Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2020

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Agnès Desarthe, La chance de leur vie

chancedeleurvieRentrée littéraire 2018 (8)
« L’Amérique est aveugle, placide, telle une créature sous-marine que sa taille bien supérieure à celle de tous ses congénères porte à une indifférence proche de la léthargie. On se tient sur son dos comme sur une île, inconscient des soubresauts qui l’agitent. »
Ce roman aperç
u sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque m’a donné l’occasion de retrouver les écrits d’Agnès Desarthe, dont j’avais aimé Dans la nuit brune, une lecture plutôt enthousiasmante par son style, et sa manière d’appréhender les personnages et leurs interactions.
Un peu à la manière de David Lodge, la famille au centre de l’histoire se retrouve, par le biais d’un échange entre universités, sur un campus américain, en Caroline du Nord, logée dans la maison d’un professeur parti lui-même à l’étranger. Hector se sent vite très à l’aise dans cet univers, trop à l’aise même, tandis que son épouse Sylvie peine à trouver sa place, et observe avec un certain détachement l’attrait qu’Hector exerce sur ses collègues femmes. Quant à Lester, leur fils adolescent, né tardivement, il a décidé de se faire appeler Absalom Absalom, et il réunit rapidement autour de lui une drôle de clique dont il devient une sorte de gourou…

« A peine la question l’avait-elle effleurée qu’elle repartit là où elles se trouvaient toutes, serrées les uns contre les autres, à l’abri des réponses. »
C’est avec un sens de l’humour très particulier qu’Agnès Desarthe observe ses personnages jetés dans le microcosme unique d’une petite université américaine, et un sens de la formule qui fait mouche bien souvent. Bien qu’éloignés de France, la famille et leurs amis n’en sont pas moins touchés à distance par les attentats de novembre 2015, et réagissent chacun à leur façon.
Je suis un peu partagée à la suite de cette lecture, j’ai aimé le choix des caractères, la manière qu’a Agnès Desarthe de les mettre sous le microscope pour disséquer leurs moindres réactions. J’ai aimé notamment les passages qui concernent Sylvie, et la distance avec laquelle elle appréhende le monde qui l’entoure, tout en affrontant des bouleversements intimes.

« Mais elle n’avait pas d’amies, elle n’était pas douée pour l’amitié, se disait-elle. Elle s’était toujours imaginé que c’était à cause d’un genre de lenteur. Une lenteur à discerner qui était pour elle et qui était contre elle dans un groupe. »
J’ai complètement adhéré au style, jamais plat, et évitant toujours les banalités, beaucoup de phrases m’ont touchée et semblé particulièrement justes. Les conclusions des américains aux attentats, dans leur diversité, forment un ensemble de réactions cohérent qui préfigurent l’arrivée de Trump, alors qu’ils semblent certains que leur prochain président sera une femme. Les remarques très pertinentes de Lester/Absalom tombent bien souvent à point nommé, et les introspections de Sylvie semblent à la fois originales et universelles. Hector reste un peu plus plat et conventionnel, se conformant à merveille au rôle qui lui est dévolu !
La fin du roman m’a semblé légèrement frustrante, et l’ensemble ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais j’ai passé un bon moment de lecture, et c’est déjà ça.

La chance de leur vie d’Agnès Desarthe, éditions de l’Olivier (août 2018), 304 pages.

Cuné l’a trouvé très intéressant,
Nicole est enthousiaste, Philisine a beaucoup aimé.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, rentrée littéraire 2017

Colson Whitehead, Underground Railroad


undergroundrailroadRentrée littéraire 2017 (10)
« Pour son dernier jour aux champs, elle fora furieusement la terre comme si elle creusait un tunnel. Au travers, au-delà, c’est là qu’est le salut. »
Dès les premières lignes, le lecteur sait que Cora va s’enfuir avec Caesar, de la plantation de coton où elle est esclave. C’est le milieu du XIXème siècle, les planteurs ont depuis longtemps perfectionné les moyens de garder les esclaves, et de leur ôter toute velléité de s’enfuir, par la fatigue extrême, le manque de communication entre eux, les rumeurs terribles, la peur… Pourtant, la mère de Cora a disparu un jour, alors qu’elle-même n’avait que onze ans, sans lui dire adieu, et elle n’a jamais été rejointe. Caesar pense donc à Cora pour fuir avec lui, elle lui portera chance, sans doute. C’est tout en sobriété, en retenue, que Colson Whitehead dresse le tableau de la vie d’esclave en Géorgie. La fuite va avoir lieu, au long du « chemin de fer souterrain » réseau réel d’abolitionnistes qui viennent en aide aux esclaves au risque de leur vie, réseau de caches et de transports des plus discrets.

« Dès qu’ils sortaient de la plantation, les nègres apprenaient à lire, c’était un vrai fléau. »
Le récit de la fuite de Cora, de Géorgie en Caroline du Sud, puis en Caroline du Nord, du Tennessee à l’Indiana alterne avec les portraits, plus brefs, d’autres personnages, du chasseur d’esclaves à l’abolitionniste, à la mère de Cora. Ces portraits affinent le propos, nuancent et cernent mieux comment l’esclavage et la propriété illégale des terres sont conjoints à l’esprit même de l’américain blanc, qui n’est autre que l’ancêtre des suprématistes blancs actuels. Ridgeway, à la poursuite de Cora, va revenir sur le devant de la scène plusieurs fois, et d’autres personnages tout aussi ignobles vont croiser la route de la toute jeune fille, qui a heureusement des ressources et s’est créé une carapace qu’on pourrait croire de froideur, mais que faire d’autre sinon devenir folle ?

 

« Elle chassa une nouvelle fois la plantation de son esprit. Elle y arrivait mieux, désormais. Mais son esprit était rusé et retors. Des pensées qu’elle n’aimait pas du tout s’insinuaient par les bords, par-dessous, par les failles, par es lieux qu’elle pensait avoir aplanis. »
Chaque état traversé a ses propres lois, sa manière de traiter les Noirs, et les états qui ont aboli l’esclavage ne sont malheureusement pas des havres de paix, tant s’en faut. J’avais lu beaucoup sur la conquête des droits civiques au XXème siècle mais pas tant que cela à propos de l’esclavage, de la violence raciste des états du sud, ni du courant abolitionniste venu du nord au XIXème siècle. Les différences entre la Caroline du Nord et la Caroline du Sud sont particulièrement éclairantes, le grand danger à être abolitionniste et à aider les esclaves en fuite, ou même les affranchis, est tout à fait bien mis en avant par l’auteur.

« Après une accalmie dans les arrestations de Blancs, certaines villes augmentèrent la récompense pour qui livrerait des collaborateurs. Les gens se mirent à dénoncer des concurrents en affaires, de vieux ennemis intimes ou de simples voisins. »
Le tableau dressé fait froid dans le dos, et pour ce faire, le style est fluide, ne cherche pas à faire d’effets, et s’il a quelques singularités, rien ne fait pas obstacle à la lecture. Toutefois, il dérive parfois vers un style mi poétique mi elliptique, qui m’a fait passer à côté de quelques phrases. Je les ai lues et relues, et pourtant j’ai eu l’impression que leur signification m’échappait. Rien qui n’ait freiné mon enthousiasme, j’aime bien qu’un texte résiste un peu, pas trop, et je le répète, le style et la traduction m’ont semblé en parfaite osmose avec le sujet. Quant à avoir mêlé un chemin de fer imaginaire à des faits réalistes, cela ne m’a pas gênée du tout. C’est une bonne manière de mettre un peu de distance avec l’inhumanité des situations.
En évitant volontairement le romanesque, les situations trop attendues, l’auteur a parfaitement réussi à faire de l’histoire de Cora celle de tous les noirs d’Amérique, et à écrire un texte fort et inoubliable, qui va rester en bonne place dans ma bibliothèque !

Underground Railroad de Colson Whitehead (The Underground Railroad, 2016) éditions Albin Michel (août 2017) traduit par Serge Chauvin, 416 pages, prix Pulitzer de littérature 2017.

Si Ariane n’est pas convaincue et Hélène un peu mitigée, c’est un grand roman pour Cathulu, Dominique, Jérôme ou Laure. J’oublie certainement des lecteurs, mais le fait que ce roman ait été beaucoup lu et vu ne devrait pas vous en détourner.
Pour mon défi « 50 état
s, 50 romans », je le note pour le Tennessee… (la carte est plus lisible en suivant le lien)
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, sorti en poche

Anton DiSclafani, Le pensionnat des jeunes filles sages

pensionnatdesjeunesL’auteur : Anton DiSclafani a grandi dans le nord de la Floride, où elle a participé à des compétitions équestres à l’échelle nationale. Elle est diplômée de l’Université de Washington, où elle enseigne actuellement l’écriture créative. The Yonahlossee Riding Camp for Girls paru en 2013, est son premier roman. Elle vit à Saint-Louis.
523 pages
Editeur : Livre de Poche (2014)
Traduction : Christine Barbaste
Titre original : The Yonahlossee Riding Camp for Girls

Début des années 30. Un père accompagne sa fille de quinze ans, Thea, de Floride en Caroline du Nord, pour un camp d’été où celle-ci se rend à contre-coeur. Mais il ne s’agit que de quelques semaines, et ce camp pour jeunes filles de familles aisées lui permettra de faire du cheval, une de ses passions. Cependant, elle ne s’adapte pas trop mal à cette vie au milieu de filles de son âge, elle qui ne fréquentait que sa famille proche, frère jumeau, parents, cousin… et après quelques temps, elle se rend compte que ses parents comptent la laisser pour une période bien plus longue et ne souhaitent pas la voir revenir. Le lecteur comprend petit à petit les événements qui les ont poussés à cette extrémité.
Ce roman constitue une véritable plongée dans les aspirations, les désirs et les soucis d’une jeune fille de quinze ans en 1930 par une jeune auteure du vingt-et-unième siècle (oui, Anton n’est pas un homme !) et je dois dire que c’est assez bien fait et que je ne m’y suis pas, comme je le craignais au début, le moins du monde ennuyée. La construction du roman, habile et assez typiquement américaine, pour peu qu’on ait lu un certain nombre de romans d’outre-Atlantique, permet à chaque retour en arrière, de reconstituer les mois qui ont précédé la mise à l’écart de Thea. Dans le même temps, celle-ci se fait sa place à Yonahlossee, notamment parmi les meilleurs cavalières, et aussi parmi les autres filles, et les membres du personnel.
L’agencement et l’emploi du temps de l’école, les activités pour jeunes filles promises à un avenir brillant, l’autorité du directeur et de sa femme, autant que sa vie antérieure, la plantation en Floride, les relations familiales tendues, la Dépression qui frappe, tout est vu par les yeux de Thea, et j’ai été épatée par l’immersion particulièrement réussie. A aucun moment, je n’ai trouvé ses pensées ou réactions inadaptées à celles d’une jeune fille de cette époque. Thea est plutôt délurée, et quelques scènes assez osées pourraient faire figurer ce roman dans la rubrique « Le premier mardi, c’est permis » de Stephie ! Mais il ne se résume pas à cela, et tient bien la route, par un bon équilibre entre initiation, roman historique, presque « roman de campus » et drame familial (mais pas de secret de famille comme on en trouve à toutes les sauces). Et j’oubliais l’amour touchant et sincère de Thea pour les chevaux, qu’elle tient sans doute de l’auteur qui l’a créée…
Une découverte intéressante, malgré plus de 500 pages, et une auteure à suivre !

Extraits : Mon frère et moi sommes nés au début de l’hiver, pendant une tempête ; il neigeait, les oiseaux tombaient du ciel, morts, saisis par ce froid inattendu, et dans le jardin de ma mère toutes les plates s’étaient recroquevillées et avaient bruni. Parce que ma mère portait très bas, mes parents s’attendaient à un garçon, de belle taille. Ce fut donc moi la surprise, pas Sam. J’étais l’enfant que personne n’attendait.
Il n’y avait aucun antécédent de jumeaux dans notre famille. Et celle-ci accueillit notre arrivée avec circonspection, surtout la mienne : soit j’avais sapé les forces de Sam à mon profit, soit Sam m’avait affaiblie. J’étais, au choix, une fille égoïste ou inutile. Mon père tenta de dissiper ces idées reçue en expliquant qu’il n’y avait rien pour les étayer. Mais même lui était inquiet – un garçon et une fille qui naissaient en même temps, c’était contraire à l’ordre des choses.


Car nous finirions toutes par nous marier – pas avant nos dix-huit ans, fallait-il espérer, mais tout de même avant de fêter nos vingt-et-un ans. Je crois toutefois qu’aucune d’entre nous ne liait mariage et passion. nous avions eu l’exemple de nos parents, de nos tantes et oncles, de nos sœurs avec leur mari. Nous n’étions pas idiotes. Nous comprenions que le désir était une chose dangereuse, à manipuler avec précaution – comme une mère le fait d’un flacon de parfum ancien, précieux, qu’elle transmettra à son aînée le jour de ses seize ans.
plldp

Les avis de Laurie, jurée, ou de Val bouquine

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, rentrée hiver 2014

Ron Rash, Une terre d’ombre

terredombreL’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Il a écrit à ce jour trois recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles, et trois autres romans, Un pied au paradis, Serena et Le monde à l’endroit. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University. En 2013, Susanne Bier a réalisé Serena d’après le roman homonyme.
243 pages
Editeur : Seuil (janvier 2014)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : The cove

Le vallon où habitent Laurel et son frère Hank, est sombre et humide, mais c’est là que leurs parents ont installé une petite ferme, bien des années auparavant. Quoique les habitants de la petite ville toute proche considèrent Laurel comme une sorcière, parce qu’elle porte une tache de naissance, les deux jeunes gens se soutiennent mutuellement, et courageusement, d’autant que Hank est rentré de la Première guerre mondiale avec un seul bras. Ce qui n’empêche pas Laurel de ressentir la solitude du lieu plus fortement que son frère, et de regretter de n’avoir pu poursuivre ses études. Jusqu’au jour où un homme se réfugie dans le vallon. Il est muet, certes, mais joue tellement bien de la flûte, et surtout il la considère comme la jeune femme séduisante qu’elle est, si bien que Laurel sent son cœur fondre. Mais si vous connaissez Ron Rash, vous saurez que nous ne sommes pas dans une version début de siècle de « L’amour est dans le pré »…
Quel magnifique roman ! Ça faisait un moment que je ne m’étais pas arrêtée au milieu d’un roman pour reprendre mon souffle après de beaux passages, pour les digérer, et en même temps pour ne pas aller trop vite, et depuis, je suis en attente d’un autre livre avec une atmosphère aussi prenante et de personnages aussi forts. Et puis tout n’est pas livré d’un coup, l’histoire se dévoile petit à petit, c’est un grand plaisir de lecture.
C’est le quatrième roman de cet auteur que je lis et je suis vraiment en admiration devant ce dernier ! J’ai encore des nouvelles en VO en attente (Keisha, ce n’est pas The cove que j’avais en anglais, comme je l’avais écrit chez toi, mais Nothing gold can stay) et je suis sûre de les aimer.
Pour les amateurs, Ron Rash sera au Festival America du 12 au 14 septembre à Vincennes !

Extrait : Maintenant que la moisson était terminée et qu’elle avait cueilli les tout derniers haricots et le maïs, ramassé les dernières pommes de terre, elle pourrait apprendre à lire et à écrire à Walter. Tout annonçait un hiver rigoureux. Des nids d’écureuils s’accrochaient aux branches basses et les chenilles du papillon vitrail se hérissait. La mousse plus épaisse sur les troncs d’arbres aussi. Il y aurait une belle abondance de journées de neige, qu’ils pourraient passer devant la cheminée, les traits et les courbes au crayon noir devenant petit à petit des lettres puis de mots. Elle se servirait des ouvrages que Mlle Calicut lui avait donnés, emprunterait peut-être quelques livres de lecture comme ceux dans lesquels elle avait appris. Mlle Calicut pourrait lui indiquer où acheter une ardoise et du papier réglé. Elle serait institutrice, finalement. Laurel sourit à cette pensée.


Les avis de Keisha, Krol et Jostein.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2012

Ron Rash, Le monde à l’endroit

mondealendroitL’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Il a écrit à ce jour trois recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles, et deux autres romans, Un pied au paradis et Serena. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University. Il se revendique comme un écrivain du Sud. En 2013, Susanne Bier réalise Serena d’après le roman homonyme avec dans les rôles titres Bradley Cooper et Jennifer Lawrence.
281 pages
Editeur : Seuil (août 2012)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : The world made straight

Travis Shelton traîne ses dix-sept ans entre la ferme de son père, avec lequel il est sans cesse en conflit, les virées pour boire des bières avec ses copains, et les coins de pêche qu’il affectionne au pied des Appalaches. Lors d’une de ses sorties, il découvre un champ de cannabis et en prend quelques pieds pour revendre à Leonard, un ex-prof, petit dealer local. Malheureusement, l’envie d’un gain facile le fait retourner une fois de trop dans ce champ caché, et il y est surpris par le propriétaire.
Le moins qu’on puisse dire c’est que les personnages ne sont pas des tendres, et que Ron Rash réussit superbement à rendre une atmosphère pesante et menaçante autant qu’à faire surgir de magnifiques paysages. Quant à l’amitié qui finit par poindre entre Travis et Leonard, et aux épreuves qu’ils vont traverser, à l’histoire remontant à la guerre de Sécession qui les unit, et qui est présentée sous la forme des carnets de note d’un médecin, il n’est pas utile de trop en dire…
Dans la lignée de Serena et Un pied au paradis, j’ai encore été happée par l’Amérique rurale sauvage qu’affectionne l’auteur, et par l’alchimie très réussie entre roman d’initiation et roman noir. J’ai juste été un peu perdue une fois ou deux par les références historiques à la guerre de Sécession, à cause de ma méconnaissance de cette période.

Extraits : C’était peut-être parce que le soleil était à présent haut dans le ciel, mais le pré était baigné d’une lumière intense, sa pâleur concentrée, insistante, pratiquement comme si le lieu irradiait de l’intérieur quelque chose de lui-même. Travis se demanda si le pré lui ferait la même impression s’il ignorait ce qui s’y était passé.
Leonard vint se planter à côté de lui.
« Tu sais qu’un lieu est hanté quand il te paraît plus réel que toi. »
Dès que Leonard eut prononcé ces mots, Travis sut que c’était ce qu’il éprouvait, pas seulement à l’instant, mais pendant toutes ces années quand en labourant il déterrait des pointes de flèches.

 Pendant deux ou trois minutes, il fut incapable de répondre. Il s’était passé trop de choses ce soir-là, et rien ne tenait debout. Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, bruyant, aveuglant et tourbillonnant.

Déjà lu et commenté par AgatheAifelleClaraDasolaKeishaMimi PinsonPapillon et Theoma.