Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2020

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils

Rentrée littéraire 2020 (12)
« André avait toujours eu deux mots pour ses mères. C’était un peu difficile à expliquer. Il disait maman pour Hélène, sa tante, qui l’avait élevé à Figeac, et ma mère pour Gabrielle, sa mère, qui habitait Paris ; il ne l’avait côtoyée que quatre semaines par an pendant les dix-sept premières années de sa vie, et moins encore depuis qu’il ne vivait plus dans sa maison d’enfance. »
Voilà un extrait qui, en peu de mots, dit tout ou presque. On comprend aisément qu’André n’a pas été élevé par sa mère, célibataire, mais par sa tante et son oncle, et vécu au milieu de ses cousines, et que donc, il n’entretient que peu de rapports avec Gabrielle qui vit à Paris. Le roman commence ailleurs, à Chanterelle, un petit village du Cantal, des années auparavant, avec une scène que je ne raconterai pas, et qui sera évoquée plusieurs fois par la suite, comme une légende familiale triste, qui n’est pas cachée, mais qui provoque trop de chagrin pour en parler.
Le roman chemine depuis bien avant la naissance d’André jusqu’à la fin de sa vie, de Chanterelle à Figeac ou à Paris. La société provinciale change, la vie rurale n’est plus ce qu’elle était, les distances ne sont plus ressenties de la même façon. Les relations familiales évoluent, se déplacent, mais restent fortes. Et l’absence de père se fait plus ou moins sentir.

« Il voudrait ne pas ruminer, ne plus ruminer ; encore un mot de Léon pour les pensées qui ne vous lâchent pas, creusent un trou dans le ventre et serrent la poitrine. »
Curieux roman finalement que cette histoire du fils, qui a tout de la saga familiale, sur plusieurs générations et avec secret de famille à l’intérieur. Et pourtant, rien ne ressemble vraiment à des précédentes lectures de ce genre. Tout d’abord, si l’action se déroule sur une centaine d’années, et avec un bon nombre de personnages, le roman tient pourtant sur 171 pages, aussi denses que sobres. Ensuite, la chronologie va de l’avant, puis revient en arrière pour mieux sauter quelques années. L’ellipse y est cultivée comme un art ! Troisième point, le personnage central, André, né de père inconnu, élevé par sa tante, s’en sort plutôt bien dans la vie, et ce dès ses jeunes années, où il illumine le foyer qui l’a accueilli. Pas d’accumulations de drames, même s’il en est un, fondateur, dans la vie du père d’André.
Outre le thème de la recherche de racines, et la description des caractères et des liens familiaux, c’est la langue qui frappe, avec ses mots élégamment choisis, son ton toujours juste.
Un roman qui m’a tenue en haleine, sans chercher à trop en faire, et que j’ai trouvé plein, intense, et très réussi.

L’histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet-Chastel, août 2020, 171 pages. Prix Renaudot 2020.

Publié dans littérature France, littérature Proche et Moyen Orient, rentrée littéraire 2020

Sabyl Ghoussoub, Beyrouth entre parenthèses

Rentrée littéraire 2020 (11)
« Moi, je ne sais même pas qui je suis. Je ne suis pas certain d’être la personne qui parle à cet instant. »

Le narrateur franco-libanais, artiste photographe, est encore tout jeune lorsqu’il annonce vouloir visiter Israël, l’envie le tenaillant depuis des années et des années. Mais pour un Libanais, la destination est interdite, et le jeune homme est accueilli à l’aéroport Ben Gourion par des policiers qui l’interrogent avec une certaine circonspection, voulant sans relâche tout connaître de son identité et de ses motivations à effectuer un tel voyage. Plus il essaye de s’expliquer, plus il semble s’enfoncer dans les méandres d’une identité mal assumée ou mal comprise. Cet interrogatoire en pointillés est donc l’occasion pour lui d’essayer de savoir où il en est de son appartenance à un pays ou à un autre, de réaliser aussi que tels et tels « ennemis » se ressemblent à un point inimaginable…

« À l’âge de dix-neuf ans, je suis parti m’installer au Liban, persuadé de libérer la Palestine. J’élaborais des théories sur comment s’organiser pour que les Israéliens, les Palestiniens et les Libanais vivent ensemble. Je voulais que les mizrahim, les juifs orientaux, reviennent vivre dans leur pays d’origine, que les Israéliens deviennent palestiniens, qu’on apprenne l’hébreu au Liban. Je me transformai peu à peu en personnage fou digne d’un roman de Philip Roth. »
Le début m’a beaucoup plu, le style impeccable, l’allusion à Philip Roth, l’humour, m’ont conquise. Après, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, que l’humour grinçant faisait un peu moins mouche. Puis le texte redevient plus intéressant dans la dernière partie où le jeune artiste est arrivé en Israël, rencontre les amis de Rose qu’il est venu voir, loue une chambre avec vue sur le Liban de l’autre côté de la frontière… Je suis un peu mitigée au final, l’idée de départ intéressante et le regard porté sur le thème de l’identité permettent de produire un texte original, mais pas spécialement porteur d’émotion.

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub, éditions de l’Antilope, 2020, 139 pages.

Eva et Jérôme ont aimé sans réserve.

Retrouvez d’autres lectures pour le Mois de la Littérature libanaise chez Maeve.

Publié dans littérature Europe du Sud, rentrée littéraire 2020

Erri de Luca, Impossible

Rentrée littéraire 2020 (10)
« Je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l’univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu’au point où il n’y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu’à l’endroit où elle s’est élevée et continue encore à s’élever. Car les montagnes grandissent. »

Un accident de montagne donne lieu à un interrogatoire. En effet, il se trouve que l’homme qui a donné l’alerte pour signaler une chute mortelle connaissait depuis très longtemps la victime. Ce dernier l’avait même dénoncé, ainsi que leurs camarades, à la police. S’agit-il d’une coïncidence, comme s’obstine à l’affirmer le suspect ? Entre lui et le juge d’instruction, un dialogue à fleurets mouchetés s’engage, retranscrit à la manière d’un rapport judiciaire, et entrecoupé par des lettres du prévenu à la femme qui l’aime.
Les deux hommes abordent de nombreux sujets dans ce qui devient plus une discussion philosophique qu’un interrogatoire. La haute montagne tout d’abord, que l’un connaît et fréquente, dont l’autre ne sait pas grand chose. Le passé d’activiste ensuite, sur lequel il faut forcément revenir, l’amitié et la trahison, l’emprisonnement et la solitude, la vengeance, si toutefois il y a eu vengeance.

« Un sujet délicat me vient maintenant à l’esprit. Tu me demandes parfois si je suis jaloux. Je te réponds non. Parce que ti voglio bene, je t’aime. Le mot bene, bien, change tout. Si on l’enlève, il reste : ti voglio, je te veux. Là oui, on est jaloux. Mais moi j’ajoute le mot en plus, juste et précis : ti voglio bene.  »
Si j’avais écrit ce billet juste après lecture, j’aurais sans doute montré un enthousiasme plus débordant. Mais voilà, j’ai laissé passer trois semaines, et je me rends compte que si j’ai retrouvé de nombreuses citations notées dans le fil de la lecture, (et même une note affirmant qu’il me faudrait tout noter, tellement c’est finement écrit !) finalement il ne me reste pas grand chose de ma lecture.
J’ai beaucoup aimé tout ce qui a trait à la marche en montagne, et dans l’ensemble, j’ai été séduite par l’écriture minimaliste et incisive, mais je trouve que la concision du texte se retourne un peu contre lui. J’avais été plus emballée par La nature exposée, qui avait une plus grande force poétique. Là, la profondeur repose davantage sur l’esprit vif des deux protagonistes, et sur les réflexions qu’ils suggèrent. Le retour sur les épisodes advenus quarante ans auparavant, est à mon avis laissé un peu en sourdine, je l’aurais préféré plus étoffé, plus éclairant sur l’histoire de l’Italie, mais l’accusé coupe court dès qu’il s’agit de cette époque…
Je recommanderais ce roman pour une lecture brève et forte à la fois, mais à sa sortie en poche.

Impossible d’Erri de Luca, (Impossibile, 2019) éditions Gallimard, août 2020 traduction de Danièle Valin, 172 pages
D’autres avis chez Krol, Marilyne, Mumu…Qui l’a lu aussi ?

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2020

Richard Russo, Retour à Martha’s Vineyard

Rentrée littéraire 2020 (9)
« L’idée qu’il puisse écrire un livre digne d’être lu l’avait séduit, et il imaginait que s’il suivait le conseil et l’exemple de Tom, le bon sujet lui apparaîtrait tôt ou tard. Mais cela ne s’était jamais produit. Le problème étant qu’aucun sujet ne lui semblait plus urgent que le suivant, et les deux se défendaient. Peut-être que pour lui le bon sujet n’existait pas, ou, à l’inverse, ils étaient tous bons, ce qui, ironiquement, revenait au même. »

Trois amis qui ne se sont pas vus depuis plusieurs décennies se retrouvent dans la maison de l’un d’eux, à Martha’s Vineyard. Lincoln, agent immobilier et père de famille bien établi, qui a hérité de cette maison, hésite à la vendre. Teddy, universitaire resté célibataire, se demande s’il a bien fait d’accepter cette invitation. Mickey, le plus secret, musicien de rock un peu marginal, arrive sur sa Harley Davidson. Entre les trois plane le souvenir de Jacy, amie des trois lorsqu’ils étaient étudiants, et disparue précisément à la suite d’un week-end à Martha’s Vineyard. C’était l’époque du tirage au sort pour la guerre du Vietnam, et la chance ne souriait pas à chacun de la même façon…
D’ailleurs, n’allez pas croire qu’il s’agissait de trois jeunes gens nés avec une cuiller en argent dans la bouche, non, leurs parcours d’étudiants boursiers et obligés de travailler en plus de leurs études les rapprochent bien des portraits habituels dressés par l’auteur américain.
Richard Russo a accoutumé ses lecteurs fidèles à des chroniques de petites villes américaines, avec de nombreux personnages, il a davantage concentré ici sa narration autour de trois hommes d’âge mûr, de leur jeunesse étudiante, de leur rapport à la vie, du bilan qu’ils en tirent, et du destin. Et ça marche !

« Était-ce cela qu’il attendait de ses vieux amis ? La confirmation que le monde dont on se souvenait avec tendresse existait encore ? Qu’il n’avait pas été remplacé par une réalité dans laquelle on était moins impliqué ? »
Qui ne s’est jamais demandé ce qui serait arrivé, quelle aurait été sa vie, si ne s’était pas produite la rencontre avec telle ou telle personne, ou si tel événement était survenu un peu plus tôt ou plus tard, et ainsi de suite ? Ces réalités alternatives possèdent des variations infinies, et si, dans la vie, il est préférable de ne pas trop s’attarder dessus, justement à cause de leur multitude, dans un roman, il est très intéressant que chacun spécule plus ou moins sur ces éventualités, selon son caractère.
L’auteur tricote un roman particulièrement réjouissant et passionnant sur le thème de la vie et du destin, de la chance ou de la malchance. Le point de vue du narrateur passe de l’un à l’autre de ses trois personnages masculins alternativement, donnant de quoi s’attacher à leurs personnalités, et parmi eux, leur amie Jacy peut sembler une figure un peu plus inconsistante que les personnages masculins. C’est le cas pendant une bonne partie du roman, mais des éclaircissements dans l’ultime partie de l’histoire redonnent à la jeune femme un caractère beaucoup plus fort qu’il n’y paraît. Comme toujours chez Richard Russo, c’est fort bien fait, de manière à ce que le lecteur y trouve son compte, et ne ressorte pas frustré de sa lecture !
Je me suis régalée (comme d’habitude, dirais-je, si je n’avais pas calé lamentablement sur Le pont des soupirs, mais c’est une autre histoire) !

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo (Chances are…, 2019) éditions de la Table Ronde (août 2020), traduction de Jean Esch, 377 pages.

C’était une lecture commune autour de Richard Russo, allons voir ce qu’ont pensé de ce roman ou d’un autre : Aifelle, Ingannmic, Keisha, Krol
Tous les liens sont chez Ingannmic.

Mes billets sur A malin, malin et demi, Ailleurs, Trajectoire

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Astrid Monet, Soleil de cendres

Rentrée littéraire 2020 (8)
« Ici, elle s’asseyait la nuit quand elle nourrissait Solal. Depuis cette fenêtre de cuisine du huitième étage, le scintillement des lumières de la nuit l’enivrait d’une quiétude douce et délicate. »

Par un été brûlant, qui bat tous les records de température, Marika, jeune femme de trente-sept ans, entreprend le voyage retour vers Berlin avec son fils de sept ans, afin qu’il rencontre enfin son père qu’il n’a jamais vu. Les deux s’acceptant plutôt bien, Marika laisse Solal pour la nuit chez son père, mais au matin, alors qu’ils ont rendez-vous, une éruption volcanique sur l’Ouest de l’Allemagne, suivie d’un tremblement de terre à Berlin, les empêchent de se retrouver. Marika, folle d’inquiétude, se met à rechercher son fils, dans une ville coupée en deux, et à la fois désorganisée et soumise à des contraintes policières aussi aberrantes que rigoureuses.
Le roman comporte trois parties, et se déroule sur trois jours, le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom.

« Il pleut des cendres grosses comme des flocons. L’air devient irrespirable, la chaleur cuisante. »
Ce que j’ai aimé dans ce roman ? Tout d’abord, l’écriture. Les personnages sont bien caractérisés, ils prennent vie en quelques mots, quelques phrases. J’ai surtout été intriguée par le père de Solal qui, s’il se dévoile plus progressivement, montre une évolution particulièrement intéressante, face à son fils et aux circonstances. Quant aux lieux, l’immersion dans la ville de Berlin se fait aisément, on voit que l’auteure la connaît bien et donne un aperçu de son atmosphère qui ne peut que donner envie de mieux la découvrir. En outre, des trouvailles littéraires viennent relever certains passages un peu moins denses, peu nombreux, car le déroulé du roman ne laisse pas de répit, et la quête de Marika à la recherche de son enfant est forcément prenante. Ainsi les passages avec Marlène Dietrich dont la jeune femme est absolument fan.
Maintenant, ce que j’ai un peu moins aimé. Je n’ai pas éprouvé de sympathie d’emblée pour Marika, pour je ne sais quelle raison, qui a sans doute à voir avec son attitude face à la vie, mais cela ne m’a pas empêché d’imaginer être à sa place, et de compatir. Je pense que cette distance par rapport à ce personnage tient aussi à certaines situations que j’ai trouvé « fabriquées ». Ainsi, Marika explique pourquoi elle n’est pas retournée à Berlin en sept ans, sans qu’on comprenne et surtout sans qu’on adhère vraiment à ses motivations. De plus, j’ai regretté certains dialogues qui ne sonnaient pas tout à fait juste. Ce n’est qu’un ressenti personnel, et dans l’ensemble, j’ai trouvé la lecture fluide et prenante, avec des scènes marquantes, et une écriture que je retrouverai volontiers dans un futur roman.

Soleil de cendres, d’Astrid Monnet, éditions Agullo, août 2020, 210 pages.

Mon avis est plus proche d’Actu du noir que de Yv.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, rentrée littéraire 2020

Nele Neuhaus, Les oubliées du printemps

« Dans la plupart des actes de violence, les victimes et les coupables se connaissaient, ce qui facilitait leur élucidation. Mais pour Pia qui pensait aux séquelles que laissaient les violences dans la vie des victimes et aux traumatismes que généraient les meurtres dans celle des survivants, ce métier ne pouvait pas être une routine. Certaines affaires étaient même de sacrés défis ! »
Cela faisait un moment que j’avais repéré cette auteure allemande de polars, dont les premiers romans se trouvent maintenant en Babel chez Actes Sud, mais je commence par le dernier de la série, ce qui n’est pas foncièrement gênant. Les personnages récurrents sont l’inspectrice Pia Sander (Pia Kirchhoff dans les précédents) et son collègue Oliver von Bodenstein. C’est l’été dans la région de Francfort, lorsque Pia est appelée sur les lieux d’un décès pas forcément suspect au premier abord : un homme âgé et seul qui a fait une chute mortelle dans sa cuisine. Mais cela va être le début d’une série de découvertes, et les policiers devront remonter dans le passé de ce vieil homme. Avec sa femme, il accueillait des jeunes qui trouvaient ainsi un foyer qui aurait pu être chaleureux, mais s’avérait néfaste, en dépit de ce qu’en pensaient les services sociaux.
Parallèlement, le lecteur suit la quête d’une toute jeune femme qui recherche son père après la mort de sa mère qui l’a élevée seule.

« À La vue de l’homme qui l’abordait, Fiona ressentit une pointe de déception. Elle ne s’attendait pas à voir débarquer George Clooney, mais ce quinquagénaire aux cheveux bruns clairsemés, grisonnant aux tempes, doté d’un visage aux contours imprécis et d’yeux marrons derrière des verres à monture dorée, n’avait rien d’attrayant. »
Bon, encore une affaire de tueur en série. Heureusement, ils sont plus nombreux dans les romans policiers que dans la réalité, sinon, le monde ne serait guère sûr, enfin, serait beaucoup plus inquiétant encore qu’il ne l’est. Celui-ci ne tue que des femmes, mais avec un mode opératoire assez particulier, et sans caractère sexuel. Les policiers mènent une enquête soigneusement détaillée, et qui s’avère passionnante. Dessus, se greffe le thème de l’absence d’un ou des parents, de la famille en général. Si l’écriture n’a rien qui sorte de l’ordinaire, la mise en scène est efficace et le roman difficile à lâcher avant la fin, grâce à des personnages bien caractérisés et sympathiques, assortis de quelques « méchants » qui font des suspects parfaits. C’est bien huilé et on ne voit pas passer les 538 pages.

Les oubliées du printemps de Nele Neuhaus (Muttertag, 2018) éditions Calmann-Lévy, septembre 2020, traduction d’Elisabeth Landes.

 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2020

Camille Brunel, Les métamorphoses

Rentrée littéraire 2020 (6)
« C’est une grue de ma taille, un mètre soixante-dix, par là. Ses jambes m’arrivent aux hanches, ses yeux ambre ronds semblent fixer les miens. L’ovale incliné de son corps, dans un long cocon de plumes grises, suggère d’immenses ailes repliées. Elle trépigne et recule, ses pattes tridactyles grattent le pavé. Je ne veux surtout pas qu’elle s’envole avant que je l’ai photographiée, alors je garde mon calme. À mes pieds, Dinah crache encore, mais le grand oiseau ne s’en offusque pas : il ne nous entend pas. »

L’apparition d’une impressionnante grue Antigone marque pour Isis, une jeune femme végan et active dans la défense des animaux, le début d’une étrange série de découvertes. Des animaux d’espèces peu communes arrivent brusquement dans la ville, s’approchent des habitations, voire s’invitent à l’intérieur des maisons. Lors d’une fête de famille, Isis prend conscience qu’il s’agit en fait de transformations d’humains en animaux d’espèces variées. Cette pandémie inédite touche essentiellement les hommes, mais quelques femmes et enfants disparaissent aussi, qui devenu araignée, qui transformé en marcassin.

« Le monde échappait aux humains, qui ne pouvaient plus que prendre soin des rescapés dont ils héritaient. Espérer que les circonstances s’adoucissent ou que le hasard se remette à jouer en leur faveur ne conduirait qu’à une déception plus douloureuse encore que le désespoir assumé et embrassé. »
Le point de vue d’Isis adopté par l’auteur, qui alterne toutefois première et troisième personne, est celui de quelqu’un de très sensible à la cause des animaux, plus attachée à son chat Dinah qu’aux membres de sa famille, et qui prend donc plutôt positivement cette situation. L’auteur profite de la voix d’Isis pour tenter de faire partager ses convictions et ses interrogations concernant la défense des droits des animaux, ou la fin du règne des humains sur Terre.
Troublant par certaines scènes de métamorphoses, et remarquable par sa langue recherchée, ce deuxième roman de Camille Brunel ne peut que frapper. Il est singulier, même pour qui a déjà lu un certain nombre de dystopies, et hormis quelques petits défauts mineurs, comme de présenter trop de personnages en même temps au début du roman, et quelques scènes un peu redondantes, il pousse à réfléchir aux multiples facettes de notre rapport aux animaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages, qu’ils constituent ou non une part de notre alimentation.
Le roman mène sa logique jusqu’à un final aussi visuel qu’impressionnant. Une intéressante découverte !

Les métamorphoses de Camille Brunel, éditions Alma, août 2020, 204 pages.

Repéré chez Nicole.

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Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Dany Héricourt, La cuillère

Rentrée littéraire 2020 (5)
« J’ai toujours adoré les terrils. Déjà au pays de Galles, en vacances en caravane avec mes parents, j’avais été fascinée. C’est un pays très beau, très lyrique mais aussi sombre et pauvre, où les traces des anciennes mines sont partout. »
C’est au Pays de Galles, en 1985, que nous faisons connaissance de Seren, tout juste dix-huit ans, et tout récemment orpheline de père. Dans son désarroi, elle se focalise sur un objet, une cuillère décorée qu’elle n’avait jamais remarquée et qui a accompagné les derniers instants de Peter, son père. N’ayant pas encore de projets d’études bien définis, à part des prédispositions artistiques, la jeune fille, sur les conseils des siens et du directeur d’une école d’art, entreprend de « se perdre » pour mieux trouver sa voie. Au volant de la Volvo paternelle, elle quitte sa mère et ses frères, et, accompagnée de son terril (il faut lire le roman pour comprendre cela), embarque sur le ferry en direction de la France et de la Bourgogne, où les initiales et les dessins gravés sur la cuillère la dirigent.

« Je ne pense pas devenir manager d’hôtel, je n’aime pas assez les gens et ne suis pas très organisée. En revanche, j’aime entendre les portes claquer sous l’influence d’enfants joyeux, le plomberie gémir à chaque bain coulé, les couverts s’entrechoquer dans la salle à manger, ainsi que ce silence si dense la nuit lorsqu’une trentaine de personnes rêvent en même temps. »
Ne m’en veuillez pas de ne pas présenter pour la rentrée littéraire les romans de Franck Bouysse ou de Carole Martinez, ils sont certainement très bien, et j’y viendrai sans doute un jour, mais j’ai eu plutôt envie d’acheter des romans d’auteurs moins connus, ou pas encore connus du tout, pour la bonne raison que je risque de ne jamais les trouver dans ma petite bibliothèque de village.
Bref, un premier roman, par une auteure anglaise et française à la fois, qui semble léger et original, et se déroule en partie en Bourgogne, cela avait de quoi attirer mon attention.
J’ai dès le début
beaucoup aimé l’humour léger et fantaisiste qui imprègne les pages et trouvé assez audacieux d’écrire un roman d’apprentissage avec comme thème principal le deuil, en restant toujours sur un ton assez espiègle, et parfois poétique. L’auteure évite pas mal d’écueils du road-trip, dont celui qui consisterait à aligner un trop grand nombre de rencontres, ou un autre qui serait de tergiverser au moment de conclure. Elle se permet d’inclure des pages qui pourraient être des notes prises dans un livre, ou des listes, mais par petites touches, sans que cela devienne une norme. Les personnages, et en tout premier lieu Seren, avec sa manière de penser et d’avancer dans la vie un peu décalée, sont attachants, et le thème de l’art apporte une composante tout à fait bienvenue. Le tout marche très bien, et si la lecture avance vite, c’est toujours avec plaisir.
Un roman parfait pour des lecteurs à la recherche de livres qui ne soient pas trop sombres, sans pour autant être mièvres ou dégoulinants de bons sentiments.

La cuillère de Dany Héricourt, éditions Liana Levi, août 2020, 237 pages.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2020

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées

 

Rentrée littéraire 2020 (4)
« Maren se demande si les autres femmes partagent son sentiment – celui d’être enraciné à cette terre, plus que jamais. Baleine ou pas, signes ou pas, Maren a été témoin de la mort de quarante hommes. Désormais quelque chose en elle la relie à cette île, la retient prisonnière. »

Imaginez l’île de Vardø, au nord du cercle polaire, en 1617. Une tempête aussi terrible que soudaine fracasse les bateaux des pêcheurs contre les rochers et tous les hommes du village, hormis le prêtre, se noient sous les yeux de leurs femmes, sœurs et mères. Maren, vingt ans, a ainsi vu périr son père, son frère et son fiancé. Les femmes, tout en pleurant leurs morts, s’organisent pour vivre, et se décident à partir elles-mêmes à la pêche, activité inconcevable pour elles en temps habituel.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet, un délégué envoyé par le roi de Norvège, s’embarque à Bergen, après un rapide mariage avec une jeune fille de la ville. Il est chargé de s’assurer que toutes ces femmes fréquentent l’église et d’éradiquer les croyances chamaniques qui sont très certainement à l’œuvre… Les autorités, et le délégué qui a déjà à son actif une chasse aux sorcières en Écosse, s’imaginent qu’il a fallu un acte de sorcellerie pour créer cette tempête, et plus encore, pour que les femmes s’octroient le travail des hommes.

« Elle ne peut partager ses pensées avec quiconque, malgré la crainte qu’elles lui inspirent, malgré le fait qu’il serait simple de les expliquer. Elles sont en sécurité dans sa tête, comme dans un coffre-fort plus solide encore que le meuble de son père en bois de cerisier. Ursa a besoin que chacun des mots qui les composent lui appartienne. »
Ce roman de la rentrée littéraire m’intriguait beaucoup et les avis sur les sites anglophones me donnaient envie de le lire. Toutefois, après l’avoir demandé à NetGalley, je me suis demandée dans quoi je m’étais embarquée, et si je n’allais pas tomber sur un roman à destination de « jeunes adultes », le thème de la sorcellerie pouvant mener dans bien des directions différentes. Je ne suis pas toujours en phase non plus avec les romans historiques, j’ai besoin que les personnages soient parfaitement incarnés, pas réduits à des silhouettes ou des stéréotypes, et que les lieux, les paysages et les atmosphères me permettent de m’immerger dans l’histoire.
Bref, qu’allait-il en être cette fois ? Je vous le dis tout de suite, j’ai été immédiatement passionnée par cette histoire, les paysages, les lieux et les maisons me sont apparus avec précision sous la plume de l’auteure, et les habitantes ont pris vie également dès les premières phrases. Maren est l’une des jeunes femmes qui prend les choses en main pour nourrir le village, elle s’oppose aux bigotes et doit faire face aussi chez elle à l’hostilité de sa belle-sœur d’origine Samie et à la mélancolie de sa mère veuve. Elle va devenir progressivement amie avec Ursa, la jeune épouse du délégué Cornet, complètement perdue dans cet environnement polaire. Un peu plus qu’amies, mais il s’agit là du seul aspect dont on aurait pu se passer…

« Le pasteur peut bien penser que leur survie après la tempête tenait du miracle, Maren est désormais persuadée que Dieu se serait montré plus clément en noyant tout le village. »
La tension qui monte progressivement au fil des pages pousse à retrouver au plus vite sa lecture lorsqu’on s’en trouve séparé. Le style et la traduction coulent bien et l’auteure évite l’écueil de personnages qui auraient des mentalités et des réflexions trop contemporaines. A tout moment, j’ai gardé à l’esprit que j’étais au XVIIème siècle, jusqu’au procès et aux condamnations qui en ont découlé. L’auteure s’est d’ailleurs appuyée sur des faits réels qu’elle a découvert sur l’île de Vardø même, où un mémorial érigé par Peter Zumthor et Louise Bourgeois rappelle le tragique épisode de l’histoire de l’île. Je comprends son envie d’écrire sur le sujet, mais comme un bon sujet ne suffit pas à faire un bon roman, mes craintes étaient légitimes.
Eh bien, c’est très réussi, et je recommande vivement ce roman à celles et ceux qui ont aimé
Le livre de Dina d’Herbjorg Wassmø ou encore Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave (The Mercies, 2020) éditions Robert Laffont, août 2020, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, 400 pages.

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 (3)
« Désormais, on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. La moman pouvait être fière de moi. Fus avait fini par se lever et dire : « Cela ne change rien. »
Une semaine a passé depuis mon dernier billet et si les lectures progressent bien, mes avis peinent à suivre. Priorité à la rentrée littéraire, donc, avec un roman français, premier de son auteur, qui a attiré mon attention, et presque aussitôt, été attrapé en librairie !
De quoi est-il question dans ce court roman ? Un père élève seul ses deux garçons après la mort de leur mère, dans une petite ville du nord-est de la France. Il travaille dur, milite à gauche, et regarde avec fierté ses deux gamins grandir. Fus (comme Fussball, football en allemand) et Gillou, tout en continuant à bien s’entendre, prennent des chemins bien différents, le plus jeune veut continuer ses études à Paris, comme Jérémy, un ami de la famille. Quant à l’aîné, il vire plus mal, se met à fréquenter des jeunes d’extrême-droite, et à partager leurs idées. C’est une famille où l’on préfère ne pas aborder frontalement les problèmes, ne pas provoquer de scission irrattrapable, mais plutôt tenter de convaincre par l’exemple, ou de traiter les dissensions par le silence et l’indifférence.

« On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal. Les deux durant la semaine, les quatre pendant le week-end. La semaine, Fus et moi, on était en apnée, on parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »
Les protagonistes n’ont pas toujours les mots, ressemblant comme des frères aux personnages de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Les styles diffèrent cependant, l’écriture est plus concise, plus ramassée ici, les sentiments sont exprimés sans emphase et les situations de crise peuvent se cacher derrière un grand écart temporel. J’ai beaucoup apprécié cette manière de raconter qui est en parfaite adéquation avec les caractères et avec le sujet. Comment ce père va-t-il réagir face au fils qui, sans esbroufe ni opposition bruyante, embrasse des idées totalement opposées aux siennes ? Comment va se dénouer cette situation intenable, et qui le devient de plus en plus ?
Le lecteur peut s’identifier ou pas, le choix lui est laissé, et c’est aussi une des grandes forces du texte. Au final, une belle écriture, un sujet qui interpelle et un bon dosage de non-dits, jusqu’au final qui pourrait être un peu déroutant, mais cela n’a pas été mon cas. Je recommande, pour qui a envie d’un roman noir et sensible à la fois, et que le thème de l’amour paternel intéresse.

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, éditions La Manufacture de Livres, août 2020, 188 pages.

Si Delphine-Olympe reste un peu sur sa faim, c’est un coup de maître pour Joëlle et une très belle découverte pour Mimi Pinson.