Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sorti en poche

Olga Tokarczuk Dieu, le temps, les hommes et les anges

dieuletemps« La condition d’enfant, de même que celle d’adulte, n’était qu’un état transitoire. Misia en eut l’intuition, et, dès lors, observa attentivement les modifications qui se produisaient en elle ainsi que chez les êtres de son entourage. »
Le petit village d’Antan est un village polonais comme les autres, jusqu’à ce qu’on observe de plus près ses habitants, le Mauvais Bougre, la Glaneuse, le châtelain, la femme du meunier, le Noyeur… Le temps qui rythme la vie du village ressemble au nôtre, les jours, les saisons, les naissances et les décès, les événement du XXe siècle y passent comme partout ailleurs. Les guerres en particulier. Mais la sensation du temps y est aussi fort différente d’un personnage à l’autre, d’une vie qui se termine avant d’avoir été vécue à une autre qui n’en finit pas. Tous les chapitres évoquent le temps, par leur titre, et par leur point de vue sur l’histoire du village. Ceux qui m’ont le plus parlé au début du roman, et m’ont immergée complètement dans la lecture du texte, sont « Le temps des enfants » qui montre comment une sorte de vision du monde vient progressivement aux enfants, et « Le temps du moulin à café » qui s’intéresse au temps des objets, pas aussi opposé qu’on l’imagine au temps des êtres vivants.
Ces chroniques villageoises peuvent sembler décousues et un peu déroutantes au début, mais deviennent de plus en plus captivantes au fur et à mesure des chapitres.

« Car Isidor se contrefoutait du parti aussi bien que de la fréquentation de l’église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l’allemand, écrire des lettres, collectionner des timbres, contempler sa lucarne et pressentir, tout doucement, paresseusement, l’ordre de l’univers. »
Dans un chapitre du roman, le châtelain Popielski se pose des questions qui, d’une manière générale sont celles posées par le temps qui défile dans les pages du roman : « D’où venons-nous ? », puis « Peut-on tout savoir ? », « Comment vivre ? », et « Où allons-nous ? » questions par lesquelles le châtelain s’approprie les origines de la philosophie et de la religion.
Grâce à une belle traduction, de celles où on sent les phrases couler, les paragraphes se saisissent de leur rythme propre, et s’enchaînent parfaitement. On ressent la tendresse de l’auteure, mêlée d’une certaine dose de malice, pour ses personnages, mais aussi envers les animaux, les plantes, la nature. Quant à la force des personnages féminins, elle participe à la fascination exercée par le texte. Je pense en particulier à Misia et Ruth.
Olga Tokarczuk a réussi à trouver une très belle alliance entre le décor et la galerie de personnages, l’arrière-plan historique, les éléments du conte, les réflexions philosophiques, sans oublier le découpage original qui aide appréhender l’histoire d’Antan dans sa continuité. J’ai préféré déguster ce roman à petites doses que le dévorer, j’ai eu l’impression que cela lui convenait mieux, et je serais curieuse de savoir si c’est le cas pour d’autres lecteurs aussi.

Dieu, le temps, les hommes et les anges, d’Olga Tokarczuk, (Prawiek i inne czasy, 1996) éditions Robert Laffont (1998, 2019) traduction de Christophe Glogowski, 391 pages.

Ingannmic et Marilyne en ont fait une lecture commune et en parlent très bien ! Lecture pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Publié dans littérature Afrique

Naguib Mahfouz, Son excellence

sonexcellence.jpg« L’attente se prolongea. Les jours passèrent. Il se dit : Voici sept années passées à un seul échelon, à ce rythme, il me faudrait soixante-quatre ans pour accéder au grade de mes rêves, celui du directeur général qui avait allumé de prime abord le feu sacré en son cœur. »
Othmân Bayyoumi est un jeune homme d’origine modeste qui, dès qu’il accède à la fonction publique, n’a plus qu’un seul objectif : gravir les échelons qui le séparent du poste de directeur général. Son ambition a une influence sur tous les aspects de sa vie, une vie familiale inexistante, une vie sentimentale des plus limitée, même son quotidien n’est asservi qu’à son ambition et à une religiosité qui semble ne poursuivre également qu’un seul but.
Ce roman assez court dessine le parcours d’un personnage pour lequel on ne peut guère éprouver de sympathie, car il n’a rien du bon vivant comme Naguib Mahfouz en place souvent dans ses romans, et même lorsqu’il noue une relation amoureuse, il reste obnubilé uniquement et pleinement par son ambition, qui n’est autre que la recherche d’une forme de bonheur…


« Dans l’histoire de l’Égypte, la fonction publique est une institution s
acrée à l’égal du Temple, le fonctionnaire égyptien était le plus ancien fonctionnaire de l’histoire. Si dans les autres pays, la figure emblématique était celle du combattant, du politicien, du fabricant ou du marin, en Égypte, c’était bien celle du fonctionnaire. »
La vie d’Othmân Bayyoumi est une caricature de la fonction publique égyptienne, qui est, comme l’auteur le souligne avec malice, la plus ancienne au monde. Cet ambitieux n’a rien d’aimable, et son ascension n’est pas forcément palpitante, mais il est toujours plaisant de retrouver l’auteur, même si je préfère ses fresques peuplées de personnages plus colorés comme la trilogie Impasse des deux palais, Le palais du désir, Le jardin du passé, ou son roman qui regarde plus du côté des contes orientaux, non sans écorcher au passage l’Égypte contemporaine, Les fils de la médina.
Le roman dont je parle aujourd’hui, quoique court et simple à lire, présente parfois quelques
difficultés à se repérer parmi les noms propres des différents supérieurs d’Othmân. Les personnages féminins sont par contre plus incarnés, plus vivants, même si malheureusement pour le personnage, il les néglige au profit de son travail. De plus, et cela est dû sans doute à la personnalité d’Othmân, les dialogues peuvent sembler emprunts de raideur et de componction. Notre scribe est loin d’être un joyeux luron !
Bref, une lecture pas désagréable du prix Nobel, mais pas vraiment marquante, et si vous ne connaissez pas ses écrits, je ne vous conseillerais pas de commencer par ce roman, pour un premier contact, parmi plusieurs dizaines d’autres.

 

Son excellence, de Naguib Mahfouz, éditions Actes Sud/Sinbad (1974) traduction de Rania Samara, 175 pages, existe en poche (Babel)

Lecture commune avec les membres du groupe Lire le monde dont voici les billets :
Le voleur et les chiens chez Inganmic, L’amour au pied des pyramides chez Le Bouquineur, Les noces du palais chez Bluegrey.

Lire-le-monde

 

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, sorti en poche

Kazuo Ishiguro, Lumière pâle sur les collines

lumierepalesurlescollines« Je n’ai jamais bien connu Sachiko. En fait, notre amitié ne s’étendit que sur quelques semaines d’été, il y a bien longtemps. »
L’attribution, pas des plus attendues, du prix Nobel de littérature 2017 à l’écrivain d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, est l’occasion de redécouvrir son œuvre et pourquoi pas, son premier roman, publié en 1982. L’auteur est né à Nagasaki en 1954 et arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.
Ce premier roman est à mon sens beaucoup plus japonais que ses romans plus récents, à la fois par le rythme, le ton et les personnages. La narratrice est une femme d’un certain âge, Etsuko, installée en Angleterre depuis longtemps, et qui revient sur les moments où elle était mariée au Japon et enceinte de sa fille Keiko, cette même fille qui s’est suicidée en Angleterre peu de temps auparavant.
Au fil de quelques conversations avec sa deuxième fille, Niki, Etsuko se souvient notamment d’une voisine qui vivait dans une petite maison face à chez elle, et qui élevait une enfant assez difficile…

« De même qu’avec une blessure physique, il est possible de parvenir à une intimité avec les pensées les plus troublantes. »
Le roman entremêle avec fluidité le présent et le passé, évoque les années d’après-guerre à Nagasaki, la reconstruction, les images obsédantes de la guerre, les relations familiales conflictuelles, la tentation de l’immigration… Ce qui rend déjà le roman passionnant jusqu’aux dernières pages qui replacent tout le texte dans une nouvelle perspective, et qui m’ont vraiment éblouie !
Relire trois la fin, y traquer des petits détails significatifs, échafauder différentes hypothèses pour finalement en trouver une satisfaisante, et qui explique après coup tout le reste du roman, n’est pas un exercice qu’on pratique si souvent au cours de ses lectures. Cela m’a rappelé Une fille, qui danse, roman de Julian Barnes qui utilisait aussi ce procédé. Le thème de la mémoire est bien sûr au centre du roman, avec ses failles, ses interprétations, ses occultations… Pour un premier roman, c’est parfaitement maîtrisé, et je le recommande à qui veut faire connaissance avec l’auteur.
Il me restera à lire Un artiste du monde flottant ou ses nouvelles, regroupées dans un recueil appelé Nocturnes

Lumière pâle sur les collines (A pale view of hills, 1982) traduit de l’anglais par Sophie Mayoux, première parution en français en 1984, éditions Folio, 297 pages

Retrouvez d’autres romans du Prix Nobel sur le blog : Les vestiges du jour et Le géant enfoui (tous ces romans sont en poche !)

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Publié dans littérature Amérique Latine

Mario Vargas Llosa, Le héros discret

herosdiscretL’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Il publie son premier recueil de nouvelles,
Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse. En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues.
Il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris. Il a été lauréat du prix Nobel de littérature en 2010.
480 pages
Éditeur : Gallimard (mai 2015)
Titre original : El héroe discreto
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est ma troisième lecture de cet auteur célébré bien au-delà des frontières du Pérou, après Tours et détours de la vilaine fille et Le rêve du Celte. On peut dire que les genres et les thématiques que l’auteur péruvien aborde ne manquent pas de variété, car après cette biographie très sérieuse et documentée qu’est Le rêve du celte, on revient ici à quelque chose de bien plus léger, ce qui n’empêche nullement de mettre en lumière les désordres et les travers de la société péruvienne. C’est donc son propre pays que l’auteur nobelisé a choisi comme décor de ce roman.
Les premières pages (je vous conseille de les lire sur le site de l’éditeur) font faire la connaissance de Félicito Yanaqué, petit patron d’une entreprise d’autocars à Piura, qui reçoit une lettre de menace et décide de ne pas céder au racket qu’on tente de lui imposer. Ce héros malgré lui obéit ainsi aux dernières volontés de son père, sans savoir que cela va lui valoir de devenir célèbre.
Plus loin, à Lima, Don Rigoberto s’apprête à prendre une retraite calme et méritée avec sa femme, entouré de ses disques et de ses livres, lorsque son patron lui demande de le soutenir dans son projet d’épouser sa gouvernante, sans l’aval de ses deux fils cupides. Rigoberto a aussi quelques soucis avec son fils Fonfon qui parle régulièrement à un homme que les autres ne peuvent voir, ne serait-ce pas le diable ?
J’ai adoré le style très vivant, et notamment la manière d’enchâsser plusieurs niveaux de dialogues les uns dans les autres sans perdre le lecteur, dialogues toujours délectables, cette forme donnant des effets comiques tels que je crois n’en avoir jamais lu ailleurs. Des thèmes variés s’entrelacent au fil des pages, au gré des personnages, qu’il s’agisse de l’art contre la bêtise et l’ignorance, du rôle des médias, de la prédestination ou du choix, des convictions religieuses ou morales. Mais l’auteur est surtout un conteur remarquable, qui rend savoureuses les moindres péripéties du parcours de ses deux héros pas si ordinaires. Un vrai plaisir que ce roman paru au printemps et dont on n’a pas assez parlé à mon goût !

Extrait : – Nous t’aimons beaucoup, l’oncle, – corrobora Miki en soupirant -. On te connaît depuis tout gosses, tu es comme notre plus proche parent. Sauf que…
Il ne put aller au bout de son idée et resta la bouche ouverte, le regard indécis, accablé. Il choisit de se mordiller à nouveau le petit doigt, furieusement. « Oui, c’est lui le plus crétin », conclut don Rigoberto.
– Et c’est réciproque, les neveux – Il profita du silence pour placer une phrase -. calmez-vous un peu, s’il vous plaît, et parlons comme des personnes rationnelles et civilisées.
– C’est plus facile pour toi que pour nous – lui répondit Miki, en haussant le ton. « En effet, pensa-t-il. Il ne sait pas ce qu’il dit, mais parfois il tombe juste. »

Sandrine s’est régalée aussi.

Publié dans littérature îles britanniques

Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour

vestiges du jourL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Il a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autres de Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
266 pages
Éditeur : Calmann Lévy (2001)
Première parution en 1989 
Traduction : Sophie Mayoux
Titre original : The remains of the day

Je continue mes lectures anglaises avec ce roman déniché à la bibliothèque. Le dernier-né de Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui, m’a assez intriguée pour avoir envie de lire les romans plus anciens de cet auteur.
L’univers est totalement différent, c’est celui des majordomes (« butlers ») du début du XXème siècle. Ces coordonnateurs sans lesquels rien ne tournaient rond dans les grandes maisons nanties d’une armée de cuisinières, femmes de chambres, jardiniers, sont incarnés ici en la personne de Stevens, majordome à Darlington Hall. Dans une langue recherchée, voire compassée, celui-ci raconte quelques jours sur les routes au volant de la voiture de son maître, un américain qui la lui a élégamment prêtée. Stevens va en profiter pour revoir Miss Kenton, gouvernante avec laquelle il a gardé une correspondance épisodique, et qui vit à quelque distance. Au détour de la campagne anglaise, des haltes dans les petites auberges ou même chez l’habitant, il revient sur des épisodes de sa vie, toujours liés à celle de Lord Darlington, pour lequel il a travaillé de longues années.
Stevens est un homme des plus sobres et, selon lui-même, plein de dignité. On pourrait même le dire sévère et dépourvu d’empathie. Ses relations avec son père, et avec Miss Kenton, le démontrent bien. Son manque d’humour lui donne le sentiment de ne pas savoir comment réagir face aux plaisanteries de son maître, qui est américain, et d’avoir mieux compris le très britannique Lord Darlington. Lors de son voyage, il n’hésite pas à disserter mentalement, mais longuement, sur la question « qu’est-ce qu’un grand majordome ?», ou « qu’est-ce que la dignité ? ».
Si j’ai pu alors trouver quelques infimes longueurs, lorsque Stevens passe par de nombreux exemples pour tenter de définir son point de vue, j’ai trouvé passionnant le thème du mensonge, ou plutôt de la manière dont on se raconte à soi-même les choses et comment on finit par révérer ces faits comme LA vérité. Stevens a notamment une vision bien personnelle de ses rapports passés avec Miss Kenton et aussi des activités de Lord Darlington entre les deux guerres. Cet arrière-plan sur le mensonge et la vérité est lié ici au thème de la mémoire dont j’ai l’impression qu’il est cher à Kazuo Ishiguro. J’ai beaucoup aimé la manière fine et nuancée de percer à jour la psychologie de Stevens.
Je n’ai pas vu le film qui a été tiré de ce roman, mais avec Anthony Hopkins et Emma Thompson, je l’imagine on ne peut mieux, et je pense que ce doit être un très bon film, d’autant plus les errements et réflexions du rigide majordome ne doivent pas être faciles à mettre en images.

Citations : Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette.

Nous étions une génération idéaliste : chacun de nous nourrissait le désir de contribuer à la création d’un monde meilleur. Le chemin le plus sûr pour y parvenir était de servir les grands personnages de notre époque, entre les mains de qui se trouvait le sort de la civilisation.

Les avis d’Arabella, Karine, Lewerentz ou Papillon (un billet de 2006 !)
Mois anglais organisé par Titine Cryssilda et Lou

moisanglais2015

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2015

Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui

geantenfouiL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Ishiguro a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autre de : Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
416 pages
Éditions des Deux Terres (mars 2015)
Traduction : Anne Rabinovitch
Titre original : The buried giant

Sans la caution du nom de l’auteur sur la couverture, je n’aurais sans doute jamais emprunté ce roman. Mais Kazuo Ishiguro n’est pas un inconnu même si c’est un auteur plutôt rare. Son dernier roman date de 2005, c’est le très beau Auprès de moi toujours, qui brasse beaucoup de thèmes sur fond de roman d’anticipation. C’est la richesse psychologique qui m’a le plus frappée dans ce roman. J’ai lu aussi Quand nous étions orphelins, et même si cette lecture date, je me souviens encore de l’évocation très visuelle de Shanghai au début du vingtième siècle.
Dans Le géant enfoui, l’auteur remonte cette fois aux tout débuts du Moyen-Âge. Un couple de villageois âgés, Axl et Beatrice, décident de partir enfin revoir leur fils qui les a quittés depuis longtemps pour un autre village. Ils ont toutefois du mal à mettre ce projet en œuvre, tant leurs souvenirs semblent s’effacer. C’est le cas de tous les habitants de cette région habitée par des communautés de Bretons et de Saxons. Leur voyage va leur permettre aussi de comprendre pourquoi leur mémoire, et surtout la mémoire collective s’efface ainsi. Leur périple est semé de péripéties et de rencontres, amicales ou hostiles.
Le lecteur peut être un peu surpris de ce Haut-Moyen-Âge à la fois réaliste et fantaisiste : les personnages merveilleux, géants, dragons, fées, trolls, auxquels croient les paysans, apparaissent vraiment au cours du récit. Mais le plus intéressant porte sur le thème de la mémoire, et aussi la crainte de l’étranger, la récurrence des conflits religieux. Les dialogues sont nombreux, Axl et Beatrice passent au cours de leur voyage beaucoup de temps à discuter ensemble ou à interroger leurs compagnons de voyage, et cela aussi peut déstabiliser un peu. La quantité de dialogues peut apparaître importante, mais dans la mesure où le roman y gagne en profondeur, devenant un miroir de notre époque et de ses conflits, ces dialogues sont bien loin d’être inutiles.
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a imaginé la langue de l’époque et aussi la traduction qui donne un ton particulier au langage, simple, mais absolument pas folklorique, ou de pacotille !
Au final, je me suis attachée aux personnages, qui ont une vraie présence, une profondeur psychologique certaine, et j’ai suivi leur quête avec inquiétude, m’habituant au contexte historico-poétique original. C’est un moment à part, une échappée dans un passé méconnu et réinventé, un conte qui envoûte et fait réfléchir à notre propre monde…

Extrait : Le pauvre Horace a sauté son petit déjeuner ce matin, car nous étions sur un sol rocheux quand nous avons ouvert les yeux. Ensuite j’étais si désireux de poursuivre mon chemin toute la matinée, et je le reconnais, de fort méchante humeur. Je ne l’ai pas laissé s’arrêter. Ses pas ont ralenti mais je connais très bien ses ruses à présent, et je n’ai pas cédé. Je sais que tu n’es pas fatigué, ai-je dit, et je l’ai un peu piqué des éperons. Les ruses qu’il emploie avec moi, mes amis, je ne les supporte pas ! Mais il va de plus en plus lentement, et comme je suis un idiot au cœur tendre, même si je sais qu’il se rit de moi, je cède et je dis, parfait, Horace, arrête-toi et mange. Et me voici donc, pris pour un benêt une fois de plus. Venez vous joindre à moi, mes amis.

Deux avis seulement sur Babelio.

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles

Alice Munro, Trop de bonheur

 

tropdebonheurL’auteur : Alice Munro, née en 1931 au Canada, s’est lancée dans l’écriture en 1968, après un bref passage à l’université. Son premier recueil de nouvelles, La Danse des ombres heureuses, a remporté un prestigieux prix littéraire canadien. Elle a depuis publié une dizaine de livres, notamment Amies de ma jeunesse, Les Lunes de Jupiter, Un peu, beaucoup, pas du tout… L’une de ses nouvelles, « Loin d’elle », a été adaptée au cinéma par Sarah Polley en 2007. Plusieurs fois évoquée pour le prix Nobel de littérature, unanimement admirée par ses pairs (notamment Joyce Carol Oates, Cynthia Ozick et Richard Ford), elle obtient ce fameux prix en 2013.
320 pages
Editions de L’olivier (2013)
Sortie en poche en collection Points ce 12 juin 2014
Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Titre original : Too much happiness

Quel bonheur ? On se dit d’abord que ces nouvelles sont tout sauf empreintes de joie de vivre… La première est terrible, et la dose d’espoir que contient la fin assez infinitésimale. La seconde débute parfaitement bien, puis se transforme en jeux de miroirs ou mises en abyme parfaitement orchestrées ! Heureusement, au fil des nouvelles, une sorte d’accoutumance à l’atmosphère se fait, elle paraît moins lourde, et les personnages deviennent dans tous les textes attachants dans leur manière de se débattre avec la vie ou contre elle. Les nouvelles peuvent se terminer sur une note d’espoir, une accalmie ou une éclaircie parfois. Les souvenirs d’enfance ou de jeunesse sont souvent au cœur de ces textes, sans nostalgie aucune, mais beaucoup de remords et de mensonges, d’aigreurs et de blessures qui ne s’estompent chez Alice Munro qu’avec l’arrivée de la vieillesse.

L’écriture est d’une simplicité si évidente, les observations si parfaitement justes et tombant bien, qu’on ne peut qu’admirer. Les personnages sont nombreux, au fil des nouvelles, et leurs vies étalées en quelques paragraphes ou sur un nombre plus conséquent de pages pour les principaux. Ce qui est remarquable, c’est d’avoir, plus souvent que dans d’autres livres, l’impression de reconnaître des gens croisés dans la vraie vie, avec une précision qui laisse perplexe. Est-ce un talent particulier à Alice Munro, sans doute, et aussi les petites villes et leurs habitants qui sont les mêmes un peu partout dans le monde.

J’avais déjà lu Fugitives, qui avait été un coup de cœur, et cette deuxième lecture confirme toute l’étendue de l’art de l’auteur. Sans oublier la traduction, bien sûr, qui s’adapte à la concision de son écriture, un peu sèche, mais qui parle à l’intelligence du lecteur. Je ne regrette pas ce détour, ces nouvelles à deux exceptions près, m’ayant vraiment beaucoup plu.

Extraits et citations : Dans la voiture, ayant éteint les phares, rassemblant les provisions ou le courrier qu’elle rapportait à la maison, Joyce se réjouissait même de ce dernier trajet précipité jusqu’à la porte, à travers l’obscurité, le vent et la pluie glacée. Elle avait l’impression de se débarrasser ainsi de sa journée de travail pleine de tourments et d’incertitudes, consacrée à l’enseignement musical qu’elle dispensait aussi bien aux indifférents qu’à ceux dont il éveillait l’intérêt. Mieux valait, et de beaucoup, travailler le bois dans la solitude qu’avoir pour matériau l’adolescence imprévisible.

Elle aurait dû comprendre, et à ce moment précis, même si lui était encore bien loin de le savoir, qu’il était en train de tomber amoureux.
En train de tomber. Cela suggère une certaine durée, subreptice. Mais on peut l’envisager plutôt comme une accélération, l’instant ou la seconde de la chute. Jon n’est pas amoureux d’Edie. Paf. Maintenant il l’est.

Le genre de fille, songe-t-elle, dont la mission dans la vie est de mettre les gens mal à l’aise.

Chaque année, l’enfant devient quelqu’un d’autre. Généralement à l’automne, au moment de la rentrée scolaire, avec le passage dans la classe supérieure, quand on laisse derrière soi le désordre et la léthargie des vacances d’été.

Lu aussi par Antigone, Jostein et Nadael.

C’est le mois de la nouvelle chez Flo, les deux premières semaines (ici et) sont en ligne.

Publié dans littérature Amérique Latine, sorti en poche

Sortie poche (14) : Le rêve du celte

reveducelte_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche… C’est l’occasion de ressortir un billet de mon ancien blog.
L’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Étudiant de lettres et de droit à l’université de San Marcos, puis de littérature à l’université de Madrid, il publie son premier recueil de nouvelles, Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse.
En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues. Séduit par Fidel Castro et la révolution cubaine, il se rend à la Havane. Au début des années 70, l’auteur exprime pourtant ouvertement sa rupture avec la révolution castriste. Citoyen du monde, il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris.
Il a été lauréat du prix Nobel de littérature 2010. 

544 pages
Editeur :
Folio (15 mai 2013)
Titre original : El sueno del celta
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est une excellente biographie, conduite comme un vrai roman, que je vous invite à découvrir. Je lance toutefois un petit avertissement, elle compte plus de 500 pages bien denses, aussi vaut-il mieux avoir quelque intérêt pour le sujet ! Ceci dit, la vie de Roger Casement mérite qu’on s’y attarde. Né en Irlande, il rêve des pays que son père, capitaine de l’armée coloniale britannique, lui décrit. Tout jeune, il s’embarque pour le Congo : Il prit part à trois voyages en Afrique occidentale sur le SS Bounny et l’expérience l’enthousiasma au point qu’après le troisième il renonça à son emploi et annonça à ses frères et sœur, oncle, tante et cousins qu’il avait décidé de s’en aller en Afrique. Il le fit dans l’exaltation et, à ce que lui dit l’oncle Edward, « comme ces croisés qui au Moyen-Âge partaient pour l’Orient libérer Jérusalem ». Sa famille alla au port lui faire ses adieux et Gee et Nina versèrent quelques larmes. Roger venait d’avoir vingt ans.
Rapidement, il se rend compte que les conditions dans lesquelles les plantations d’hévéa et la récolte de caoutchouc sont gérées, sont inhumaines et représentent ce que le colonialisme exerce de pire sur les peuples qu’il prétend amener à la civilisation. Participant à des missions religieuses, il constate qu’une approche plus humaine du colonialisme est possible. Il est chargé lors d’un autre voyage de faire un rapport sur le Congo auprès du Foreign Office, rapport qui lui vaut la reconnaissance en Angleterre. Par la suite, il est chargé du même genre de compte-rendu en Amazonie, au Putumayo, où les conditions de travail des indigènes utilisés de force pour la récolte du caoutchouc (encore !) sont plus horribles, atteignant des sommets de cruauté et de cupidité réunies.
Tout cela est déjà très prenant, et raconté de manière vivante et fluide. S’y ajoute l’engagement passionné de Sir Roger Casement pour l’Irlande, qui le conduit à être emprisonné pour trahison à Londres. Tout le roman, car j’insiste, il s’agit bien d’un roman, est construit avec des retours en arrière, depuis la prison où il attend sa condamnation à mort ou le recours en grâce qui le sauvera. Ces allers et venues entre l’engagement idéaliste et les jours sombres à l’isolement rendent le récit très vivant et émouvant. J’y ai à peine trouvé quelques petites longueurs et ne regrette pas du tout l’emprunt à la bibliothèque. Je me suis d’ailleurs empressée de noter La fête au bouc et Le Paradis – un peu plus loin, respectivement biographies de Léonidas Trujillo, dictateur de la République Dominicaine et de la féministe Flora Tristan.

Extrait : En retournant à sa cellule, il était triste. Reverrait-il jamais Alice Stopford Green ? Que de choses elle représentait pour lui ! Personne n’incarnait autant que l’historienne sa passion pour l’Irlande, la dernière de ses passions, la plus intense,, la plus récalcitrante, une passion qui l’avait consumé et l’enverrait probablement à la mort. « Je ne le regrette pas » se répéta-t-il. Les siècles d’oppression avaient provoqué tant de douleurs en Irlande, tant d’injustice, que cela valait la peine de s’être sacrifié pour cette noble cause.

Des billets chez Dasola, Dominique et Ys.

Publié dans littérature Amérique du Nord, livre audio, rentrée littéraire 2012

Toni Morrison, Home

home_audioL’auteur : Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’oeuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard et Yale. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved.
 C’est en 1993 que le prix Nobel de littérature lui est décerné.
Editeur : Audiolib (mars 2013)
4 heures d’écoute 
Traduction : Christine Laferrière
Lu par Anna Mouglalis

Frank Money échappe à l’hôpital où il est soigné, à cause d’un appel à venir retrouver sa sœur gravement malade. Aller au chevet de la seul famille qui lui reste est une évidence pour Frank, mais traverser les Etats-unis pour un noir, même médaillé de guerre, dans les années cinquante, n’est pas une partie de plaisir. Le train avec ses wagons réservés reste un refuge, mais l’argent manque, et les bonnes âmes qui viennent à son aide sont rares. Le frère et la sœur se retrouveront-ils et parviendront-ils à revoir la ville de leur enfance, qui malgré les souvenirs tragiques, est peut-être le seul endroit où ils peuvent se retrouver, car, comme le dit un des personnages « Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je parle… »
Intense est vraiment le mot qui me vient à l’esprit pour décrire ce roman concis et percutant qui ne cache rien des discriminations, abus et agressions dont les noirs étaient victimes dans les années suivant la guerre de Corée. L’auteur réussit à ne jamais ou presque, dire des mots faisant allusion à la couleur de la peau. Les comportements à eux seuls permettent de déterminer à quel groupe appartiennent tels ou tels protagonistes. Les scènes de voyage et les souvenirs de Frank et de sa jeune sœur Cee se succèdent, de l’enfance sans amour à la guerre de Corée, du rencontres dramatiques faites par Frank aux déboires de Cee devenue jeune femme.
Découvert en livre audio, porté par la belle voix grave d’Anna Mouglalis, j’ai vraiment été touchée par ce roman, qui, d’après ce que j’ai lu ici ou là, concentre en quelque sorte tous les thèmes de prédilection de Toni Morrison. Je l’avais découverte il y a fort longtemps avec Le chant de Salomon, et n’avait rien relu d’elle depuis. J’ai seulement regretté de ne pas pouvoir noter telle ou telle phrase qui résonnait de belle façon, ou simplement relire un paragraphe pour la musique des mots. C’est une autre expérience, le livre audio, qui rend le texte très vivant, mais impose son rythme.
Le livre est en tout cas à lire, un des sommets de la rentrée littéraire 2012, à mon avis !

Un extrait : Alors qu’on retraversait l’herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l’autre côté, on s’est perdus. Bien qu’il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n’a paniqué, jusqu’à ce qu’on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l’ai attrapée par le bras et j’ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vus tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l’enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d’une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s’est mise à trembler de tout son corps. Je l’ai prise par les épaules en la serrant très fort et j’ai essayé d’attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu’elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s’est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu’un brin d’herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture.

Les avis de Choco, DominiqueHélène, In cold blog qui regroupe de très nombreux avis, Jérôme, Sylire, Véronique… 

Lu grâce à Audiolib, ce roman participe au Challenge Ecoutons un livre de Val du mois de mars ! 

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