Sara Nović, La jeune fille et la guerre

jeunefilletlaguerre« J’ai eu dix ans la dernière semaine d’août, une fête marquée par un gâteau spongieux, mais éclipsée par la chaleur et l’inquiétude. »
Que comprendre aux prémices d’une guerre civile dans son propre pays, à des conflits qui prennent leurs sources dans la religion et le communautarisme, lorsqu’on a dix ans ? C’est ce qui arrive à Ana, au début des années 90, et les premiers temps, sa vie de famille continue, avec l’école, les jeux dans la rue avec ses camarades, jeux interrompus parfois par des alertes qui les obligent à se réfugier dans un abri. Les attaques aériennes se multiplient, de nombreux réfugiés arrivent. L’inquiétude des parents d’Ana est décuplée par la maladie de sa petite sœur de huit mois, qui ne peut être soignée à Zagreb. Ses parents emmènent l’enfant à Sarajevo pour qu’un convoi humanitaire vers les Etats-unis puisse la prendre en charge.

« On était scrutés jusque dans la façon de se saluer : une bise sur chaque joue était tolérée, mais trois -une coutume orthodoxe-, c’était trop, et considéré comme de la haute trahison. »
Le roman est composé de trois parties : la première relate les débuts du conflit, et se termine sur un événement traumatique. On retrouve ensuite Ana aux Etats-Unis, où elle apporte son témoignage à la tribune de l’ONU. Elle a une vingtaine d’années, est étudiante, et seuls ses parents adoptifs connaissent son histoire. La troisième partie verra Ana tenter de relier les fils de son existence, ce qui dans son cas est loin d’être un cliché. Comme dans ma précédente lecture, Manuel d’exil, il est question aussi de résilience, grâce à la vie dans un nouveau pays ou à l’acquisition d’une nouvelle langue.

« Au départ, le choix de garder secrète mon existence passée s’était imposé à moi. »

Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman, qui s’est avéré être une lecture enrichissante sans être trop éprouvante. L’extrême jeunesse d’Ana, sa compréhension partielle des événements, rendent le récit plus sobre et dépourvu d’un pathos que je craignais un peu. L’auteure décrit très bien le contexte, et conserve un équilibre délicat entre les faits de guerre relatés et sa volonté de ne pas prendre parti de façon trop violente. Elle réussit ainsi à conserver la force de certaines scènes essentielles. À côté de ça, je n’ai pas été éblouie par l’écriture, et lui ai trouvé quelques petites maladresses. Quant à la psychologie des personnages, elle m’a semblé parfois un peu sommaire, manquer un peu de nuances. Mais malgré ces quelques marques d’inexpérience de primo-romancière, la force de ce roman est incontestable. Sa lecture aisée, mais saisissante, et sa construction habile, en font un roman que je recommande à tous ceux que le sujet intéresse.

La jeune fille et la guerre, de Sara Nović (Girl at war, 2015) éditions Fayard (septembre 2016) traduit de l’anglais par Samuel Todd, 318 pages.

Les avis d’Electra, enthousiaste, ou de Sylire plus mesurée.

Deuxième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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31 commentaires sur « Sara Nović, La jeune fille et la guerre »

  1. Je pense que l’écriture peut dans certains cas aider les victimes à exister et cela permet aux lecteurs de se souvenir.

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    1. Oui, c’est vrai. Toutefois ce roman n’est pas autobiographique, j’ai lu que l’auteure s’était appuyée sur des témoignages, mais la jeune fille du roman ce n’est pas elle.

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  2. Les écrits sur cette guerre commencent à arriver; Il faut du temps pour pouvoir parler d’une guerre. Je note pour voir si je le trouve en bibli.

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  3. je n’ai encore rien lu sur cette guerre parce qu’elle est encore trop près de nous …ta critique me donne envie de tenter…

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    1. Ce roman me semble très bien pour commencer… j’avais lu aussi Check-point de Jean-Christophe Rufin, de mon point de vue plus « anecdotique ».

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  4. Malgré tes petits bémols, ce livre, en effet, m’intéresse. D’autant que j’apprécie souvent, quand c’est réussi, car c’est aussi très risqué, les récits à hauteur d’enfant. Je note donc ce livre dont je n’avais pas encore entendu parler.

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  5. Je suis allée relire mon billet car j’avoue que j’avais un peu oublié ce que j’en avais pensé. Comme toi, j’avais relevé quelques maladresses au niveau du style mais j’avais trouvé l’histoire intéressante.

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  6. J’avais beaucoup aimé ! Lu lors d’un déplacement professionnel à Caen ! Il me rappelle aussi le parcours d’une amie bosniaque et de cette région que j’ai connue dans ses pires heures. 😊

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    1. C’est un roman qui me restera en mémoire. Le fait qu’il soit écrit du point de vue d’une jeune fille à peine sortie de l’enfance est frappant…

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  7. Ah, ça m’intéresse tellement, malgré les bémols sur l’écriture. Je note avec avidité. (En plus, Zagreb, Sarajevo!)

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