son double, inventé dans son enfance, Angelo, qui aurait été son côté maléfique. L’ambiguïté est le maître-mot de ce roman.

« Et nous : avons-nous contribué à rendre tout cela possible, ou sommes-nous des témoins qui jamais ne témoigneront de ce que nous sommes amenés à voir pendant nos heures ? »
Il ne faut pas venir chercher dans Trouble des personnages tout d’un bloc, sans faille, ou d’un courage hors du commun. Scruter des personnalités souvent lâches et pitoyables, en premier lieu celle du « héros », ne rend pas la lecture facile, mais passionnante, oui, et posant des questions universelles.
Bien qu’il ne soit pas dépourvu de quelques longueurs, le texte dense et fort, peu dialogué, restitue brutalement l’atmosphère menaçante d’une ville aux prises avec les heures les plus sombres de son histoire, ainsi que les motivations de chacun des protagonistes, souvent peu reluisantes.
dulle_griet.jpgLe narrateur fait plusieurs fois référence au tableau de Bruegel l’Ancien « Dulle Griet » (ou Margot la Folle) qui montre une paysanne dirigeant une armée de femmes en route pour piller l’Enfer : un tableau aussi saisissant que le parallèle opéré !

Trouble de Jeroen Olyslaegers (Wil, 2017) éditions Stock (janvier 2019) traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, 448 pages

Lire le monde : Belgique
Lecture commune pour le mois belge, allons lire les avis de Anne, Marilyne, Mrs Pepys, Nadège, Nath…

Lire-le-monde  mois_belge2

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

James Sallis, Willnot

willnot« J’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »
J’ai grande envie de vous parler de ce roman, mais je me trouve bien ennuyée au moment de le résumer, ce qui semble à peu près impossible à faire de manière claire. Essayons de citer au moins quelques faits : des cadavres sont découverts dans la petite ville de Willnot, et le médecin du coin est appelé à la rescousse pour donner son avis sur cette trouvaille. On suit ensuite Lamar, le médecin, dans sa vie quotidienne, parmi ses patients se trouve un vétéran passablement déboussolé qui disparaît aussi vite qu’il était apparu. Quant au lycée local, on suit aussi ce qui s’y passe grâce à Richard, le compagnon de Lamar, qui y enseigne.

« Ça m’a… rappelé des souvenirs. » Un sourire indéniable, cette fois. « Ce qui est une bonne chose. On devrait payer les gens pour qu’ils nous rappellent nos souvenirs. Un nouveau métier. »
L’auteur était aux Quais du Polar et j’ai eu le plaisir de l’écouter dans une table ronde avec Ron Rash et Chris Offutt, à parler tous trois, non sans humour, de l’Amérique dans tous ses états et d’écriture.
Voici une excellente surprise glanée sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque. Après un début qui évoque un polar, l’aspect chronique de petite ville prend le dessus, et de quelle façon : avec malice, tendresse, et une énorme dose d’humanité. S’il faut au début prendre un peu ses marques, s’habituer à l’humour de l’auteur qu’on rencontre pour la première fois, la suite est juste un régal. Mélangeant avec dextérité les thèmes de la vie difficile dans les petites villes, du stress post-traumatique, du vieillissement, qui peuvent sembler sombres, le roman convainc par sa sincérité. Au début, le texte reste un peu hermétique, fermé sur lui-même, et sur les questions qu’il pose, mais grâce à cela, il devient difficile à lâcher.

« – Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar ? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque ?
– Comme je te l’ai déjà dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose ? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres. Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »
Imaginez lorsque l’humour se mêle de philosophie, de réflexions sur la vie, sur la foi en l’humanité, sur le sens de l’histoire, sur la mort, parsemées de citations pertinentes, de dialogues réjouissants, et d’anecdotes sur la vie à Willnot, moitié ville réelle, moitié ville-fantôme…
Ce mélange des genres, qui pourrait sembler un peu désordonné, marche particulièrement bien, un peu à la manière de Richard Russo quand il décrit la ville imaginaire de Mohawk. Parfait pour les adeptes de chroniques américaines de la vie rurale, ce roman séduira aussi de nombreux autres lecteurs, pourvu qu’ils ne s’attendent pas à un polar classique ou à un thriller. On en est loin !

Willnot de James Sallis (2016) éditions Rivages/noir (février 2019) traduction de Hubert Tézenas, 220 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Rene Denfeld, Trouver l’enfant

trouverlenfant« Comment faites-vous pour les retrouver ? » lui demanda la mère.
Elle leur adressa un sourire lumineux. « Parce que je connais le chemin de la liberté. »
Je suis passée ces derniers temps par une série de lectures qui m’ont laissée de marbre, suivie d’une suite de livres enthousiasmants. Nous voici donc dans la deuxième série avec Trouver l’enfant
Naomi Cottle, une jeune femme d’une trentaine d’années, a fait de la recherche d’enfants son métier, et ses bons résultats font qu’elle est demandée par les parents désespérés de la petite Madison, disparue depuis trois ans. Ils ont tout tenté, mais croient toujours au retour de leur fillette, volatilisée au cours d’une balade en forêt à la recherche d’un sapin de Noël. Naomi peut compter sur ses connaissances parfaites de la nature, sur son intuition et sur son expérience, même si elle ne se souvient de rien avant le moment où elle-même a fui ses ravisseurs. Naomi va devoir louvoyer entre réminiscences du passé et enquête sur le rude terrain où la fillette a disparu.

« Dehors, une neige printanière cinglait puis ronronnait. Les arbres levaient leurs bras pour la toucher. Le soleil était loin, très loin : une goutte de citron impuissante à bien réchauffer. »
Avec une écriture très sensible et évocatrice, le roman fait la part belle à la nature, mais surtout aux personnages. Naomi s’avère immédiatement très attachante, et les contacts qu’elle noue dans la région de Skookum, Oregon, permettent de faire la connaissance de nombreux individus dont les portraits ne manquent pas de sensibilité non plus. Particulièrement bien échafaudé, le roman offre un superbe mélange de nature, de poésie et d’enquête policière. Des indices parsemés de manière qui pourrait sembler trop visible laissent deviner certaines choses, mais comme ce n’est pas la recherche du coupable qui est primordiale, cela n’a pas finalement trop d’importance.

« Elle ne croyait pas à la résilience. Elle croyait en l’imagination. »
Le thème de la disparition d’enfants fait que certains passages mettent mal à l’aise, incontestablement, mais sans que j’aie eu le sentiment que l’auteure le faisait avec l’intention de gêner le lecteur, mais plutôt par une sorte d’honnêteté vis-à-vis de son sujet, ou dans le but de ne pas laisser dans l’ombre justement ce qui pourrait troubler. L’oubli et la mémoire jouent aussi un grand rôle, et c’est un thème qui m’a toujours passionnée, quand c’est bien fait.
Entre Room d’Emma Donoghue et Bondrée d’Andrée A. Michaud, ce roman a su me séduire,  je me surprends déjà à espérer la suite, et je suis tout à fait prête à retrouver cette enquêtrice, qui ne ressemble à aucune autre, dans un deuxième roman.

Trouver l’enfant de Rene Denfeld (The child finder, 2017) éditions Rivages/noir, janvier 2019, traduction de Pierre Bondil, 300 pages.

Pour Clara ça coince, Léa a adoré…

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

chantdesrevenants« Devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans le courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. »
Les voix s’enchevêtrent dans le Chant des revenants, les plus claires étant celles de Jojo, un jeune garçon de treize ans, né métis d’un père blanc et d’une mère noire, très proche de son grand-père River et de sa petite sœur Kayla. Ensuite celle de Leonie, sa mère, souvent absente, doux euphémisme pour évoquer tout ce qu’elle ingurgite pour s’éloigner de la réalité, à savoir deux enfants qui attendent qu’elle s’occupe d’eux, un mari tant aimé en prison, des parents qui l’observent, et la jugent peut-être… Lorsqu’elle apprend que Michael va sortir de détention, elle décide d’aller le chercher à plusieurs centaines de kilomètres de là, en voiture, avec ses enfants et son amie Mitsy.
Ne vous attendez pas à un road-movie plein de bons sentiments, non, on est dans un roman réaliste, sordidement réaliste, si ce n’est que des âmes errantes viennent participer à ce périple, et ajouter leur voix au chœur. Celle de Richie, en particulier, très touchante, car elle présente un écho, bien des années auparavant, de ce qu’a pu subir un jeune noir de l’âge de Jojo, emprisonné à Parchman, le pénitencier où le grand-père était incarcéré aussi.

« Je me suis penchée. J’ai aspiré. Une bonne brûlure a parcouru mes os, en ensuite j’ai oublié. Les chaussures que je n’ai pas achetées, le gâteau fondu, le coup de fil. Le bébé qui dort dans mon lit pendant que mon fils dort par terre, au cas où je rentrerais pas claire et où je l’obligerais à se mettre par terre. Plus rien à foutre.
« L’extase. » Je l’ai articulé lentement. J’ai fait sonner les syllabes. Et c’est là que Given est revenu. »
Je viens de finir ce roman et je suis un peu mitigée… Peut-être avais-je encore à l’esprit Ruby de Cynthia Bond que j’avais lu en apnée, ou Home de Toni Morrison, ou encore Les moissons funèbres de la même Jesmyn Ward, son essai sur les jeunes noirs du Sud. Bref, par comparaison, j’ai été moins touchée par ce roman. Deux raisons à cela : la présence des fantômes, trop présents, justement, à mon goût, et dont les voix ne m’ont pas semblé si indispensables que cela.
J’ai eu aussi l’impression que l’auteure cherchait des excuses à Leonie, à son comportement envers ses enfants… Je n’ai pas l’habitude de dire qu’un roman me déplaît parce qu’un personnage m’est odieux, mais là, c’est tout de même le personnage de Leonie qui m’a maintenue à l’extérieur du roman, en simple spectatrice, là où d’autres se sont immergés et ont même coulé sous l’avalanche d’émotions provoquées. Pourtant cela avait bien commencé avec la relation entre Jojo et son grand-père, qui pour le coup, avait touché son but, et que j’étais prête à suivre sur un plus grand nombre de pages.
Tant mieux si ce roman rencontre du succès, le sujet est bien évidemment inattaquable, mais ce n’est pas une raison pour que je m’abstienne de dire que je n’ai pas été complètement séduite par les choix stylistiques et narratifs de l’auteure. Je recommande par contre sans réserves Les moissons funèbres, que j’ai trouvé sonnant plus juste, où j’ai l’impression que l’auteure a mis plus d’elle-même, et que j’ai dévoré.

Le chant des revenants de Jesmyn Ward (Sing, unburied, sing, 2017) éditions Belfond (février 2019) traduit par Charles Recoursé, 272 pages.

Les avis de Cathulu, Eva, Eve-Yeshé et Mumu dans le bocage, enthousiastes, et Alex mots à mots, déçue…

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, rentrée hiver 2019

Victor Remizov, Devouchki

devouchki« Dans la pénombre de la rue, son visage était énigmatique, différent et fascinait par sa beauté presque adulte, une beauté de femme et quelque chose encore qu’Alexeï ne pouvait définir. Quelque chose de simple, d’essentiel. »
Ce qui m’a poussée à choisir ce roman, outre sa couverture plutôt affriolante, c’est le nom de l’auteur, repéré, mais pas encore lu avec son premier roman Volia Volnaïa. Le premier se déroulait en Sibérie, dans un univers plutôt mâle, du moins j’en ai eu l’impression, alors que celui-ci a pour cadre Moscou et pour personnages principaux deux jeunes filles, deux cousines, débarquées à la capitale pour tenter d’échapper à la misère de leur village, où elles subsistaient de petits boulots ou en vendant quelques légumes du potager familial au marché.
Les deux jeunes filles (devouchki) sont aussi différentes que possible, Katia, la plus jeune, a une beauté sage et troublante, et un caractère qui s’accorde avec, calme, avec un goût pour les arts et la littérature qu’elle tient de son père. Sa cousine Nastia possède un charme beaucoup plus dévergondé, et ne craint pas les situations extrêmes. La narration des premiers jours à Moscou est pleine de tensions, on craint pour elles à chaque instant. Elles finissent pourtant par trouver une colocation, une ou deux propositions de travail, elles font des rencontres, mais la vie n’est pas forcément pavée de roses pour deux jeunes filles naïves et sans soutien familial.

« – J’aime cette idée de vivre là où on est né… C’est beau, il n’y a rien à dire. Je comprendrais si c’était dans une province française ou italienne. À Venise, par exemple, où on trouve toute la culture mondiale. Mais chez nous ? »
Je me trouve avoir du mal à formuler un avis sur ce roman. Je ne suis pas habituée à la littérature russe, et j’ai été surprise par la prédominance des dialogues sur les descriptions ou l’introspection, ils sont longs et abondants, et à chaque fois qu’un cas de conscience se pose à un personnage, c’est par une conversation avec un autre qu’il va tenter de le débrouiller. C’est peut-être une caractéristique du roman russe ? Si quelqu’un a une idée à ce sujet, ça m’intéresse !
Une fois accoutumée à cela, le style m’a paru plutôt prenant, bien adapté à l’histoire. L’idée générale qui mène le roman est l’attrait exercé sur les jeunes générations issues des campagnes, par la ville, ou les pays étrangers, et en même temps, par la nostalgie profonde qui peut s’emparer des exilés lorsqu’ils s’éloignent de leur environnement natal. L’idée des deux cousines aux caractères si contrastés est attrayante, même si l’auteur a légèrement forcé le trait, à mon avis, dans cette opposition. Un événement dramatique qui survient environ au milieu du roman relance l’intérêt pour les personnages, et le roman gagne en intensité. Confrontée tant à la générosité qu’à la brutalité et à la malfaisance, Katia et Nastia manquent de se perdre, et le lecteur ne sait s’il doit se préparer à lire leur déchéance ou leur rédemption.
Au final, une lecture sans difficulté particulière, avec une tonalité originale et des thématiques attirantes. Si je ne suis pas folle d’enthousiasme, je peux toutefois recommander sans hésiter ce roman aux amateurs de littérature russe ou, plus généralement, de dépaysement, et à ceux qui s’intéressent à la Russie contemporaine. Ce roman en propose un tableau édifiant !

Devouchki de Victor Remizov, (Iskushenie, 2016) éditions Belfond, janvier 2019, traduit du russe par Jean-Baptiste Godon, 399 pages.

Un autre avis (très positif) chez Eve-Yeshé.
C’est le mois de l’Europe de l’Est chez Eva, Patrice et Goran.
Lire le monde (Russie)
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Publié dans littérature France, premier roman, rentrée hiver 2019

David Zukerman, San Perdido

sanperdidoUne fois n’est pas coutume, voici la quatrième de couverture, bien faite, et qui donne envie sans en révéler trop : « Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu. »
J’aurais envie de vous conseiller ce livre sans rien raconter de l’histoire, de vous laisser rêver à regarder la couverture, puis tourner la page et plonger dans une histoire aussi colorée que passionnante.
Tout à la fois roman d’aventures et roman choral, le livre tourne autour du personnage du jeune garçon, devenu jeune homme, tout en présentant et en donnant à connaître une foule d’autres habitants de cette petite ville du Panama. Aucun personnage n’est négligé et la manière de les décrire leur donne énormément de présence, mettant en avant tour à tour toutes sortes de personnalités, des plus humbles aux plus riches, des plus viles aux plus lumineuses. Coupée en deux par le pouvoir de l’argent, San Perdido recèle deux mondes, et c’est lorsque ces deux mondes se frôlent, se croisent, s’opposent, que la violence peut surgir.

« Felicia regarde la petite silhouette grandir peu à peu. Lorsqu’il est à une quinzaine de mètres, elle constate qu’il est très jeune, à peine une dizaine d’années. L’enfant contourne la carcasse calcinée d’un lit de fer sur laquelle on a jeté une gazinière et une pile de vieux cartons. Il enjambe un gros tuyau éventré, et Felicia s’aperçoit qu’il est pieds nus. »
Le début du roman, sous des allures tranquilles, campe bien la force du personnage, puis l’histoire monte vite en puissance et en tension, avec des rebondissements et des surprises, en faisant un vrai roman d’aventures, teinté d’une once de réalisme magique, juste ce qu’il faut pour se régaler sans restriction.
L’ensemble possède un bel équilibre, une réelle force à décrire les lieux et les protagonistes, à créer des beaux personnages, notamment féminins, et à entremêler différentes actions. L’écriture fluide et descriptive se coule bien dans le genre, sans trop en faire.
J’espère donc surtout que vous aurez envie de découvrir le Panama des années cinquante, les habitants de la décharge à ciel ouvert comme ceux des villas de luxe, les habitués des maisons closes comme ceux des bars mal famés… et de savoir quel but poursuit ce jeune homme muet aux yeux si bleus.

San Perdido de David Zukerman, éditions Calmann-Lévy (janvier 2019), 411 pages.

D’autres lectrices sous le charme : Albertine, Clara, Mimi, Nicole, et un entretien très intéressant chez Gruznamur.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2019

Robin MacArthur, Les femmes de Heart Spring Mountain

femmesdeheartspringmountain« Vale contemple par la vitre les champs, un silo gris, une grange rouge, le ruban étincelant de la Silver Creek qui leur fait des clins d’œil entre les arbres. Chaque centimètre est familier, mais dans chaque carré de paysage quelque chose a changé, est comme renversé ou sculpté différemment. »
J’avais beaucoup aimé l’année dernière Le cœur sauvage, recueil de nouvelles de Robin MacArthur, jeune auteure originaire du Vermont. Ces nouvelles dont l’écriture m’avait séduite étaient pleines de tendresse pour des personnages cabossés, un peu marginaux, un brin hippies et écolos.
Dans ce roman, on retrouve ce même coin du Nord-Est des États-Unis, et ses habitants égratignés par la vie. À commencer par Bonnie, qui, quelque peu shootée, lors du passage d’un ouragan, sort affronter la tempête et disparaît. Prévenue, sa fille Vale revient de la Nouvelle-Orléans dans une région qu’elle avait quittée huit ans auparavant. Elle retrouve sa famille, essentiellement les femmes qui restent présentes, malgré tout, quand les hommes ont disparu.

« Le ciel est couleur abricot, illuminé par le lever du soleil. Le monde change indéniablement, mais il reste beau, songe-t-elle, le visage tourné vers l’aube. »
Étonnamment, j’ai eu un peu plus de mal à entrer dans le roman que dans les nouvelles, il m’a fallu environ quatre-vingt pages pour commencer à l’apprécier, sans doute à cause du va-et-vient entre trois ou quatre époques, et entre un certain nombre de personnages. Une fois que j’ai eu tracé un mini arbre généalogique, je m’y suis mieux retrouvée.
Le retour de Vale représente le retour à la terre maternelle, plus fort encore pour elle qui soupçonne une de ses arrière-grands-mères d’être une indienne Abénaki, qui aurait sans doute été contrainte de renier ses origines. Il est question de l’assimilation des peuples Indiens dans la première moitié du vingtième siècle.
Le thème du retour à la nature, présent également, est symbolisé, entre autre, par Deb, la tante, ancienne hippie, de Vale, et par Hazel, la grand-tante qui a élevé sa mère, et qui vit toujours dans des conditions assez spartiates. Pour la partie contemporaine, le roman se déroule en 2011, au moment de l’occupation de Wall Street, et ce n’est pas un hasard si Deb et Vale se préoccupent alors de l’épuisement des ressources naturelles et du réchauffement climatique, sans que ce thème ne devienne lourd ni didactique, toutefois.

« Et les enfants de Danny, ceux de Vale : qui seront-ils et de quel monde hériteront-ils ? Y aura-t-il des fruits pour les petits-enfants, encore à naître, de Deb, dans cette région où les hivers sont devenus si imprévisibles ? »
Les personnages sont le point fort du roman. Assez nombreux, ils sont finement décrits, leurs interactions enrichissent le propos, et leurs questionnements, leurs soucis de transmission, donnent à réfléchir. L’émouvante Lena, la solide Hazel, la solitaire Deb, ou encore Bonnie toujours en équilibre instable…
Une tension dramatique parcourt le texte, en ce qui concerne la recherche de la mère disparue, peut-être emportée par les eaux. Le thème du deuil parcourt d’ailleurs les pages, jusqu’au dénouement. La force des Femmes de Heart Spring Mountain vient aussi de la redécouverte par Vale de ses origines, et de son attachement viscéral à la terre et à l’eau du Vermont, montré par plusieurs scènes, peut-être un peu appuyées, où elle s’agenouille ou plonge ses mains dans les éléments naturels avec une grande émotion. Il y est question aussi des leçons qui devraient être tirées du passé, et avec lesquelles un avenir possible pourrait être construit.
Ce roman, qui m’a parfois évoqué ceux de Louise Erdrich, fort de nombreux thèmes qui ne peuvent laisser indifférent, monte en puissance au fur et à mesure de la lecture, et pose des questions essentielles. Je m’attendais peut-être, par rapport au recueil de nouvelles, à être plus surprise ou secouée, mais c’est tout de même un bon roman.

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur, (Heart Spring Mountain, 2018) éditions Albin Michel, janvier 2019, traduction de France Camus-Pichon, 353 pages.

Merci à l’éditeur et au #picaboriverbookclub pour cette lecture !
L’avis d’Electra.