Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Alabama 1963

« – Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?
– Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Détective privé alcoolique passablement désagréable, Bud Larkin accepte de rechercher une fillette noire disparue dont la police ne se soucie guère. Lorsque d’autres disparitions suivent, Bud se rend compte qu’il a bien du mal à interroger les voisins ou les témoins éventuels, qui n’ont aucune intention de lui répondre.
De son côté, Adela, jeune veuve et mère de famille, cumule les heures de ménage pour des patronnes plus ou moins bien embouchées, et plus ou moins ouvertement racistes. C’est par un improbable concours de circonstances que Bud s’adjoint l’aide d’Adela, avec laquelle les langues se délient plus facilement. Ces partenaires que tout oppose vont faire le sel du roman.

« – T’es allée voir pour l’annonce ?
– Oui. C’était une porcherie. Et le type, soi-disant un détective… Agressif, grossier, sale. Et arrogant. Et fainéant.
– Un Blanc, quoi. »

Un duo d’écrivains français qui signe un polar situé comme son titre l’indique, en Alabama en 1963, voilà qui s’annonce plutôt intéressant, et qui l’est réellement ! Les personnages, avec leurs qualités comme leurs faiblesses, attirent volontiers la sympathie, et l’histoire est bien dosée, avec une trame policière intéressante, un contexte historique bien campé, et pas mal d’humour. Les relations entre patronnes et employées font penser à La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, il y a d’ailleurs dans le roman un petit clin d’œil aux personnages de l’autrice américaine. Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes envolées littéraires, le style manque un peu de relief mais ce n’est pas si grave car les dialogues, fort nombreux, sont plutôt piquants et très réjouissants !
L’avantage est que le tout ne demande pas une grande concentration : une très bonne lecture d’été, donc !

Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Le Cherche Midi éditeur, 2020, 378 pages, sorti en Pocket, 2021.

repéré chez Anne et Dominique.

Damian Barr, Tout ira bien

« Depuis que tu es parti – n’était-ce vraiment qu’il y a une semaine ? – nous pouvons sentir la fumée. Nous nourrissons les déplacés qui mendient à notre portail. Femmes, enfants et Kaffirs. Un peu plus chaque jour. Nous donnons ce que nous pouvons et écoutons leurs récits – ils ne peuvent pas tous être vrais. Les Anglais sont, après tout, de la même race que nous. Ils partagent notre foi, à défaut de notre dévotion. »

1900, en Afrique du Sud. Les Britanniques pratiquent la tactique de la terre brûlée pour récupérer les possessions des Boers qui malgré tout, résistent. Les familles des paysans résistants sont alors enfermées dans des camps qui préfigurent les camps de concentrations nazis. Sarah van der Watt et son fils Fred voient leur maison brûler, leurs terres rendues incultivables et sont parqués dans un camp où ils meurent de faim et de privations. Au travers du journal de Sarah qu’elle cache soigneusement, rien n’est occulté des terribles conditions de détention.
2010, le beau-père et la mère de Willem, âgé de seize ans, trouvent qu’il a besoin de s’endurcir et l’envoient au camp « Aube Nouvelle » où des méthodes effroyables sont censées en faire un dur, un homme, un vrai.
Deux camps, deux enfermements à cent dix ans d’écart, deux drames…

« Le portail se referme en claquant. Alors que Willem regarde dans le rétroviseur, deux garçons en treillis se précipitent pour y mettre une chaîne. Leur hâte suggère une invasion imminente. »

On sent l’auteur écossais Damian Barr, dont c’est ici le premier roman après deux essais, passionné par les sujets qu’il traite, l’un historique et l’autre plus contemporain. Le traitement de ces thèmes est un peu inégal et c’est dommage, car leur intérêt est incontestable. Ce n’est pas l’alternance des époques qui nuit à ce roman, c’est un de ses points forts, au contraire. Ce sont peut-être les liens entre les deux époques, qui, un peu ténus, en paraissent artificiels. Bien écrit et intelligemment construit, avec des personnages attachants, ce roman se lit facilement. Il ne faut donc pas s’arrêter à mon léger bémol si l’histoire du camp de Bloemfontein vous intéresse, ou encore celle de ces jeunes garçons brisés par un système paramilitaire avec la presque complicité de leur famille. La violence engendre toujours la violence…

Tout ira bien de Damian Barr, (You will be safe here, 2019), éditions 10/18, 2021, traduction de Caroline Nicolas, 380 pages.

Lectures du mois (27) spécial littérature française

Vous devez savoir, pour ceux qui fréquentent régulièrement ce blog, que j’ai une préférence pour la littérature étrangère. Toutefois, il m’arrive de me laisser tenter par des romans français récents dont les critiques sont bonnes. Il faut bien se tenir un peu au courant !
Voici donc en bref mes ressentis sur des livres dont vous avez sans doute entendu parler, ou peut-être déjà lus.

Caroline Dorka Fenech, Rosa dolorosa, éditions La Martinière, août 2020, sorti en poche.
« Aux fenêtres, les linges pendus paraissaient en lambeaux. Et, à cette heure-ci, il n’y avait personne. Seuls les Messina passaient sous les fils électriques fragiles et noirs qui couraient d’une façade d’immeuble à l’autre, composant une toile d’araignée funèbre au-dessus d’eux. »

Toute la vie de Rosa tourne autour de son fils Lino. Le jeune homme d’une vingtaine d’années monte avec elle un projet d’hôtel à Nice, où Rosa possède déjà un petit restaurant. Jusqu’au jour où Lino est mis en examen pour un meurtre, chose impensable pour sa mère. Sous le choc, elle met tout en œuvre pour prouver l’innocence de son fils.
La force de ce roman assez court réside dans la tension qui parcourt le roman et dans la magnifique scène finale… Sinon, le style un peu inégal, avec de belles descriptions mais des dialogues pas toujours intéressants, font que j’ai été un soupçon déçue, j’attendais mieux de ce premier roman.

Karine Tuil, Les choses humaines, éditions Gallimard, août 2019, sorti en poche.
« Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première partie était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif. »

Tout le monde connaît les parents d’Alexandre Farel, jeune étudiant brillant à Stanford. Son père présente une émission politique très regardée, sa mère écrit des essais féministes. Mais Alexandre est accusé du viol d’une jeune fille. C’est là que deux ressentis s’affrontent, jusqu’au procès. Pour Alexandre, il y avait consentement, pour Mila, la jeune fille, traumatisée, il y a eu viol.
L’écriture des deux premières parties ne présente aucun intérêt notable… Le style qui consiste à aligner des faits à propos de chaque personnage avec une grande platitude m’a laissée assez effarée et inquiète de la suite. Ajoutons à cela que les protagonistes n’éveillent aucune identification ni compassion et ne montrent que des aspects assez odieux d’eux-même. Heureusement la troisième partie consacrée au procès s’avère plus intéressante à lire tout en ouvrant quelques perspectives et sujets de réflexion, mais je me suis tout de même demandée pourquoi ce roman avait soulevé autant d’enthousiasme…

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire, éditions Flammarion, août 2020, sorti en poche.
« On ne mettait pas les livres dans le salon, c’était trop intime pour être exhibé, la bibliothèque était dans le bureau.
Antoine avait compris que le député n’avait pas besoin de montrer qu’il lisait, c’était acquis qu’un homme comme lui ne pouvait pas ne pas lire. »

Deux personnages principaux se partagent le texte : L, son prénom réduit à une lettre, est une hackeuse bien connue du milieu où elle agit, notamment en venant en aide aux femmes harcelées par un conjoint violent. Antoine, lui, est assistant parlementaire d’un député socialiste. Il s’est lancé dans les études, puis en politique, pour échapper à un milieu d’origine assez modeste, dont il ne parle pas. On se doute que leurs chemins vont finir par se croiser.
Sur le thème des classe sociales et du militantisme, ce roman ne se montre jamais inintéressant, même si ni l’univers des hackers ni celui des assistants parlementaires ne me passionne de prime abord. L’écriture d’Alice Zeniter permet de laisser le lecteur toujours en attente, jamais en rade. Elle a le sens de l’observation, du détail exact, qui donne à chaque scène un air de vécu, et jamais elle ne donne l’impression de déployer une thèse. Encore une fois, cette autrice m’a surprise et épatée !

Pierric Bailly, Le roman de Jim, éditions P.O.L., mars 2021.
« Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est çà le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de çà leur putain de personnalité à eux. »

Aymeric a vingt-cinq ans lorsqu’il croise Florence, quarante ans et enceinte. Le courant passe vite entre eux deux, et le jeune homme se retrouve à élever comme son fils le petit Jim. Entre le Jura et Lyon, sur plus de vingt ans, le roman déroule cette histoire d’amour passionné entre un père et le fils qui n’est pas de lui.
Je suis passée par différents sentiments en cours de lecture, certains passages me plaisant beaucoup et d’autres moins, et si, finalement, mon avis est assez mitigé, la raison en est très certainement le style. Le langage jeune et relâché du narrateur s’accorde parfaitement à son personnage, mais c’est peut-être ce qui m’a lassée, à la longue… Je ne saurais trop dire, pourtant le sujet de la paternité ne manque pas d’originalité, ni de sensibilité.

Si je devais n’en recommander qu’un, ce serait celui d’Alice Zeniter, qui a pourtant les critiques les plus mitigées (sur Babelio, par exemple). Encore une fois, je suis à contre-courant…
Et vous, connaissez-vous ces romans ? Et qu’en pensez-vous ?

Brit Bennett, L’autre moitié de soi

« Elle avait toujours su qu’on pouvait devenir quelqu’un d’autre. Certains le pouvaient, du moins. Les autres restaient peut-être prisonniers de leur peau. »

La ville fictive de Mallard, en Louisiane, a une particularité, apparue au fil des années, ses habitants sont tous des Noirs à peau claire. Les jumelles Vignes, seize ans, y vivent avec leur mère et leur grand-mère, mais rêvent d’ailleurs. Ce sera La Nouvelle-Orléans où chacune va prendre une voie différente. Il faudra attendre quatorze ans avant que l’une des deux, Desiree, ne revienne à Mallard avec une petite fille et pas mal de désillusions. Ni elle, ni sa mère ne savent ce que sa jumelle Stella est devenue. La deuxième partie du roman va éclairer ce mystère.

« A la résidence universitaire, elle côtoyait une ambition acharnée ; lorsqu’elle rentrait chez elle, elle croisait des gens dont les rêves de célébrité avaient déjà été brisés. Des cinéastes qui travaillaient dans des magasins Kodak, des scénaristes qui enseignaient l’anglais aux immigrants, des acteurs qui jouaient des spectacles burlesques dans des bars miteux. Tous ceux qui ne réussissaient pas à percer faisaient partie intégrante de la ville ; sans le savoir, partout on marchait sur des étoiles à leur nom. »

Il faut dire, sans déflorer l’histoire, parce que c’est vraiment le cœur du roman, que leur teint clair permet aux jumelles de passer pour blanches, dans certaines circonstances. Et c’est ce que va choisir l’une d’entre elles, jusqu’à mener une vie où plus personne ne connaît ses origines. La suivre et entrer au plus près de ses pensées et de ses tourments intimes donne des moments vraiment forts du roman.
L’histoire suit chacune des deux sœurs et leurs choix de vie radicalement différents, travail, vie de famille, puis s’intéresse à leurs filles respectives et au bagage de souffrances maternelles, qu’elles ignorent plus ou ou moins, mais portent pourtant l’une comme l’autre. Les thèmes du racisme, de l’identité, mais aussi du mensonge, deviennent de plus en plus présents au fil des pages. L’auteure a vraiment tricoté de manière passionnante non seulement les existences des deux sœurs Vignes, mais aussi celles de leurs familles, de leurs conjoints, de leurs enfants, des personnages qui méritent tous qu’on s’y intéresse.
J’avais décroché rapidement du premier roman de Britt Bennett, Le cœur battant de nos mères, il m’avait donné la forte impression d’être construit pour développer une thèse, sentiment que je n’ai pas éprouvé du tout ici. Ce roman intrigue et interroge, et c’est tout à fait envoûtant.

L’autre moitié de soi de Brit Bennett, (The vanishing half, 2020) éditions Autrement, 2020, traduction de Karine Lalechère, 480 pages.

Daphné l’a lu récemment aussi.

David Joy, Ce lien entre nous

« L’impensable était soudain devenu une chose qu’il fallait faire pour survivre. Il avait tout à perdre, et une seule manière de le garder. »

Ce qui arrive à Darl Moody peut sembler très bête, mais ce sont des choses qui arrivent, surtout lorsque avoir une arme à feu à la main devient habituel et presque naturel : un soir, alors qu’il braconne, au mépris de la réglementation de la chasse, il croit voir un sanglier mais c’est un homme qu’il tue. Il connaît sa victime, et surtout le frère de celui-ci, Dwayne Brewer, réputé sanguin et violent. Il décide d’enterrer le corps, ni vu ni connu, avec l’aide de son ami Calvin. Si la police mène mollement une enquête sur la disparition inexpliquée de Carol Brewer, son frère, lui, ne lâche pas le morceau, et les deux amis vont avoir à craindre sa vengeance.

« Certains jurent qu’ils peuvent sentir la peur, mais qu’il s’agisse d’une véritable odeur ou de quelque chose de totalement différent n’a pas vraiment d’importance. Dwayne Brewer, pour sa part, pouvait sentir la faiblesse. C’était une sensation qui lui venait comme la chair de poule. Aussi naturelle. Aussi immédiate. »

Peut-être avez-vous une interview de David Joy, dans son chalet au milieu des bois, dans les Appalaches, et le contraste entre son apparence tranquille et les trophées de chasse qui ornent ses murs. Il me semble me souvenir aussi qu’il y est question d’armes, et de ce que chacun dans cette région en possède plusieurs, énoncé comme une évidence.
Ce roman noir dresse des portraits saisissants, mais nuancés, des habitants des Appalaches, surtout des hommes : Darl et Calvin, travailleurs et sans histoire, Dwayne dans une situation sociale plus précaire, et empli pour cela d’une rage qui remonte à son enfance. Sans rien de démonstratif, l’auteur laisse à voir la misère la plus profonde, et la rancœur qui en découle.
Tout est en place pour qu’un drame en entraîne un autre, ou des autres. La confrontation inévitable ne prend pas forcément le tour que l’on imagine, et va plus loin et plus fort, tout en laissant une grande place à l’aspect humain. Si le roman contient de la violence et du sordide, c’est parfaitement dosé, jamais gratuit. Et pas toujours conforme aux apparences.
Amateurs de romans noirs, vous ne pouvez pas passer à côté de Ce lien entre nous !

Ce lien entre nous de David Joy (The line that held us, 2018) éditions Sonatine, 2020, traduction de Fabrice Pointeau, 304 pages, sorti récemment en poche.

Roukiata Ouedraogo, Du miel sous les galettes

« Le courage féminin m’a toujours fascinée. Il est rarement mis en scène sous forme d’héroïsme comme chez les hommes, il est plus terre à terre, plus quotidien. Yennenga n’est pas qu’une guerrière courageuse, c’est aussi une féministe, mais sans tout le discours et la théorie du féminisme moderne, militant et occidental. En Afrique, beaucoup de femmes font preuve de courage au quotidien, pour résister au poids des traditions ou affronter le pouvoir des hommes. »
Yasmina s’apprête à faire une intervention pour la Journée internationale de la Francophonie. Le trac qu’elle éprouve lui remémore le courage de sa mère, en particulier lors d’un épisode de son enfance à Fada N’Gourma, au Burkina Faso. Yasmina était toute petite, dernière d’une fratrie de sept enfants, lorsque son père est emprisonné pour détournement de fonds. Sa femme, qui a pleinement confiance en lui, va mettre toutes ses forces pour le faire sortir de prison, et en attendant de rétablir la vérité et de le faire libérer, pour faire vivre ses enfants en montant un petit commerce de galettes. La force de caractère de Djelila, racontée par Yasmina bien des années plus tard, provoque l’admiration. Ce premier roman fait référence à des épisodes de l’enfance de l’auteure et de son histoire familiale.

« Et surtout madame Sankaké, gardez bien confiance dans l’administration judiciaire de votre pays, car si le chemin de la liberté est parfois tortueux, il arrive toujours à la justice. »
La construction, très juste, et le style, teinté d’humour et de tendresse, rendent attachante cette histoire qui sinon pourrait sembler toute simple. L’épisode « judiciaire » de la vie de la famille Sankaké est tout à fait représentatif des difficultés éprouvées par toute une partie de la population africaine à vivre tout simplement de son travail. Tout peut s’arrêter du jour au lendemain, et il est toujours indispensable de savoir faire preuve de courage et de débrouillardise, que ce soit pour nourrir sa famille ou pour affronter l’administration.
Le récit, emprunt de simplicité et d’objectivité, rend aussi à merveille la vie quotidienne burkinabé, les mille et un petits tracas, les jalousies et les amitiés, la solidité des liens et la force des traditions, la joie comme la tristesse.
Une très jolie découverte !

Cette première lecture me permet de participer au mois africain organisé par Jostein (blog Sur la route de Jostein) qui va sans doute nous permettre de faire d’intéressantes découvertes !

Du miel sous les galettes de Roukiata Ouedraogo, éditions Slatkine et Cie, 2020, 272 pages.
Roman repéré chez Antigone.

Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre

« les frères et sœurs n’avaient qu’à parler pour eux-mêmes
pourquoi était-ce à lui de les représenter, d’assumer ce fardeau qui ne pouvait que le freiner ?
les individus blancs ne sont tenus que de se représenter eux-mêmes, pas toute une race »

Elles sont douze, douze femmes de 19 à 93 ans, presque toutes noires ou métisses, femmes ou sans genre défini, hétéro ou homosexuelles, qui apparaissent les unes après les autres, à la suite d’Amma. Amma est dramaturge, elle monte une pièce de théâtre à Londres, pièce sur les dernières Amazones du Dahomey. Elle réussit enfin à faire le théâtre qu’elle a toujours eu envie de faire, celui qui parle de femmes noires, qui fait fi de la suprématie blanche mâle.
On croise ensuite Dominique, qui s’engagera dans une histoire d’amour toxique, Carole la femme d’affaires et Bummi sa mère, femme de ménage, Shirley qui enseigne à des collégiens, Penelope qui ne connaît pas ses parents, Megan qui devient Morgane, et d’autres encore.
Bernardine Evaristo, auteure britannique d’une soixantaine d’années qui est pour la première fois traduite en français grâce au Man Booker Prize reçu en 2019, imagine la vie de douze femmes britanniques, donc, car il s’agit d’un roman, n’imaginez pas autre chose.
Chacune de ces femmes ressent, plus ou moins, le besoin d’affirmer son identité, d’aller à l’encontre des préjugés, de combattre souvent le racisme, le sexisme, et le plus souvent les deux à la fois. Certaines ont vécu des moments très difficiles, d’autres ont rencontré des personnes, hommes ou femmes, qui les ont aidé à avancer. L’action n’est pas seulement contemporaine, les plus âgées des femmes font remonter des souvenirs d’époques révolues et permettent au lecteur de voir la situation évoluer, en bien ou en mal. La diversité des situations ne conduit pas du tout vers une succession de thèses ou de cas de figures figés. Au contraire, une grande chaleur émane de ces portraits !

« Mum a travaillé huit heures par jour comme salariée, a élevé quatre enfants, tenu son foyer, veillant à ce que le dîner du patriarche soit sur la table tous les soirs et ses chemises repassées tous les matins
pendant ce temps il était dehors en train de sauver le monde
sa seule tâche ménagère consistant à acheter la viande du déjeuner du dimanche chez le boucher – variation banlieusarde du chasseur-cueilleur »


Et la forme, alors ? Les chapitres se succèdent sans donner l’impression de lire des nouvelles, car les protagonistes sont liées entre elles, et reviennent toujours à un moment ou à un autre. Les descriptions sont très vivantes. J’ai l’impression que c’est une manière de présenter des personnages qu’on retrouve souvent dans les romans anglais, qui consiste à les décrire par leurs actions et par leurs discours, plutôt qu’à transcrire leurs pensées intimes. En tout cas leurs actions montrent de fortes femmes, à l’esprit aussi acéré que la langue.
Quant au style lui-même, avec une quasi absence de points et de majuscules et de nombreux retours à la ligne, on pourrait penser à des vers libres, c’est d’une grande liberté en tout cas, mais parfaitement lisible. Cette forme particulière peut déconcerter mais pour moi n’a pas été du tout un frein dès lors que l’intérêt pour les personnages s’est éveillé, c’est-à-dire très rapidement. La forme et le fond se complètent et se renforcent l’un l’autre, et procurent un véritable plaisir de lecture !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, (Girl, woman, other, 2019) éditions Globe, 2020, traduction de Françoise Adelstain, 471 pages.

Les avis d’Antigone, de Mes pages versicolores et de Sylire (qui pensait qu’il me plairait. Bien vu !)

Colin Niel, Entre fauves

« Le gouvernement espérait que sa décision d’autoriser la chasse du lion problématique ne s’ébruite pas trop, disait-on. Pour ne pas ternir l’image de la Namibie, parce que nous avions besoin des touristes et de l’argent des autres pays pour développer le nôtre. »
Martin, garde pour le parc national des Pyrénées, est un farouche opposant à la chasse, qui traque sur internet ceux qu’il considère comme des tueurs. Lorsqu’il y trouve la photo d’une jeune chasseuse blonde devant la dépouille d’un lion, il entreprend, avec d’autres activistes, de découvrir qui elle est. Le profil sur les réseaux sociaux n’apporte que peu de renseignements, mais Martin est acharné. Par ailleurs, il s’inquiète pour le dernier ours restant dans les Pyrénées, dont aucune trace n’a été vue depuis des mois.
Le roman passe des paysages des Pyrénées à ceux de la Namibie, avec de très belles descriptions, et aussi d’un personnage à un autre : Martin, Apolline, Kondjima et Charles. Je laisse aux futurs lecteurs et lectrices découvrir qui est ce dernier.

« Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. »
Tout comme j’ai été enthousiaste il y a quelques années à la lecture de Seules les bêtes, j’ai admiré cette fois aussi la construction millimétrée et les personnages particulièrement bien incarnés. De quoi être complètement accrochée dès les premières pages, et jusqu’à la toute fin ! De plus, c’est fait très subtilement, puisque ceux des protagonistes qui seraient d’emblée les plus sympathiques peuvent s’avérer assez imbuvables, comme le très dogmatique garde du parc. Quant aux chasseurs de trophée, grands bourgeois à la recherche de sensations, qui de prime abord donnent plutôt envie de vomir, ils peuvent avoir, mais oui, des moments de sincérité et d’empathie. Kondjima, un jeune Himba, représente le point de vue des pasteurs qui peinent à maintenir leur troupeau hors de portée des lions privés de nourriture par la sécheresse, et qui voient dans les troupeaux de chèvres des proies à leur portée.
Le tout est donc très nuancé, et surtout, l’agencement des différents points de vue fait avancer l’action, et apporte une grande tension. Les narrations parallèles entre la traque du lion et la poursuite de la donzelle chasseresse culminent avec des apogées saisissants.
Derrière cette couverture très réussie se cache un roman noir de la meilleure espèce !

Entre fauves de Colin Niel, éditions du Rouergue, septembre 2020, 343 pages.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

« “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube. »
On l’aura compris avec cet extrait, il s’agit d’une histoire d’amour, compliquée par le fait que le coup de foudre se produit entre deux itinérants parcourant l’un comme l’autre la Patagonie de long en large.
Parker conduit son camion au gré des injonctions de son patron, et ne se soucie pas trop de ce qu’il transporte. Pour lui, l’essentiel est d’être loin de la capitale et de son ancienne vie, et de pouvoir déployer chaque soir son petit campement sous les étoiles. Il voit Maytén un jour, à la caisse d’un train fantôme. Elle est mariée à un homme grossier dont la dernière idée pour rebondir dans la vie est de traîner aux quatre coins de la Patagonie des remorques contenant des attractions susceptibles d’attirer la population. Il est aidé par Maytén et deux frères jumeaux boliviens pas très futés. A ces personnages s’ajoute un journaliste amateur de sujets de reportages particulièrement originaux.Et le décor, la Patagonie, ses caprices météorologiques, et ses routes rectilignes et infinies, à tel point qu’on y compte en jours de route plutôt qu’en kilomètres…

« Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut. »
C’est d’une manière originale qu’on indique les directions dans ces contrées, et les indications sont tout aussi vagues lorsqu’il s’agit de retrouver la trace de quelqu’un… Cela donne lieu en tout cas à des dialogues savoureux, où l’on se demande toujours qui se moque de qui ! C’est l’un des points forts du roman. J’ai beaucoup aimé également la façon de décrire les paysages, j’ai souvent eu l’impression de les avoir sous les yeux, et lorsque les dialogues arrivaient, ils sonnaient tout à fait juste. Cela ne m’a donc pas étonnée lorsque j’ai lu que l’auteur était scénariste. Ce roman m’a rappelé un de mes films argentins préférés intitulé Historias minimas, titre qui pourrait convenir également à ce roman, l’histoire n’est pas de celles où il se passe un nombre considérable d’événements, non, c’est plutôt une suite de rencontres et de tableaux de la vie quotidienne sur les routes et dans les villages disséminés au milieu d’un paysage sans limites, et si l’histoire est simple, elle n’en dégage pas moins une atmosphère dépaysante et un charme certain, qui en font une lecture agréable.

« La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. »
Pour finir, j’aurais deux
petites remarques, qui n’entachent en rien la qualité du texte. Tout d’abord à propos du titre : je suis peut-être un peu rigide, mais j’aurais aimé que le titre français, qui n’est pas une traduction du titre argentin, ait un rapport direct avec le texte : or, s’il y a des numéros de route, la route 203 n’apparaît pas plus qu’une autre, voire même moins, et j’attendais à chaque instant que quelque retournement ou péripétie de l’histoire lui donne une certaine importance qui justifie le titre.
Ensuite, au début du roman se trouve une carte d’Argentine, mais aucun des noms mentionnés au cours du roman n’y figure, (et ils sont des plus originaux, comme Colonie Désespoir ou Mule Morte) je n’en vois donc pas trop l’intérêt, à moins qu’elle serve uniquement à montrer l’étendue de la Patagonie, mais merci, ça, je le savais déjà !

Patagonie, route 203 d’Eduardo Fernando Varela (La marca del viento, 2019) éditions Métailié, août 2020, traduction de François Gaudry, 358 pages.

Le challenge En Amérique Latine a lieu chez Goran et Ingannmic.

Valentyne  et Eeguab ont lu ce roman très récemment.

Barbara Kingsolver, Des vies à découvert

Rentrée littéraire 2020 (13)
« Si sa maison s’écroulait sur sa tête, elle serait capable de détaler sur l’herbe et de finir une nouvelle construction tout entière avant de mettre ses enfants au lit. Terrible était la chute dans la vie d’un homme, songea Thatcher, pour se trouver ainsi frappé de jalousie envers une araignée. »
De quoi s’agit-il dans ce roman ? De deux familles à un siècle et demi d’intervalle dans une même petite ville rurale du New Jersey. Dans les deux cas, leur maison menace ruine et cause bien des soucis à ses propriétaires : en 1870, il s’agit de Thatcher, adepte des idées de Darwin, qui enseigne les sciences et se heurte aux idées passéistes de son supérieur hiérarchique. Malheureux en ménage, il trouve cependant quelqu’un avec qui partager ses idées en la personne de sa voisine Mary Treat, femme libre à l’esprit scientifique remarquable. Une passionnante plongée dans le dix-neuvième siècle, et les débuts à la fois du féminisme et du darwinisme, que des esprits rétrogrades combattent de toutes leurs forces.

« Le mot normal n’entrait pas dans le chant d’expérience de Willa. Son premier enfant s’était résigné aux soucis adultes à peu près quand il était entré en maternelle, et la deuxième semblait vouloir faire durer l’âge terrible de deux ans jusque dans la vieillesse. »
L’autre versant du roman se situe au moment de la campagne électorale de Trump en 2016. Willa vient d’hériter d’une maison déglinguée où elle tente de concilier tout à la fois : s’occuper du nouveau-né de son fils, de son beau-père malade, travailler en journaliste free-lance, essayer d’obtenir des subventions pour réparer sa maison. Son mari professeur est accaparé par son travail, elle trouve finalement du soutien auprès de sa fille de vingt-six ans, qu’elle considérait plutôt comme immature, et qui s’avérera un peu comme Mary Treat en son temps, un élément précurseur, bien ancrée dans le siècle qui commence.

« Avec ces marteaux qui cognaient à un rythme infernal, impossible de s’abstraire : BANG bang BANG bang, pause. BANG bang BANG bang, pause. Un clou avait-il besoin de quatre coups de marteaux exactement ? Ou bien y avait-il deux hommes, GRAND COGNEUR et petit cogneur, travaillant côte à côte ? Chaque pause correspondait-elle à un clou qui se mettait en place ? »
N’ayant que peu d’accès aux nouveautés dans la petite bibliothèque de mon village, j’ai trouvé des livres numériques en prêt dans celle du département, à ma grand joie. Voilà qui permettra de compléter mes achats en librairie.
Je retrouve ainsi Barbara Kingsolver dont j’avais déjà lu quelques romans, mais c’est la première fois que je suis aussi séduite par son habileté à mêler des thèmes passionnants. Mon résumé très réducteur vous laissera encore beaucoup à découvrir de ce roman épatant que j’ai eu du mal à lâcher. Je n’ai pas évoqué l’humour de l’auteure, l’extrait ci-dessus vous permettra de vous en faire un idée, et ceux qui ont à faire des travaux chez eux s’y reconnaîtront. Le thème de l’habitat revient dans le roman, et celui de la place des femmes dans la société, celui de la maternité également.
Ce roman riche et passionnant plaira à celles et ceux qui ont aimé Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier, mais grâce à son versant contemporain, vous constaterez qu’il est plus militant, souvent émouvant, souvent drôle aussi, bref, il m’a conquise !

Des vies à découvert de Barbara Kingsolver (Unsheltered, 2018) éditions Rivages, août 2020, traduction de Martine Aubert, 570 pages.

Repéré chez Cathulu, Keisha et Papillon.