Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sorti en poche

Lauren Groff, Les furies

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« Comment pourrait-il vivre sans elle ? Il savait cuisiner mais il n’avait jamais récuré les toilettes ; jamais payé une facture. Et comment écrirait-il sans elle ? »
Pour qui n’aurait jamais entendu parler de ce roman, sachez qu’il s’agit du roman d’un couple, d’un mariage, en deux parties : Fortunes et Furies, le titre français ayant perdu la première. Lotto et Mathilde se rencontrent à l’université, à vingt-deux ans, et se marient presque aussitôt, au grand dam de la mère de Lotto (diminutif de Lancelot) qui lui coupe les vivres, pour n’avoir pas trouvé la bonne petite épouse, digne de l’héritier qu’il est. Ils vivent donc d’abord d’amour et d’eau fraîche, le roman relate de nombreuses soirées plus ou moins arrosées, et ne nous épargne rien de leur vie sociale.
Lotto se rêve comédien, finit par découvrir, grâce à Mathilde, qu’il a un don pour l’écriture de pièces de théâtre, il sera donc dramaturge, avec un certain succès, et toujours aussi amoureux de sa femme, qui pourtant reste très secrète, de nombreux indices le font remarquer au lecteur (un peu trop, peut-être ?)
Deux-cent trente pages pour développer donc le point de vue de Lotto sur leur mariage, sur des années, jusqu’au clash, avant de passer à la partie concernant Mathilde.
N’imaginez cependant pas une narration linéaire ou conventionnelle, on en est loin, et cette première partie, à part quelques longueurs, m’a cependant intéressée, d’autant que je l’ai trouvé bien écrite. La citation suivante, attribuée à Mathilde, donne une idée du style, tel que le souhaite l’auteure…

« Les livres la laissaient sur sa faim. Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues sans surprises, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affuté, comme une bombe qui explose. »
Ma lecture de la première partie tenait donc essentiellement sur l’attente suscitée par la deuxième, avec quelques agacements dus à la tendance à l’exagération de Lauren Groff, comme quand elle décrit le corps d’un Lotto de quarante ans comme s’il avait dépassé la soixantaine, ou lorsqu’elle en rajoute dans les sécrétions (j’ai rarement lu autant d’évocations de transpiration et d’odeurs associées que dans ce roman). De plus, les personnages ne sont pas très « aimables », au point que leur amour a du mal à être crédible, de même que leurs amitiés. On comprend presque mieux la mère de Lotto qui déteste Mathilde, qu’elle n’a jamais rencontrée !
La deuxième partie donc ? Comme ceux qui ont écrit des avis avant moi, je ne pourrai pas trop en dire, mais, si cette partie ne m’a pas convaincue d’emblée, elle est intéressante parce qu’elle joue sur la dissimulation, et la vérité, ou LES vérités. L’extrême fin éclaire le roman entier, et c’est à mon avis son gros point fort. Ceci explique sans doute la bonne impression qu’il semble laisser généralement aux lecteurs.
Même si une partie propose le point de vue de Lotto, et une autre celui de Mathilde, c’est toujours elle qui est à la place centrale du roman, la personne qu’elle veut bien montrer et que voit Lotto, celle qu’elle est au fond d’elle-même, qui apparaît dans les détails, et aussi, enfin, celle qu’elle aurait aimé être. Mathilde vieillissante a gagné en épaisseur, en crédibilité, et j’ai commencé à apprécier ma lecture lorsqu’elle était sur le point de s’achever.
La finesse de la psychologie est remarquable, si on ne tient pas trop compte des nombreuses hyperboles, accumulations de malheurs et de situations à la limite du sordide. Ce goût pour le glauque et le sordide est une caractéristique de beaucoup de romans contemporains, et si on n’aime ni cela, ni le rose bonbon, il faut faire preuve de perspicacité pour trouver des romans à notre convenance.
Bon, je ne sais pas si ce billet qui part dans tous les sens vous aura éclairé, disons que ce n’est pas l’enthousiasme qui domine ma lecture, mais au moins, j’ai réussi à finir ce livre qui m’était tombé des mains une première fois, et j’ai compris l’engouement, sans le partager totalement.
Et je me rends compte que j’avais déjà lu un livre de Lauren Groff, un recueil de nouvelles intitulé Fugues, et que mon avis était le même : de perplexe au début à cause de trop de bizarreries, j’avais fini par trouver un intérêt à l’ensemble.

Les furies de Lauren Groff (Fates and furies, 2015) éditions de l’Olivier (2017) traduit par Carine Chichereau, 427 pages, existe désormais en poche.

Je n’ai pas recherché tous les avis, celui de Nadège est enthousiaste, celui de Jostein un peu plus mitigé.

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51 commentaires sur « Lauren Groff, Les furies »

  1. Je fais partie des enthousiastes et j’en garde encore un excellent souvenir. L’analyse que tu fais de la mécanique narrative et l’importance de la fin est tout à fait juste. Je n’ai pas ressenti les outrances que tu mets en avant, je ne me souviens que d’un grand plaisir pris à cette lecture grinçante… 😊

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  2. Et tu vois que tu as réussi à écrire un article dans lequel tu expliques très bien ce qui t’a gênée, ce que tu as aimé, il est parfait ! Bon, je ne sais pas si ce roman me plairait, pour l’instant, je n’ai pas trop envie de le lire. On verra plus tard, s’il me tombe dans les mains.

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  3. J’ai personnellement beaucoup aimé cette histoire à double face, y compris dans ses outrances, qui lui donnent, associées à l’écriture de l’auteure, une empreinte vraiment singulière. Seule la toute fin m’a déçue -trop improbable, voire bâclée-…

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    1. Oui, la singularité de Lauren Groff est indéniable, mais il faut être dans le bon état d’esprit pour la lire, je trouve… J’ai trouvé la fin dans la continuité logique.

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  4. Je l’ai abandonné assez rapidement, je n’arrivais pas à entrer dedans du tout, du tout. J’étais déçue parce que j’avais lu des billets enthousiastes. (tu l’as fait ce foutu billet, bravo 😉 )

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    1. Merci ! 😉 La première fois, pareil, impossible de rentrer dedans, et puis là, je me suis laissé faire, et je ne le regrette pas, finalement. Je lis en ce moment Eleanor Oliphant, et je suis également partagée…

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  5. Repéré et noté aussi depuis qu’on en parle. Le suspense demeure. Serais-je aussi enthousiaste que les autres, ou plus mesurée, comme toi ?^^

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  6. Oui,ça a l’air d’être un de ces bouquins dont on ne sait trop comment en parler ! Mais tu t’en tires très bien. Ce qui me frappe dans les commentaires, c’est qu’ils vraiment très tranchés entre ceux qui n’arrivent pas jusqu’au bout et les enthousiastes !

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    1. J’aurais plutôt été dans la première catégorie si je n’avais pas décidé de persévérer… Maintenant, et surtout une semaine après l’avoir fini, je vois ses qualités, et trouve ses défauts un peu négligeables. Mais c’est vrai que le début, qui laisse entrevoir un tout autre roman, peut décourager.

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  7. « (…)Ce goût pour le glauque et le sordide est une caractéristique de beaucoup de romans contemporains, et si on n’aime ni cela, ni le rose bonbon, il faut faire preuve de perspicacité pour trouver des romans à notre convenance (…)  » Je rejoins totalement ton propos. C’est très juste comme perception de l’évolution du fond et de la forme des livres. Excellent soirée à toi et merci pour ce partage. Je passe mon tour pour ce livre 😉

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    1. En ce moment, j’ai tendance à tomber sur des romans déprimants qui font surenchère dans le sordide… alors que je les avais imaginés moins noirs. Il va falloir que je révise mes listes à lire pour en tirer du plus gai ! 😉

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  8. Bonjour Kathel, moi aussi, ce roman m’est tombé des mains dès les premières pages et je ne suis pas tentée de m’y remettre et pourtant les critiques sont élogieuses. Bon dimanche.

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  9. Je ne l’ai pas abandonné, mais presque en fait … Dès que les gros secrets de Mathilde ont pointé leurs grosses bottes … j’ai lâché l’affaire, mais comme j’en étais à plus de la moitié, me suis forcée à aller au bout. Et je pensais comprendre enfin le titre mais non … Parce que les remords, je n’en ai pas vu,

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    1. J’avoue que je m’attendais à une deuxième partie très différente, plutôt comme dans « Les apparences » (genre thriller conjugal). C’est différent ici et plus profond, à mon avis.

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    1. La deuxième partie a tout de même réussi à me surprendre un peu (un peu seulement, car pas mal de choses étaient « annoncées » dès la première) mais à m’enthousiasmer, non…

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