Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Akira Mizubayashi, Âme brisée

« – La mélancolie est un mode de résistance, déclara Yu.
Comment rester lucide dans un monde où l’on a perdu la raison et qui se laisse entraîner par le démon de la dépression individuelle ?
Schubert est avec nous, ici et maintenant. Il est notre contemporain.
C’est ce que je ressens profondément. »
Un jeune Japonais voit sa vie basculer un jour de 1938. Alors qu’il assiste tranquillement, en lisant un livre qui le passionne, à la répétition du quatuor dont fait partie son père, des soldats les interrompent et les emmènent brutalement pour les interroger. Rei, le jeune garçon, a eu le temps de se cacher dans une armoire, et ne pourra que récupérer le violon brisé de son père, qu’il ne reverra jamais.
Je pense qu’il ne faut pas en savoir plus pour commencer ce roman, mais vous trouverez facilement ailleurs des résumés plus étoffés. Sachez que le roman va amener à changer d’époque et de continent, ce qui n’est guère étonnant, pour qui connaît un peu Akira Mizubayashi, auteur d’origine japonaise écrivant en français qui s’est fait apprécier par les lecteurs avec Une langue venue d’ailleurs. Pour moi, c’était la première fois que je lisais cet auteur, et je n’ai pas été aussi enthousiaste que d’autres, ou que j’aurais imaginé l’être.

« Rei éprouva comme une brûlure d’estomac, une chaleur acide, à la fois intense et diffuse, qui vous monte à la gorge. Un énorme bloc d’émotions glacées se mettait à fondre peu à peu sous l’effet de cette chaleur intérieure dormante, semblable à celle d’un ours noir d’Amérique en somnolence hivernale, s’éveillant lentement, s’activant progressivement au fur et à mesure de l’arrivée tant attendue du printemps. »
Pourtant la construction du roman atteint son but avec cette scène qui marque à jamais le jeune garçon, ce que l’auteur exprime en la faisant revenir, cette scène, à plusieurs reprises, de points de vue différents. Mais malgré les événements dramatiques qui sont racontés, alternant toutefois avec des passages beaucoup plus calmes, les émotions n’ont pas surgi à la lecture, surtout lorsque l’écriture les suggérait. Si je suis restée à distance des personnages, j’ai été très intéressée par ce que le roman a de typiquement japonais, par les réflexions sur la langue et l’histoire du pays avant la seconde guerre mondiale. J’ai apprécié aussi ce qui avait trait à la musique, à la fabrication des instruments à cordes, et à la littérature.
Les thèmes évoqués sont de ceux qui m’intéressent souvent dans les romans, l’exil forcé, le rapport père-fils, le deuil, la force de la musique, mais des révélations qui n’en sont pas vraiment, des coïncidences un peu forcées, des caractères un peu trop lisses, en ont fait pour moi une lecture agréable mais pas inoubliable.

Âme brisée de Akira Mizubayashi, Gallimard, août 2019, 256 pages.

Mumu dans le bocage l’a trouvé magnifique.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Vincent Message, Cora dans la spirale

« Elle est un peu désuète, quand on l’évoque, cette France. Elle est vieille France. Mais il y a en elle quelque chose qui m’émeut comme des photographies anciennes. Comme un tiroir, dans une maison de campagne, qu’on n’a pas ouvert depuis longtemps – comme les pauvres objets qu’on en sort, pas forcément cassés, mais fragiles d’être devenus aussi inutiles sous leur couche de poussière. »
Comme cela arrive à la suite d’une lecture enthousiasmante (je vous renvoie au billet précédent si vous ne l’avez pas lu), les lectures suivantes paraissent un peu languissantes. De plus, pour rompre avec mes habitudes, j’ai enchaîné plusieurs romans français, alors qu’en je n’en lis pas régulièrement, dont ce roman de Vincent Message.
Je n’aurais peut-être pas dû !
En tout cas, j’avais un bon a priori. J’avais lu et beaucoup apprécié l’idée, l’écriture et le résultat de son précédent roman : Défaite des maîtres et des possesseurs, une dystopie passionnante. L’auteur revient avec ce roman à Paris au début des années 2010. Cora Salme retrouve, après la naissance de sa fille, la compagnie d’assurances Borélia où elle travaille au marketing. Elle se rêvait photographe, elle a tout de même trouvé ses marques dans cette entreprise somme toute assez humaine. Mais un changement de direction amorce des bouleversements, surtout pour ceux qui sont soit un peu frondeurs, soit un peu marginaux ou moins performants que les autres, pour ceux tout simplement qui n’ont pas les dents assez longues…
Ce roman à la superbe écriture, sinueuse et détaillée, se lit facilement, avec une atmosphère qui pourrait être celle d’un thriller, tant le monde de l’entreprise peut être violent. Il alterne les retours en arrière sur la vie de Cora avec la progression de son actualité. Je me suis facilement coulée dans le texte, et vers le milieu, ai adoré tout le chapitre 8 qui adopte une rupture de ton et d’ambiance et semble mener sur autre chose. Mais il est suivi aussitôt d’un chapitre qui constitue la chronique d’une dégringolade prévisible avec l’annonce d’un plan d’optimisation, joli mot pour une très vilaine proposition du comité de direction visant à réduire les frais de toutes les manières possibles, y compris celle consistant à se passer du personnel le moins productif.
Ce chapitre commence par la très jolie citation page 286 « 
Lorsque j’ai commencé à écrire cette chronique, il y a un an et demi maintenant, j’ai dit que l’histoire de Cora était une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Et puis, dans la foulée (je viens de relire ces lignes-là), qu’il n’y a pas de petite histoire, que toutes les vies sont dignes d’être commémorées. Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. »
Passant ensuite par des hauts et des bas, par des passages un peu longs ou plus prévisibles ou par de vrais coups de poing, le roman m’a menée à une fin puissante et assez inattendue, qui conclut finement le roman. Même si mon avis ne déborde pas d’enthousiasme, je pense que Cora dans la spirale plaira à beaucoup de lectrices et lecteurs, même les plus exigeants, qui veulent comprendre le monde du travail et ses rouages inexorables, comparés à la fragilité de l’humain.

Cora dans la spirale de Vincent Message (Seuil, 2019, paru en collection Points en 2020), 490 pages.

Krol a adoré ce roman, Papillon et Une comète sont séduites aussi, je vous conseille de lire leurs avis.

Publié dans lectures du mois, littérature Amérique du Nord, littérature France, littérature Proche et Moyen Orient, policier, rentrée littéraire 2019

Lectures du mois (22) septembre 2020

Elliot Ackerman, En attendant Eden, éditions Gallmeister 2019, traduction de Jacques Mailhos, 153 pages
« Il lui suffisait de regarder sa fille, Andy, pour ressentir ce besoin. La fillette fit ses premiers pas sur le linoléum des couloirs du centre des grands brûlés.
Au bout ce cette première année, la culpabilité qu’elle éprouvait envers sa fille supplanta la culpabilité qu’elle éprouvait envers son époux. »
Ce court roman américain développe avec pudeur le thème de la fin de vie, dans le cas d’un GI, revenu d’Irak avec des brûlures qui n’ont laissé qu’une moitié de lui-même. Dans le coma, il ne se réveillera pas, et le récit raconté de son point de vue, ou de celui de sa femme, puis de son meilleur ami, est souvent poignant. L’écriture originale colle bien au sujet et sonne de manière assez inhabituelle, mais pourtant… Je ne sais pas trop quoi en penser, au début je suis restée spectatrice passive, sans réelle implication dans ce livre, me demandant combien de pages il restait. Toutefois, pour certains passages vraiment puissants, je ne regrette pas de l’avoir lu.

Shlomo Sand, La mort du Khazar rouge, éditions Points, 2019, traduction de Michel Bilis, 450 pages.
« Il aimait à se dire intérieurement plus israélien que l’Israélien ordinaire, sans que cela affaiblisse pour autant l’opiniâtre sentiment d’arabité qui l’accompagnait comme son ombre. »
L’auteur était intervenant dans un documentaire sur Arte à propos de la création d’Israël, ce qui m’a donné envie d’ouvrir ce roman présent dans ma pile à lire. L’affaire commence avec la mort d’un historien qui travaille sur un sujet fort sensible, celui de l’origine du peuple juif. L’enquêteur est un commissaire arabe israélien… Beaucoup d’éléments plutôt originaux et intrigants, donc.
Solidement documenté, avec des personnages de policiers atypiques, le roman se lit bien. Il présente beaucoup d’intervenants, s’étale sur un temps assez long pour un polar, ce qui demande une certaine concentration. Bien construit, mais pas sur un rythme trépidant, avec une écriture et une traduction qui ont du punch, je l’ai lu avec plaisir, surtout pour son éclairage sur la société israélienne et ses déchirements.

André Buffard, Le jeu de la défense, éditions Points, 2018, 405 pages.
« Pourquoi devient-on avocat ?
Parce qu’on a depuis toujours, chevillée au corps, la passion de défendre, vous diront les idéalistes. Dans mon cas, c’était surtout dû à un esprit de contradiction et à une forme de mauvaise foi qui étaient les traits marquants de mon caractère, depuis ma petite enfance. »
Un roman qui se déroule à Lyon, dont le principal personnage est un avocat, cela m’a suffisamment intéressé pour que j’ouvre ce roman gagné à un concours « Quais du polar ». Une jeune magistrate est trouvée battue à mort sous un passage couvert. Son amant se trouve aussitôt soupçonné. Écrit par un avocat, il s’est avéré passionnant pour la pédagogie, les détails concernant les mécanismes de la justice. L’enquête elle-même est suffisamment émaillée de moments plus stressants et de rebondissements pour maintenir l’attention et l’envie de continuer. Certes, le personnage principal est macho et peu sympathique, mais je pense ou du moins je laisse planer le doute : il s’agit sans doute d’humour, et d’ailleurs son comportement et ses remarques m’ont fait sourire plus d’une fois. Au final, une lecture fluide et captivante, mais sans grand relief au niveau de l’écriture.

Sylvain Prudhomme, Par les routes, éditions Gallimard, 2019, 304 pages.
« Ce jour-là je suis resté tout l’après-midi chez lui. J’avais eu besoin autrefois de couper les ponts. Ce dimanche j’ai constaté que ce serait toujours là : ce courant. Cette immédiate intelligence entre nous. Cette intuition chacun des pensées de l’autre. »
Vous avez sans doute vu passer l’année dernière cette histoire d’amitié entre un écrivain installé dans une petite ville du Sud et « l’autostoppeur », jamais nommé autrement, homme marié et père de famille, qui pourtant, part régulièrement sur les routes, drogué qu’il est au hasard, aux rencontres et aux conversations inopinées.
Ce roman se remarque d’abord par le style, la façon d’écrire les questions dans les dialogues sans point d’interrogation, donnant ainsi l’impression d’interrogations vagues, ni vraiment nécessaires, ni venues du fond du cœur. Cela donne une tonalité particulière aux dialogues, une langueur, une impression de deux monologues côte à côte.
Sinon, si le versant amitié du roman est convaincant, l’histoire sentimentale m’a laissée de marbre. Il reste que la fin, jolie et poétique, rattrape les passages plus faibles, ou un peu répétitifs.

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de L’Olivier, 247 pages.
« Pas plus que moi, ils ne savaient comment tout cela était arrivé, ni pourquoi tout avait basculé si vite en quelques jours. Ils n’étaient pas là pour déterrer l’origine du malheur. Ils s’efforçaient seulement de reconstituer notre famille. »
J’ai enfin lu le Goncourt 2019. J’ai retrouvé avec plaisir le style et l’univers de Jean-Pau Dubois, qui sous ce titre à rallonge, cache un roman plus sombre que la plupart de ses précédents textes, mais jamais dépourvu d’humour ni de foi en l’être humain.
En prison pour deux ans à la prison de Montréal, Paul Hansen revient sur ce qui l’a amené là. Les chapitres alternent entre sa cellule partagée avec Patrick Horton, un Hell’s Angel haut en couleurs, et sa vie remémorée à partir de son enfance. On n’a pas envie de quitter les personnages, que ce soient les parents de Paul, son épouse, les habitants de l’Excelsior où il est gardien et homme à tout faire…
Une lecture savoureuse, avec une construction et un style irréprochables, vous ne me réussirez pas à me faire dire que ce Goncourt n’était pas mérité !

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2019

Dave Eggers, Le moine de Moka

« Le café torréfié possède plus de huit cent composants aromatiques et gustatifs différents, et il faut le savoir-faire d’un artisan pour en faire ressortir une quantité respectable. »
Voici pour changer un peu de registre, non un roman, mais une biographie écrite par Dave Eggers, auteur qui excelle dans l’écriture de récits bien documentés et surtout nantis d’une forte dose d’attachement pour les personnages dont il raconte la vie, comme dans Zeitoun que j’avais précédemment lu et adoré.
Il s’agit ici de café, au travers de la vie d’un jeune homme d’origine yéménite vivant à San Francisco. Après une jeunesse un peu agitée, il découvre que le grain de café torréfié trouve son point de départ au Yémen, accompagné par une très jolie légende, d’ailleurs. Il s’intéresse de plus en plus à cette boisson et projette de remettre en route la culture du café au Yémen, où elle a été supplantée par celle du qat, pour vendre ses grains aux États-Unis, dans des filières d’exception. Mais la guerre civile éclate alors qu’il commence à peine son négoce, et cela va le mener à prendre bien plus de risques que prévu.

« Son père faisait le tour de son adolescence comme il faisait le tour de la ville – une conscience itinérante de dix-huit mètres de long. »
La vie de Mokhtar Alkhansali, de sa jeunesse tumultueuse, surveillé de près toutefois par son père chauffeur de bus, à son job de portier dans un grand immeuble de San Francisco, puis à sa recherche de partenaires pour son projet de café yéménite, est parfois tellement incroyable qu’on se dit que la réalité est largement plus imaginative que la fiction. L’écriture de Dave Eggers, avec son sens de la formule et son humour, rend particulièrement bien compte des capacités hors du commun qu’il faut à Mokhtar pour mettre en route et tenir le cap du projet qu’il s’est fixé. Il rentre dans les détails du processus long et coûteux pour obtenir une délicieuse tasse de moka (l’origine de ce mot yéménite est bien sûr expliquée dans le livre) mais ces détails n’alourdissent jamais le propos qui demeure passionnant d’un bout à l’autre. Il parvient également à faire poindre l’émotion, sans trop en faire, et en gardant un récit bien équilibré, entre documentation et sentiments.

« Mokhtar ne pouvait pas parler aux autres de ce genre de choses, de sa capacité à flairer une occasion et à s’y préparer mentalement. Les gens ne comprenaient pas. Mais lui savait que si on lui donnait la moindre ouverture, le plus mince entrebâillement, sa tchatche était capable de lui ouvrir grand la porte et de lui faire franchir le seuil. »
Tout au plus peut-on se demander si Mokhtar n’idéalise pas un peu ses souvenirs racontés à l’auteur, à moins que ce ne soit Dave Eggers lui-même qui n’enjolive légèrement. En tout cas, un petit tour sur le site de The Mokha Foundation permet de confirmer la réalité et de voir comment se porte le commerce de Mokhtar. Après ce livre, vous ne dégusterez plus votre expresso de la même manière !
J’ai autant aimé ce récit que celui sur Zeitoun et l’ouragan Katrina, et je conseillerais, s’il me lisait, à l’auteur de s’en tenir à cette veine, car, si j’ai aimé Le cercle, dystopie numérique, je n’ai pas du tout accroché au roman Les héros de la frontière, malgré l’envie que j’en avais !

Le moine de Moka, de Dave Eggers, (The monk of Mokha, 2018) éditions Gallimard, octobre 2019, traduction de Juliette Bourdin, 376 pages.

Les avis d’Eva et Sharon.

Mois américain sur le blog Plaisirs à cultiver .

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Brigitte Giraud, Jour de courage

jourdecourageRentrée littéraire 2019 (9)
« Et cela donnait dans la classe des silences parfois pénibles, entre fatigue et résignation, comme si l’Histoire n’était qu’une chose ancienne, une boîte fermée à double tour, dont les scénarios les plus monstrueux et les zones de mystères ne les excitaient pas. »

Cours d’histoire dans une classe de Terminale ES d’un lycée de banlieue : aujourd’hui, c’est Livio qui va faire l’exposé sur les autodafés perpétrés par les Nazis. Il a choisi le personnage de Magnus Hirschfeld, médecin et chercheur juif, qui avait créé un institut sur la sexualité, doté d’une bibliothèque imposante, et lutté pour les droits des homosexuels. Si Livio a choisi de parler de ce personnage pourtant peu connu, c’est qu’il se reconnaît en lui, et d’ailleurs cela devient de plus en plus clair au fur et à mesure de son exposé.

« Imaginez qu’il vous est impossible de rentrer chez vous, que vous êtes devenu indésirable dans votre propre pays. Ou dans votre propre famille. Livio ajouta cela in extremis, ça lui avait échappé. Et il se rendit compte en le disant que l’homosexualité était la seule minorité qui ne trouve pas forcément de réconfort auprès des siens. »
Dans cet extrait, Livio pense à ses parents qui ne le comprennent pas… L’auteure observe et dissèque les réactions des camarades de classe de Livio, du désintéressement au rejet de ce coming out. Parmi eux, Camille, la confidente et amie de Livio qui pourtant découvre comme les autres cet aspect du jeune homme discret.
Sur un sujet délicat, grâce au parallèle historique et au regard adolescent de Livio, Brigitte Giraud a écrit un livre ramassé, mais plein de tension. C’est fort bien fait, et pour un livre lu il y a trois semaines, le sentiment qu’il m’a laissé n’a fait que grandir, me conforter dans une appréciation positive, qui tient autant à l’écriture qu’au sujet.
J’ai une petite remarque concernant le point de vue. Le style fluide mais parfois digressif, parfois aussi proche du langage parlé, laisse imaginer que le narrateur est l’un des élèves de la classe, mais une phrase comme : « Personne n’avait jamais parlé de sexualité à ces adolescents. » infirme cette hypothèse. Simple remarque de ma part, ce n’est pas gênant, et ce point de vue décentré accentue même l’intérêt porté à l’exposé de Livio et au devenir de l’adolescent au sortir de cette séance.
J’ai retrouvé avec curiosité, et plaisir, l’univers de Brigitte Giraud, après Nous serons des héros et L’amour est très surestimé.

Jour de courage de Brigitte Giraud, Flammarion, août 2019, 156 pages.

Coup de cœur pour Antigone, un roman intense pour Cathulu, un roman empli de justesse pour Clara.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2019

Diana Evans, Ordinary people

ordinarypeopleRentrée littéraire 2019 (8)
« Damian était dans la cuisine, en pyjama et robe de chambre, dans la poche de laquelle se trouvait une cigarette Marlboro Light décrépite qu’il avait découverte un quart d’heure plus tôt, avec une joie de non-non-fumeur, au fond du placard rempli de pots et de vases situé au-dessus du réfrigérateur. »

Si vous n’aimez pas attendre six pages pour savoir si Damian va pouvoir fumer tranquillement sa dernière cigarette avant arrêt définitif du tabac, passez votre chemin. Je ne plaisante qu’à moitié, il ne faut pas s’attendre à une histoire à nombreux rebondissements, c’est certain. Comme le titre le montre, Diana Evans dans son roman a décidé d’observer avec une précision d’entomologiste deux couples ordinaires, proches de la quarantaine, londoniens avec enfants, sur une année où un certain sentiment de lassitude, de submersion par le quotidien, commence à se faire sentir.
Melissa et Michael se sont installés dans une petite maison biscornue au sud de Londres avec leurs deux enfants, Damian et Stephanie ont choisi un pavillon plus cossu mais plus éloigné pour abriter leurs trois chérubins. Les deux couples sont amis, et se voient souvent.

« Le retour à la maison fut calme, très calme. Il n’y eut pas d’étreinte sur la banquette arrière, pas de caresses furtives ni de rires éméchés. Ils étaient un peu ivres, mais de manière sèche et solitaire. »
La grande force de l’auteure réside dans sa manière de montrer par de minuscules conflits quotidiens le délitement de la vie de couple. Les détails sonnent juste, les dialogues aussi. Elle aborde la question du racisme et de la discrimination au fil des pages, sans en faire un plat, ne mentionnant la couleur de peau de tel ou tel personnage qu’au passage, ce n’est manifestement pas ce qui les définit. Attention, il s’agit bien d’un roman, les éditions Globe ne sont pas uniquement spécialisées dans les récits de non-fiction, même s’ils en ont publié un certain nombre ! La traduction est remarquable, dans le sens où j’ai oublié plus d’une fois avoir affaire à un roman traduit.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture, avalée sans aucun ennui, grâce à une certaine ironie qui fait mouche à chaque page. Il n’est donc pas besoin de se reconnaître dans ces (encore) jeunes couples pour être touché par ce roman.

Ordinary people de Diana Evans (Ordinary people, 2018), éditions Globe, septembre 2019, traduction de Karine Guerre, 378 pages.

Repéré grâce à Antigone et Clara.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2019

Juli Zeh, Nouvel an

nouvelan.jpgRentrée littéraire 2019 (7)
« Sur tout le flanc de la montagne, il n’y a pas une ombre, pas un arbre, pas un palmier, pas un mur, que des petits buissons d’épines et des éboulis. Au-dessus de leurs têtes, le soleil blanchit tout ce qui l’entoure, comme s’il était en train de brûler le bleu du ciel. »

Pour les vacances de fin d’année, Henning, jeune père moderne qui partage avec sa femme Theresa la garde de leurs deux jeunes enfants, décide une escapade en famille sur l’île de Lanzarote. Se retrouver, profiter des enfants, se reposer… L’occasion pour Henning d’échapper aussi aux crises d’angoisse incompréhensibles qui lui gâchent la vie. Jusqu’au jour de l’an où il se lance enfin, seul, dans la grande balade à vélo, vers l’un des points culminants de l’île, qu’il se promettait.

« En attendant Theresa et les enfants à la table 27, il repensait à cette semaine sans la Chose. Une semaine de vie normale, de sommeil normal, de problèmes normaux, de joies normales. Le plus long répit depuis deux ans. Les jours d’avant, Henning s’était interdit de penser à la Chose, car une simple pensée risquait de la faire sortir de sa tanière. Ce qui ne l’empêchait évidemment pas d’y penser tout le temps. »
Les romans de la rentrée littéraire commencent à arriver dans mes bibliothèques ! Et ainsi, ce roman de la jeune auteure allemande, dont j’ai lu il y a quelques années Corpus delicti, un procès, et que j’avais bien envie de relire. Une histoire qui commence avec l’auscultation, du point de vue de Henning, de la vie de couple de jeunes parents débordés. Mais l’excursion à vélo va faire apparaître bien autre chose, et remonter des souvenirs d’enfance très perturbants. L’écriture claire et l’introspection du personnage principal très soignée, font de ce roman une lecture très prenante.
Une fois de plus,
je ne vais pas trop vous dévoiler les dessous de l’histoire, pour que vous gardiez l’envie de découvrir ce roman. Quant à moi, je pense que je vais me pencher sur les romans de Juli Zeh que je n’ai pas encore lus !

Nouvel an de Juli Zeh, (Neujahr, 2018) Actes Sud, septembre 2019, traduction de Rose Labourie, 192 pages.

Lu aussi par Lewerentz.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Regina Porter, Ce que l’on sème

cequelonsemeRentrée littéraire 2019 (6)
« Partout où James allait dans Manhattan, il croisait des moitié-moitié. Il avait commis l’erreur un jour d’employer le terme mulâtre. Rufus l’avait pris à part et lui avait expliqué que ce mot était interdit. Qu’il s’avise de le répéter encore une fois et il ne reverrait jamais ses petits-enfants. Et pourtant, quand James se promenait dans la rue avec Elijah et Winona, ses sentiments étaient aussi mêlés que leur sang. « Ils sont magnifiques. » disaient les gens. Mais ils ne me ressemblent absolument pas, avouait-il à Adele. »
De 1946 à 2010, parmi un grand nombre de personnages, Ce que l’on sème place sous son viseur deux familles. Celle de James Vincent, un avocat new-yorkais, qui s’est heureusement sorti de son milieu d’origine pour fonder une famille. Et celle de Agnes Miller, jeune étudiante noire, très séduisante, qu’un événement dramatique va amener à reconsidérer tous ses projets de vie. Autour d’eux, des amis, des cousins, des amants et amantes, des enfants et petits-enfants… Et la lutte pour les droits civiques, l’émancipation des femmes, la guerre au Vietnam…

« L’amour était un muscle. On l’utilisait. On l’entraînait, et l’amour vous offrait force et souplesse en retour. »
Au travers de personnages à la fois authentiques et singuliers, c’est une vision de l’Amérique de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec ses changements, ses évolutions de pensée ou ses conservatismes que décrit l’auteur, avec un talent et un humour ne manquant pas de malice. Ajoutons que les dialogues sonnent tout à fait juste, que des photos viennent parsemer le texte comme des gages de véracité, que les deux premières pages consistent à présenter les personnages et la pièce Rosencrantz et Guildenstern sont morts qui sert de fil rouge.
Ce que l’on sème m’a fait penser dès les premières pages aux romans de Lauren Groff, et même s’il en est finalement assez différent, je dirais, comme pour les livres de sa compatriote, que ce premier roman ne pourra pas plaire à tout le monde. Original, un peu déroutant, incroyablement dense et finement traduit, il renouvelle complètement le genre de la saga familiale, et pour moi, il est formidable ! Seul problème, les autres lectures risquent de vous sembler fades, après l’avoir lu.

Ce que l’on sème, de Regina Porter (The travelers, 2019) éditions Gallimard, août 2019, traduction de Laura Derajinski, 362 pages.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Olivier Rogez, Les hommes incertains

hommesincertains.jpgRentrée littéraire 2019 (5)
« On l’appelle la forêt ivre, ses arbres poussent dans tous les sens, les troncs partent en biais vers la droite ou vers la gauche, certains vont de travers avant de changer de direction, d’autres s’élancent à l’horizontale, une partie des racines hors du sol en un défi à la gravité terrestre. »
Ma rentrée littéraire semble placée sous le signe de la Russie et de ses voisins, avec tout d’abord Les patriotes, puis A crier dans les ruines… Pour l’édition de septembre de Masse critique, j’avais repéré aussi Domovoï ou Baïkonour, avant de me rendre compte que ce dernier se passait en Bretagne. C’est sans doute pour cela que le roman d’Olivier Rogez m’a attirée, et je l’ai demandé parmi d’autres, après avoir tout de même pris connaissance de la quatrième de couverture : pas de Bretagne, mais Moscou et la Sibérie, parfait, et de plus à la charnière de 1989, entre URSS et Russie. Voilà qui s’annonçait très intéressant.
Le début m’a beaucoup plu, avec l’endroit où vit Anton, un jeune homme de vingt ans : une forêt nommée « la forêt ivre » où les arbres poussent tout tordus, une ville appelée Tomsk 7, sans que nul ne sache pourquoi ce nombre, une usine atomique… Anton semble un personnage potentiellement passionnant, outre une particularité physique, il fait en effet des rêves prémonitoires. Son père, brillant scientifique, a un frère jumeau vivant à Moscou, et membre du KGB. Il accueillera Anton, qui n’en peut plus de la Sibérie, dans la capitale. À partir de ce moment, le roman se place presque entièrement du côté de Iouri, le frère, et de son entourage : son chef au KGB, un mafieux, une jeune voyante, une jeune peintre éblouie par les nouveaux riches, un starets mystérieux, une vieille dame touchante, un assistant parlementaire…

« Iouri le brillant étudiant, le charmeur, le magnifique orateur des cours de philosophie marxiste, est aujourd’hui un animal redoutable, une arme affutée au service d’un appareil répressif. Il le sait. Il en éprouve de l’amertume. »
C’est sûr que Iouri, qui se trouve pris entre ses idéaux, et ce que le pays est en train de devenir, ne manque pas d’intérêt. Malheureusement, les autres personnages qui semblaient pourtant avoir énormément de potentiel au début du roman, peinent à prendre chair, leurs interactions n’apportent pas grand chose, leurs dialogues sont souvent démonstratifs et peu naturels.
Je retiens toutefois des points positifs : la documentation accumulée par l’auteur et sa très grande connaissance du pays et de cette période, des imbroglios politiques et économiques, de la rivalité entre Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine. La présence de pointes d’humour bienvenues pour contrebalancer les situations lourdes est aussi un point qui m’a bien plu. Le style ne m’a pas gênée, les descriptions regorgent d’images, qui m’ont parfois touchée, parfois fait sourire. Et toujours ce début, le décor et les habitants de Tomsk 7 bien plantés, les personnages plein de promesses.

« Les dix millions d’habitants de la capitale du monde communiste ne sont donc pas dans ces rues étouffantes, ils sont réfugiés dans les interminables barres d’immeubles qui dessinent un urbanisme aussi désespérant qu’un matin de novembre. Ils se rassemblent dans les cuisines des appartements, devenus les seuls endroits du pays où l’on respire librement, où l’on peut se retrouver, en famille, entre amis, en jurant sur le diable qu’il n’y a ni micro ni surveillance. La cuisine est la Suisse du Soviétique, un terrain neutre où il est possible de critiquer librement et de parler avec franchise. »
Ce qui me restera en mémoire, c’est le sentiment que l’auteur aurait pu faire de ce matériau de départ, et de ses connaissances, quelque chose de beaucoup plus romanesque. Au lieu de cela, des personnages nouveaux, parfois énigmatiques, apparaissent souvent ex nihilo, et je n’ai pas toujours compris dans quel but. Il faut dire que l’ennui m’avait déjà gagnée.
Bref, ma première déception de rentrée, que je ne conseille qu’aux passionnés d’histoire contemporaine, ou aux curieux !

Les hommes incertains, d’Olivier Rogez, éditions Le Passage, août 2019, 384 pages.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2019

William Melvin Kelley, Un autre tambour

unautretambourRentrée littéraire 2019 (4)
« Ils entamèrent l’après-midi aux mêmes places et en faisant les mêmes choses que le matin : attendant que d’autres noirs munis de valises apparaissent sous la véranda et que le bus descende de la colline, avec le bruit particulier des roues qui semblaient coller au macadam. Mais ce fut la voiture qui arriva en premier. »

Ce roman écrit par un jeune auteur de vingt-trois ans, et publié une première fois en 1962, était plus ou moins tombé dans l’oubli, jusqu’à sa réédition l’année dernière, suivie de cette parution française. Ce roman au ton singulier est situé dans un état imaginaire du sud des États-Unis, entre le Mississippi et l’Alabama, en 1957. Un jour, un groupe d’hommes blancs oisifs observe un camion qui va livrer du sel en grande quantité à Tucker Caliban. C’est un fermier noir, descendant du mythique Africain, esclave de Dewitt Willsson, le général sudiste emblématique de ce état. Ce qu’observent ces hommes, et un jeune garçon surnommé « Monsieur Leland », est particulièrement étrange. Tucker Caliban, laissant derrière lui les ruines fumantes de sa ferme, quitte l’état. D’autres noirs, puis tous les habitants de Sutton prennent leur valise, montent qui à bord de l’autobus, qui dans une voiture, et partent pour une destination inconnue.

« Il se tourna vers moi : « Les hommes, je le répète, font des choses étranges quand ils grandissent en des temps étranges. »
Plusieurs points de vue se succèdent au fil du roman, qui, s’il n’est pas très long, n’en est pas moins dense, avec ses voix multiples. Ce sont les blancs qui commentent ce départ, la famille Willson en particulier, qui a toujours entretenu des relations embarrassées avec ses domestiques, relations qu’il est passionnant de voir développées, sans explication psychologique, simplement des faits qui parlent d’eux-mêmes.
C’est un enchantement de lire entre les lignes, de relier les personnages, de comprendre leurs motivations, leurs limites et leurs renoncements. Il y a beaucoup à deviner, à déduire, de phrases ou de paragraphes parfois sibyllins, et la lecture n’en est que plus réjouissante.
J’ai eu du mal à croire à l’âge de l’auteur, tant la construction est maîtrisée et les personnages incarnés, vivants, complexes. J’attendrai avec intérêt un autre de ses romans (il n’en a écrit que quatre) que Delcourt publiera en 2020. Celui-ci m’a rappelé le roman beaucoup plus récent La route de nuit de Laird Hunt, l’un comme l’autre continuent leur chemin après lecture, au lieu de s’évaporer comme bien d’autres. Un achat de rentrée qui correspond parfaitement à mes attentes !

Un autre tambour de William Melvin Kelley, (A different drummer, 1962), éditions Delcourt, août 2019, traduction de Lisa Rosenbaum, 259 pages.

Les avis de Marilyne et Sylire.
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