Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Elizabeth Brundage, Dans les angles morts

danslesnaglesmorts« Une chose à savoir à propos des maisons : c’étaient elles qui choisissaient leurs propriétaires, et non l’inverse. Et cette maison les avait choisis, eux. »
C’est l’histoire d’une ferme maudite et probablement hantée dans l’état de New York… non, c’est le récit d’un mariage mal assorti, qui tient par des mensonges… non, c’est un roman avec de beaux portraits de femme… c’est un roman noir, un thriller psychologique, un roman choral, une saga familiale, peut-être ?
Ce roman est tout à la fois, et le réduire à un seul angle pour en parler serait vraiment dommage.
Au commencement, un mari rentrant de l’université retrouve sa femme morte, dans la maison qu’ils ont achetée quelques mois plus tôt dans la campagne. Ils ont imaginé pouvoir restaurer leur vie de couple chancelante dans ce nouvel environnement bucolique, mais les choses n’ont fait qu’empirer. Mariés sans amour, parents d’une petite fille de trois ans, George et Catherine tentent pourtant de s’intégrer à la petite ville de Chosen. Ils reçoivent des voisins, des collègues de George. Catherine semble un peu fragile, et personne ne lui révèle que la maison où ils vivent a été le théâtre d’un drame de la pauvreté, quelques temps avant qu’ils ne l’achètent. Les enfants de la famille Hale, les anciens propriétaires, vivent encore en ville, et reviennent même faire des petits travaux dans la maison qui n’est plus la leur.

« C’étaient des hommes aux cœurs brisés, qui ne pouvaient pas faire grand-chose, même pas aimer. C’était la chose la plus simple, aimer quelqu’un, sauf que c’était aussi la plus dure, parce que ça faisait mal. »
Ce roman est aussi riche et ambitieux que prenant. Le genre « thriller psychologique » fait florès, mais n’atteint que rarement cette maîtrise, et d’ailleurs, ce n’est pas vraiment, pas tout à fait, ce genre qui est proposé dans ce roman. Il s’agit plutôt de tracer le portrait d’un couple et autour d’eux, le visage d’une maison, et autour encore, la peinture d’une communauté rurale et néo-rurale. Et ça fonctionne ! Il n’y a pas à proprement parler d’enquête policière, ni même trop de suspense concernant le coupable, et pourtant de nombreuses questions se posent, et la tension monte progressivement, implacablement, et de manière vraiment très addictive. L’écriture, à la hauteur de la construction, participe bien à faire monter la tension. La fin est cohérente et bien menée, elle aussi.
Bref, pas de fausse note pour cette lecture qui me laisse impatiente des futures publications de l’auteure. Renseignements pris, il ne s’agit pas de son premier roman, mais du premier traduit en français, et de celui qui a, semble-t-il, le mieux marché aux Etats-Unis.

Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage (All things cease to appear, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduction de Cécile Arnaud, 528 pages.


Elles ont aimé : Krol, Valérie et Cathulu.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
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Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée littéraire 2016

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs

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Y aurait-il eu un moyen de convaincre Mr Edwards qu’il était un honnête homme, un très honnête homme, en toute vérité, mais qu’il racontait mille et un mensonges à l’immigration simplement pour devenir un jour citoyen des États-Unis et passer le restant de sa vie dans cette grande nation ?
Chaque jour, Jende Jonga se réjouit d’avoir pu obtenir un travail de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehmann Brothers. Il va pouvoir faire venir son fils et sa femme Neni qui projette de faire des études de pharmacie aux États-Unis. Le minuscule logement du Bronx leur semble un palais, ils font tout leur possible pour s’adapter, se conformer au mode de vie américain de leurs rêves. Car c’est bien du rêve qu’il s’agit dans ce roman, et de la profondeur du fossé qui le sépare de la réalité… Jende et Neni sont vraiment des personnages excessivement attachants, leur petit garçon, Liomi, aussi. Pour autant, les membres de la famille Clarks, représentants de la classe moyenne supérieure new-yorkaise, ne sont pas montrés comme imbus d’eux-mêmes ou foncièrement désagréables. L’auteure a eu la subtilité de créer des personnages qui aient de multiples facettes et qui tous, puissent être sympathiques à un moment ou à un autre.
L’envers du rêve américain est en passe de devenir un genre littéraire à part entière, et ce thème ne manque pas d’intérêt, surtout lorsqu’il s’agit du point de vue des immigrés illégaux. Ce roman de Imbolo Mbue a la finesse de ne pas s’arrêter à ce seul point de vue, mais à alterner avec les angoisses d’une famille américaine typique, et très aisée, confrontée à la crise économique. Jusqu’à quel point ces deux familles pourront se rapprocher est l’un des éléments-clefs du livre. L’autre étant de savoir si les Jonga pourront obtenir des cartes vertes.
Ce roman aurait été un coup de cœur si je n’avais pas déjà lu, et aimé, Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Tous nos noms de Dinaw Mengestu et Le ravissement des innocents de Taiye Selasi…
Toutefois, si tous ces romans ont un point commun évident, celui de Imbolo Mbue est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il s’inscrit dans une actualité récente, lors de la crise des subprimes aux États-Unis, et parce qu’il donne à voir différents points de vue, notamment la différence de ressenti entre hommes et femmes, chacun n’attendant pas la même chose d’une installation dans un nouveau pays. J’ai particulièrement aimé ce premier roman d’Imbolo Mbue pour les beaux portraits de Jende et Neni, authentiques, touchants, et pleins d’humanité, restés fidèles à leur famille au Cameroun qui les sollicite bien trop souvent, de même qu’à leurs souvenirs de là-bas, mais manifestement sous le charme de leur nouveau pays malgré les difficultés.

Extraits : Elle se revoyait avec une grande clarté, après, allongée dans le lit aux côtés de Jende, écoutant les bruits de l’Amérique par la fenêtre, les voix étouffées et les rires des femmes et hommes afro-américains dans les rues de Harlem, se disant : Je suis en Amérique, vraiment, je suis en Amérique.

 

« La police sert à protéger les Blancs, mon frère. Peut-être aussi les femmes noires et les enfants noirs, mais pas les hommes noirs. Jamais les hommes noirs. Les hommes noirs et la police sont comme l’huile de palme et l’eau. Tu comprends ça, eh ? »

beholdthedreamersRentrée littéraire 2016
L’auteure : Imbolo Mbue est née au Cameroun. Elle a quitté Limbe en 1998 pour faire ses études aux États-Unis, elle est diplômée de Rutgers et Columbia. Elle vit à New York avec son mari et ses enfants. Son roman, annoncé depuis la foire du livre de Francfort en 2014, paraît aux États-Unis le 23 août en même temps que sa traduction française.
300 pages.
Éditeur : Belfond (18 août 2016)
Traduction : Sarah Tardy
Titre original : Behold the dreamers

Les avis de Antigone, Clara et Delphine.
Merci à Netgalley pour cette lecture.

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Publié dans littérature Amérique du Nord

Julia Glass, Jours de juin

joursdejuinL’auteur : Julia Glass est l’auteur de quatre romans, Jours de juin, Refaire le monde, Louisa et Clem et Les Joies éphémères de Percy Darling, qui ont tous été des best-sellers du New York Times. Elle s’est vu décerner plusieurs prix pour ses romans et ses nouvelles, dont le prestigieux prix du National Book Award pour Jours de juin. Elle vit avec sa famille dans le Massachusetts.
655 pages
Éditeur : Points (2008)
Première parution en 2002.
Traduction : Anne Damour
Titre original : Three junes

J’ai choisi Jours de juin parmi les romans de Julia Glass un peu au hasard, parce que je voulais découvrir cette plume dont j’avais souvent entendu parler. Ceci est son premier roman ? J’en suis fort étonnée, parce que ce bon gros pavé brassant plein de thèmes contemporains de société est vraiment très maîtrisé. J’ai trouvé parfaite la structure en trois parties inégales, la seconde qui est aussi la plus longue (et la seule écrite à la première personne) est celle qui tourne autour de Fenno, le membre le plus séduisant de la famille McLeod.
Parlons un peu de cette famille : Paul, le père, vient de perdre sa femme et part en voyage organisé dans les îles grecques. Malgré son récent malheur, la tonalité n’est pas trop mélancolique, et ses compagnons de voyage offrent des portraits qu’on imagine croqués à partir de rencontres réelles, tant ils respirent l’authenticité ! C’est le premier de ces trois mois de juin, celui où Paul rêve de changer peut-être de vie…
Six ans plus tard, son fils Fenno rentre en Ecosse alors qu’il n’y est pas revenu depuis de longues années. C’est l’occasion de comprendre mieux les liens tissés dans la famille, entre les trois frères, rien de dramatique ni d’irrémédiable, des éloignements comme dans toutes les familles… La vie bien réglée de Fenno, libraire à Greenwich Village, prend un tournant, voire même plusieurs tournants très importants, juste à ce moment-là
La troisième partie, le troisième mois de juin, centré sur Fern, une femme peintre, permettra de faire le point quelques années plus tard.
C’est un régal de lire sous la plume de Julia Glass les relations familiales, ou celles des différents couples du roman, tant elle réussit à pointer les comportements, à analyser les situations, sans jamais perdre de son empathie pour chacun. La mémoire familiale, la façon dont chacun voit et imagine les autres un peu perdus de vue, la paternité et la maternité, sont au cœur de ce roman.
Julia Glass, un nom à noter et à retenir, je crois que ses autres livres méritent d’être lus aussi, et qu’on retrouve même dans l’un d’entre eux des personnages de ce Jours de juin : je m’en réjouis d’avance !

Extrait : Le temps joue comme un accordéon, il se resserre et se déploie de mille manières mélodieuses. Les mois passent comme l’éclair, dans une suite accélérée d’accords, ouverts-fermés, unis-séparés ; puis vient une seule semaine mélancolique, qui est peut-être le pivot de l’année, une longue note soutenue. Le jour de mon retour est resté gravé dans ma mémoire comme une fugue, avec un ton parfaitement clair, mais des mois qui suivirent, l’automne et l’hiver qui précédèrent la mort de ma mère, ne me restent que quelques bribes d’une musique légère.

Un autre extrait où je me suis reconnue :
Lorsque Fenno avait traversé l’Atlantique -une situation sans rapport avec la pension, où d’autres gens veillaient sur lui, ou avec l’Université, où des études absorbantes étaient censées le préserver du danger-, Paul calculait un décalage de six ou sept heures quand il allait se coucher le soir, et il se demandait où se trouvait Fenno en cette fin d’après-midi à l’étranger. Etait-il, en cette heure précise, à la bibliothèque (un endroit recommandable, sûr) ou dans la rue, en train de faire des courses pour le dîner ou de choisir une chemise pour plaire à un amant ? Et si Paul se réveillait au beau milieu de la nuit, ce qu’il détestait par-dessus tout, c’était d’imaginer Fenno ailleurs que bêtement au lit, comme son père.

Les avis tentateurs d’Aifelle, Cathulu, Keisha, L’or des chambres

C’est un pavé de l’été qui fait plouf chez Brize !

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2014

Nell Freudenberger, The newlyweds

newlywedsL’auteur : Nell Freudenberger est américaine, née à New York en 1975. Elle a longuement séjourné en Asie, rédigeant des récits de voyage pour des revues américaines. Son premier roman, Le dissident chinois, est paru en 2006. Elle a été récompensée par de nombreux prix et citations.
284 pages
Titre français : Les jeunes mariés
Paru en 2014 chez Quai Voltaire

Je me souvenais de l’enthousiasme de Cathulu qui a lu deux ou trois livres de Nell Freudenberger, aussi n’ai-je pas trop hésité quand je l’ai trouvé en anglais… De plus, c’est quand je le lisais que j’ai vu un cardinal dans un arbre de Central Park ! Je suis sûre que c’est un signe que j’avais bien fait de le choisir !
Même si l’histoire m’en a rappelée d’autres que j’ai déjà lues comme Les fiancées d’Odessa
ou L’an prochain à Tbilissi, je me suis vite attachée au personnage d’Amina, une jeune fille qui a du abandonner ses études au Bengladesh faute de moyens et qui cherche à se marier aux Etats-Unis grâce à un site de rencontres. George correspond finalement à ce qu’elle cherche, ils se voient une première fois, puis décident de se marier.
La toute première scène a lieu dans la maison toute neuve des deux tourtereaux, je ne révèle donc rien en parlant de ce mariage. Amina va à la fois découvrir les Etats-Unis, en l’occurrence la ville de Rochester dans l’Etat de New-York, chercher un travail, apprendre à mieux connaître George et en savoir plus sur son passé.
Rien n’est totalement noir ou blanc dans ce roman, j’ai admiré sa subtilité sur ce genre de sujet où il est facile d’en faire un peu trop… La deuxième partie où Amina retourne au Bengladesh pour aider ses parents à venir la rejoindre dès qu’ils obtiendront leur visa montre que du côté de la jeune fille, tout n’avait pas été dit avant les noces non plus. Je ne sais quelle partie j’ai préférée, de celle qui montre la jeune femme s’habituant à son nouvel environnement, ou celle montrant le retour au pays. Retour dont on ignore, jusqu’à un certain point s’il sera temporaire ou définitif.
Les pensées d’Amina sont le fil conducteur du roman, et à aucun moment ne m’ont parues ennuyeuses ou inintéressantes. J’ai rêvé, été déçue ou craintive, agacée ou déterminée, à l’unisson avec cette jeune femme à la fois moderne et attachée à ses traditions. Les personnes qui l’entourent ne manquent pas de nuances non plus, et d’hésitations, de fêlures… J’ai trouvé ce livre vraiment réussi et ne demande qu’une chose, avoir l’occasion de relire cette auteure !

Citations : Amina hocha la tête, mais ce désir d’être « seuls ensemble » pouvait se comprendre si l’on vivait dans une maison animée, pleine d’enfants, de grands-parents, de tantes et d’oncles. Là ils étaient seuls ensemble, et comme le son de la télévision était coupé, ils n’entendaient que le ronflement de tous leurs appareils électriques. 

Une fois de plus, elle eut l’impression déroutante que son passé continuait à suivre son cours, parallèlement au présent, il n’y avait qu’au téléphone que les deux flots se croisaient.

Repéré chez Cathulu et Sharon.

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2013

Richard Russo, Ailleurs

 

ailleurs L’auteur : Richard Russo est né en 1949 et a grandi près de Gloversville, dans l’État de New York. Il a obtenu un doctorat de philosophie en 1979 et un Master of Fine Arts en 1980 à l’Université d’Arizona. Il a été professeur de littérature avant de se consacrer à l’écriture. En 2002, son roman intitulé Le déclin de l’empire Whiting (Empire Falls) a été récompensé par le prix Pulitzer. Il a écrit cinq autres romans ainsi qu’une série de nouvelles, et été co-scénariste sur plusieurs films ou séries.
261 pages
Editeur : Quai Voltaire (septembre 2013)
Traduction : Jean Esch
Titre original : On Helwig Street : A memoir

Toutes mes lectures de Richard Russo m’ont emballée, sauf Le pont des soupirs, plus sombre et fort long, qui n’a pas dû tomber au moment adéquat. Sinon, j’ai aimé successivement Quatre saisons à Mohawk, Le déclin de l’empire Whiting, Mohawk qui tout trois plantaient de manière géniale le décor d’une petite ville et le portrait de leurs habitants. Un peu à part, Les sortilèges du Cape Cod, narrait sur un ton plus léger, quoique pas dépourvu d’émotion, une sorte de « Deux mariages et deux enterrements ». Autant dire que ce livre plus personnel me faisait de l’oeil.
Dans Ailleurs l’auteur parle en effet de lui, et plus particulièrement de sa mère, qui l’a élevé seule, enfin si on peut dire qu’elle l’ait élevé, tant très vite, le jeune Richard Russo fut son soutien plutôt que sa charge. Une mère étouffante, obsessionnelle, sujette à des crises d’angoisse, obsédée par la pauvreté. C’est tardivement qu’il se rendra compte qu’elle était malade, réellement malade, et non uniquement fragile des nerfs comme on le disait dans sa famille. Sa mère est omniprésente à tous les moments de sa vie, et ce n’est pas seulement de son enfance qu’il s’agit, mais aussi de ses années d’études, son mariage, sa carrière universitaire, son rôle de père. La finesse des descriptions de lieux, qui prennent vie à travers ses mots, sont une constante chez Richard Russo, et il en va ainsi pour les lieux réels tel Gloversville, sa ville natale qui vivait le l’industrie du gant, sœur jumelle de l’imaginaire Mohawk.onhelwigstreet
Il est impossible de ne pas être touché, tant quand il raconte son enfance, quand il décrit de manière factuelle les comportements erratiques de sa mère, que quand il analyse leurs ressemblances ou leur goût commun pour la lecture, tout sonne vrai dans cette déclaration d’amour inconditionnel. Ce que je trouve parfois gênant dans les livres autobiographiques, ne l’a pas été dans celui-ci, grâce à l’honnêteté du propos, qui ne cache rien, sans en faire trop. Et puis Russo ne peut s’empêcher de laisser poindre l’humour un peu grinçant qui le caractérise, et certaines scènes comme la traversée des Etats-Unis alors qu’il est conducteur débutant, à bord de la Mort grise, sa première voiture ainsi nommée, sont vraiment mémorables !
Un livre nécessaire à l’auteur, mais à ses lecteurs aussi, qui y retrouvent parfois l’origine de tel ou tel roman, comme Les sortilèges de Cape Cod.

Extrait : C’est grâce à ma mère que j’ai appris que lire n’était pas un devoir, mais une récompense, grâce à elle que j’ai eu l’intuition d’un vérité essentielle : la plupart des gens sont enfermés dans une existence solitaire, une vie restreinte par le manque et l’absence d’imagination; des limites que ne connaissent pas les lecteurs. Vous ne pouvez pas créer un écrivain sans créer d’abord un lecteur, et c’est ce que ma mère a fait de moi. En outre, même si je n’avais plus l’âge de m’intéresser à ses livres, ceux-ci participèrent à la fabrication de l’écrivain que je deviendrais plus tard, un écrivain qui, contrairement à beaucoup d’autres formés à l’Université, ne considérait pas le mot « intrigue » comme un gros mot, qui faisait attention au public et au rythme, et qui se montrait peu tolérant vis-à-vis des prétentions littéraires.


Lu aussi par Aifelle, Claudialucia (merci !) Cuné, Galéa, Keisha et Val.

Publié dans littérature Amérique du Nord

Joyce Carol Oates, Nous étions les Mulvaney

nousetionslesmulvaneyL’auteur : Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie, plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …)
704 pages
Existe en Livre de Poche (2011)
Paru en 1996 sous le titre We were the Mulvaneys Traduit par Claude Seban

 

Il existe une sorte de livre après lequel tous les livres abordant la même thématique vous semblent fades et pour tout dire presque inutiles. Il en va ainsi des sagas familiales américaines après la lecture de Nous étions les Mulvaney. Là où les autres vous promènent sur trois ou quatre générations sur seulement 400 pages, Oates s’en tient à une famille nucléaire tout ce qu’il y a de plus classique et vous garde en haleine sur 770 pages. Bon, ce n’est pas totalement vrai, au début on lit bien quelques paragraphes sur les parents de Michael ou Corinne Mulvaney, mais ensuite tout se concentre autour de ce couple et de leurs quatre enfants, Mike, Patrick, Marianne et Judd.
Tout commence en 1976, lorsque Marianne rentre déboussolée d’un bal du lycée où elle se faisait pourtant une joie d’aller. Marianne, la pom-pom girl, toujours dynamique et souriante, ne sera plus jamais la même après ce viol. A la suite de ce drame, la famille tente en vain de se resserrer…
L’histoire est racontée du point de vue de Judd, le benjamin, devenu journaliste bien plus tard. Ses souvenirs d’enfance joyeux, dans la ferme pleine d’animaux, véritable petit paradis, laisseront la place à des moments plus amers, à une lente décomposition. Le talent de JC Oates éclate à chaque page, les jours heureux sont racontés sans mièvrerie, le drame n’est pas édulcoré, la psychologie de chacun est tellement bien écrite qu’ils prennent vie entre les pages, et chacun à leur manière, nous touchent profondément.
Ce roman vient s’ajouter à mes préférés de cette auteure pour le moins prolifique : Les chutes, Fille noire, fille blanche, La fille du fossoyeur, Le mystérieux Mr Kidder… Bref, inutile d’en parler plus, lisez-le, si ce n’est pas déjà fait !

Extrait : Nous étions les Mulvaney, vous vous souvenez ? Vous croyiez peut-être notre famille plus nombreuse ; j’ai souvent rencontré des gens qui pensaient que nous, les Mulvaney, formions quasiment un clan, mais en réalité nous n’étions que six : mon père Michael John Mulvaney ; ma mère Corinne ; mes frères Mike et Patrick ; ma sœur Marianne et moi… Judd.
De l’été 1955 au printemps 1980, date à laquelle mes parents durent vendre la propriété, il y eut des Mulvaney à High Point Farm, sur la route de High Point, onze kilomètres au nord-est de la petite ville de Mont-Ephraim, Etat de New York, dans la vallée de Chautauqua, cent dix kilomètres au sud du lac Ontario.
High Point Farm était une propriété bien connue dans la vallée – inscrite plus tard aux Monuments Historiques – et « Mulvaney » était un nom bien connu.
Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints.
Longtemps vous nous avez admirés, puis vous avez pensé : Tant mieux !… ils n’ont que ce qu’ils méritent.
« Trop brutal, Judd ! » dirait ma mère, gênée, en se tordant les mains. Mais j’estime qu’il faut dire la vérité, même si elle fait mal. Surtout si elle fait mal.

Les avis d’Athalie, Dominique, Inganmic, Papillon, Philisine, Sylire

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2014

Hubert Haddad, Théorie de la vilaine petite fille

theoriedelavilaineL’auteur : Hubert Abraham Haddad est né à Tunis en 1947. Il suit ses parents dans la banlieue parisienne quelques années plus tard. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il reçoit le Prix Renaudot Poche en 2009 pour Palestine. En 2007, paraît la suite du Nouveau Magasin d’écriture, dans lequel il interroge la littérature et l’imaginaire à travers 200 gravures choisies pour leur pouvoir d’évocation.
400 pages
Editeur : Zulma (janvier 2014)

Un nouveau roman d’Hubert Haddad, une couverture de chez Zulma, comment ne pas y résister ? Pourtant, je n’avais pas éprouvé de coup de coeur pour Le peintre d’éventails, mais j’avais admiré l’écriture fluide et poétique, le sujet m’avait parlé, le souvenir en était resté fort agréable au bout du compte.
Mais alors quelle déconvenue avec ce roman sur les sœurs Fox, premières adeptes connues du spiritisme, ou plus précisément du spiritualisme anglo-saxon, au milieu du XIXème siècle. Un sujet et une époque qui ne m’enthousiasmaient pas a priori, mais j’avais grande envie de changer d’avis sur la question, justement ! Un début en demi-teinte, mais assez intrigant, où on fait connaissance de Margaret et Kate Fox, quinze et onze ans, qui s’installant dans une nouvelle maison, y remarquent des bruits fort étranges… Leur sœur aînée Leah trouve qu’il y a peut-être moyen de tirer parti des pouvoirs bien particuliers de ses deux cadettes, et les emmène avec elles dans la ville de Rochester.
Malheureusement, bien que l’époque et les endroits décrits soient plaisamment évoqués, le contexte a mis trop de temps à se mettre en place et tout cela s’est avéré très vite m’ennuyer, pour ensuite s’enliser dans des situations plutôt répétitives. Bien sûr, les sœurs Fox n’étaient pas en odeur de sainteté et nombreux étaient ceux qui voulaient démontrer qu’elles appartenaient au monde des charlatans. Mais cela ne m’a pas permis de m’attacher beaucoup à leurs vies, ni de comprendre vraiment qui elles étaient.
Le style ne m’a pas convaincue non plus, trop lourd, avec des phrases qu’il me fallait relire pour en tirer du sens, bref… une déception pour la première lecture de cette rentrée de janvier 2014, qui me donne envie de retourner vers des valeurs sûres plutôt que de me jeter sur les nouveautés.

Les avis (plus positifs que le mien) de Jostein et Yv.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2012

Carin Clevidence, La maison de Salt Hay Road

maisondesalthayL’auteur : Carin Clevidence, née en 1967, a grandi sur l’île de Long Island, « entourée d’eau et d’oiseaux ». La maison de Salt Hay Road est son premier roman. Carin Clevidence a remporté le Prix de la Fondation Rona Jaffe Writer et a reçu une bourse de la Provincetown Centre de travail des Beaux-Arts. Ses récits ont été publiés dans de nombreuses revues.
306 pages
Editeur :
Quai Voltaire (août 2012)
Traduction : Cécile Arnaud
Titre original : 
The House on Salt Hay Road

Comme le titre l’indique, c’est une maison qui est au cœur de ce roman, qui retient et fait revenir ses habitants à elle, une maison qui pourtant a déjà vagabondé… L’histoire de son installation à Long Island sort de l’ordinaire. Trois générations y cohabitent, le grand père Scudder, son fils célibataire Roy et sa fille Mavis mal mariée et revenue au foyer. Viennent s’y ajouter les enfants de la troisième fille de la maison, décédée. Nancy a dix-huit ans alors que Clayton sort à peine de l’enfance, lorsqu’elle rencontre un ornithologue qu’elle trouve particulièrement séduisant…
Passé un peu inaperçu à la rentrée littéraire 2012, La maison de Salt Hay Road est un roman familial américain comme je les aime, qui fait passer un bon moment, même s’il ne laisse pas un souvenir impérissable. Je me souviendrai toutefois de l’écriture claire et nette comme un ciel de Long Island, du thème des mariages qui se délitent qui m’a fait penser par moment aux romans de Richard Yates, la sensibilité à la nature en plus… et surtout de la fin où la nature justement se réveille et intervient de façon brutale et inévitable dans la vie de la famille.

Extrait : Mavis avait toujours eu un sommeil difficile. Chaque fois qu’elle se réveillait la nuit, elle se réjouissait de se retrouver dans son lit étroit, dans la maison où elle avait grandi. Elle laissait les rideaux ouverts afin de pouvoir regarder par la fenêtre et s’assurer qu’elle était bien là. Le clair de lune la réveillait souvent. Après être restée étendue pendant une heure, elle enfilait une robe de chambre en flanelle sur sa chemise de nuit et, ses cheveux fins se détachant de sa natte, elle descendait, pieds nus, en faisant le moins de bruit possible. Certaines nuits, elle parvenait à se rendormir après avoir préparé un pain de maïs.

Vu chez Cuné

Publié dans littérature Amérique du Nord

Richard Yates, Un été à Cold Spring

L’auteur : Richard Yates (1926-1992) est l’auteur de La fenêtre panoramique (1962, adapté au cinéma sous le titre Les noces rebelles par Sam Mendes), Onze histoires de solitude (nouvelles, 1963), Easter Parade (1976), Un été à Cold Spring (1986) ainsi que de quatre romans et un recueil de nouvelles pas encore traduits en français. Son œuvre a marqué toute une génération d’écrivains, parmi lesquels André Dubus, Raymond Carver ou Richard Ford.
205 pages
Editeur :
Robert Laffont (2011)
Traduction : Aline Azoulay-Pacvon
Titre original : Cold Spring Harbour (1996)

Evan Shepard a dix-neuf ans lorsqu’il se marie avec une camarade de lycée, tombée trop rapidement enceinte. Il est embauché dans une usine de machines-outils de Long Island où ils résident tous deux et peut ainsi subvenir aux besoins de sa petite famille. Evan prit l’habitude de rouler sans but, le soir, et de ruminer dans le noir, le visage grave. C’était vraiment bien de vivre avec une jolie fille folle de vous, aucun doute là-dessus. Mais cela donnait aussi à réfléchir. Etait-ce là tout ce qu’on pouvait attendre de la vie ? Il frappait le volant, encore et encore, n’arrivant pas à croire que son chemin était si bien tracé et qu’il n’y aurait pas moyen de le faire dévier alors qu’il n’avait pas encore dix-neuf ans.
Leur vie commune se solde rapidement par une séparation, et Evan caresse un moment l’idée de reprendre des études. Une coïncidence lui fait rencontrer, quelques années plus tard Rachel qui vit à New York. Bien qu’un peu oie blanche et nantie d’une mère encombrante, Rachel correspond à ce qu’Evan recherche :
Evan étudia Rachel de la tête aux pieds tandis qu’elle échangeait des politesses avec son père. Il aima sa peau, ses cheveux châtains et ses grands yeux noisette. Il ne voyait rien de « provocant » chez elle, mais elle était singulière : maigrichonne et douce, avec ce regard magnifique des êtres qui s’éveillent à la vie. Il se mit à peser les différentes implications des mots « tendre », « fraîche », « périssable » ; cette fille était de celles qu’on pouvait chérir et protéger. […] Et si quelqu’un réussissait à l’éloigner de ce trou pour l’exposer aux rayons fortifiants du soleil et lui faire prendre des forces, s’il réussissait à la maintenir au loin assez longtemps, elle pourrait facilement se transformer en une femme digne qu’il verse son sang pour elle, digne qu’il lui sacrifie sa vie, qu’il lui sacrifie tout. En tout cas, cela valait la peine d’essayer.
Rachel et Evan se rapprochent, leurs familles font connaissance, et comme cela était souvent le cas à l’époque, des noces finissent par être décidées pour mettre fin à une période de frustration sexuelle d’avant-mariage. L’installation à Cold Spring, petite bourgade de Long Island suivra en cet été 1942…
Après Easter parade, je retrouve la plume de Richard Yates, qui n’a pas son pareil pour mettre en scène des personnages qui assistent impuissants à leur vie, dans laquelle ils semblent englués. De la fin des années 30 jusqu’à la deuxième guerre mondiale, le lecteur s’immisce dans la vie de deux familles qui se trouvent liées par un mariage. Malheureusement pour le jeune couple, leurs parents respectifs sont loin de présenter des modèles fiables, ce n’est rien de le dire, pour la réussite d’une vie commune. Ce roman écrit d’une plume acérée ne cache rien des embarras, des complexes et de la morosité ambiante, et déroule des vies qu’on imagine en noir et blanc.
A découvrir pour qui aime ces atmosphères américaines d’il y a quelques décennies !

Lu aussi par Amanda Meyre, Mimi Pinson, Nina, Prune