littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2018

Paul Auster, 4321

4321« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, […] »
Je suis une fan, une inconditionnelle de Paul Auster depuis pas mal d’années, et à part un ou deux, j’ai lu bon nombre de ses romans, et quel que soit le chemin qu’il prenne, je suis toujours prête à le suivre.
À propos de chemins, tiens, voici l’histoire d’Archie Ferguson. Né en 1947, il connaît l’histoire de son grand-père arrivé en Amérique le premier jour du vingtième siècle et mort assassiné en 1923. Archie habite la banlieue de New York, ses parents Stanley et Rose sont respectivement vendeur de meubles et photographe. Mais certains faits diffèrent selon les chapitres, selon les choix que font les parents de Ferguson, puis les choix qu’Archie fait lui-même, lorsqu’il grandit. Il y a aussi le hasard, la chance ou la malchance, appelons comme ça le fait de se trouver au bon ou au mauvais endroit au mauvais moment.


« … et tout en écoutant l’émotion grandissante dans la voix du pasteur, la répétition martelée de ce mot, rêve, il se demanda comment deux êtres aussi mal assortis avaient pu se marier et rester mariés pendant tant d’années et comment lui-même avait pu naître d’un couple comme celui que formaient Rose Adler et Stanley Ferguson, et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant. »
Ils sont donc quatre, quatre fois le même personnage, mais les choses qu’ils vivent sont différentes, leur moi intime, leur moi familial et leur moi social interagissent différemment et prennent des chemins variés qui ont toutefois des constantes : Archie aime toujours le baseball et le basket, il a toujours envie d’écrire, il tombe presque toujours amoureux de la même fille.
Lorsque, dans la vie, on choisit un chemin plutôt qu’un autre, on imagine parfois ce qui se serait passé si on avait pris l’autre, cela peut aller du choix de la caisse au supermarché à des choix de vie bien plus importants. Pourtant, cet autre choix, ce qui serait alors arrivé, cela reste à jamais inconnu, et c’est donc ce qu’explore Paul Auster avec un personnage qui lui ressemble un peu, né la même année, étudiant à la même époque… Aucune facette n’est oubliée, des relations familiales à la vie scolaire, de l’écriture à la sexualité, de l’engagement politique à l’amitié.

« Ces histoires étaient-elles vraies ? Était-ce important qu’elles le soient ? »
Si j’ai aimé ? Oui, bien sûr, même si les mille et quelques pages, pas trop lourdes grâce à ma liseuse, ne sont pas dépourvues de certaines longueurs. Le style de Paul Auster a carrément changé pour ce roman, il part dans de longues phrases portées par un souffle inédit, par une sorte de poussée de vie qui est franchement emballante !
Archie Ferguson, dans ses quatre versions, est un personnage attachant, que le lecteur suit de ses premiers souvenirs conscients, aux environs de quatre ans, jusqu’à la fin de ses études. Au départ, Paul Auster pensait aller jusqu’à l’âge mûr de son héros, et puis il s’est laissé emporter par les aléas de l’enfance et de la jeunesse de Ferguson, l’imagination s’y mêlant à ses propres souvenirs…
Si vous vous demandez si ce formidable pavé est pour vous, je dirais que ce n’est pas par celui-ci qu’il faut commencer, mais si vous appréciez déjà l’auteur, le roman vous tiendra en haleine sans difficulté, à condition d’avoir un peu de temps devant soi, et ce, jusqu’à la conclusion qui, comme le cours du récit d’ailleurs, possède son lot de surprises.
Au final, ce roman foisonnant et intelligent n’a rien d’un exercice de style, mais plutôt d’une somme de réflexions, dans un style accessible, sur les détours que prend la vie.

4321 de Paul Auster, (2017) éditions Actes Sud (janvier 2018) traduction de Gérard Meudal, 1024 pages

Les avis de Papillon et Valérie

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littérature Amérique du Nord·non fiction·rentrée automne 2017

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée : un père, un fils, une épopée


uneodysseeRentrée littéraire 2017 (12)
« Dans la mesure où l’Odyssée elle-même foisonne de soudaines péripéties et de détours surprenants, exerce son héros à la déception, apprend à son public à attendre l’inattendu, le fait que nous ne sommes jamais arrivés à Ithaque fut peut-être l’aspect le plus odysséen de notre croisière culturelle. »

Je suis un peu à court de mots en me lançant dans la rédaction de ce douzième billet de la rentrée littéraire. Alors que c’est incontestablement une très belle découverte et une lecture enchanteresse, j’ai bien peur de ne pas être à la hauteur pour en parler !
En quelques mots, pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler, Daniel Mendelsohn, professeur d’université à Bard College, y décrit l’année où son père, quatre-vingt-un ans, a décidé de rejoindre le cours que son fils consacrait à l’Odyssée, destiné à des élèves de première année. À la suite de cette année, ils ont aussi décidé de partir ensemble en croisière sur les traces d’Ulysse, en Méditerranée. Pourquoi lire ce roman, moi qui ne connais l’Odyssée que par des extraits de manuels scolaires ou des films qui l’adaptent de manière sans doute très libre ? Pourquoi être tentée par cette forme autobiographique, alors que c’est en général ce que je fuis dans la littérature ?

« Les transformations magiques opérées par les dieux ne sont que le pendant surnaturel de la force bien réelle qui transforme nos visages et nos corps, qui nous abîme, nous fait perdre nos cheveux et nous creuse des rides : le Temps. Quand l’apparence extérieure, le visage et le corps ont changé au point d’être méconnaissables, que reste-t-il ? Existe-t-il un moi intime qui résiste au temps ? »
Les voies qui nous amènent à un livre sont impénétrables, celles qui font que ses pages nous repoussent ou nous aimantent aussi. C’est le deuxième cas pour ce livre qui m’a vraiment passionnée, tant par l’érudition de l’auteur, jamais pesante, que par des relations père-fils soigneusement décrites, avec humour et tendresse.
L’auteur a l’art de procéder par retours en arrière, par inclusions d’événements passés dans la narration, en une composition circulaire à la manière d’Homère, mais sans que cela semble une posture, un truc pour appâter le lecteur, et ça marche impeccablement. Le personnage du père ne manque pas de piquant, il a tout de suite une présence incroyable, il me semble impossible de ne pas avoir envie de le suivre dans son cursus universitaire tardif. Et bien sûr, le périple d’Ulysse pour retourner auprès de Pénélope, le long poème décortiqué avec sagacité par Daniel Mendelsohn, mais aussi ses élèves et son père, qui a pour lui l’expérience des années, est absolument passionnant ainsi analysé. Les nombreuses évocations des relations père/fils dans l’Odyssée trouvent des résonances dans les rapports entre l’auteur et son père, et c’est un aspect, parmi bien d’autres, tant ce livre est riche, qui m’a passionnée.
Que dire de plus, si ce n’est que je le recommande vivement ?

Une Odyssée : un père, un fils, une épopée de Daniel Mendelsohn, (Flammarion, 2017) traduit de l’anglais par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer, 432 pages.

Repéré grâce à Dominique et Galéa, ainsi que dans un dossier du Magazine littéraire d’octobre 2017. Keisha, Papillon, Sandrion, Cléanthe en parlent aussi.

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2017

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays

fantomesduvieuxpaysRentrée littéraire 2017 (1)
Il y aura au moins un billet sur un roman de la rentrée littéraire sur ce blog,
grâce à une proposition de Babelio qui avait tout pour m’intriguer et me plaire : un premier roman de 700 pages qui a beaucoup plu aux lecteurs américains.

 

« Le fantôme avait suivi son père depuis le vieux pays, et maintenant il la hantait à son tour. »

Tout commence par un fait divers où un candidat, réactionnaire et populiste, à la présidentielle américaine, est agressé pendant un meeting par une femme de l’assistance. Le professeur et écrivain Samuel Anderson apprend qu’il s’agit de sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’avait pas revue depuis l’âge de onze ans. L’avocat de sa mère lui propose d’écrire une lettre pour appuyer sa défense, mais l’éditeur de Samuel va avoir une idée quelque peu différente. Ils sont appelés, de toute façon, ce que le fils ne souhaite absolument pas, à se revoir. Les retrouvailles sont forcément lourdes de non-dits entre Samuel et Faye, les sentiments ambivalents de l’enfant abandonné se heurtant au silence de sa mère sur sa vie ponctuée de fuites.
Où le comportement de Faye trouve-t-il son origine ? Dans sa jeunesse auprès d’un père renfermé, dans ses origines scandinaves, dans la façon dont elle a vécu les événements de 68 à Chicago ? Samuel, de gré ou de force, se trouve obligé d’enquêter sur celle qui l’a abandonné.

« Je suis en train de lire un éditorial qui compare ma mère à Al-Quaida.
– Certes, monsieur. Tout à fait répugnant. Toutes ces choses affreuses qui ont été dites. Aux informations. Des horreurs. »

Le style, assez original, est ponctué de dialogues vivants et crédibles, et d’énumérations chamarrées qui en disent plus que d’habiles descriptions. La traduction doit être à la hauteur du texte, car elle ne se fait pas remarquer. Quant à la forme du roman, elle peut sembler brouillonne, mais on sent que l’auteur sait où il va, qu’il se délecte à retarder au maximum certaines révélations pour pousser à tourner les pages. Les retours sur l’enfance et la jeunesse de Faye apportent progressivement des réponses, de même que des épisodes de l’enfance de Samuel, ces derniers étant plus « dispensables » à mon avis. Le point fort de ce roman réside dans les rapports mère-fils, vus par les deux protagonistes, mais d’autres thèmes s’y mêlent.

« Parfois, quand ses pensées s’emballent, il a l’impression de tomber dans un trou, de vivre à côté de sa vie, comme si, à un pas près, il s’était trompé de chemin et se retrouvait à suivre une route saugrenue et triste qui avait fini par être la sienne. »

Il y aurait beaucoup à dire, j’en ai suffisamment dévoilé, mais il y a en quelque sorte plusieurs romans en un seul, et chacun en trouvera au moins un qui lui parle. Pour un premier roman, il est remarquable, et regorge de thématiques et de situations qui s’éloignent du déjà-vu, même pour qui a dévoré pas mal de romans américains. Le personnage de la mère est incontestablement intéressant, celui de Samuel plus habituel dans son rôle de professeur et d’écrivain qui se cherche. D’autres personnages ajoutent des touches d’humour, ou de romantisme, et permettent d’ausculter la société américaine contemporaine. Je ne crierai pas au chef-d’œuvre, il ne faut rien exagérer, mais un bon livre difficile à lâcher ne se croise finalement pas tous les jours, non ?
Ce roman foisonnant plaira aux amateurs de Jonathan Tropper, pour l’ironie douce-amère, Jonathan Franzen, pour la profusion, ou Steve Tesich pour le roman de formation, (j’ouvre une parenthèse pour m’étonner moi-même de le comparer à des romans que je n’ai pas adorés, bien au contraire… et je ne sais pas ce qu’il faut en déduire) mais je ne jetterai pas la pierre (le pavé) à ceux qui préféreront le lire en poche ou sur liseuse !

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill (The Nix, 2016) éditions Gallimard (17 août 2017) traduit par Mathilde Bach, 707 pages

Lu pour une opération Masse critique, cela ajoute un pavé à mes lectures d’été !
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littérature îles britanniques·premier roman·rentrée automne 2014

Benjamin Wood, Le complexe d’Eden Bellwether

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L’auteur : Benjamin Wood, né en 1981, grandit dans le nord-ouest de l’Angleterre, dans une maison transformée par ses parents en maison de retraite. Il quitte l’école à dix-sept ans, souhaitant se consacrer à la musique comme compositeur et chanteur. Puis, il retourne à l’université, étudie l’écriture et obtient un diplôme aux Etats-Unis. Le complexe d’Eden Bellwether, son premier roman, a reçu d’excellentes critiques en Angleterre, et le prix du premier roman Fnac.
494 pages
Editeur : Zulma (août 2014)
Traduction : Renaud Morin
Titre original : The Bellwether revival

Je reviens rarement de la bibliothèque avec les livres que j’étais venue chercher, d’autant quand une nouveauté à la couverture aussi remarquable semble m’attendre là tout exprès ! Et un achat de moins, un !
Tout commence par une rencontre, un soir d’octobre, à Cambridge. A cause d’un air d’orgue plus aérien que ce qu’il a jamais entendu, Oscar, jeune aide-soignant dans une maison de retraite entre dans une chapelle du campus et assiste à l’office. Une jeune fille attire son attention, et ils discutent à la sortie, Iris est la sœur du jeune organiste, Eden Bellwether. Rapidement, Oscar, qui vient d’un milieu modeste, fréquente la riche famille Bellwether et le cercle restreint des amis de Iris et Eden.
Le roman se focalise alors sur la personnalité hors normes d’Eden, manipulateur, égoïste, avec cependant un certain charme, et obsédé en particulier par la musique et ses effets sur les auditeurs.
On ne peut pas vraiment qualifier ce roman de « roman de campus », car les enfants Bellwether vivent à l’extérieur, et non en internat, et bénéficient d’une annexe à la maison de leurs parents, qui possède même un orgue où Eden peut répéter, et procéder à des expérimentations que je ne vous dévoilerai pas. Cette liberté de mouvement et cette très grande aisance financière permettent le développement de l’histoire. Heureusement, Oscar vient en contrepoint, même si on peut se demander ce que ce groupe d’amis et cette famille très favorisés ont pu lui trouver pour s’attacher à lui aussi vite. C’est une petite faiblesse du roman que d’être un peu vague sur les liens entre les personnages, et comment ces liens se sont établis.
Sinon, l’histoire est particulièrement bien construite, sans temps morts. Les personnages, dont je n’ai pas parlé jusqu’alors, du vieux monsieur dont Oscar s’occupe à la maison de retraite, et de l’ami de celui-ci, psychologue spécialiste des troubles de la personnalité narcissique, ajoutent une dimension passionnante et solide au texte. Les rebondissements se succèdent, et hormis la fin qui n’est pas celle que j’aurais imaginée, j’ai apprécié de bout en bout cette lecture. Pas un coup de cœur, mais pour un premier roman, c’est une belle découverte, et j’espère que l’auteur continuera à écrire.

Je chipote peut-être un peu, mais j’ai repéré une erreur scientifique qui aurait pu être corrigée (j’ai noté page 244, mais je n’ai plus le livre sous la main). Il s’agit d’un personnage qui avance, tournant le dos au soleil couchant, et son ombre diminue au fur et à mesure qu’il avance… ça ne vous étonne pas, vous ?

Extrait : Eh bien, poursuivons cette piste, dit Eden en buvant une petite gorgée de vin. Si je te disais qu’il y a des musiques qui rendent heureux, et d’autres qui rendent triste, tu ne serais pas en désaccord avec moi ?
Oscar haussa les épaules.
« Soit.
– Eh bien, Mattheson croyait, et je le crois aussi, que les compositeurs ont le pouvoir d’affecter et de manipuler tes émotions, tes passions, comme disait Descartes. Par leur musique, ils sont tout à fait capables de te faire ressentir tout ce qu’ils veulent que tu ressentes. Un peu comme une expérience chimique : si des éléments sont associés selon une certaine formule tu obtiens une certaine réaction. Tu trouves que je vais trop loin ?

Beaucoup d’autres avis, j’ai nommé Cachou, Cécile, Cuné, Lewerentz, Papillon, Sandrine, Séverine, Yv

littérature Amérique du Nord·premier roman

Andrew Porter, Entre les jours

entre-les-joursL’auteur : Andrew Porter est professeur de creative writing à l’université du Texas. Son recueil de nouvelles La Théorie de la lumière et de la matière a reçu un bon accueil critique et a obtenu en 2007 le Flannery O’Connor award. Entre les jours est son premier roman.
391 pages
Editeur : L’Olivier (avril 2014)
Titre original : Between days
Traduction : France Camus-Pichon


Elson et Cadence sont les parents de deux jeunes étudiants, Richard et Chloe (à qui ils ont choisi des prénoms moins originaux que les leurs !)… Une famille texane plutôt aisée, plutôt classique, observée sous le microscope de l’auteur au moment où deux événements surviennent : les parents se séparent, et leur fille Chloe est renvoyée de la fac dans ses foyers jusqu’à la fin de l’année scolaire, en raison d’un accident malheureux dans lequel elle a été impliquée. Quant à Richard, le fils, il se cherche, se tâte pour poursuivre ses études dans la voie de la création poétique… Le lecteur apprend petit à petit ce qui s’est vraiment passé avec Chloe et son ami, entre dans les pensées intimes de chacun des membres de la famille, jusqu’au moment où la jeune fille disparaît de chez elle, laissant ses parents et son frère désemparés.
Commencé en anglais sur ma liseuse, j’ai été obligée, pour redémarrer un peu, de l’emprunter à la bibliothèque et de le finir en français. Je crois pourtant que cette engluement ne tenait qu’à moi, et pas au roman lui-même qui a beaucoup de qualités et qui ne manque pas de rebondissements, tant au niveau de la psychologie que de l’action. De plus, la narration passant d’un personnage à l’autre, opérant des retours en arrière sur des épisodes qui pouvaient paraître avoir été survolés, nous fait en permanence revoir notre point de vue sur les membres de cette famille. Les caractères sont finement disséqués et l’ensemble est vraiment séduisant. L’éditeur compare l’auteur à Stewart O’Nan, cette comparaison me semble très juste, avec un petit quelque chose de nouveau sur lequel je ne réussis pas à mettre me doigt. Ce jeune auteur est à suivre, en tout cas !

 

Les premières phrases : Depuis son divorce, Elson a pris l’habitude de s’arrêter au Brunswick Hotel pour boire un verre après le travail. Il aime bien le Brunswick, parce que c’est l’un des hôtels les plus récents de la ville et qu’il sait qu’aucune de ses connaissances n’ira jamais le chercher là. Il aime cette impression d’anonymat, lorsqu’il est assis seul au bar du deuxième étage, près de la fenêtre, et contemple les immeubles de bureaux à l’architecture futuriste de l’autre côté de la rue, leurs élégantes surfaces vitrées, conscient que derrière tout ce verre, des hommes et des femmes en costume ou en tailleur impeccablement repassé ferment sans doute leur serviette et leur attaché-case en prévision d’un dîner ou d’un apéritif. Il aime les imaginer quittant leur bureau, les regarder franchir la porte et monter dans leur voiture. Il y a quelque chose d’étrangement apaisant dans tout cela, dans cette observation routinière, quotidienne, de la ville qui se vide, se tait et s’assombrit.

Les avis de Cathulu, Clara, Céline, Cuné et Theoma.

littérature îles britanniques

Zadie Smith, De la beauté

delabeauteL’auteur : Zadie Smith, jamaïcaine par sa mère et anglaise par son père, est née en 1975 dans une banlieue du nord-ouest de Londres ; elle y vit encore aujourd’hui. Son premier roman, Sourires de loup, paru en 2000, a reçu, entre autres, les prix Guardian et Whitebread du premier roman. Depuis, elle a publié L’homme à l’autographe, De la beauté récompensé par le Orange Prize en 2006, et plus récemment Ceux du Nord-Ouest
608 pages
Editeur : Folio (2009)
Titre original : On beauty
Traduction : Philippe Aronson

S’immerger au cœur d’une famille d’universitaires britanniques installés en Nouvelle-Angleterre, quel plaisir ! On leur pardonne même de ne pas être particulièrement ancrés dans la réalité, de ne pas avoir vraiment les pieds sur terre. Enfin, cela vaut surtout pour le père de famille, Howard, qui a le malheur de devoir rencontrer, et je ne vous raconterai pas dans quelles circonstances, son pire ennemi, un autre universitaire qui travaille comme lui sur Rembrandt, et cela avec plus de succès, dira-t-on… Ils ne s’opposent pas que sur leur vision de l’art, mais aussi sur la politique de l’université en matière de discrimination positive, sur la vie en général. Et pourtant des relations vont sont nouer entre les deux familles, parfois à leurs corps défendant !

Et, non (je préviens les remarques qui pourraient fuser !) malgré le cadre rassurant pour le lecteur que constitue une université américaine, je n’ai pas eu l’impression d’avoir déjà lu cela vingt fois ailleurs. Zadie Smith a son ton bien à elle, sa vision personnelle de ce couple mixte et de ses enfants, sa façon de viser les personnages avec de petites flèches acérées sans être blessantes, son style, et ça marche ! Les portraits et la psychologie des personnages sont particulièrement réussis. Le thème de la mixité sociale et ethnique constitue le fil de ce roman, mais aussi la construction des individus, l’amitié, l’attirance sexuelle… Et la beauté dans tout ça ? Elle n’est pas négligeable, surtout pour des amateurs d’art, mais entre la beauté du corps et celle du cœur, il faut parfois choisir…

J’ai tout aimé de ce roman, tout au plus ai-je été surprise que l’histoire se déroule essentiellement aux États-Unis. J’aimerais bien, la prochaine fois, lire un de ses romans se déroulant à Londres. Car il y aura une prochaine fois avec Zadie Smith, c’est sûr !

Extraits : Jerome, dans toute la splendeur de sa dépression, les avait rejoints. Retentirent alors les salutations affectées qui se font entendre lorsque des êtres mûrs et compatissants se trouvent confrontés au mystère de la jeunesse ; on se retint sagement de caresser la tête du jeune homme, on posa l’éternelle question à laquelle nul ne peut répondre et reçut une réponse aussi nouvelle qu’horrifiante (« J’arrête mes études. – Il veut dire qu’il prend un peu de recul. ») On eût cru sur le moment qu’il n’existait plus sur la planète le moindre sujet de conversation banal, digne d’une journée de canicule dans une jolie petite ville.

Christian ne s’était pas encore retourné pour la saluer, il faisait semblant d’apprécier le fait que Murdoch jouât autour de ses chevilles. Il se pencha maladroitement en avant avec l’air inquiet de celui qui déteste les animaux domestiques et craint les enfants, espérant manifestement qu’une intervention quelconque lui éviterait d’entrer en contact avec le chien. Kiki fut frappée par l’idée que son corps mince et allongé était une version comique et humaine de celui de Murdoch.

L’avis de Titine.

Ceci est mon « pavé de l’été » pour le challenge 2014 qui a lieu chez Brize.

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littérature Amérique du Nord·sortie en poche

Sortie poche (5) : Les revenants

revenants_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche…

L’auteur : Originaire du Michigan, Laura Kasischke est souvent comparée à Joyce Carol Oates pour sa critique vénéneuse de la société américaine. Elle est l’auteur de Rêves de garçons, La Couronne verte, À moi pour toujours qui a reçu le prix Lucioles des Lecteurs en 2008 ou encore de Suspicious River et La Vie devant ses yeux, tous deux adaptés au cinéma. Elle est également l’auteur de poèmes, publiés dans de nombreuses revues. Laura Kasischke enseigne l’art du roman à Ann Arbor et vit toujours dans le Michigan.
672 pages
Editeur : Le livre de Poche (janvier 2013)
Titre original : The raising
Traduction : Eric Chédaille

Sur un campus américain, une jeune fille des plus appréciées trouve la mort dans un accident de voiture. Son petit ami, Craig, est tenu pour responsable de cet accident. 
Le compagnon de chambre de Craig, Perry, venait de la même ville que Nicole, il semble l’avoir bien connue. Perry se pose beaucoup de questions et s’inscrit à un séminaire sur la mort, dirigé par une jeune professeur, Mira Polson. Une autre femme, Shelly Lockes, a été le premier et unique témoin de l’accident, et conteste la version officielle retranscrite dans les journaux.


Un roman de campus, genre qu’on imagine avoir déjà lu des dizaines de fois, qui réussit à scotcher du début à la fin, voilà ce qu’a réussi Laura Kasischke. Cela ne m’a pas étonnée, j’ai toujours été emballée par ses romans jusqu’alors ! Je ne vous en ai pas trop dit en préambule sur l’histoire, qu’il vaut mieux découvrir avec l’auteur, reine des retours en arrière et des récits enchâssés au gré des souvenirs, assez savamment pour qu’on savoure sans s’y perdre aucunement. Les personnages, deux garçons, réunis par le hasard des chambrées, mais très différents l’un de l’autre, leurs parents, des filles, parmi lesquelles la lumineuse Nicole, (mais avec Laura Kasischke, les personnages les plus lisses ne le sont pas très longtemps !), des professeurs, le personnel de l’université…

Pour en arriver à ce qu’annonce le titre, cela prend un certain nombre de pages, mais cela en vaut la peine, croyez-moi… Après, on navigue avec délectation entre fantastique et explications rationnelles, et les pages défilent à toute vitesse. Un coup de cœur pour moi, amplifié par une belle écriture, une psychologie très fine et pas dénuée d’humour qui fait le portrait des différents protagonistes, c’est vraiment tout ce que j’aime !

 

Extrait : Au téléphone avec sa mère, Perry se la représentait dans leur cuisine. Elle devait porter un de ces vieux chandails qu’elle affectionnait. Une paire de jeans. Elle ne mettait jamais de chaussures à la maison et n’aimait pas les mules ; aussi lui voyait-il ses grosses chaussettes à pois. Ou bien les vertes en laine. Il devait faire plus froid là-haut qu’ici. Si la fenêtre était entrouverte, on devait entendre au loin le lac Huron se faire fouetter par le vent, ondulatoire bruit d’arrière-fond. Il devait flotter une odeur d’algues et de poisson, et celle, métallique, d’un air qui aurait survolé les eaux sur des milles et des milles.

 

Lu aussi par BrizeChocoJoëlle, LeiloonaThéomaValVéronique ou Voyelle et Consonne.

littérature Amérique du Nord·sortie en poche

Sortie poche (4) : Stoner

stoner_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche…
L’auteur :
John Williams (1922-1994), est né au Texas où ses grands-parents étaient fermiers. Il a étudié au Colorado et obtenu son doctorat dans le Missouri. Il s’est engagé dans l’armée de l’air en 1942. Après guerre, il a enseigné la littérature à l’université de Denver et ceci jusqu’en 1985. Il est l’auteur de deux recueils de poèmes, d’une anthologie sur la poésie anglaise de la Renaissance et de quatre romans, dont Stoner, publié en 1965.
Editeur : J’ai lu (2 janvier 2013)
Traduction : Anna Gavalda

Ce roman est tout simplement le récit d’une vie, récit qui peut sembler linéaire et sans surprise et qui pourtant, par la grâce d’une écriture sensible et toute en retenue, s’avère passionnant. William Stoner, jeune garçon voué à reprendre la ferme familiale, n’ayant pour perspective dans son entourage, qu’un labeur constant et sans joie, est envoyé à l’université du Missouri grâce à une bourse d’études. Il doit y étudier l’agronomie, s’inscrit un peu par hasard à un cours de littérature et découvre un monde qu’il ignorait complètement. « Il avait ressenti entre les murs de Columbia le même sentiment de chaleur et de sécurité qu’il aurait dû éprouver enfant dans la maison de ses parents et qu’il n’avait justement jamais connu. »
Il va former quelques amitiés, rester en tant que professeur dans l’école qui l’a accueilli, ne pas quitter ce cocon, même quand l’appel de la première guerre mondiale le pressera à s’engager. L’université apparaît comme une sorte d’abri contre le monde extérieur, comme le dit l’un des amis de Stoner, ce monde qui semble un peu feutré, brouillé, tant est riche la vie des livres, et la joie de la faire partager. Le parcours sentimental de William Stoner sera même un peu mis en veilleuse par rapport à ses recherches littéraires, jusqu’à un certain moment, du moins. La scène du mariage rappelle un peu celle de Sur la plage de Chesil, symbole d’une époque, sans doute.
Stoner aura pourtant une vie de famille dans laquelle il devra s’investir… Ce que vous découvrirez quand vous ne manquerez pas de lire ce beau roman ! 
C’est un livre que j’ai eu plaisir à découvrir et à retrouver, et un personnage qui semblerait pourtant falot, mais dont le destin m’a fascinée. Rien à redire à la traduction d’Anna Gavalda, je ne peux pas juger de sa fidélité, mais l’ensemble est cohérent, fluide et rend bien compte de l’amour de la littérature qui porte William Stoner. Une superbe idée que cette réédition !

 

Extrait : Parfois ses pas le menaient dans la cour d’honneur. Il se postait là, en son centre, et admirait les cinq gigantesques colonnes qui se dressaient devant Jesse Hall. Elles semblaient sortir de terre pour s’élancer dans la nuit. Ces colonnes, avait-il appris, étaient les vestiges de l’ancien bâtiment principal qu’un incendie avait détruit bien des années auparavant. Gris argent sous la lune, pures et dépouillées, elles lui paraissaient être le symbole de la vie qu’il s’était choisie comme un temple est l’incarnation d’un dieu qu’il honore.

 

Lu (et approuvé !) par Agathe, AntigoneHélèneLaure, Mot à motsNina, PapillonTheoma

D’après un billet de mon ancien blog.

littérature Amérique du Nord

Laura Kasischke, Rêves de garçons

L’auteur : Née en 1961 à Lake Charles, en Louisiane , Laura Kasischke est romancière, poétesse, et enseigne l’écriture à l’Université du Michigan. Son premier roman, A Suspicious River paraît en 1996 aux Etats-Unis. Elle a obtenu de nombreux prix, notamment et surtout en poésie.
247 pages
Editeur : Christian Bourgois (2007)
existe en Livre de Poche
Traduction : Céline Leroy
Titre original : Boy heaven

Dans les années 70, trois filles qui fréquentent un camp d’été pour pom-pom girls s’échappent pour quelques heures à bord de la voiture de l’une d’entre elles, avec comme projet une baignade au Lac des amants, réputé dans la région. Kristy, la conductrice de la Mustang rouge, est accompagnée de son amie Desiree, consciente d’être une très belle fille, et de la rousse Kristi, avec un i, qu’elles ne connaissent que depuis peu. Dans une station-service, elles croisent deux garçons de leur âge à bord d’une vieille voiture, et remarquent qu’elles ont attiré leur attention. Elles poursuivent toutefois vers le lac, mais quelque chose se passe en route qui va à la fois les réunir et les diviser. De retour au camp, Kristi semble aller mal, avoir des idées noires. Desiree, elle, se rapproche du jeune et beau maître-nageur du camp. Quant à Kristy, elle ne peut s’empêcher de se remémorer des épisodes de son enfance et de sa jeunesse, de manière morbide et obsessionnelle. Elle semble avoir toujours été attirée par les occasions de flirter avec les limites imposées par la prudence de sa mère.

Je n’ai jamais encore été déçue par les romans de Laura Kasischke, depuis A Suspicious River lu lorsqu’il est paru en français. Le thème de celui-ci me paraissait plus léger, ce qui me l’avait fait éviter jusqu’alors. Je me trompais lourdement, au contraire, sous le soleil, une angoisse s’installe, dont on ne sait trop d’où elle vient, à laquelle seule Desiree semble moins sensible. L’atmosphère des journées, accompagnée par le chant stridulent des cigales, devient de plus en plus lourde, oppressante, et le bloc compact d’obscurité des nuits n’est pas plus rassurant. Jusqu’à la scène et la révélation finale, étonnante et parfaite de maîtrise. Laura Kasischke excelle à se mettre dans la peau et la tête d’adolescentes plus soucieuses de leur popularité que des principes que leurs parents ont tenté de leur inculquer, et dans ce roman encore, elle fait très fort. Et n’oublions pas l’écriture, très maîtrisée aussi, que les extraits vous permettront d’apprécier.

Extraits : Tous les ans, on raconte des histoires autour du feu de camp. Au coeur de la flambée, il y a toujours une branche fine pourvue de mille aiguilles qui s’embrasent, rougeoient puis explosent tour à tour dans un sifflotement rapide avant de se flétrir.
Année après année, on répète les mêmes histoires – épouvantables, terrifiantes et véridiques -, et il y a toujours des filles pour se cacher le visage dans les mains pendant le récit.

Or c’est bien ma simplicité qui me rendait populaire. On m’élisait déléguée de ceci, de cela, de tout.
C’était ma récompense, le corollaire de mon charme et de mon amabilité. Personne ne s’y attendait. Si on est capable, en toute franchise, d’être sympa avec les filles moches, de sourires aux losers, aux débiles, de leur adresser la parole à la cafétéria comme s’ils étaient normaux, de proposer à quelques-uns de venir aux soirées même quand les copines font semblant de vomir pendant qu’on leur lit la liste des invités, alors les gratifications sont innombrables.

J’ai compris à cet instant que ce qu’on dit est vrai – on peut vraiment sentir le regard d’un garçon posé sur soi. Je savais qu’ils étaient là avant même que Desiree ne me les montre. J’avais senti leur regard – ces rayons chauds qui passaient sur mes jambes et mes seins tandis qu’appuyée sur la Mustang, je léchais mes doigts englués de sel et de caramel.

Malgré les avertissements de ma mère, il m’arrivait de jeter un coup d’œil au soleil (…), une source d’énergie bouillante et incommensurable dans le ciel, que je mourais d’envie de voir. 

Les avis d’Agathe, GwenaëlleMalicePapillonVéronique et Ys.