Sabyl Ghoussoub, Beyrouth entre parenthèses

Rentrée littéraire 2020 (11)
« Moi, je ne sais même pas qui je suis. Je ne suis pas certain d’être la personne qui parle à cet instant. »

Le narrateur franco-libanais, artiste photographe, est encore tout jeune lorsqu’il annonce vouloir visiter Israël, l’envie le tenaillant depuis des années et des années. Mais pour un Libanais, la destination est interdite, et le jeune homme est accueilli à l’aéroport Ben Gourion par des policiers qui l’interrogent avec une certaine circonspection, voulant sans relâche tout connaître de son identité et de ses motivations à effectuer un tel voyage. Plus il essaye de s’expliquer, plus il semble s’enfoncer dans les méandres d’une identité mal assumée ou mal comprise. Cet interrogatoire en pointillés est donc l’occasion pour lui d’essayer de savoir où il en est de son appartenance à un pays ou à un autre, de réaliser aussi que tels et tels « ennemis » se ressemblent à un point inimaginable…

« À l’âge de dix-neuf ans, je suis parti m’installer au Liban, persuadé de libérer la Palestine. J’élaborais des théories sur comment s’organiser pour que les Israéliens, les Palestiniens et les Libanais vivent ensemble. Je voulais que les mizrahim, les juifs orientaux, reviennent vivre dans leur pays d’origine, que les Israéliens deviennent palestiniens, qu’on apprenne l’hébreu au Liban. Je me transformai peu à peu en personnage fou digne d’un roman de Philip Roth. »
Le début m’a beaucoup plu, le style impeccable, l’allusion à Philip Roth, l’humour, m’ont conquise. Après, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, que l’humour grinçant faisait un peu moins mouche. Puis le texte redevient plus intéressant dans la dernière partie où le jeune artiste est arrivé en Israël, rencontre les amis de Rose qu’il est venu voir, loue une chambre avec vue sur le Liban de l’autre côté de la frontière… Je suis un peu mitigée au final, l’idée de départ intéressante et le regard porté sur le thème de l’identité permettent de produire un texte original, mais pas spécialement porteur d’émotion.

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub, éditions de l’Antilope, 2020, 139 pages.

Eva et Jérôme ont aimé sans réserve.

Retrouvez d’autres lectures pour le Mois de la Littérature libanaise chez Maeve.

Lectures du mois (23) novembre 2020

Comme bien souvent quand je peine à écrire des billets d’une certaine longueur, je regroupe quelques courts avis sur des livres lus fin octobre et en novembre, ou disons, commencés avec plus ou moins de succès…

Valérie Manteau, Le sillon, éditions Le Tripode, 2018, 272 pages, existe en poche.
« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. »
Il y a quelque chose d’immédiatement attachant dans ce roman, peut-être le genre hybride, mi-souvenirs, mi-roman, et un certain humour, et aussi la manière très chaleureuse de présenter les rues et les habitants d’Istanbul, loin des clichés. Pourtant, après une soixantaine de pages passionnantes sur le pays, sur la langue, et à propos de Hrant Dink, journaliste arménien turc assassiné en 2007, un chapitre sur la Turquie face à l’Europe s’avère plus indigeste. Ensuite, je n’aime pas quand il y a trop de citations et d’insertions provenant d’articles ou de livres divers. L’histoire personnelle de la narratrice avec son ami turc ne me parle pas trop non plus. J’ai donc laissé le roman de côté pour peut-être le reprendre plus tard.

Je suis d’accord avec Saphoo sur Babelio

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattès, 2018, 208 pages, sorti en poche.
« Un jour, il aimerait perdre conscience, totalement.
S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive. »
J’ai retrouvé Delphine de Vigan dont je n’ai lu que Les heures souterraines et D’après une histoire vraie, avec ce roman qui est plutôt dans la veine du premier. Hélène, qui enseigne les sciences en collège, remarque le comportement étrange de Théo, l’un de ses élèves. Persuadée qu’il est maltraité, elle va remuer sa hiérarchie, rencontrer la famille, dans une sorte de loyauté avec elle-même qui apparaît au cours du récit. C’est un roman très abordable, qui expose sans fard le mal-être et l’alcoolisme adolescents, qui explore aussi d’autres facettes du monde contemporain, avec des personnages pas si secondaires que ça, la vie de couple et les proches qu’on ne connait pas vraiment, Internet, l’amitié… Les personnages manquent parfois de nuances et trop de thèmes sont abordés, pour un roman court, ce qui donne une légère frustration en tournant la dernière page.

L’avis d’Anne

Rana Ahmad, Ici les femmes ne rêvent pas, éditions Globe, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, 304 pages.
« En Arabie saoudite, se détourner de l’islam est puni de mort. Je sais bien qu’il existe d’autres religions, celles des chrétiens, des juifs, des bouddhistes. Mais l’idée qu’il puisse exister des gens qui ne croient pas du tout m’est incompréhensible. »
Il s’agit ici de vécu, et non d’un roman. Rana Ahmad revient sur son enfance en Arabie Saoudite, avec les étés en Syrie, sur sa jeunesse et son mariage raté, elle raconte aussi le quotidien des femmes saoudiennes, privées de tout et cachées des convoitises masculines par des épaisseurs de tissu noir, dénuées de tous droits et même de toute identité (elles sont fille de… ou femme de…). Dans ce carcan, échapper à des agressions sexuelles de proches, fuir un mariage arrangé ou devenir athée, tout cela peut sembler inimaginable, et pourtant Rana l’a fait, soutenue uniquement par l’amour inconditionnel mais discret de son père. C’est d’Allemagne où elle est réfugiée qu’elle a écrit ce témoignage fascinant et bouleversant. Dommage que le récit, si dramatique soit-il, soit desservi par un style sans relief, que l’on remarque davantage lorsque la tension se relâche.

Le billet de Keisha


Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, 2019, 128 pages.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu’elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, […] elle leur avait donné des prénoms de fauve et d’oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes, mais ça n’avait servi à rien. »
Superbe roman sur l’amour maternel et la transmission des failles héritées de l’enfance, le roman débute au moment où Phénix apprend que son fils Loup, dix-sept ans, est placé en détention pour avoir pris et conduit la voiture de sa mère, provoquant un accident. J’avais cru que le roman allait se dérouler dans l’Océan Indien comme Tropique de la violence, il n’en est rien, mais l’écriture sensible est encore plus marquante que dans ce roman précédent.
Le texte est court, poétique et ciselé, et il propose une très belle réflexion. Que demander de plus ?

Luocine convaincue aussi.

Dan Chaon, Une douce lueur de malveillance, éditions Points, 2020, traduit par Hélène Fournier, 528 pages.
« Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves. »
Dustin est un psychologue qui a un lourd passé, ses parents ont été assassinés alors qu’il avait treize ans. Son frère adoptif accusé des meurtres vient tout juste de quitter la prison après une trentaine d’années d’incarcération. Dustin reçoit un patient qui l’intrigue avec ses recherches sur des disparitions d’étudiants.
Ce roman est très particulier dans sa forme, avec par moments une présentation par colonnes, ou par tableau. C’est un aspect intéressant, de même que l’exploration sur le thème de la mémoire et de la vérité. J’ai trouvé malgré tout l’histoire assez prévisible, tout en étant compliquée à lire, et dérangeante dans sa manière de mêler quotidien fade et événements morbides. De Dan Chaon, j’avais beaucoup aimé Cette vie ou une autre, cette fois, j’ai abandonné à la moitié, sans grand regret…

Eva, elle, est enthousiaste.

 

Lectures du mois (22) septembre 2020

Elliot Ackerman, En attendant Eden, éditions Gallmeister 2019, traduction de Jacques Mailhos, 153 pages
« Il lui suffisait de regarder sa fille, Andy, pour ressentir ce besoin. La fillette fit ses premiers pas sur le linoléum des couloirs du centre des grands brûlés.
Au bout ce cette première année, la culpabilité qu’elle éprouvait envers sa fille supplanta la culpabilité qu’elle éprouvait envers son époux. »
Ce court roman américain développe avec pudeur le thème de la fin de vie, dans le cas d’un GI, revenu d’Irak avec des brûlures qui n’ont laissé qu’une moitié de lui-même. Dans le coma, il ne se réveillera pas, et le récit raconté de son point de vue, ou de celui de sa femme, puis de son meilleur ami, est souvent poignant. L’écriture originale colle bien au sujet et sonne de manière assez inhabituelle, mais pourtant… Je ne sais pas trop quoi en penser, au début je suis restée spectatrice passive, sans réelle implication dans ce livre, me demandant combien de pages il restait. Toutefois, pour certains passages vraiment puissants, je ne regrette pas de l’avoir lu.

Shlomo Sand, La mort du Khazar rouge, éditions Points, 2019, traduction de Michel Bilis, 450 pages.
« Il aimait à se dire intérieurement plus israélien que l’Israélien ordinaire, sans que cela affaiblisse pour autant l’opiniâtre sentiment d’arabité qui l’accompagnait comme son ombre. »
L’auteur était intervenant dans un documentaire sur Arte à propos de la création d’Israël, ce qui m’a donné envie d’ouvrir ce roman présent dans ma pile à lire. L’affaire commence avec la mort d’un historien qui travaille sur un sujet fort sensible, celui de l’origine du peuple juif. L’enquêteur est un commissaire arabe israélien… Beaucoup d’éléments plutôt originaux et intrigants, donc.
Solidement documenté, avec des personnages de policiers atypiques, le roman se lit bien. Il présente beaucoup d’intervenants, s’étale sur un temps assez long pour un polar, ce qui demande une certaine concentration. Bien construit, mais pas sur un rythme trépidant, avec une écriture et une traduction qui ont du punch, je l’ai lu avec plaisir, surtout pour son éclairage sur la société israélienne et ses déchirements.

André Buffard, Le jeu de la défense, éditions Points, 2018, 405 pages.
« Pourquoi devient-on avocat ?
Parce qu’on a depuis toujours, chevillée au corps, la passion de défendre, vous diront les idéalistes. Dans mon cas, c’était surtout dû à un esprit de contradiction et à une forme de mauvaise foi qui étaient les traits marquants de mon caractère, depuis ma petite enfance. »
Un roman qui se déroule à Lyon, dont le principal personnage est un avocat, cela m’a suffisamment intéressé pour que j’ouvre ce roman gagné à un concours « Quais du polar ». Une jeune magistrate est trouvée battue à mort sous un passage couvert. Son amant se trouve aussitôt soupçonné. Écrit par un avocat, il s’est avéré passionnant pour la pédagogie, les détails concernant les mécanismes de la justice. L’enquête elle-même est suffisamment émaillée de moments plus stressants et de rebondissements pour maintenir l’attention et l’envie de continuer. Certes, le personnage principal est macho et peu sympathique, mais je pense ou du moins je laisse planer le doute : il s’agit sans doute d’humour, et d’ailleurs son comportement et ses remarques m’ont fait sourire plus d’une fois. Au final, une lecture fluide et captivante, mais sans grand relief au niveau de l’écriture.

Sylvain Prudhomme, Par les routes, éditions Gallimard, 2019, 304 pages.
« Ce jour-là je suis resté tout l’après-midi chez lui. J’avais eu besoin autrefois de couper les ponts. Ce dimanche j’ai constaté que ce serait toujours là : ce courant. Cette immédiate intelligence entre nous. Cette intuition chacun des pensées de l’autre. »
Vous avez sans doute vu passer l’année dernière cette histoire d’amitié entre un écrivain installé dans une petite ville du Sud et « l’autostoppeur », jamais nommé autrement, homme marié et père de famille, qui pourtant, part régulièrement sur les routes, drogué qu’il est au hasard, aux rencontres et aux conversations inopinées.
Ce roman se remarque d’abord par le style, la façon d’écrire les questions dans les dialogues sans point d’interrogation, donnant ainsi l’impression d’interrogations vagues, ni vraiment nécessaires, ni venues du fond du cœur. Cela donne une tonalité particulière aux dialogues, une langueur, une impression de deux monologues côte à côte.
Sinon, si le versant amitié du roman est convaincant, l’histoire sentimentale m’a laissée de marbre. Il reste que la fin, jolie et poétique, rattrape les passages plus faibles, ou un peu répétitifs.

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de L’Olivier, 247 pages.
« Pas plus que moi, ils ne savaient comment tout cela était arrivé, ni pourquoi tout avait basculé si vite en quelques jours. Ils n’étaient pas là pour déterrer l’origine du malheur. Ils s’efforçaient seulement de reconstituer notre famille. »
J’ai enfin lu le Goncourt 2019. J’ai retrouvé avec plaisir le style et l’univers de Jean-Pau Dubois, qui sous ce titre à rallonge, cache un roman plus sombre que la plupart de ses précédents textes, mais jamais dépourvu d’humour ni de foi en l’être humain.
En prison pour deux ans à la prison de Montréal, Paul Hansen revient sur ce qui l’a amené là. Les chapitres alternent entre sa cellule partagée avec Patrick Horton, un Hell’s Angel haut en couleurs, et sa vie remémorée à partir de son enfance. On n’a pas envie de quitter les personnages, que ce soient les parents de Paul, son épouse, les habitants de l’Excelsior où il est gardien et homme à tout faire…
Une lecture savoureuse, avec une construction et un style irréprochables, vous ne me réussirez pas à me faire dire que ce Goncourt n’était pas mérité !

Polars en vrac (6)

Voici mon retour après un dernier mois bien occupé par le remplissage de cartons, puis l’installation, notamment une bonne quantité de livres à placer sur les étagères. Au rayon policier, j’ai fait de belles découvertes parmi mes dernières lectures, meilleures que celles de littérature « blanche ». Des livres issus d’une série, des ouvrages isolés, du roman noir, de l’enquête classique et du thriller, chacun peut y trouver une de ses lectures d’été (quatre sur cinq sont en poche).


octobreSøren Sveistrup, Octobre (Kastanjemanden, 2018), traduction de Caroline Berg,
éditions Livre de poche, 732 pages
« L
es feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la foret comme un fleuve à la surface noire et lisse. »
Une jeune mère de famille est retrouvée morte dans la banlieue de Copenhague, amputée d’une main. Le duo d’inspecteurs en charge de l’enquête est (bien sûr) assez atypique et les meurtres inexpliqués retiennent l’attention. Mais c’est surtout la construction qui est impressionnante de précision, on y voit tout de suite la science du scénariste de série policière. Ce roman sait déjouer les pièges des pistes trop bien tracées, autant que des dénouements qu’on devine de loin. Pour moi, il joue un peu trop sur les peurs en passant par le truchement d’un esprit pervers particulièrement imaginatif, ce qui me dérange un peu, et paraît une facilité, ou un « truc » destiné à retenir le lecteur.
Un très bon thriller, toutefois, pour qui aime ce genre.

defenseettrahisonAnne Perry, Défense et trahison (Defend and betray, 1992), traduction de Roxane Azimi, éditions 10/18, 416 pages
« Bien des femmes, ayant surpris leur mari avec une servante, étaient obligées de continuer à faire bonne figure. Car c’était à elles qu’on eût reproché de s’être mises dans cette situation délicate, facilement évitable… avec un peu de discrétion. »
Pour ma troisième lecture d’Anne Perry, je retrouve les personnages de William Monk, le policier amnésique et Hester Latterly, l’infirmière, comme dans Un deuil dangereux. C’est vraiment un plaisir, je trouve cette série de plus en plus attachante, et le portrait qui se dessine du Londres victorien ne manque pas de détails et de véracité. Mais qu’en est-il de l’enquête ? Cette fois encore, une maison bourgeoise est le cadre d’un accident qui s’avère un meurtre, commis de plus forcément par un membre de la maisonnée, voire de la famille, celle du général Thaddeus Carlyon, la victime. Même si les tenants et aboutissants se devinent assez facilement, la partie qui se règle au tribunal fait monter la tension et termine le roman de manière redoutable. Efficace !

selfiesJussi Adler Olsen, Selfies (2017), traduction de Caroline Berg, éditions Livre de Poche, 768 pages
« La dernière chose qu’elle vit avant de mourir fut le visage d’une femme qu’elle connaissait bien et qui n’avait aucune raison d’être là. »
Retrouvailles avec le groupe du Département V, ce qui est toujours un plaisir. Cette fois, le focus est mis sur Rose, la jeune femme ayant de plus en plus de problèmes psychiques qui nuisent à son efficacité habituelle, l’empêchent même de venir travailler, mais des coïncidences (un peu grosses ?) vont la placer au cœur de l’enquête. Des jeunes femmes pauvres, mais soucieuses de leur apparence, meurent dans les rues de Copenhague, renversées par un mystérieux chauffard. La construction du roman fait vite comprendre ce qu’il en est, sans pour autant nuire à l’efficacité de la tension narrative, bien au contraire. Le tueur de ce roman se trouve totalement à l’opposé des images habituelles, et c’est un bon point, mais pour moi, ce n’est pas le meilleur roman de la série.

unedeuxtroisDror Mishani, Une deux et trois, (Shosh, 2019), traduction de Laurence Sendrowicz, Gallimard, 2020, 336 pages
« Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. »
Encore un auteur que je suis depuis ses deux premiers romans. Ici, pas de policier récurrent comme dans le 1 et le 2, mais trois femmes, très différentes, plus ou moins à la recherche d’une rencontre masculine, qui se trouvent successivement face au même homme. Guil a tout du type banal et sans histoire, si ce n’est une légère propension au mensonge, et pourtant, elles s’engagent chacune sur une pente bien dangereuse.
L’auteur fait merveille pour examiner la psychologie des personnages et pour surprendre le lecteur. Les rues de Tel-Aviv constituent un décor inhabituel. Ce roman m’a tenu en haleine pendant les deux petites journées où je l’ai dévoré !

hiverducommissaireMaurizio de Giovanni, L’hiver du commissaire Ricciardi, (Il senso del dolore. L’inverno del commissario Ricciardi, 2007), traduction d’Odile Rousseau, éditions Rivages poche, 267 pages
« En aval, la ville riche de la noblesse et de la bourgeoisie, de la culture et du droit. En amont, les quartiers populaires dans lesquels un autre système de lois et de normes était en vigueur, également ou peut-être encore plus rigide. La ville rassasiée et la ville affamée, la ville des fêtes et celle du désespoir. »
Après une série avec un autre enquêteur, je découvre enfin le commissaire Ricciardi. Naples dans les années 30, voilà qui a tout pour me plaire. L’Italie en cette année 1931 est plongée depuis neuf années (déjà) dans la période fasciste, mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici, tout en faisant peser une ambiance sombre sur l’hiver napolitain. Soirée de première au théâtre San Carlo, pendant laquelle le célèbre ténor Arnaldo Vezzi est retrouvé mort dans sa loge. Le commissaire Ricciardi ne connaît pas l’opéra, il devra se faire aider par un fan de grands airs pour se faire une idée de ce qui s’est passé dans les murs du théâtre.
Les deux gros atouts de ce roman sont la personnalité du policier, et l’atmosphère napolitaine, les deux sont une parfaite réussite, et leur combinaison crée une addiction immédiate à la série. Sans oublier une superbe écriture. J’ai hâte de retrouver le Commissaire Ricciardi au printemps !

Deux pavés pour un billet, ce n’est pas mal, non ?
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Polars en vrac (3)

J’aime beaucoup lire un roman policier de temps à autre, après une lecture exigeante, ou en parallèle avec un autre roman d’un genre différent. Souvent, au moment de la rédaction du billet, je passe à autre chose, et c’est dommage parce qu’il y a du bon, voire du très bon, dans le polar !
J’ai accompli un périple avec les romans noirs des deux derniers mois :

janviernoirAlan Parks, Janvier noir, Rivages, mars 2018, traduit par Olivier Deparis, 300 pages.
Commençons par ce jeune auteur écossais qui situe ses romans à Glasgow, et qui annonce une série de douze romans sur l’histoire criminelle récente de sa ville. Un par mois, donc ? J’ai vu qu’effectivement la parution d’un deuxième, February’s son était attendue en 2019.
Le début du livre est original, lorsqu’un détenu demande un policier au parloir pour lui annoncer qu’une certaine Lorna va trouver la mort le lendemain. L’inspecteur McCoy assiste impuissant au meurtre qu’il voulait prévenir. De plus, dès qu’il commence à enquêter, il approche une famille très riche de la ville, et ses supérieurs lui conseillent d’orienter ailleurs ses recherches.
Découvrir la ville de Glasgow, sombre et déshéritée, ne manque pas d’intérêt, malheureusement, le scenario un peu convenu et les personnages parfois stéréotypés n’aident pas à passer outre des situations, comme des suspects, assez sinistres. Je n’ai pas ressenti trop de sympathie pour le personnage du flic, qui heureusement a un adjoint qui inspire plus d’indulgence. Je lirai peut-être le second par curiosité, mais il ne sera pas prioritaire.

cheminsdelahaineEva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018, traduit par Lise Garond, 448 pages, vient de sortir en poche.
Plus au sud, à Peterborough, en Angleterre, un homme est retrouvé brûlé vif dans un abri de jardin. Il semblerait qu’il s’agisse de Jan Stepulov, un immigré estonien. Étrangement, les propriétaires du terrain, dans leur maison toute proche, ont été les derniers à remarquer cet incendie. L’enquête est confiée à un duo qui travaille sur les « crimes de haine », dans cette région où les immigrés, et les personnes qui les exploitent, sont nombreux.
Avec des personnages intéressants, dont l’auteure creuse habilement les portraits, et une intrigue bien ficelée, on ne voit pas défiler les pages de ce roman, par ailleurs fort bien écrit.

concertopourquatremainsPaul Colize, Concerto pour quatre mains, éditions Fleuve, 2015, 480 pages, existe en poche.
Avec ce roman, je retrouve l’auteur belge Paul Colize, dont j’avais adoré Back-up il y a quelques années. Ce Concerto à la construction parfaite et à histoire particulièrement prenante est plein de rythme, et emmène sans temps mort le lecteur dans le monde des braquages de haut niveau. Les personnages sont pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce ce roman, à commencer par l’avocat Jean Villemont, et par le cerveau des braquages, Franck, dit « l’élégant ». On suit leur évolution des années 90 à 2013, où un braquage spectaculaire à l’aéroport de Zaventem est attribué par la presse, comme par la police, à Franck Jammet, déjà connu pour des faits similaires. Quelques jours plus tard, le jeune Akim tente un casse minable dans un bureau de poste, et son père demande à l’avocat réputé Jean Villemont de le défendre. Pour quelle raison et quel lien peut-il y avoir entre ces deux affaires ?
Avec un agencement particulièrement astucieux, le roman tient en haleine, sans aucune lourdeur ni ennui aucun. Un auteur à découvrir, si ce n’est pas déjà fait !


doutesdavarahamDror Mishani, Les doutes d’Avraham, éditions du Seuil, 2016, traduction de Laurence Sendrowicz, 288 pages, sorti en poche.
Et pour finir, on s’éloigne encore un peu, en Israël, à Holon, une banlieue de Tel-Aviv. Avraham, enquêteur découvert dans Une disparition inquiétante et La violence en embuscade, est maintenant affecté à la section des homicides. Il doit élucider le meurtre d’une femme d’une soixantaine d’années, étranglée à son domicile. Avraham se souvient l’avoir interrogée pour une autre affaire.
J’ai été ravie de retrouver Avraham, toujours en plein doute, notamment concernant sa relation avec son amie Marianka, jeune policière néerlandaise. Comme dans ses romans précédents, ce qui fait tout le sel de cette série, c’est que l’enquête alterne avec les interrogations d’une autre personne, ici, Maly, une jeune femme sensible qui se pose des questions sur le comportement suspect de son mari…
Solide mais aussi très touchant, avec des personnages bien incarnés, ce roman fonctionne vraiment à merveille, et c’est pour moi, le meilleur des quatre présentés ici.

Brigitte Findakly Lewis Trondheim, Coquelicots d’Irak

coquelicotsdirakDans Coquelicots d’Irak, Brigitte Findakly, qui est née en 1959 en Irak et y a vécu jusqu’en 1973, raconte son enfance, les raisons qui ont poussé sa famille à l’exil et son arrivée en France. Les pages rapportant précisément l’histoire de sa famille alternent avec des pages intitulées « en Irak » et qui précisent des coutumes pour nous assez éloignées et des pages de photos de famille, porteuses d’émotion. Brigitte Findakly est née d’un père irakien et d’une mère française, elle est maintenant coloriste de bande dessinée, notamment pour Lewis Trondheim dont elle est la compagne.

J’ai beaucoup aimé cette enfance et cette jeunesse à Mossoul. Nous sommes de la même génération, et si j’ai retrouvé des ressemblances dans nos éducations, ce sont les différences très sensibles qui dominent. Dans le cadre de la maison, la liberté de penser existe, mais à l’école, les enfants se voient inculquer les versets du Coran et le respect du pouvoir… les seules sorties scolaires consistent à se mettre sur le trajet du leader pour le saluer lorsqu’il passe par Mossoul ! Plus tard, Brigitte connaît en arrivant en France le décalage que sa mère a ressenti en arrivant jeune mariée en Irak. Même pour sa mère qui revient dans son pays natal, le retour n’est pas si facile.
coquelicotsdirak1
Je ne connais que de nom Lewis Trondheim, j’ai vu que ses personnages étaient le plus souvent des animaux, oiseaux ou lapins. Son passage au genre humain fonctionne bien, le trait est simple mais parlant, l’humour, mais aussi l’émotion réussissent à naître de cette apparence de simplicité. Les couleurs de Brigitte Findakly s’adaptent à chaque situation, et correspondent sans nul doute à celles de ses souvenirs, à ce qui lui a été raconté, ou à ce qu’elle vit actuellement, des origines de sa famille aux effets de la censure en Irak, des coutumes ancestrales à la vieillesse de ses parents.
C’est le genre de bande dessinée que j’aime, et je n’ai pas été du tout déçue, je l’ai lue tranquillement et en savourant pleinement images et situations.
coquelicotsdirak2Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, éditeur : L’Association, août 2016, 115 pages.

Les avis de Mo’ Noukette ou Saxaoul

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie

histoiredunevieHistoire d’une vie pourrait être considéré comme le texte idéal pour découvrir Aharon Appelfeld, puisque, bien que noté roman, c’est manifestement un récit autobiographique. Mais c’est davantage aussi, un ensemble de réflexions sur sa vie, sur la mémoire, sur les langues, sur l’écriture…
On y retrouve des sujets présents dans ses autres romans, mais sachez qu’il y évoque très peu les camps, ou le moment où il a perdu ses parents.
Né en Bucovine, Aharon Appelfeld n’a que sept ans au début de la guerre, dix ans lorsqu’il s’échappe d’un camp et erre plusieurs années dans des forêts d’Ukraine, ce décor présent aussi dans Les partisans. On le retrouve ensuite en Italie, puis sur un bateau en partance pour Israël, comme dans Le garçon qui voulait dormir.
Il dit lui-même avoir eu du mal à entrer dans l’écriture, ne jamais avoir aimé « le pathos et les grands mots », et ce récit peut paraître minimaliste, mais pour moi, cela ne lui donne que plus de force. Je vais laisser la parole à l’auteur, décédé il y a peu, au travers d’extraits qui m’ont parlé.

À propos de la mémoire :
« Les mots avec lesquels je souhaitais décrire la sensation se sont dérobés. Comme je n’ai plus de mots, je reste assis, les yeux ouverts, et la nuit blanche coule en moi. »
ou encore :
« La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. »

Sur la mémoire du corps : « De mon entrée dans la forêt, je ne me souviens pas, mais je me rappelle l’instant où je me suis retrouvé là-bas, devant un arbre couvert de pommes rouges, si stupéfait que je fis quelques pas en arrière. Mon corps se souvient mieux que moi de ces pas en arrière. Chaque fois que je fais un faux mouvement du dos ou que je recule, je vois l’arbre et les pommes rouges. »

Au sujet de sa langue maternelle et des autres langues parlées chez lui dans son enfance (le ruthène, le roumain, l’allemand et le français) : « Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. […] Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, contrastée, satirique et pleine d’humour.».

À propos de l’écriture :
« J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à m’écouter et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. »

Histoire d’une vie d’Aharon Appelfeld (Sippur hayim, 1999) éditions l’Olivier, 2004, paru en Points, traduction de Valérie Zenatti, 214 pages.

Les avis de Keisha, Luocine, Malice et de Sylire. A noter, pour ceux qui auraient tout lu de l’auteur, son dernier roman Des jours d’une stupéfiante clarté, qui vient de sortir aux éditions de l’Olivier.

Livre sorti de ma PAL pour l’Objectif PAL d’Antigone et Lire le monde avec Sandrine.
obj_PAL2018  Lire-le-monde

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Ayelet Gundar-Goshen, Réveiller les lions

reveillerleslionsRentrée littéraire 2017 (7)
« Un homme est mort qui semble ne rien avoir laissé derrière lui, or c’est faux : il a laissé à sa femme une chaise, un paysage et un cours d’eau asséché. Quand on y pense, ce n’est pas rien. »
La nuit, les dunes aux alentours de Beer-Sheva… le neurochirurgien Ethan Green, dont le nom laisse croire qu’il sort de la série Urgences (mais il n’en est rien), renverse un homme et le laisse mourant au bord de la route. Tout ce qu’il pense à cet instant, ou ne pense pas, ses sensations brutes, sont détaillés. C’est le début d’un engrenage qui va l’amener à passer de plus en plus de temps à soigner clandestinement des malades dans un camp de réfugiés, en plus de son travail. Sa femme a beau s’inquiéter de ses absences nombreuses, il ne peut plus se dépêtrer de son acte, et des mensonges qui ont suivi. D’autant que son épouse Liath est le lieutenant de police qui mène l’enquête sur le délit de fuite.

« Comme il lui en veut à présent. À sacraliser ainsi le bon côté de la personnalité de son mari, elle avait, sans le vouloir, occulté le mauvais, poussé sous le tapis tout ce qui ne cadrait pas avec ses valeurs, avec l’homme qu’elle voulait voir en lui. »

Autour de cette situation inextricable, l’auteure israélienne brode avec virtuosité sur les thèmes de la culpabilité, de la confiance, de la paternité, de la manière dont chacun perçoit l’autre dans un couple, des choix qu’on fait dans sa vie, du respect de soi opposé à celui que les autres vous portent, peut-être pas pour de bonnes raisons…
Elle pose des mots sur des sentiments de manière claire et fluide. S’y greffent aussi des réflexions sur la différence, le racisme, surtout celui qui, bien enfoui au fond de personnes pourtant bien pensantes, fait qu’ils trouvent que les Bédouins « se ressemblent tous ». Les différentes communautés qui cohabitent dans cette région désertique, les israéliens blancs, les bédouins habitants du désert et les réfugiés érythréens, n’échappent en effet pas aux tensions raciales.

 

« Car on a tous besoin d’un endroit au monde où il n’y a ni questions ni doutes. Sinon, c’est vraiment trop triste. »
J’ai trouvé une voix neuve, singulière, dans l’écriture de Ayelet Gundar-Goshen. Elle a déjà publié un roman en France, que je n’ai pas encore lu, mais nul doute que je me pencherai dessus un de ces jours. L’enchaînement infernal de circonstances qui font approcher ce roman psychologique du thriller lui donne un petit air du Secret du mari de Liane Moriarty, en beaucoup plus fouillé en terme d’introspection. Seuls les lecteurs qui n’aiment pas l’approche psychologique dans les romans n’y trouveront pas leur compte.

Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen (paru en Israël en 2014) éditions des Presses de la Cité (août 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 416 pages

L’avis de Cuné.

 

 

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
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Nahal Tajadod, Passeport à l’iranienne

passeportaliranienneJ’ai encore sorti un livre de ma pile à lire, si, si ! Celui-ci est arrivé après trois ou quatre abandons, parce que rien ne sert de se forcer quand on sent qu’une lecture ne vous convient vraiment pas !
Pas de problème avec le livre de Nahal Tajadod, qui est plus un témoignage, sur un mode humoristique, qu’un roman. La narratrice porte en effet son nom, et je pense que ces péripéties administratives pour obtenir un renouvellement de passeport lui sont peu ou prou arrivées, il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, le livre étant de 2007.
Si l’obtention d’un nouveau passeport commence par une photo, faite dans les règles de l’art, pas de cheveux apparents, pas de maquillage, pas de sourire, à partir de là s’enchaînent tout une suite d’obstacles dont la photo est bien le moindre ! Heureusement, des photographes aux conducteurs de taxis, des membres de la famille au technicien qui règle les paraboles, tout le monde connaît quelqu’un qui peut aider, ou qui sait l’endroit exact où faire ce fameux passeport, et au plus vite, car Nahal doit donner une conférence à Paris, et y rejoindre son mari scénariste.
Doté de dialogues vifs et souvent réjouissants, de digressions toujours bienvenues sur les habitudes et coutumes de la capitale iranienne, d’une magnifique galerie de personnages, ce récit montre l’attachement de l’auteure au petit peuple de Téhéran, à sa débrouillardise phénoménale, à son art de contourner les règles les plus iniques, à son attachement à tout ce qui est occidental. J’ai adoré particulièrement la manière de refuser poliment tout offre qu’on fait, ce qui donne lieu à une sorte de marchandage inversé nommé le târof.
Une lecture vraiment rafraîchissante et plaisante qui me rappelle les romans de Zoyâ Pirzâd, que j’affectionne aussi, mais j’ai trouvé que le livre plongeait encore plus près des petites gens, et avec un humour qui m’a beaucoup amusée.


Je vous laisse avec quelques extraits :
Le renouvellement de passeport est donc pour mon oncle une affaire sérieuse, presque une tragédie, qui nécessite des somnifères puissants, un conjoint compréhensif et des amis disponibles. L’idée que je vais entreprendre ce combat sans que les conditions soient réunies lui semble inconcevable.

Il faut leur offrir du thé et je n’ai jamais su, en ce qui concerne cette boisson, satisfaire le goût de chacun de mes invités. Certains prennent le thé dans des tasses, d’autres dans des petits verres kamar bârik, « taille fine ». Certains refusent leur thé s’il n’est pas servi dans de grands verres « à la turque » et s’il n’a pas été longuement infusé. Quant à la couleur, elle doit être foncée pour certains, claire pour d’autres. Si par malheur on sert du thé clair à un partisan du té foncé, il le repoussera en le comparant à âb-e zipo, à de la soupe. De la même façon, lorsqu’on offre du thé noir à un adepte du thé clair, il ne le touche pas mais déclare en détournant son regard :
– Retire- moi ce breuvage d’opiomane.


L’auteure :
Nahal Tajadod est issue d’une famille d’érudits iraniens (son grand-père fréquentait Lawrence d Arabie). Elle a quitté l’Iran en 1977, et a étudié en France les langues orientales et travaillé sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit en 2005 la biographie romancée de ce grand maître du soufisme. Elle est l’épouse du scénariste Jean-Claude Carrière.
314 pages.
Éditeur : le Livre de Poche (2009)
Paru chez Lattès en 2007.

Les avis de A girl from earth, Keisha et Sylire


Coup double ! Objectif PAL 2016 chez Anne
et Antigone et Lire le monde chez Sandrine.
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