Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Rene Denfeld, Trouver l’enfant

trouverlenfant« Comment faites-vous pour les retrouver ? » lui demanda la mère.
Elle leur adressa un sourire lumineux. « Parce que je connais le chemin de la liberté. »
Je suis passée ces derniers temps par une série de lectures qui m’ont laissée de marbre, suivie d’une suite de livres enthousiasmants. Nous voici donc dans la deuxième série avec Trouver l’enfant
Naomi Cottle, une jeune femme d’une trentaine d’années, a fait de la recherche d’enfants son métier, et ses bons résultats font qu’elle est demandée par les parents désespérés de la petite Madison, disparue depuis trois ans. Ils ont tout tenté, mais croient toujours au retour de leur fillette, volatilisée au cours d’une balade en forêt à la recherche d’un sapin de Noël. Naomi peut compter sur ses connaissances parfaites de la nature, sur son intuition et sur son expérience, même si elle ne se souvient de rien avant le moment où elle-même a fui ses ravisseurs. Naomi va devoir louvoyer entre réminiscences du passé et enquête sur le rude terrain où la fillette a disparu.

« Dehors, une neige printanière cinglait puis ronronnait. Les arbres levaient leurs bras pour la toucher. Le soleil était loin, très loin : une goutte de citron impuissante à bien réchauffer. »
Avec une écriture très sensible et évocatrice, le roman fait la part belle à la nature, mais surtout aux personnages. Naomi s’avère immédiatement très attachante, et les contacts qu’elle noue dans la région de Skookum, Oregon, permettent de faire la connaissance de nombreux individus dont les portraits ne manquent pas de sensibilité non plus. Particulièrement bien échafaudé, le roman offre un superbe mélange de nature, de poésie et d’enquête policière. Des indices parsemés de manière qui pourrait sembler trop visible laissent deviner certaines choses, mais comme ce n’est pas la recherche du coupable qui est primordiale, cela n’a pas finalement trop d’importance.

« Elle ne croyait pas à la résilience. Elle croyait en l’imagination. »
Le thème de la disparition d’enfants fait que certains passages mettent mal à l’aise, incontestablement, mais sans que j’aie eu le sentiment que l’auteure le faisait avec l’intention de gêner le lecteur, mais plutôt par une sorte d’honnêteté vis-à-vis de son sujet, ou dans le but de ne pas laisser dans l’ombre justement ce qui pourrait troubler. L’oubli et la mémoire jouent aussi un grand rôle, et c’est un thème qui m’a toujours passionnée, quand c’est bien fait.
Entre Room d’Emma Donoghue et Bondrée d’Andrée A. Michaud, ce roman a su me séduire,  je me surprends déjà à espérer la suite, et je suis tout à fait prête à retrouver cette enquêtrice, qui ne ressemble à aucune autre, dans un deuxième roman.

Trouver l’enfant de Rene Denfeld (The child finder, 2017) éditions Rivages/noir, janvier 2019, traduction de Pierre Bondil, 300 pages.

Pour Clara ça coince, Léa a adoré…

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Lance Weller, Wilderness

wilderness.png« Se les rappeler et les faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que dans son esprit seulement. Abel prit une profonde inspiration, sentant l’effet progressif de l’air frais en lui. Il se disait que s’il pouvait faire revenir ces hommes, il aurait bien des choses à leur demander. »
Le roman commence avec Jane Dao-Ming, une vieille femme qui se souvient des hommes qui l’ont élevée, notamment Abel, un ancien combattant de la guerre de Sécession. S’ensuit un récit en deux époques, en 1899, où Abel, vieil homme qui vit dans une cabane sur la côte Pacifique des États-Unis, se remémore les batailles auxquelles il a prit part, notamment celle de la Wilderness, en 1864.
Pour un premier roman, c’est une très belle surprise, un texte d’une maîtrise exceptionnelle, qui entremêle avec une grande virtuosité les aspects historiques avec un rapport très fort à la nature, les scènes de bataille vues au plus près des combattants avec un côté western, lorsque des hommes malfaisants tentent de voler le chien d’Abel, son seul et unique compagnon.

« Sur toute la longueur de la route, les hommes ne pouvaient pas voir à dix mètres dans l’enchevêtrement de verdure sombre, et la route semblait se rétrécir à mesure qu’elle avançait dans la forêt. Les officiers qui chevauchaient le long de la colonne faisaient avancer les hommes d’une voix étouffée et tendue, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose. »
Certaines scènes dures, les évocations de la guerre forcément violentes sont heureusement contrebalancées par des passages d’une grande intensité humaine. Les personnages, et pas seulement Abel, possèdent une présence, une force, que viennent renforcer les descriptions de la nature. Je m’étais fiée aux nombreux avis positifs lus pour acheter ce roman, mais après, j’hésitais un peu à l’entamer, craignant des longues descriptions de paysages ou des développements interminables, il n’en est rien, la solitude d’Abel n’exclut pas un grand nombre de personnages et des passages dialogués qui contribuent à la fluidité de la lecture.
Vraiment, un très beau premier roman, qui me donne grande envie de me pencher sur le suivant de Lance Weller, Les marches de l’Amérique.

Wilderness de Lance Weller (2012) éditions Gallmeister (2014) traduit par François Happe, 352 pages.

Lu aussi par Aifelle, Dominique, Keisha, Jérôme et Sylire.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2013

Maria Semple, Bernadette a disparu

bernadetteadisparuL’auteur : Maria Semple a passé son enfance entre l’Espagne et les États-Unis, son père était scénariste. Après des études de lettres, elle a reçu une proposition d’Hollywood pour un scénario. Elle s’est alors consacrée à l’écriture télévisuelle. Après la naissance de son premier enfant et son emménagement à Seattle, elle s’est lancée dans l’écriture de romans. Bernadette a disparu est son deuxième roman, mais le premier traduit en français.
369 pages
Editeur : Plon (janvier 2013)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : Where’d you go, Bernadette

C’est vrai, Bernadette est agoraphobe et ne sort pratiquement jamais de chez elle, à tel point qu’elle délègue toutes les démarches à une assistante virtuelle vivant en Inde. C’est vrai, Bernadette ne supporte pas les parents d’élèves de l’école de sa fille qu’elle nomme « les bestioles ». C’est vrai, elle passe son temps au volant à insulter les conducteurs qui la précèdent. C’est sûr, l’immense maison où la famille a emménagé tombe pratiquement en ruine faute d’entretien. Pourtant, au fur et à mesure que son portrait s’affine, qu’elle apparaît, à l’inverse de ce qu’annonce le titre, Bernadette devient des plus attachantes, un personnage dont on regrette qu’il soit de fiction.
De manière très originale, c’est par différents documents, mails, notes et correspondances diverses que s’élabore le portrait de Bernadette, de son mari Elgin, chercheur génial chez Microsoft, de sa fille Bee qui n’a rien d’une adolescente ordinaire non plus.
J’ai adoré ce retour à Seattle, comme dans le (très différent de celui-ci) roman de Keith Sribner, L’expérience Oregon, auprès d’une famille à laquelle je me suis attachée, me demandant s’ils allaient réussir le voyage en Antarctique auquel tient tant leur fille. Les personnages secondaires sont décrits d’une manière plutôt féroce, mais sous la satire très drôle du milieu petit bourgeois de la côte nord-ouest des Etats-Unis, pointe quelque chose de plus universel : ne sommes-nous pas toutes des Bernadette, qu’une broutille pourrait faire craquer ? Le thème de la créativité, voire du génie, méconnus et étouffés, est très intéressant. En dire davantage serait vous priver de la jubilation ressentie à lire ce roman qu’il est vraiment difficile de lâcher une fois entamé !

Extrait : Il y a un an que je n’étais pas descendue en ville. Je me suis tout de suite souvenue pourquoi : le stationnement payant.
Non seulement il faut réussir à trouver une place (bonne chance !), se garer en épi en marche arrière (celui qui a inventé cette technique devrait être jeté en prison), trouver un horodateur qui n’est pas assiégé par un cercle aussi menaçant que répugnant de mendiants/clochards/drogués/zonards, ce qui vous oblige à traverser la rue, or vous avez oublié votre parapluie (c’est encore une fois vos cheveux qui trinquent, mais bon, comme vous avez arrêté de vous préoccuper de votre coiffure vers la fin du siècle dernier, c’est le cadet de vos soucis), ensuite vous glissez votre carte bancaire dans la machine (c’est un petit miracle si vous réussissez à en trouver une qui n’a pas été bouchée à l’époxy par quelque mécontent malintentionné), vous retournez à votre voiture (en repassant devant la horde susmentionnée, qui vous interpelle parce que vous ne leur avez pas donné la pièce en arrivant – et, oh, j’ai oublié de dire qu’ils sont tous flanqués de chiens galeux !), vous déposez le ticket à la bonne place (faut-il le mettre côté passager, à cause de la règle de l’épi en marche arrière, ou du côté du conducteur ? Je lirais bien la note inscrite au revers du ticket de stationnement, seulement je ne peux pas, car FRANCHEMENT QUI EMPORTE SES LUNETTES POUR VOIR DE PRES POUR SE GARER ?) et, pour couronner le tout, vous priez le dieu auquel vous ne croyez pas d’avoir encore la capacité mentale de vous souvenir de la raison pour laquelle vous êtes descendue en ville en premier lieu.
A ce stade, je regrettais déjà qu’un terroriste tchétchène ne puisse me tirer une balle dans le dos.

Comment pouvais y résister ? Aifelle, Brize, Cathulu, Choupynette, Clara, CunéKeisha et Lewerentz tour à tour, en avaient dit le plus grand bien ! 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, sorti en poche

Sortie poche (15) : L’abandon

abandon_pocheJe l’ai aimé, il sort en poche… et mon billet ressort aussi ! 
L’auteur :
 
Peter Rock a grandi à Salt Lake City. Il a écrit cinq romans et est aujourd’hui professeur à l’université de Portland (Oregon).
264 pages
Editions : Points, 17mai 2013
Titre original : My abandonment
Traduction : Philippe Aronson et Jean-Charles Ladurelle

Je vais seulement vous dire quelques mots sur ce roman original et prenant. Une jeune fille de treize ans vit avec son père dans une forêt de l’Oregon, aux abords de Portland. D’autres marginaux vivant un peu plus loin, mais le père de Caroline les évite ainsi que tout autre contact humain. Il prend toutefois bien soin de sa fille, la faisant étudier, veillant à son alimentation, fréquentant avec elle la bibliothèque. Jusqu’au jour où un jogger aperçoit la jeune fille et la signale aux autorités.
L’atmosphère de ce roman est tout à fait particulière, pas angoissante, mais intrigante… De nombreuses questions se posent au fur et à mesure du récit, entièrement raconté du point de vue de Caroline, et ne trouvent que des ébauches de réponses. Au lecteur d’échafauder sa théorie, avec les indices dont il dispose. Autour du thème du refus de la norme, de l’éducation et de la transmission des valeurs, l’auteur tisse une histoire qui ne laisse pas insensible. Je ne sais pourquoi, quelques semaines après lecture, le roman me laisse un souvenir d’atmosphère à la Yoko Ogawa, dans ses meilleurs textes. C’est plutôt un compliment adressé à cet auteur dont j’espère lire un jour un autre roman.

Extrait : Parfois tu marches dans la forêt et une branche morte surgit et te fouette plusieurs fois le dos et les épaules, avant de disparaître dans les broussailles. Il n’y a rien d’autre à faire que de poursuivre ton chemin, tu dois être prête à tout et c’est mon cas tandis que je suis Père qui marche devant moi. Nous sortons du bois, contournons une flaque et gagnons le grillage de la casse. Il fait nuit.

« Caroline », dit Père, écartant un pan déchiré de la clôture. « Passe par ici. » Il commence à trier et à récupérer des pièces. Il cherche des barres en métal pour soutenir notre toit. Je surveille la route et le portail, et je jette un œil aussi derrière nous, d’où nous venons. Les voitures et les gros camions passent en rugissant sur l’autoroute, les gens à l’intérieur regardent droit devant eux, ils pensent à leurs destinations, aux événements à venir et sans doute aux choses qu’ils ont faites auparavant, sans songer à nous, ni même nous voir. Il n’y a aucune habitation alentour. Seule une centrale électrique qui vrombit dans son enceinte, avec en face, Fat Cobra Video, qui d’après Père est un magasin de serpents, mais j’en doute. Dans la vitrine il y a des photos de dames sans chemisier qui exhibent leurs seins en les tenant à pleines mains.

D’autres billets sur ce roman chez AlexClara, Emeraude, Lystig, Véronique,Ys… 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2012

Keith Scribner, L’expérience Oregon

experienceoregonL’auteur : Keith Scribner a grandi dans le Nord-Est des États-Unis. Il a voyagé à travers le monde et a notamment vécu au Japon, en Turquie et en France où il a exercé divers métiers. Il a ensuite étudié l’Économie à Vassar University, suivi un « Master of Fine Arts » à l’Université du Montana.
Il est l’auteur de trois romans : The Goodlife (1999), Miracle Girl (2004) et The Oregon Experiment (2011). Il vit actuellement dans l’Oregon avec sa femme, la poète Jennifer Richter, et leurs enfants. Il enseigne la littérature et le « creative writing » à l’Université d’Etat de l’Oregon.
526 pages
Editeur : Christian Bourgois (août 2012)
Traduction : Michel Marny
Titre original : The Oregon experiment

Un jeune couple arrive dans la petite ville de Douglas, Oregon pour s’y installer. Un grand saut pour ces new-yorkais, qui se double d’un autre grand écart, puisqu’ils vont devenir, à l’approche de la quarantaine, parents pour la première fois. Scanlon se montre très protecteur à l’égard de Naomi, fragile depuis qu’elle est frappée d’anosmie, elle dont le nez était l’instrument de travail. Justement, dans les brumes de l’Oregon, peu à peu, les odeurs lui reviennent… Scanlon prend son poste à l’université, qu’il aurait rêvé plus prestigieuse, mais il compte bien se rattraper et se faire remarquer par une nouvelle publication sur les mouvements de masse. Il s’intéresse de près aux sécessionnistes de la côte Ouest, adeptes d’une autonomie de la région, et fait la connaissance de Sequoia, une belle pasionaria du mouvement, et de Clay qui imagine des actions toujours plus radicales.
Mon enthousiasme à la lecture du début ne s’est pas démenti tout au long des 500 et quelques pages, et j’ai toujours réouvert mon livre avec plaisir pour y suivre l’évolution psychologique des personnages principaux. Il est découpé en quatre parties qui chacune culminent sur des scènes un peu plus « choc » mais pas choquantes, comme la naissance du bébé à la fin de la première partie. Les thèmes de la paternité et de la maternité reviennent à plusieurs reprises au fil du roman, chacun des principaux personnages se posant des questions par rapport à son enfant, l’une culpabilise, l’autre est en manque, l’autre court après une paternité qui idéaliserait son couple. Scanlon et Naomi forment un couple vraiment touchant et intéressant, j’ai ressenti un peu moins d’empathie avec Clay et Sequoia, les sécessionnistes. J’ai fait une ou deux grimaces à la lecture de phrases bancales dues visiblement à une traduction un peu rapide, sinon le style fluide et plein de finesse, avec un grand goût pour les descriptions qui touchent, notamment en ce qui concerne les parfums et les odeurs, m’a plutôt séduite. Pendant quelques jours, je ne pouvais sortir sans analyser toutes les émanations qui me parvenaient ! Une bonne pioche de rentrée, une de plus, à recommander aux fans de littérature américaine en particulier… Partez explorer l’Oregon de l’après 11-septembre !

Extrait : Elle se pencha, arracha une feuille et la fit tournoyer sous son nez en marchant, se rappelant les champs de menthe de la nuit passée. La nuit toute entière qui sentait la menthe.
Le premier café qu’elle vit était un vieux bungalow jaune, aux cadres des portes et fenêtres peints en vert cendré, avec SKUBRATS peint à la main en bleu paon au-dessus de la véranda. L’endroit était branché – tables en bois et chaises bancales dépareillées, le tableau noir du menu couvert de volutes et de fleurs dessinées à la craie de couleur – mais dégageait une merveilleuse odeur de café, de cannelle, de beurre, de mousse de lait fumant. Sa faim se réveilla. Elle commanda à la fille derrière le comptoir un déca au lait et un muffin à la carotte et s’assit à une table près de la fenêtre.

A retrouver, un avis plus bavard que le mien, et passionné, sur Les 8 plumes,  et ceux de Mrs B et de Myrtille, un peu plus mitigées…