Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

R. J. Ellory, Le chant de l’assassin

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« Henry savait de quoi parlait Evan. L’enfermement avait un côté confortable, celui de l’habitude. Il était rassurant de ne rien avoir à penser en dehors du livre qu’on était en train de lire ou de la conversation dans laquelle on était engagé. »
Tout d’abord, appréciez l’actualité de la citation !
Le chant de l’assassin est un roman noir, un vrai, en deux époques, 1972 et le début des années 50. Henry Quinn, jeune homme sortant de trois années de prison, se dirige vers la petite ville de Calvary, Texas, à la demande de son compagnon de cellule. Celui-ci, Evan Riggs, condamné à perpétuité, aimerait qu’Henry remette une lettre à la fille qu’il a eu vingt ans auparavant et qu’il n’a jamais connue. Mais à Calvary, le shérif, le propre frère d’Evan Riggs, ne semble pas avoir envie qu’Henry retrouve la jeune femme. Aidé par une jeune serveuse pleine d’humour et d’allant, Henry va cependant persister dans sa quête.

« On a souvent dit que le mal n’a pas besoin d’autre terreau pour prospérer que le silence et l’inaction des gens de bien. »
Roger Jon Ellory a le chic pour écrire l’archétype du roman noir sans qu’on ait pour autant l’impression d’avoir déjà lu la même chose auparavant. Il souscrit à l’obligation d’avoir un personnage que l’entêtement et la loyauté poussent à ne jamais abandonner, de manière à multiplier les avancées, les coups du sort et les rebondissements divers. Une des particularités de ce roman est le monde de la musique puisque Evan comme Henry étaient des musiciens talentueux et reconnus dans le monde de la country avant leur incarcération. Ce qui les a rapprochés en prison.
L’auteur revient sur les événements qui les ont conduits en prison, sur leurs enfances et jeunesses respectives, traçant des portraits pleins de justesse.
L’écriture et le rythme permettent de s’immerger facilement et totalement dans la lecture. Les personnages féminins sont peut-être un peu des archétypes, mais positifs, des créatures idéales, fortes, indépendantes d’esprit tout en étant féminines, qu’elles soient mères, femmes ou amantes. Les hommes, à part les personnages principaux, et encore, sont moins bien servis par l’histoire, se partageant lâcheté, méchanceté et malhonnêteté… Du pur roman noir, peut-être pas le meilleur de l’auteur, mais solide et donc recommandable.

Le chant de l’assassin, de R.J. Ellory, (Mockingbird songs, 2015), paru chez Sonatine en 2019, traduit par Claude et Jean Demanuelli, 496 pages.

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

unfilsenor« Anil savait qu’il devait travailler dur pendant cette année de stage, et il l’acceptait, mais il aurait aimé recevoir de temps en temps une parole d’encouragement de la part d’un chef, ou éprouver la satisfaction d’avoir bien fait quelque chose. Tout comme il aurait aimé que ses patients l’apprécient, ou simplement le respectent. »
Le roman commence dans l’ouest de l’Inde, dans la région du Gujarat. Anil est le premier de sa famille à faire des études supérieures, il va devenir médecin, et poursuit son cursus aux États-Unis, malgré les réticences de sa mère. Toutefois, une raison qui fait céder sa mère c’est qu’elle ne voit pas d’un très bon œil son attirance pour son amie d’enfance Leena, qui vient d’une famille moins aisée. La famille d’Anil est, elle, très bien considérée, et son père, reconnu pour sa sagesse, fait office de conciliateur. Ce qui donne lieu à des paragraphes très intéressants sur cette coutume. À Dallas, Anil a bien du mal à trouver sa place, que ce soit avec ses colocataires et amis, ou dans ses différents stages à l’hôpital.

« Il sembla à Leena que tout se passa très vite après cette journée à la Grande Maison. En l’espace d’une semaine, les préparatifs du mariage avaient commencé.
Il y a eu des rendez-vous avec l’astrologue et le pandit, Leena et sa mère sélectionnèrent des saris de mariage, des bijoux et des motifs de Mehdi pour les pieds et les mains. »

Lorsque Anil est parti, Leena doit accepter un mariage arrangé, elle pense pouvoir faire cela pour plaire à ses parents qui se sont endettés pour elle. Mais certaines familles ne voient dans les mariages qu’un moyen de trouver de l’argent facile, ainsi qu’une servante qu’on n’a pas besoin de payer.
J’ai beau avoir déjà lu des romans indiens, j’ai trouvé celui-ci fort bien fait, riche de nombreux thèmes, et je me suis attachée aux parcours d’Anil et de Leena. J’ai compati aux questionnements du jeune homme, et été submergée de colère à la lecture de ce que vit Leena. Ce sont de beaux portraits que dresse là l’auteure, notamment ceux des femmes sont particulièrement touchants et inoubliables. J’ai beaucoup apprécié que les personnages secondaires aient de la présence et des caractères tout sauf caricaturaux. Je trouve que pour un roman un peu long, les personnages moins importants ne doivent pas faire que de la figuration, sous peine d’ennuyer sérieusement les lecteurs. Pas un brin d’ennui ici, mais la rencontre de belles personnes, qui luttent pour construire leur vie, entre tradition et modernité.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, (The golden son, 2016) éditions Mercure de France, 2016, traduction de Josette Chicheportiche, 480 pages, existe en Folio.

Les avis de Daphné, Hélène

Lire-le-monde
Lire le monde: l’Inde

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Larry McMurtry, Lonesome Dove

lonesomedove1.png« – Vous pouvez descendre, dit-il aux Irlandais. Vous êtes en sécurité, en tout cas tant que vous ne mangez pas la cuisine d’ici. »
Je sens déjà les réfractaires au genre passer leur chemin en soupirant : « un western, ce n’est pas pour moi ! » Et pourtant, passer à côté de ce roman serait tout d’abord dommage pour qui a une once d’humour et aime en trouver dans ses lectures.
Au début du roman, force est de constater que pour un western, ça manque singulièrement d’action, avec un petit côté Désert des Tartares… Mais l’humour, lui, est déjà bien présent, c’est même un régal (les pages sur le panneau à l’entrée du ranch sont à mourir de rire) et si les moindres faits et gestes de nos cowboys sont décrits, du cuisinier mal réveillé qui fait tomber des grains de café dans la graisse destinée aux œufs frits, au patron français de l’auberge qui essuie avec constance les tables de sa gargote malpropre, sans oublier le cow-boy qui n’a jamais appris qu’on n’urine pas sur le pas de la porte, cela ne fait que renforcer l’aspect humoristique.
La propreté n’est pas le point fort de ces hommes, ni l’art de la conversation, sauf pour Augustus, dit Gus, qui, s’il casse les oreilles de ses commensaux, réjouit grandement les lecteurs. Entre les dialogues et les détails triviaux, on découvre les histoires personnelles de chacun, amenant à les connaître intimement avant le passage à l’action.

« Bien souvent, il s’était demandé si lui-même pourrait rivaliser avec Gus si celui-ci mettait de la bonne volonté dans son travail. Mais il n’avait jamais pu le vérifier tant il était rare que Gus s’active vraiment. Ils se complétaient parfaitement tous les deux : lui en faisait plus que nécessaire pendant que Gus en faisait le moins possible. »
Ignorer Lonesome Dove serait ensuite passer à côté de personnages hauts en couleurs, et pour tout dire, inoubliables, en premier lieu Gus et Call, les deux patrons, aux caractères aussi opposés que possible. Viennent ensuite Newt, un tout jeune et tendre cow-boy, qui se demande qui est son père, Jack Spoon, un joueur invétéré, puis deux Irlandais pas précisément bons cavaliers, et d’autres gardiens de bétail que leurs traits de caractère rendent bien vivants. Sans compter les femmes, avec entre autres Lorena, la fille de joie dont le comportement ne manque pas de surprendre. Et finalement, il faut compter avec un couple « shérif et son adjoint », lancés (mollement) sur les trace de l’un de nos cow-boys.

« Il avait côtoyé des hommes qui voulaient mourir – qui, pour une raison ou pour une autre, avaient fini par être dégoûtés de la vie. La plupart avait trouvé la mort qu’ils désiraient. Au Texas, à cette époque, se faire tuer était chose facile. »
Et enfin, se priver de de roman serait faire fi de toute une époque, la toute fin du XIXème siècle, un tournant dans l’histoire des cow-boys, où ils commencent à prendre de l’âge. Ceux du roman étaient shérifs ou combattaient les Indiens, ils trouvent un nouveau souffle pour rompre la monotonie de leur vie en volant un troupeau à des mexicains, et en partant s’installer plus à l’Ouest, dans des régions qui gardent encore leur attractivité à cette période. Lonesome Dove retrace leur périple du Texas au Montana, le premier tome constitue surtout la mise en place et également le début du voyage. L’aspect « découverte de la nature sauvage » n’est pas négligé non plus, ce qui fait de Lonesome Dove un roman particulièrement dense et riche.
Dans l’ambiance plutôt tranquille du début de voyage, le premier mort, inattendu, prend le lecteur par surprise, et ses camarades cow-boys aussi, certains ont bien du mal à encaisser la perte d’un des leurs. Ils ont des cœurs, contrairement à l’image qu’on en a ! A partir de ce moment, on passe dans une narration plus riche en actions, mais ce qui faisait le sel du début reste bien présent, et l’accent est toujours mis sur l’humour, les personnages et l’aspect historique et géographique, et le plaisir de lecture n’en est que décuplé.
Inutile de vous dire que le deuxième tome m’attend déjà !


Lonesome Dove, tome 1, de Larry McMurtry, éditions Gallmeister (Totem, 2017) traduit par Richard Crevier, 532 pages, prix Pulitzer en 1986.

Lu et aimé aussi par Hélène, Keisha et Marie-Claude… Qui d’autre ?

Lu pour l’Objectif PAL 2019 (à suivre sur le blog d’Antigone)
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Cynthia Bond, Ruby

rubyPour eux, il n’y avait rien de remarquable chez Ephram. Il n’était qu’une silhouette floue qui croisait la trajectoire d’un œil en route vers des visions plus délicates et plus intéressantes.
Je prévois de lire ce livre depuis que j’ai écouté son auteure aux Assises internationales du Roman en 2016, et voici enfin que je réalise ce projet !
Imaginez la petite ville de Liberty, ou plus précisément de Liberty Township, à l’est du Texas, proche de la Louisiane. Quelques maisons, aucune activité culturelle, peu de travail. Sa communauté s’y retrouve fréquemment à l’église, notamment Célia, pilier de la communauté, avec son frère Ephram, qu’elle a élevé « depuis le 28 mars 1937, le jour où leur mère avait débarqué toute nue au pique-nique pascal de l’église de la Sainteté-en-Son-Nom. » Ephram est fasciné, depuis qu’il est enfant, par Ruby, sa beauté, sa fragilité, son étrangeté aussi. Mais Ruby est partie de longues années à New York, pour essayer de retrouver sa mère, et Ephram ne la revoit que lorsqu’elle rentre plusieurs décennies plus tard, à Liberty, et s’y installe dans une cabane isolée. On dit qu’elle est possédée, mais aussi que des hommes de la ville s’arrêtent parfois, la nuit, dans cette masure…

Ruby sentit la solitude avant qu’elle ne fût là. Sut que, en dépit de tout ce qu’elle allait devoir affronter quand elle quitterait cette petite baraque, la solitude serait le pire.
Le roman couvre une quarantaine d’années, de l’enfance de Ruby et Ephram, jusqu’au moment du retour de Ruby. Du jeune âge des deux protagonistes principaux, on ne sait pas tout immédiatement, mais les choses s’expliquent petit à petit, notamment dans la dernière partie.
Quelle atmosphère créée par l’écriture ! Le mélange de misère, de violence raciste et de mysticisme vaudou en fait un roman très fort, mais aussi très dur à supporter. Certains passages sont vraiment très beaux et d’autres, très douloureux, laissent la gorge nouée. L’histoire aurait peut-être gagné à être plus resserrée, plus sobre aussi par moments, mais le destin de la petite Ruby ne peut pas laisser indifférent. L’histoire d’amour entre Ephram et Ruby, si improbable et difficile soit-elle, sert à la fois de fil conducteur et de respiration tout au long du roman. J’ai eu une certaine tendresse pour le personnage d’Ephram qui vient heureusement contrebalancer les autres portraits masculins, loin d’être irréprochables.
Quant à l’aspect surnaturel de l’histoire, si je n’ai eu aucun mal à comprendre l’image des esprits des enfants disparus que Ruby porte en elle, je suis restée plus imperméable aux scènes parfois longues avec le Dybou, esprit maléfique qui hante Ruby et l’empêche de mener une vie normale. Je comprends toutefois l’intention de l’auteure, et reste admirative devant le résultat final, dur, dérangeant, mais aussi particulièrement poignant.

 

Ruby de Cynthia Bond (2014) éditions Christian Bourgois, 2015, traduit par Laurence Kiefé, 414 pages.

Je rejoins l’avis de Clara.

Cette lecture participe à l’Objectif PAL 2018 chez Antigone et au projet d’Enna, « African american history month challenge » où je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil !
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Larry McMurtry, Duane est dépressif

duaneestdepressifLa simplicité serait désormais le facteur primordial de sa vie. Aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait passé ses journées à patauger dans des endroits encombrés et à chercher de l’air. Sa maison, son bureau, son pick-up contenaient une surabondance d’objets.
Duane a soixante-deux ans. Mari, père et grand-père, directeur de sa propre société, cela lui fait peut-être trop de responsabilités, puisqu’il décide un beau jour, non de fuir tout cela, mais d’abandonner ce qui pour des Texans est aussi vital que l’air, son pick-up ! Il ne va plus désormais se déplacer qu’à pied, qu’elle que soit la distance à parcourir. Son épouse Karla en est persuadée, soit il veut divorcer, soit il fait une dépression. Mais rien ni personne ne vient à bout de l’obstination de Duane, qui trouve enfin le moyen de respirer et d’avancer à son rythme, de se poser des questions qu’il ne trouvait pas le temps d’aborder. Il faut dire que sa famille, très américaine, peut aussi se classer parmi les familles dysfonctionnelles. Duane trouve aussi le moyen de laisser ainsi ses enfants se prendre en charge eux-mêmes.
Voilà l’essentiel à savoir avant de se cheminer aux côtés de Duane, et de voir comment va évoluer la situation. Humour et nature writing, roman psychologique et familial forment un sympathique, quoique parfois émouvant, mélange. L’écriture fluide fait avaler facilement les 570 pages et les personnages farfelus, les rebondissements et les dialogues savoureux y sont pour beaucoup aussi. Un moment de lecture très agréable, qu’il me sera permis de poursuivre un jour ou l’autre avec Duane est amoureux !

Extrait : Babe aussi avait entendu parler du comportement étrange de Duane, mais elle avait l’impression qu’il ne fallait jamais juger trop vite dès qu’il s’agissait de Duane et Karla. On avait prédit la mort de leur mariage de nombreuses fois et tout le monde s’y mettait, mais nombre de ces oiseaux de mauvais augure étaient aujourd’hui morts et enterrés, et Duane et Karla étaient encore mariés.


L’auteur : Né au Texas en 1936, Larry McMurtry est un romancier, essayiste et scénariste américain. Son premier roman, Horseman, Pass By a reçu un excellent accueil critique et public en 1961. Plusieurs romans suivent, dont six ont été adaptés à l’écran. En 1988, Larry McMurtry a ouvert, à Archer City où il vit, l’une des plus grandes librairies indépendantes des États-Unis. Son roman Lonesome Dove a obtenu le prix Pulitzer en 1986 avant d’être adapté pour la télévision. Il a écrit le scénario de Brokeback Mountain avec Diana Ossana et ils ont remporté en 2006 l’Oscar du meilleur scénario adapté.
571 pages.
Éditeur : 10/18 (mars 2015)
Paru aux Etats-Unis en 1999.
Traduction :
Sophie Aslanides
Titre original : Duane’s depressed

 

deuxieme_chance_logoCe roman est le premier à inaugurer la catégorie « Deuxième chance » où je retrouve un auteur dont j’avais abandonné, ou pas du tout aimé, un roman, et qui cette fois, trouve grâce à mes yeux ! Je n’avais donc pas du tout accroché au Saloon des derniers mots doux, son dernier roman paru en France, et j’ai pu apprécier cette fois l’originalité et la fantaisie de l’auteur.

Repéré chez Keisha.

J’ai parcouru le Texas pour le projet 50 romans, 50 états, et j’ai participé au Mois américain de Titine.
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Mini-thème (2) Teen-agers sur la route

J’ai lu, par hasard, et non par un choix délibéré de ma part, une suite de romans noirs ou polars mettant en scène des ados américains en fuite. Après Mauvaise étoile et Il était une rivière de Bonnie Jo Campbell, auxquels je pourrais aussi ajouter Canada de Richard Ford ou La balade d’Hester Day de Mercedes Helnwein, en voici deux autres…
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Partis sur les routes, par le rail ou, de manière plus originale, sur les rivières, pour quitter des familles défaillantes ou fuir des dangers, ces jeunes vont traverser bien des aventures. Pas forcément à un rythme frénétique. Ne vous imaginez pas traverser les États-Unis d’une côte à l’autre, on se rend vite compte de l’échelle lorsque, tout au plus, les protagonistes traversent deux états au cours du roman. Tous ces romans ont aussi le point commun de ne pas être issus de collections jeunesse, où ce thème doit être plus fréquent encore.

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Tout d’abord, j’ai lu Les enfants de l’eau noire de Joe R. Lansdale, qui nous emmène du côté du Texas, dans les années 30.
Je découvre l’auteur avec ce roman. C’est Hélène qui m’avait fait retenir son nom. L’histoire peu ordinaire qui est au cœur de ce dernier roman a attiré mon attention.
Le corps d’une jeune fille de seize ans est retrouvé au bord d’une rivière. Ses amis, Sue Ellen, Terry et Jinx imaginent d’aller emporter, à l’aide d’un radeau, ses cendres à Hollywood où elle rêvait d’aller, mais surtout d’aller eux-mêmes vers une vie qu’ils espèrent meilleure. Un magot laissé par leur amie leur permettra de concrétiser leurs rêves.
Le parti pris de faire écrire l’histoire par Sue Ellen, seize ans, n’est pas forcément de ceux que j’aime. Mais j’aurais pu en faire mon affaire. Toutefois, je ne suis pas fan non plus de policiers corrompus à un point extrême, et celui qui poursuit les trois jeunes s’avère le pire des dangers qu’ils ont à affronter. Quoiqu’un effrayant personnage nommé Skunk, dont on ne sait trop s’il est mythique ou réel, soit aussi à leurs trousses.
Bref, même si ce roman a une certaine originalité, une mise en scène prenante et des personnages bien campés, je n’ai pas été aussi séduite que je l’espérais. Trop de scènes d’action, trop de drame, et quelques moments où les réactions des jeunes gens vont à l’encontre de la logique. Bref, une lecture pas désagréable, mais qui, hormis quelques moments, s’efface déjà.

Un extrait : Jinx avait mon âge. Ses nattes se dressaient sur son crâne comme des bouts de fil de fer tressés. Son visage était doux, mais ses yeux semblaient vieux – comme si elle était une grand-mère enfermée dans un corps d’enfant. Sa robe avait été taillée dans un vieux sac de farine teint en bleu et on y voyait encore les inscriptions originales de la toile. Elle était pieds nus.
368 pages éditions Denoël (2015)

unarrieregoutderouilleJ’ai lu plus récemment Un arrière-goût de rouille de Philipp Meyer. Je n’allais pas rater l’occasion de lire cet auteur avant de trouver Le fils, dont on parlait beaucoup, en bien, l’année dernière.
Cette fois, l’époque est contemporaine, les années 2000, et les faits se déroulent en Pennsylvanie (carte ci-dessous). Dans cette région, la sidérurgie a laissé des usines et des haut-fourneaux délabrés, ainsi qu’un chômage galopant et une misère noire. Deux jeunes gens de dix-neuf ans décident, pour des raisons aussi différentes qu’eux-mêmes le sont l’un de l’autre, de laisser leur famille et de partir vers l’ouest. Cependant, et c’est un des gros points forts de ce roman, cela tourne tout de suite très mal pour eux, avec la rencontre de trois sans-abris dans une usine désaffectée.
La suite, vue par les six ou sept protagonistes principaux, sous forme de roman choral, va remuer les consciences de chacun et les obliger à faire des choix. Les deux garçons, l’un très fort et impulsif, l’autre, frêle mais d’une intelligence peu commune, sont plutôt attachants.
Très bien fait, dans un style percutant, rythmé de phrases courtes, ce roman est de ceux qu’on ne lâche pas, et pour de bonnes raisons ! Pour un premier roman, c’est mettre la barre déjà très haut, j’attends donc le moment de lire Le fils, en imaginant et espérant qu’il sera à la hauteur.

Un extrait : N’importe, c’était une veine d’avoir grandi dans un endroit pareil parce qu’en ville, c’était dur à expliquer, son cerveau marchait comme un train à une vitesse incontrôlable. Il fallait des rails et une direction, sans quoi c’était le crash. Condition humaine que de nommer les choses : sang-dragon symphorine-des-ruisseaux engoulevent-bois-pourri tulipe noyer-amer micocoulier. Carya ovata et chêne des marais. Locuste et noix géante. De quoi s’occuper la tête.
512 pages Folio (2012)

Alors, laquelle serait la plus recommandable de ces lectures ?
Tout dépend de ce qu’on cherche.
Le plus prenant, impossible à lâcher, avec tueur sanglant et scènes d’action, serait Mauvaise étoile, quoique Les enfants de l’eau noire le suive de près.
Le plus loufoque est sans conteste La balade d’Hester Day, pour qui aime ce genre. Moi, pas spécialement…
La palme du plus proche de la nature revient à Il était une rivière, avec même des scènes de chasse… (quand je vous dis qu’il y en a pour tous les goûts!)
Le mieux écrit, le plus fouillé, est à mon avis Un arrière-goût de rouille, mon préféré de cette sélection. Toutefois Canada a beaucoup plu à d’autres lecteurs, alors à vous de voir !

Projet 50 états : je visite le Texas et la Pennsylvanie.
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Andrew Porter, Entre les jours

entre-les-joursL’auteur : Andrew Porter est professeur de creative writing à l’université du Texas. Son recueil de nouvelles La Théorie de la lumière et de la matière a reçu un bon accueil critique et a obtenu en 2007 le Flannery O’Connor award. Entre les jours est son premier roman.
391 pages
Editeur : L’Olivier (avril 2014)
Titre original : Between days
Traduction : France Camus-Pichon


Elson et Cadence sont les parents de deux jeunes étudiants, Richard et Chloe (à qui ils ont choisi des prénoms moins originaux que les leurs !)… Une famille texane plutôt aisée, plutôt classique, observée sous le microscope de l’auteur au moment où deux événements surviennent : les parents se séparent, et leur fille Chloe est renvoyée de la fac dans ses foyers jusqu’à la fin de l’année scolaire, en raison d’un accident malheureux dans lequel elle a été impliquée. Quant à Richard, le fils, il se cherche, se tâte pour poursuivre ses études dans la voie de la création poétique… Le lecteur apprend petit à petit ce qui s’est vraiment passé avec Chloe et son ami, entre dans les pensées intimes de chacun des membres de la famille, jusqu’au moment où la jeune fille disparaît de chez elle, laissant ses parents et son frère désemparés.
Commencé en anglais sur ma liseuse, j’ai été obligée, pour redémarrer un peu, de l’emprunter à la bibliothèque et de le finir en français. Je crois pourtant que cette engluement ne tenait qu’à moi, et pas au roman lui-même qui a beaucoup de qualités et qui ne manque pas de rebondissements, tant au niveau de la psychologie que de l’action. De plus, la narration passant d’un personnage à l’autre, opérant des retours en arrière sur des épisodes qui pouvaient paraître avoir été survolés, nous fait en permanence revoir notre point de vue sur les membres de cette famille. Les caractères sont finement disséqués et l’ensemble est vraiment séduisant. L’éditeur compare l’auteur à Stewart O’Nan, cette comparaison me semble très juste, avec un petit quelque chose de nouveau sur lequel je ne réussis pas à mettre me doigt. Ce jeune auteur est à suivre, en tout cas !

 

Les premières phrases : Depuis son divorce, Elson a pris l’habitude de s’arrêter au Brunswick Hotel pour boire un verre après le travail. Il aime bien le Brunswick, parce que c’est l’un des hôtels les plus récents de la ville et qu’il sait qu’aucune de ses connaissances n’ira jamais le chercher là. Il aime cette impression d’anonymat, lorsqu’il est assis seul au bar du deuxième étage, près de la fenêtre, et contemple les immeubles de bureaux à l’architecture futuriste de l’autre côté de la rue, leurs élégantes surfaces vitrées, conscient que derrière tout ce verre, des hommes et des femmes en costume ou en tailleur impeccablement repassé ferment sans doute leur serviette et leur attaché-case en prévision d’un dîner ou d’un apéritif. Il aime les imaginer quittant leur bureau, les regarder franchir la porte et monter dans leur voiture. Il y a quelque chose d’étrangement apaisant dans tout cela, dans cette observation routinière, quotidienne, de la ville qui se vide, se tait et s’assombrit.

Les avis de Cathulu, Clara, Céline, Cuné et Theoma.

Amanda Eyre Ward, Ferme les yeux

 

L’auteur : Amanda Eyre Ward vit au Texas. Elle a publié trois romans et un recueil de nouvelles chez Buchet-Chastel. Ferme les yeux est son quatrième roman et il a reçu Le Grand Prix des Lectrices de ELLE USA 2011.
318 pages
Editeur :
Buchet-Chastel (février 2012)
Traduction : Anne-Marie Carrière
Titre original : Close your eyes

Lauren Mahdian est une jeune femme peu sûre d’elle, et elle se trouve déstabilisée par le départ de son frère aîné pour l’Irak en tant que médecin. Alex est en effet sa seule famille, sa mère ayant été assassinée alors que Lauren avait huit ans et son père incarcéré depuis lors. Alex met en doute la culpabilité de leur père mais Lauren ne veut rien entendre à ce sujet. Sa mémoire de ce qui s’est passé ce jour-là est partielle, et elle ne souhaite pas revivre ces moments douloureux. Elle trouve pourtant le soutien de Gerry, son compagnon, et tente de s’investir dans son travail d’agent immobilier.
La personnalité attachante et fragile de Lauren est pour beaucoup dans la réussite de ce roman. J’avoue avoir été un peu perturbée par l’arrivée vers le milieu du livre, dans un nouveau chapitre, d’une autre femme, Sylvia Hall, qui, enceinte, fuit un compagnon peu enclin à devenir père. Sylvia a des relations compliquées et mystérieuses avec une amie autrefois très proche, Victoria, chez qui elle s’installerait bien pour la fin de sa grossesse. Qu’est-ce qui relie les deux histoires, le père de Lauren sera-t-il disculpé, on s’attache à ces questions qui font du roman un « page-turner » très efficace. Je m’y suis laissée prendre bien volontiers !
Comme souvent, ce n’est qu’après avoir lu un certain nombre d’avis sur un ou une auteur que je me décide à ouvrir un de ses livres. C’est le quatrième traduit par Amanda Eyre Ward qui a fini par tomber entre mes mains à la bibliothèque et je l’ai trouvé bien fait, mais sans doute ne m’en restera-t-il pas grand chose dans quelques mois ou années. Je lirai peut-être les romans précédents si l’occasion s’en présente, mais n’en ferai pas une priorité.

Extrait : J’éteins mon portable, le fourre dans mon sac, choisis des bananes un peu vertes, des épinards bio, du thym et des pommes de terre nouvelles. Au rayon boucherie, je prends de l’agneau et une livre de steak haché. Je passe devant le bac à homards, m’empare d’un pack de bières, d’une bouteille de blanc bon marché, je jette dans le Caddie deux paquets de müesli à la fraise et un demi-litre de glace à la vanille. Cheddar, lait écrémé, bagels, baguette, tortillas, cookies aux pépites de chocolat : j’ai l’air de faire des courses pour une famille de cinq, alors qu’il n’y a que Gerry et moi dans notre deux-pièces cuisine. Je souris en pensant à lui : ses boucles cuivrées, ses larges épaules. Au lycée, il faisait de la lutte ; il a conservé une silhouette trapue et musclée. Nous sommes de la même taille et quand nous nous enlaçons dans la cuisine pour danser sur un slow qui passe à la radio, nos corps s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle. Tout comme l’Illinois s’encastre dans le Missouri dans mon vieux puzzle des États-Unis.

Repéré chez Antigone, Clara et Joëlle.