Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Publié dans littérature Océanie, policier, premier roman, rentrée hiver 2020

Emma Viskic, Resurrection Bay

« Un autre homme lui faisait face, la lumière du palier projetait des ombres sur son visage émacié et cireux. Ses lèvres remuaient. Il criait. Des questions ? Des ordres ? Un bruit confus, il faisait trop sombre pour lire sur ses lèvres. »
Détectives privés à Melbourne, Caleb et son associée Frankie se mettent à la recherche du meurtrier de Gary, le meilleur ami de Caleb, qu’il a retrouvé assassiné chez lui. Le roman commence directement par une scène forte où Caleb pleure son ami et s’interroge sur le dossier sur lequel le détective privé et le flic travaillaient ensemble. La police semble soupçonner Gary d’être un ripou, ce que Caleb n’imagine pas un instant. L’originalité du roman tient en quelques mots : Caleb est sourd depuis l’enfance, et lit sur les lèvres, mais souvent se refuse à signaler son handicap à ses interlocuteurs. D’où des incompréhensions fréquentes. Cet aspect du roman a des accents de vécu et ajoute un intérêt certain à l’intrigue.
Agressé, blessé et réfugié chez son ex-femme dans la petite station balnéaire de Resurrection Bay, Caleb continue d’aller interroger différentes personnes qui pourraient éclairer les derniers instants de Gary et les problèmes dans lesquels il semblait s’être empêtré.

« Caleb sortit du lit doucement et s’habilla avec précaution, non sans grimacer de douleur. Curieux de voir à quel point tout faisait plus mal le lendemain : les entailles, les ruptures, le chagrin. »
On a affaire à un personnage original mais à des situations qui le sont un peu moins. J’ai noté un certain manque de cohérence, notamment dans les caractères des personnages et parfois dans l’action. Particulièrement agaçante est la propension de Caleb à ne rien faire pendant des pages et des pages, puis à s’inquiéter brusquement, et à se mettre à s’agiter en tous sens ! De plus, des passages sentimentaux parsèment le texte, et, s’ils sont utiles pour apporter une respiration, ils ne réussissent pas à impliquer le lecteur, enfin avec moi, ça n’a pas vraiment fonctionné.
Heureusement l’auteure, hormis quelques courts passages, n’a pas trop recours à la violence et au sordide pour asseoir son roman, ce qui a été un soulagement au fil du texte. J’ai trouvé aussi que l’écriture manquait de relief, c’est dommage, une musique des mots plus remarquable aurait aidé à maintenir l’intérêt du lecteur entre les dialogues qui sont nombreux et sonnent plutôt juste.

Un polar honorable, donc, pour un premier roman, mais je ne suis pas certaine de continuer la série…

Resurrection Bay, d’Emma Viskic, éditions du Seuil, février 2020, (édition originale 2015), traduction de Charles Bonnot, 315 pages.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2020

Fabrice Humbert, Le monde n’existe pas

HUMBERT« Personne jusqu’ici ne connaissait les noms d’Ethan Shaw et de Clara Montes, mais le roman est en train de se mettre en place, les premières pages se créent sous nous yeux, à travers une esthétique de la répétition, de la boucle et de la démultiplication qui n’a jamais existé dans l’histoire. »
Je profite du confinement pour essayer d’avancer dans mes chroniques, et comme je n’ai pas spécialement envie d’écrire, ni vous de lire, des chroniques mitigées sur des livres très moyens, je viens vous parler du dernier roman vraiment enthousiasmant que j’ai lu. C’est ma quatrième lecture de Fabrice Humbert, je crois, pas du tout inconnu de mes services donc, et j’aime sa manière de se saisir de sujets d’actualité, et d’en faire des romans prenants.
Le sujet donc : Adam Vollmann, journaliste new-yorkais, apprend avec étonnement que l’idole de sa jeunesse, la star de son lycée de Drysden, Colorado, Ethan Shaw, est activement recherché pour le viol et le meurtre d’une jeune fille de seize ans, Clara Montes. Ne pouvant imaginer comment cela est possible, Adam se rend à Drysden pour enquêter, rencontrer la mère de Clara, l’épouse d’Ethan, et d’autres personnes…

« J’ai repris mes recherches. À un moment, je me suis dit que je plongeais dans le Net, absorbé dans les images, et que mon corps glissait en elles. Si le texte ne happe pas, les images, elles, par un étrange effet de relief et de scintillement, superposent l’architecture de plusieurs mondes où le regard s’engloutit. »
L’auteur aborde les thèmes de la vérité et du mensonge, notamment par rapport à l’image, à l’information, les fake news, bien sûr, et aussi la surveillance du citoyen, et surtout de celui qui va à l’encontre du gouvernement ou de toute autre puissance. Les références sont nombreuses, du mythe d’Oedipe à Citizen Kane, ou à la prise de la Bastille, et pourtant, on reste tout le temps dans le roman, et en aucun cas dans un essai déguisé. Qu’a réellement fait Ethan Shaw, son ami Adam Vollman va-t-il réussir à l’innocenter, ces questions restent prégnantes tout du long du roman, et portent le lecteur.
Au-delà de l’écriture, particulièrement maîtrisée, du thème, très actuel et de la dénonciation nécessaire, l’histoire touche au plus profond, et pousse à tourner les pages avec avidité. Même la fin, qui peut sembler frustrante, ou moins limpide que le reste, m’a semblé en parfaite adéquation avec le reste du texte, et m’a subjuguée. Une parfaite réussite, en ce qui me concerne.

Le monde n’existe pas de Fabrice Humbert, éditions Gallimard, janvier 2020, 247 pages.

Repéré chez Delphine-Olympe et Hélène.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Ian McEwan, Une machine comme moi

unemachinecommemoi« Alan Turing en personne avait souvent dit et écrit dans sa jeunesse qu’à partir du moment où nous ne verrions plus aucune différence de comportement entre la machine et l’homme, il nous faudrait reconnaître l’humanité de la machine. »
Attention, billet pas très objectif ! Je me répète très certainement, mais Ian McEwan, auteur découvert il y a environ vingt-cinq ans, avec L’enfant volé, n’a pas encore réussi à me décevoir. Sur la plage de Chesil, qui a beaucoup plu aux lectrices et lecteurs français, est loin d’être mon préféré toutefois, c’est l’insurpassable Expiation, bien sûr !
Il revient avec un roman sur l’intelligence artificielle, présenté un peu rapidement (ou pour attirer le chaland?) comme une histoire d’amour entre trois personnages, dont un androïde. Oui, bon, si on veut, mais ce roman est tellement plus que ça !
Imaginez un passé, dans les années 80, qui ressemble étrangement à notre présent, avec internet, véhicules autonomes, et réchauffement climatique… il y a même une petite minorité bizarre de Britanniques qui voudraient quitter l’Union Européenne ! Alan Turing est toujours vivant, alors que se prépare l’opération militaire britannique dans les îles Falkland décidée par Margaret Thatcher. Le succès ou l’échec de cette opération aura des conséquences politiques qui ne sont pas forcément celles que l’on connaît. Voilà pour l’arrière-plan.
Charlie, un jeune homme qui a suivi des études d’anthropologie, et qui à part ça, vit d’un héritage et de placements boursiers, se passionne assez pour l’innovation scientifique pour faire l’acquisition d’Adam, un androïde plus vrai que nature. Il ne lui reste qu’à le paramétrer pour affiner son caractère. Tâche qu’il partage avec Miranda, la jeune femme dont il est amoureux.

« Le présent est la plus fragile des constructions improbables. Il aurait pu être différent. En partie ou en totalité, il pourrait être tout autre. »
Ce que les concepteurs n’avaient pas forcément prévu, c’est qu’Adam puisse tomber amoureux. Plus encore, le mensonge lui est incompréhensible, et il possède un sens de la justice qui n’a rien à voir avec celui des humains. Il s’ensuivra nombre de complications entre Charlie, Adam et Miranda, que je ne vous détaillerai pas, bien évidemment.
J’ai retrouvé avec plaisir le don de l’auteur pour décrire des « losers » qui restent cependant attachants dans leur médiocrité, et ne manquent pas d’autodérision. L’humour contribue ici à mener la réflexion sur l’intelligence artificielle, une manière de ne pas prendre au sérieux un sujet pourtant parfaitement réfléchi et étayé, qui me réjouit à chaque fois que je lis des romans de Ian McEwan.
Il excelle aussi à présenter des cas de conscience, demandant au lecteur de participer à démêler le point de vue du droit de celui du cœur. Et malgré l’humour, l’émotion réussit à pointer son nez, et voici un roman qui réussit à vous mettre la larme à l’œil pour un épisode dont vous n’auriez pas pensé un instant qu’il puisse vous toucher ! Bref, vous l’aurez compris, une réussite pour moi !

Une machine comme moi, de Ian McEwan, (Machines like me, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de France Camus-Pichon, 400 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2020

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2020

Nicolas Maleski, La science de l’esquive

sciencedelesquive« Son étape dans cet endroit isolé ne constitue qu’un prologue. Il a besoin de souffler, disparaître des écrans satellites, besoin de s’endurcir avant d’organiser la suite. La suite, c’est l’hémisphère sud. »
Un voyageur discret, si ce n’est son nez cassé d’ancien boxeur, débarque un soir de l’autocar dans un petit village isolé des Alpes du Sud et loue un meublé pour un temps indéterminé. Son but est manifestement de se faire oublier, mais de quoi, ou de qui ? Il ne se passe que quelques jours avant que la curiosité des voisins ne commence à l’inquiéter quelque peu. Un incident lui fait aussi rencontrer une bande de jeunes du village. Puis sa voisine la plus proche semble s’intéresser à lui. Il devrait repartir et pourtant, reste inexplicablement dans sa location un peu vétuste et parmi les villageois assez accueillants, quoiqu’un peu curieux.


« Kamel a fini par admettre que son séjour ici dure plus longtemps que prévu. […] Pour confirmer le pathétique de la situation, il reçoit sans arrêt des visites à domicile. Il s’attire des sollicitudes, contre son gré pour ainsi dire. »
Ce roman surfe avec pas mal de malice sur la vague du rural noir. Malin parce qu’il ne va pas où on l’attend, parce que Kamel Wozniak (tel est le patronyme improbable du héros) n’est peut-être pas celui qu’il semble être.
Bizarrement, le roman m’a rappelé L’iris de Suse de Jean Giono, pas si étonnamment en fait, puisque dans L’iris de Suse, un individu essaye de se faire oublier au milieu des montagnes, en suivant un troupeau en transhumance. Les paysages sont les mêmes, le passé du personnage est tout aussi flou. Dans La science de l’esquive, le nombre de rencontres faites par le personnage principal semble en désaccord avec le fait qu’il veut se cacher et ne pas vouloir être reconnu. C’est surprenant, tout comme la rapidité avec laquelle il se lie à sa voisine. Mais ce qui peut sembler une incohérence du roman, tient au fait que les mystères autour du passé du Kamel restent longtemps entiers, autant pour les voisins curieux que pour les lecteurs. Et cela donne lieu à des portraits pas dénués d’humour.
Ce roman constitue donc une lecture pas désagréable, dans un style aiguisé, une ballade rafraîchissante dans un arrière-pays bien observé, une peinture exacte d’une petite communauté rurale. Pour amateurs de romans noirs sans adrénaline, mais pas sans surprises !

La science de l’esquive de Nicolas Maleski, éditions Harper et Collins, (janvier 2020), 224 pages.