Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sorti en poche

Olga Tokarczuk Dieu, le temps, les hommes et les anges

dieuletemps« La condition d’enfant, de même que celle d’adulte, n’était qu’un état transitoire. Misia en eut l’intuition, et, dès lors, observa attentivement les modifications qui se produisaient en elle ainsi que chez les êtres de son entourage. »
Le petit village d’Antan est un village polonais comme les autres, jusqu’à ce qu’on observe de plus près ses habitants, le Mauvais Bougre, la Glaneuse, le châtelain, la femme du meunier, le Noyeur… Le temps qui rythme la vie du village ressemble au nôtre, les jours, les saisons, les naissances et les décès, les événement du XXe siècle y passent comme partout ailleurs. Les guerres en particulier. Mais la sensation du temps y est aussi fort différente d’un personnage à l’autre, d’une vie qui se termine avant d’avoir été vécue à une autre qui n’en finit pas. Tous les chapitres évoquent le temps, par leur titre, et par leur point de vue sur l’histoire du village. Ceux qui m’ont le plus parlé au début du roman, et m’ont immergée complètement dans la lecture du texte, sont « Le temps des enfants » qui montre comment une sorte de vision du monde vient progressivement aux enfants, et « Le temps du moulin à café » qui s’intéresse au temps des objets, pas aussi opposé qu’on l’imagine au temps des êtres vivants.
Ces chroniques villageoises peuvent sembler décousues et un peu déroutantes au début, mais deviennent de plus en plus captivantes au fur et à mesure des chapitres.

« Car Isidor se contrefoutait du parti aussi bien que de la fréquentation de l’église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l’allemand, écrire des lettres, collectionner des timbres, contempler sa lucarne et pressentir, tout doucement, paresseusement, l’ordre de l’univers. »
Dans un chapitre du roman, le châtelain Popielski se pose des questions qui, d’une manière générale sont celles posées par le temps qui défile dans les pages du roman : « D’où venons-nous ? », puis « Peut-on tout savoir ? », « Comment vivre ? », et « Où allons-nous ? » questions par lesquelles le châtelain s’approprie les origines de la philosophie et de la religion.
Grâce à une belle traduction, de celles où on sent les phrases couler, les paragraphes se saisissent de leur rythme propre, et s’enchaînent parfaitement. On ressent la tendresse de l’auteure, mêlée d’une certaine dose de malice, pour ses personnages, mais aussi envers les animaux, les plantes, la nature. Quant à la force des personnages féminins, elle participe à la fascination exercée par le texte. Je pense en particulier à Misia et Ruth.
Olga Tokarczuk a réussi à trouver une très belle alliance entre le décor et la galerie de personnages, l’arrière-plan historique, les éléments du conte, les réflexions philosophiques, sans oublier le découpage original qui aide appréhender l’histoire d’Antan dans sa continuité. J’ai préféré déguster ce roman à petites doses que le dévorer, j’ai eu l’impression que cela lui convenait mieux, et je serais curieuse de savoir si c’est le cas pour d’autres lecteurs aussi.

Dieu, le temps, les hommes et les anges, d’Olga Tokarczuk, (Prawiek i inne czasy, 1996) éditions Robert Laffont (1998, 2019) traduction de Christophe Glogowski, 391 pages.

Ingannmic et Marilyne en ont fait une lecture commune et en parlent très bien ! Lecture pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2019

William Melvin Kelley, Un autre tambour

unautretambourRentrée littéraire 2019 (4)
« Ils entamèrent l’après-midi aux mêmes places et en faisant les mêmes choses que le matin : attendant que d’autres noirs munis de valises apparaissent sous la véranda et que le bus descende de la colline, avec le bruit particulier des roues qui semblaient coller au macadam. Mais ce fut la voiture qui arriva en premier. »

Ce roman écrit par un jeune auteur de vingt-trois ans, et publié une première fois en 1962, était plus ou moins tombé dans l’oubli, jusqu’à sa réédition l’année dernière, suivie de cette parution française. Ce roman au ton singulier est situé dans un état imaginaire du sud des États-Unis, entre le Mississippi et l’Alabama, en 1957. Un jour, un groupe d’hommes blancs oisifs observe un camion qui va livrer du sel en grande quantité à Tucker Caliban. C’est un fermier noir, descendant du mythique Africain, esclave de Dewitt Willsson, le général sudiste emblématique de ce état. Ce qu’observent ces hommes, et un jeune garçon surnommé « Monsieur Leland », est particulièrement étrange. Tucker Caliban, laissant derrière lui les ruines fumantes de sa ferme, quitte l’état. D’autres noirs, puis tous les habitants de Sutton prennent leur valise, montent qui à bord de l’autobus, qui dans une voiture, et partent pour une destination inconnue.

« Il se tourna vers moi : « Les hommes, je le répète, font des choses étranges quand ils grandissent en des temps étranges. »
Plusieurs points de vue se succèdent au fil du roman, qui, s’il n’est pas très long, n’en est pas moins dense, avec ses voix multiples. Ce sont les blancs qui commentent ce départ, la famille Willson en particulier, qui a toujours entretenu des relations embarrassées avec ses domestiques, relations qu’il est passionnant de voir développées, sans explication psychologique, simplement des faits qui parlent d’eux-mêmes.
C’est un enchantement de lire entre les lignes, de relier les personnages, de comprendre leurs motivations, leurs limites et leurs renoncements. Il y a beaucoup à deviner, à déduire, de phrases ou de paragraphes parfois sibyllins, et la lecture n’en est que plus réjouissante.
J’ai eu du mal à croire à l’âge de l’auteur, tant la construction est maîtrisée et les personnages incarnés, vivants, complexes. J’attendrai avec intérêt un autre de ses romans (il n’en a écrit que quatre) que Delcourt publiera en 2020. Celui-ci m’a rappelé le roman beaucoup plus récent La route de nuit de Laird Hunt, l’un comme l’autre continuent leur chemin après lecture, au lieu de s’évaporer comme bien d’autres. Un achat de rentrée qui correspond parfaitement à mes attentes !

Un autre tambour de William Melvin Kelley, (A different drummer, 1962), éditions Delcourt, août 2019, traduction de Lisa Rosenbaum, 259 pages.

Les avis de Marilyne et Sylire.
Le mois américain c’est ici
moisamericain2019

Publié dans bande dessinée, lectures du mois, littérature Afrique, littérature Europe de l'Ouest, littérature France

Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Publié dans albums, bande dessinée, littérature France

Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau, Rat et les animaux moches

ratetlesanimauxmochesRat en a assez de se faire chasser à coups de balais, de s’entendre répéter qu’il est une affreuse bête, lui qui n’aime rien tant que rendre service ! Il décide de quitter la ville pour la campagne, et un petit village reculé semble lui convenir tout à fait : le village des Animaux moches qui font (un petit peu) peur. Réfugiés là également, Pieuvre, Araignée, Lamproie ou même Requin lui font bon accueil. Rat, qui fait preuve de beaucoup d’imagination, réussit même à trouver une utilité à certains de ces animaux qui, grâce à lui, quittent le village pour une vie meilleure. Mais l’arrivée d’un animal plus affreux, intérieurement, c’est à dire plus méchant et odieux que les autres, replonge tout le monde dans des abîmes de tristesse.

« Rat s’acclimate vite ; ils sont tous très gentils, malgré leurs drôles de têtes. »baudroie
Cet album est assez inclassable, ce qui n’est pas une critique, bien au contraire ! Le ton employé pour raconter l’histoire est assez enfantin, mais l’adulte trouve aussi du plaisir à la fois à la fable, et à sa morale, au dessin formidable, à l’écriture manuscrite élégante, à la mise en page originale.
Tout est soigné, rien n’est négligé, jusqu’aux bonus qui permettent d’écouter l’histoire en audio ou, par le biais d’une application, de découvrir des petits « plus » animés ou des fiches descriptives sur les animaux (comme ci-dessus). Je ne connaissais aucun des trois auteurs ou dessinateurs, j’ai été enchantée de la découverte, et pas tellement surprise de découvrir dans les remerciements le nom de Pierre Déom, le dessinateur de la Hulotte, le « journal le plus lu dans les terriers », qui a inspiré Jérôme d’Aviau par son trait et sa passion pour les animaux, fussent-ils moches !
Un album à lire et partager dans tous les terriers aussi !
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Rat et les animaux moches par Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage), éditions Delcourt (2018), 206 pages.

Repérée chez Jérôme, piochée en bibliothèque. Et chroniquée aujourd’hui-même, chez Moka

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2016

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

Publié dans littérature Afrique

Tierno Monénembo, Le terroriste noir

terroristenoirDans les Vosges, pendant la seconde guerre mondiale, des villageois recueillent un tirailleur noir évadé qui deviendra un peu la mascotte du village avant de monter un réseau de résistance local. Cette histoire est racontée au petit-neveu de ce héros, soixante ans après, par celle qui n’était qu’une jeune fille à l’époque. Le début nécessite de s’accrocher un peu, avec ses nombreux personnages et ses apartés, il est sautillant et virevoltant, pas linéaire, et ne laisse pas le lecteur entrer facilement dans l’histoire, identifier les protagonistes, ni même la chronologie.
Je n’écris que rarement des billets sur les livres que j’abandonne, mais comme je partageais le projet de lire cet auteur guinéen avec Sandrine, je me suis efforcée de mettre en mots ce qui n’avait pas fonctionné. Le style est chatoyant, poétique et se laisse lire facilement, c’est du côté des personnages que j’ai eu un peu plus de mal, la narration sous forme de conte les laisse à mes yeux incomplets, flous, indifférenciés, ou bien est-ce moi qui n’ai pas mis l’opiniâtreté nécessaire à retenir les noms et les personnes. Quant à la construction, faite de retours en arrière, de souvenirs un peu décousus d’une vieille dame, elle a achevé de m’égarer… J’ai essayé de continuer quelques jours plus tard, mais j’étais encore plus perdue. Dommage !

Des citations pour vous inciter à ne pas vous arrêter à mon avis !
Cette insolite rencontre avec les Valdenaire fut le début de tout. Je ne fus pas témoin de cette scène mais je sais que l’on était fin septembre, un automne triste où les bombes volaient en éclats sous les pattes des daims, où les chiens-loups venaient gémir jusqu’aux portes des maisons.

Par petites touches, sur des années et des années, à la manière d’une photo qui se révèle, il s’est dégagé de la gangue du mystère pour se manifester dans sa totalité. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il m’apparaît vraiment, soixante ans après sa mort. Je peux enfin fixer les détails de son physique et énumérer sans me tromper les traits de son caractère.


L’auteur : Né en Guinée en 1947, Tierno Monénembo est un des auteurs les plus importants de la littérature africaine d’aujourd’hui. Il a reçu le prix Renaudot 2008 pour Le Roi de Kahel. Ses derniers romans, Le Terroriste noir (2012), et Les coqs cubains chantent à l’aube (2015) ont rencontré également un vif succès public.
228 pages
Éditeur : Seuil (août 2012)

D’autres avis sur Le terroriste noir aujourd’hui : Sandrine, Chroniques d’un chat de bibliothèques, et aussi sur Le roi de Kahel : Karine et Valentyne.
.Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe du Sud, sorti en poche

Italo Calvino, Le vicomte pourfendu

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Je retrouve Italo Calvino que j’avais découvert dans les années 80. Je me souviens encore que des amis m’avaient offert Si par une nuit d’hiver un voyageur, roman étonnant ! J’ai lu ensuite Cosmicomics. Ce n’est que très récemment que j’ai eu envie de lire soit Les villes invisibles, soit l’un des romans de la Trilogie « Nos ancêtres », à savoir Le vicomte pourfendu (1952), Le baron perché (1957) ou Le chevalier inexistant (1959). J’ai donc choisi de faire connaissance avec ce vicomte.

On faisait la guerre aux Turcs. Le vicomte Médard de Terralba, mon oncle, chevauchait à travers les plaines de Bohème. Il se dirigeait vers le camp des chrétiens. Il était suivi d’un écuyer appelé Kurt. De blancs vols de cigognes traversaient, près de terre, l’air opaque et figé.
Ainsi commence l’histoire du vicomte Médard, qui va dès la page 22 se faire couper en deux par un boulet de canon. Son corps, ou ce qu’il en reste, un bras, une jambe, un demi-visage, une moitié d’homme, est soigné et rendu à la vie par des médecins enthousiasmés par un cas aussi rare. Mais lorsque le vicomte revient sur ses terres, en son château, plus que son apparence fragmentaire, c’est sa méchanceté sans fond qui frappe le plus son entourage. Ce qu’il inflige autour de lui est pire que ce qu’il a eu le temps de voir sur le champ de bataille, c’est peu dire.
Il peut arriver dans la vie de se sentir incomplet, notamment à l’adolescence, ou lorsque l’on se retrouve seul après un deuil ou une séparation, le vicomte Médard a, lui, vraiment perdu la moitié de lui-même au combat, et il ne reste que la mauvaise part. Ce qu’il va en faire, il vous faudra lire le livre pour le savoir !
L’histoire, narrée par le neveu tout jeune et innocent de Médard, est un tourbillon de péripéties menées de main de maître par Italo Calvino. La méchanceté immense incarnée par le vicomte, l’imagination et l’humour sans bornes de l’auteur, les nombreuses références à l’univers du conte, les surprises que révèle la fin du texte, tout m’a plu dans ce court roman, que je recommande à qui veut découvrir l’auteur italien.


Extrait : Si tout ce qui est entier pouvait ainsi être pourfendu ! dit mon oncle, couché à plat ventre sur le rocher et caressant les spasmodiques moitiés de poulpes. Si chacun pouvait sortir de son obtuse, de son ignare intégrité ! J’étais entier, et toutes les choses étaient pour moi, naturelles et confuses, stupides comme l’air ; je croyais tout voir, et je ne voyais que l’écorce.

L’auteur : Italo Calvino est né en 1923 à Cuba, il a passé son enfance et son adolescence en Italie, dans une famille antifasciste et laïque. Il combat au sein des brigades Garibaldi, ce qui le marquera durablement. Il commence à écrire dans une veine réaliste, puis s’oriente vers la littérature populaire et le conte. Il a écrit aussi pour le cinéma et la jeunesse. Il est mort en 1985.
138 pages
Éditeur : Folio (2012) Paru en 1952.
Traduction : Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco
Titre original : Il visconte dimezzato

La lecture d’Hélène.
moisitalien
C’est le mois italien chez Eimelle ! Si vous souhaitez d’autres idées de lectures qui fleurent bon l’Italie, rendez-vous sur son blog ou sur la page Facebook dédiée. Vous pouvez aussi relire le billet de conseils de lecture « L’italie si j’y suis » où chacun y était allé de ses suggestions ! 

Publié dans littérature Asie

Akira Yoshimura, Naufrages

naufragesL’auteur : Akira Yoshimura (1927-2006) a laissé une œuvre considérable, qui a marqué de son empreinte la période de l’après-guerre au Japon. Actes Sud a déjà publié Naufrages (1999), Liberté conditionnelle (2001) La Jeune Fille suppliciée sur une étagère (2002), La Guerre des jours lointains (2004), Voyage vers les étoiles (2006), Le Convoi de l’eau (2009) et Le Grand Tremblement de terre du Kantô (2010).
189 pages
Editeur : Actes Sud (collection Babel, 2004)
Traduction : Rose-Marie Makino-Fayolle
Titre original : Hasen

La vie quotidienne est des plus rudes, proche de la simple survie, dans ce petit village côtier du Japon, encadré de montagnes. Plus encore si l’on est un enfant, déclaré à neuf ans chef de famille, puisque le père s’est vendu pour trois ans loin du village, afin d’éviter à tous ses enfants de mourir de faim. La mère est dure à la tâche, mais pas très tendre, les autres enfants sont encore tout petits. Isaku doit donc s’initier seul à la pêche, aux différentes sortes de pêches selon les saisons et les bancs de poissons qui passent.
La seule lueur d’espoir serait qu’un navire vienne faire naufrage sur ce tronçon de côte, ce qui arrive, certains hivers… d’autant plus facilement que les villageois ont une technique bien particulière pour les attirer. Malgré tout, drames et tristesses s’enchaînent.
Je le savais déjà pour avoir lu Le convoi de l’eau, et un petit opuscule nommé Un été en vêtements de deuil, il est difficile de trouver un univers plus sombre que celui de cet auteur. Pourtant, même si l’espoir n’est pas la première raison de vivre de cette petite communauté, si l’été passe dans cette contrée en un souffle alors que l’hiver s’éternise jusqu’à presque décimer la population, l’envie d’en savoir plus, notamment sur les naufrages du titre, fait tourner les pages.
Je crois que cette histoire est inspirée d’un conte traditionnel japonais, et elle se situe d’emblée dans une intemporalité de conte, ce qui aide sans doute à mieux supporter toute cette noirceur. Les traditionnels Petit Poucet ou Petite marchande d’allumettes ne sont pas non plus essentiellement guillerets ! Malgré le rythme lent, l’effet de huis-clos, et la présence incontournable de la mort, la lecture est de ce roman est tout à fait recommandable, et même incontournable pour qui aime la littérature japonaise.
A noter le très beau style, poétique, ouvert sur les saisons et les cinq sens, et la traduction sans laquelle nous ne saurions rien de cette écriture !

Extraits : Il pensait de temps en temps à sa propre mort. Son corps serait incinéré, ses cendres enterrées. Son âme quitterait le village pour s’en aller vers le large. Puis, après un long voyage, il arriverait enfin à l’endroit de la mer où se rassemblaient les âmes des villageois. Elles constituaient un village au fond de la mer, où tout était clair et transparent. Les plantes aquatiques y formaient une forêt ondulante, et les rochers étaient couverts de coquillages nacrés.

C’est à partir de ce sommet que les feuilles rouges, comme les autres années, faisaient leur apparition avant de s’étendre progressivement aux autres le long des crêtes et de déferler soudain, avec la rapidité d’une avalanche, sur les pentes qui se coloraient en vermillon. Et la vague franchissait ensuite les profondes vallées pour parcourir les collines et arriver enfin à la montagne derrière le village. A ce moment-là, d’habitude, les feuilles mortes avaient déjà fait leur apparition sur les sommets dans le lointain.

Les avis de BMR et MAM, Choco et Dominique qui me l’a rappelé récemment.

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, mes préférés

Ferenc Karinthy, Épépé

epepeL’auteur : Fils de l’une des figures mythiques de la littérature hongroise du début du XXème siècle, Ferenc Karinthy (1921-1992), journaliste, dramaturge, traducteur de Molière et champion de water-polo, est au centre de la vie littéraire de son pays. Épépé, paru pour la première fois en Hongrie en 1970 et en France en 1996, est un livre culte traduit en une vingtaine de langues.
288 pages
Editeur : Zulma (collection de poche)
Traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy
Présenté par Emmanuel Carrère

Mais que signifie donc Épépé ? Pour Budaï qui arrive par un malheureux hasard de voyage dans une ville parfaitement inconnue, au lieu d’atterrir à Helsinki où il se rendait pour un colloque, ce mot étrange sera le premier qu’il comprendra au bout de longs jours à côtoyer une population dont la langue lui est totalement étrangère. Ce qui lui arrive est implacable, un somme de durée indéterminée dans l’avion, l’arrivée à l’aéroport qu’il croit être d’Helsinki, mais quand le taxi le conduit à un hôtel où il ne comprend rien, ni les paroles du portier, qui lui prend son passeport, ni les inscriptions placardées ici et là, il commence à se poser des questions. Et pourtant Budaï est linguiste, mais rien ne lui rappelle une langue connue. Il en vient même à se demander dans quel continent peut être située cette ville. « Que fait-il ici, et même où se trouve cet « ici », quelle ville, quel pays, quel continent, quel coin du monde maudit des dieux ? ». De plus, l’endroit est surpeuplé, le moindre déplacement est compliqué par des hordes d’habitants toujours pressés, par des files d’attente interminables. Cette ville est quelque peu angoissante, avec ses hautes tours, ses murs gris, et brouillard, nuages et pollution qui cachent le plus souvent le soleil.
Emmanuel Carrère dans la préface compare 
Épépé avec le film Un jour sans fin ou avec l’histoire de ce malheureux qui vécut des dizaines d’années dans un hôpital psychiatrique sans réussir à communiquer avec personne parce qu’il ne parlait pas la langue locale. J’ai trouvé des accents, aussi, dans le malheur, du Voyage d’Anna Blume et me suis posée la question de l’ultime voyage, l’ultime destination, que se pose Budaï à un moment. Mais sans doute l’auteur a-t-il plutôt voulu traiter, sur le mode du décalage et de l’humour, de la vie quotidienne sous un régime totalitaire…
En tout cas, la fable est particulièrement réussie, les péripéties nombreuses, et j’étais impatiente de reprendre ma lecture pour savoir ce qu’il allait advenir de Budaï, embarqué dans une bien terrible aventure, malgré sa débrouillardise et sa sensibilité aux langues étrangères. Aventure plus terrible pour lui que pour le lecteur, qui sourit plus d’une fois. Quelques petites longueurs vite dépassées, et une lecture que je ne suis pas prête d’oublier !

Extrait : Il retourne péniblement jusqu’à l’entrée de l’hôtel et s’adresse cette fois au fidèle gros portier en faction dans sa fourrure, il essaye de lui expliquer par gestes, et en diverses langues, qu’il cherche un taxi ou au moins une station de taxis, cela doit bien exister à proximité, il répète, têtu, ce mot tellement international :
– Taxi !… Taxi, taxi ?!…
L’autre, imbécile, bat des paupières sur ses yeux minuscules enfouis dans son visage gras, porte la main à sa casquette galonnée d’or pour saluer, puis lui ouvre la porte battante. Alors Budaï lui crie de tout près, directement sous le nez, ce qu’il veut ; le portier lui répond quelque chose comme :
– Kiripidou labadaraparatchara… Patarachara…
Il salue de nouveau et de nouveau il ouvre la porte comme une marionnette qui ne sait faire que cela.

Conquis aussi, sont Cachou, Delphine et Yv.

Publié dans littérature France

Agnès Desarthe, Dans la nuit brune

danslanuitbruneQuatrième de couverture : Jérôme pensait être un homme sans histoires. Le décès accidentel de l’amoureux de sa fille le jette dans un trouble profond : sa propre enfance refait surface. Or il ne sait rien de ses origines, sinon qu’il fut trouvé dans les bois par le couple qui l’adopta. D’où vient-il ? Pour le découvrir, il va devoir plonger dans son passé, guidé par un étranger mentor. L’Histoire rattrape Jérôme… Née en 1966 à Paris, Agnès Desarthe est agrégée d’anglais, romancière et traductrice. Elle a notamment écrit Mangez-moi et Le Remplaçant. Son dernier roman, Une partie de chasse, sort à la rentrée 2012.
256 pages
Editeur : Points (2011)
Prix Renaudot des Lycéens 2010

Intriguée par une émission où Agnès Desarthe lisait quelques pages de son dernier roman, je me suis procurée celui-ci, qu’elle a publié il y a quelques années, et déjà sorti en poche. La couverture est jolie, la quatrième de couverture assez elliptique pour laisser l’imagination vagabonder, (on ne répètera jamais assez que les résumés des éditeurs ne doivent pas trop en raconter!) et voilà un petit livre à caser entre deux plus gros !
Jérôme a la cinquantaine, mais se laisse porter par la vie. Il est séparé de la mère de sa fille adolescente, il élève sa fille, et ne sait comment réagir, comment l’aider, lorsque l’ami de celle-ci meurt dans un accident. Jérôme a l’impression de n’avoir jamais rien vécu d’aussi douloureux, il a pourtant lui-même une histoire compliquée qui le pousse à se précipiter parfois en forêt, retrouver le contact des arbres, des feuilles, de la terre qui l’ont entouré lorsqu’il était tout petit. L’histoire de Jérôme, ses rencontres, son parcours, tout est assez original, et un tantinet loufoque. J’ai aimé la façon dont l’auteur réalise un parfait équilibre entre drame et situations burlesques, déprime et appétit de vivre, un joli exercice de corde raide dont elle se sort fort bien.
Alors, bien sûr, il faut y voir plutôt un conte qu’une histoire des plus réalistes, et il faut se laisser emporter par la vie dans cette petite bourgade du nord-est, par les personnages surtout : Jérôme et son passé qui remonte lentement, sa fille Marina toute à son désespoir, Rosy, l’amie compatissante et pragmatique de Marina, la fantasque Vilno Smith, écossaise à la recherche d’une maison, Alexandre, le flic à la retraite poursuivant ses obsessions… Un petit bémol pour la fin pas tout à fait à la hauteur du reste du roman, sans quoi ce roman serait un coup de cœur.

Extrait : Jérôme se rend compte que « Je marche dans la forêt » n’est toujours pas une réponse satisfaisante. C’est pourtant la vérité. Il marche dans la forêt. Parfois il croise un coq de bruyère, un blaireau, un renard. Les animaux ne le fuient pas. Ils s’arrêtent, s’approchent, le reniflent. S’il est vraiment certain de ne rencontrer personne, il marche à quatre pattes à côté d’eux, en grognant très légèrement. Cela ne dure jamais. Il ne veut prendre aucun risque. Il sait que, si qui que ce soit le surprenait, il en mourrait. Il ne pense jamais à ces promenades, ne les prémédite pas, s’en souvient à peine.

– Je ne crois pas à la parole, déclare Rosy d’un ton catégorique.
Jérôme admire sa fermeté. Lui non plus n’y croit pas, mais il n’oserait cependant pas l’affirmer. Il sent que quelque chose cloche dans les échanges. Il ne saurait le formuler plus précisément. Il est souvent frustré, et presque toujours craintif, à l’idée de devoir s’exprimer, avec la certitude qu’il ne sera pas compris. Il blâme les mots, l’approximation du vocabulaire. Il ne songe pas à remettre en cause le système lui-même.

D’autres avis : Cécile a beaucoup apprécié, Clara est mitigée, Constance a aimé, Jostein a été peu touchée, Malika l’a trouvé parfaitement ressenti et raconté et Nadael émouvant, c’est un coup de cœur pour Zazy.