Megan Abbott, Avant que tout se brise

avantquetoutsebrise« Le vacarme, le bourdonnement, le silence pesant, l’odeur des justaucorps mouillés et de la fosse de réception, la crème hydratante goudronneuse, tout cela était intrinsèquement lié à Devon. »
Je voulais lire ce roman depuis le Festival America où Sandrine avait mené un entretien avec Megan Abbot. C’est le premier roman de l’auteur que je lis, mais il ne semble pas représentatif de son genre habituel, qui est le roman noir situé dans les années 50 ou 60. Avant que tout se brise, roman sur une famille fortement soudée autour de la fille aînée, gymnaste très prometteuse, a pour titre américain You will know me. On pourrait parler longtemps des traductions des titres ! Toutefois, le titre français, tiré d’une phrase du roman, ne va pas si mal au texte qui parle de « l’avant », avant l’événement perturbateur.

Un roman psychologique
Malgré des couches de temps imbriquées, le récit se déroule de manière claire et suit un fil directeur évident autour de la psychologie approfondie, disséquée, des personnages. Cet examen minutieux des faits et gestes évoque les romans de Joyce Carol Oates. L’auteure a adopté, et c’est une très bonne idée, le point de vue de la mère, écartelée entre son amour pour sa fille, son envie de la voir réussir, sa loyauté envers son mari, son sens moral, ses envies personnelles. Jusqu’où peut aller le profond désir de voir son enfant réussir ses rêves ?

« Tout, dans la vie de Devon, finirait par prendre un aspect mythique au sein de la famille. »
On assiste aux ravages qu’un accident, survenu dans l’entourage proche, peut créer dans une famille. Ce roman est tendu, précis et affuté comme les gymnastes dont il évoque la jeune carrière. Il est aussi très prenant, car l’auteure lâche des informations comme autant de petites bombes, et excelle à les replacer dans le contexte passé. La réussite de Devon, c’est d’abord la rencontre de ses parents, la naissance d’une famille, des aléas et des accidents, la rencontre d’un entraîneur, et ainsi de suite…


Quoi d’autre ?
Le sport de haut niveau, thème porteur de tensions et de défis, est souvent traité dans les romans. Je pense à La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Le cœur du pélican de Cécile Coulon, Courir de Jean Echenoz ou Némésis de Philip Roth, mais vous en connaissez sans doute d’autres ? J’ai adoré Courir et Némésis

Avant que tout se brise (You will know me, 2016) aux éditions du Masque (2016) traduit de l’anglais par Jean Esch, 334 pages
L’avis de Sandrine.

 

Auður Ava Ólafsdóttir, Le rouge vif de la rhubarbe

rougevifdelarhubarbe

Avant de vous emmener en Islande, je vous souhaite tout d’abord une belle année 2017, que vos lectures, entre autres menus plaisirs, vous apportent joie et sérénité !

« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. »

Cette citation évoque au mieux ce court roman, le premier de l’auteure islandaise. Ce doit être ce qui est dit entre les mots qui est important, je dis « ce doit être » parce que je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout saisi, mais j’ai pris plaisir à ce que j’ai lu, même au premier degré, comme les phrases venaient…

Avant Rosa candida
Le roman contient déjà ce qui va faire le charme des suivants, et que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières lectures : un personnage pas gâté par la vie, mais plein de ressources, un entourage qui est loin d’être banal, des ambitions d’aller voir plus loin, ailleurs. Dans L’embellie, une jeune femme part faire un tour d’Islande, dans Rosa Candida, un jeune homme s’envole pour un pays plus clément, dans Le rouge vif de la rhubarbe, une adolescente handicapée projette d’escalader une montagne…

« Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l’île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long. »
C’est à cet endroit qu’Agustina a été conçue. Un père marin vite reparti, une mère toujours à l’étranger à étudier la migration des animaux des tropiques, la petite est laissée à Nina, qui, entre confitures et tricots, s’en occupe fort bien. Mais Agustina ne suit jamais le droit chemin, au sens propre comme au figuré.
Tout est attachant dans ce roman, un peu léger, aérien et poétique aussi. Il faut accepter le style et se laisser porter, tout en sachant que ce ne sont là que les prémices de l’univers de l’auteure.

Amusant
Comme dans La valse de Valeyri, le village voit arriver une chef de chœur. Cela semble être particulier à l’Islande, de faire venir, même de loin, des chefs de chœur itinérants qui dirigent une saison ou deux la chorale locale…

Le rouge vif de la rhubarbe (Upphaekuð jörð, 1998) chez Zulma (2016) traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, 156 pages
L’avis d’Hélène.

 

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Jo Witek, Un hiver en enfer

unhiverenenferUn roman pour adolescents, voilà qui a priori n’est pas tout à fait le genre de lecture que j’affectionne, mais je l’ai gagné à un concours, et puis j’aime bien la couverture… Allez, hop, direction, les lectures en cours ! Cela commence comme un roman sur le harcèlement en milieu scolaire, cela continue comme un drame familial, cela se termine comme un thriller, mais le tout est plutôt bien ficelé et il semble difficile de le lâcher sans savoir comment le pauvre Edward va se tirer de la situation où il se trouve.
Imaginez un peu : Edward est un lycéen un peu à part, appelé « Ed le taré » par une bande de petits crétins de son institution privée, en référence aux petites manies d’Edward et à la mère du garçon qui passe plus de temps en maison de repos que chez elle. Edward vit entre son père et une jeune fille au pair sympa, jusqu’au jour où sa mère revient, guérie et décidée à se rapprocher enfin du garçon. Malheureusement, ses parents ont un accident de voiture au retour d’une soirée, et Edward se retrouve seul avec sa mère. Celle-ci décide brusquement de reprendre sa vie et celle d’Edward en main, jusqu’à un séjour à la montagne où leur relation vire à quelque chose de bien plus sombre qu’un affrontement entre une mère et un fils adolescent. L’un des deux serait-il fou, et lequel ?
Cette histoire vraiment très prenante souffre toutefois de petits défauts qui auraient pu être éliminés à la relecture : un percepteur au lieu d’un précepteur page 218, et ailleurs « il lui prit la main et l’emporta un peu à l’écart » Bizarre, plusieurs fois des personnages en emportent d’autres qui ne sont ni des bébés ni des invalides… Il me semble qu’on m’a appris qu’on emportait des objets et qu’on emmenait des gens, non ?
Un deuxième petit bémol concerne la fin, qui m’a un peu déçue, non qu’elle manque d’action ou de rebondissements, mais à cause du twist final, qui m’a semblé déjà-vu et un peu trop facile, en même temps que très, trop difficile à croire. Je manque de points de comparaisons, je dirais que ce roman est de bonne qualité, sans être exceptionnel, mais que je ne regrette pas cette lecture. La description de l’environnement d’Edward, tant scolaire que familial, est notamment pleine de véracité.


Citation : Il ferma les yeux. « Condamné à mort ! Quoique je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un sceptre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction… » Le texte de Victor Hugo tournait en boucle dans son esprit. Vendredi serait son dernier jour. Il le fallait.

 

L’auteure : Jo Witek, née en 1968 à Puteaux, écrit depuis son enfance. Elle a d’abord travaillé comme scénariste et lectrice pour le cinéma, avant de faire paraître son premier roman en 2009. Elle écrit pour la jeunesse, tant des romans, que des documentaires et des albums. Elle vit dorénavant en Languedoc, et anime des ateliers et des rencontres avec des adolescents.
333 pages.
Éditeur : Actes Sud (2014)

L’avis de Séverine. En route pour l’objectif PAL 2016 avec Anne et Antigone !
objectifpal2016

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Isabelle Coudrier, Babybatch

babybatchDepuis quelques temps, Dominique, lycéenne de quinze ans, se précipite à la fin des cours pour retrouver son ordinateur, et le forum qu’elle fréquente avec assiduité. L’objet de toutes ses attentions est l’acteur de la série Sherlock, le britannique Benedict Cumberbatch.
Désormais en rentrant du lycée, Dominique montait directement dans sa chambre et allumait son ordinateur. Elle n’aurait même pas pu imaginer faire autrement, s’atteler par exemple à ses devoirs comme elle l’avait fait des années durant, quand elle ne savait pas encore que Benedict Cumberbatch existait.
Raisonnable et bonne élève, souvent mélancolique, Dominique n’est pas une adolescente tapageuse, ni à problèmes. Seule cette passion grandissante la distingue de ses camarades de classe, mais elle l’assume avec une bonne dose de maturité, allant jusqu’à rencontrer d’autres fans de l’acteur, dont certaines ont l’âge de sa mère.
Le roman comporte de subtils décalages, qui surprennent parfois, sans dérouter, ni empêcher d’adhérer au propos. Le ton et le style sonnent de manière tout à fait contemporaine, je me suis d’ailleurs demandé si ce roman n’aurait pas tout à fait convenu à une collection jeunesse, mais quoi qu’il en soit, je suis contente de l’avoir lu, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas sinon.
Les scènes du lycée sont pleines de véracité, les discussions entre fans aussi, la justesse est une des grandes qualités de ce roman dont les personnages principaux ont une belle épaisseur. J’ai aimé la façon qu’a l’auteure de décrire Dominique, de montrer une jeune fille de quinze ans comme les autres, et cependant tout à fait singulière, de l’entourer de professeurs, d’amis, de ses parents aussi, qui font plus que de la figuration. Chacun a vraiment sa place dans le roman, le professeur d’anglais qui n’arrive pas à se faire entendre, la professeure de mathématiques très impliquée, le brillant camarade de classe, ou Rachel, la fan ambiguë de « Babybatch ».
Les interrogations de Dominique, surtout, sur son avenir, sur sa vie, sont la grande réussite de ce roman qui se dévore avec enthousiasme.


Citations : A cet instant, il sembla à Dominique que rien ne changerait jamais, et elle ne savait pas si cela l’inquiétait ou si au contraire cela la rassurait.

Dans le car qui la ramenait chez elle, rue Cassini, elle se trouva de nouveau vieille, antique, calcinée.

Rachel avait l’intention de lire la pièce dans le texte d’ici à la diffusion télévisée. Elle ferait probablement la même chose avec Hamlet, à l’automne 2015. C’était aussi, comme on le sait, le projet de Dominique, mais la jeune fille se demandait si tout cela serait vraiment possible, si elle ne vivait pas dans une totale illusion.

L’auteure : Isabelle Coudrier a publié deux romans aux éditions Fayard : Va et dis-le aux chiens (2011), traduit en italien et en espagnol, ainsi que J’étais Quentin Erschen (2013). Elle est scénariste pour le cinéma et a notamment collaboré avec André Téchiné.
400 pages.
Éditeur : Seuil (janvier 2016)

Ce roman a été un coup de cœur pour Albertine et Clara. Cuné a eu plaisir à le lire aussi…

Celeste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit

toutcequonnesestjamaisditCeleste Ng (prononcer Ing) déclare avoir ressenti le besoin d’écrire à propos de ce qui la terrifie le plus, perdre un être aimé. Cet effroi est compréhensible, surtout lorsqu’il s’agit comme dans ce roman d’une toute jeune fille de seize ans, qui disparaît subrepticement de la maison familiale un soir, pour être retrouvée noyée au terme de plusieurs jours d’immense angoisse pour ses parents.

Avant et après la macabre découverte, ses parents, son frère et sa sœur ont tout le temps de retourner en tout sens les derniers temps passés avec elle, pour essayer encore et toujours de comprendre… quant au lecteur, qu’il ne s’attende pas à un roman policier, surtout ! Même si la compréhension n’arrive qu’à la fin du roman, l’essentiel est ailleurs, dans l’histoire familiale, dans les malaises non exprimés, dans les échecs, les moments mal vécus, et les trop grands espoirs que ses parents ont projetés dans Lydia. Son père la rêve entourée de nombreux amis, populaire et bien insérée, contrairement à lui que sa couleur de peau a toujours mis de côté. Sa mère projette en Lydia ses rêves avortés de devenir une scientifique respectée dans un milieu essentiellement masculin. Tout cela a-t-il été trop lourd à porter pour la jeune fille, ou bien, sous son apparence de jeune fille studieuse, avait-elle des secrets bien gardés ?
Ce premier roman est remarquable, terriblement ensorcelant, et analyse avec une acuité singulière tout ce qui compose les rapports familiaux, les transmissions ratées ou réussies, les petits mensonges qui se mettent à prendre une place énorme, les petites jalousies qui rongent, les personnalités qu’on se compose pour contenter ses parents… L’auteure a fait le choix de situer son roman en 1976, et cela contribue à sa réussite, de faire évoluer ses personnages dans un monde sans téléphones portables, ni réseaux sociaux, pour se concentrer sur des rapports humains qui n’en sont pas forcément plus directs pour autant. A noter que la fin, qui aurait pu être le point faible pour un premier roman, est de mon point de vue, très réussie, ce qui ne gâche rien.

Citations : Quand ils s’étaient mariés, Marilyn et lui avaient accepté d’oublier le passé. Ils commenceraient une nouvelle vie ensemble, tous les deux, sans regarder en arrière.

Marilyn ne serait pas comme sa mère, à pousser sa fille vers un foyer et un mari, vers une vie bien rangée entre quatre murs. Elle aiderait Lydia à faire tout ce dont elle serait capable. Elle consacrerait le restant de ses jours à la guider, à la protéger, comme on s’occupait d’un rosier de concours : l’aidant à grandir, le soutenant avec des tuteurs, courbant chaque tige pour qu’il soit parfait.

L’auteure : Celeste Ng est née en Pennsylvanie, et elle a étudié à Harvard. Elle a écrit de nombreuses nouvelles publiées avant son premier roman, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit. Elle vit dans le Massachusetts.
288
pages.
Éditeur : Sonatine (mars 2016)
Traduction : Fabrice Pointeau
Titre original : Everything I never told you

Noté chez Melo et lu grâce à NetGalley.

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy

cornichekennedyComme bien souvent lorsqu’un livre m’éblouit, l’envie de connaître le reste de l’œuvre de l’auteur s’impose à moi, quoi de plus normal ? C’est comme ça que je me retrouve avec un ou deux Jérôme Ferrari, un Maylis de Kerangal, un Zadie Smith, un Russell Banks et bien d’autres qui attendent que je n’aie rien de plus tentant à lire, ce qui n’arrive pratiquement jamais. En effet, il y a bien des raisons pour lesquelles je n’avais pas eu envie de lire ces romans « d’avant » parus quelques années plus tôt que celui qui m’a emballée… Bref, de temps à autres, je m’emploie à en lire un tout de même…
Corniche Kennedy, voilà qui situe tout de suite le roman sous le soleil de la cité phocéenne, le long de la route qui serpente en contrebas de la colline de Notre-Dame de la Garde, en direction de la plage du Prado. C’est là qu’un groupe d’ados se retrouvent, venus à mobylette des quartiers nord ou de banlieues un peu plus résidentielles, pour bronzer, bavarder, se tourner autour, et surtout épater les autres en sautant de rochers de plus en plus élevés. Jusqu’à l’arrivée d’une fille qui, sans le chercher vraiment, perturbe un peu l’équilibre du groupe. Jusqu’au jour aussi où le commissaire Sylvestre Opéra est chargé de mettre fin à ces jeux dangereux.
Tout d’abord mon sentiment a été de frustration à la lecture des premières pages, les phrases, toujours aussi longues, tournant un plus à vide que dans Réparer les vivants. Sans compter quelques formules m’ont hérissé comme « une vie bigger than life » qui m’a donné envie de crier au secours ! Sinon, le style est tout de même éblouissant, hypnotique, étourdissant même : à ne pas lire en haut d’une corniche en cas de vertige. Les personnages ont de l’épaisseur, et la construction, bien faite, donne envie de tourner les pages jusqu’au bout. Bon, ce n’est pas très long à lire, et c’est très bien comme ça. Ce n’est pas le coup de cœur de Réparer les vivants, mais il s’en dégage une séduction qui perdure après la lecture, quelque chose de solide et d’incontournable comme le rocher, de léger et vibrant comme l’air…

Extrait : Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi, ça ne veut pas de nous tout ça déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin ils se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace.

L’auteure : Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur de plusieurs romans dont Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Réparer les vivants, ainsi que d’un recueil de nouvelles, Ni fleurs ni couronnes et d’une novella, Tangente vers l’est.
180 pages
Éditeur : Folio (2010)
Paru en 2008 aux éditions Verticales.



Les avis d’Athalie, Clara, Philisine, Sylire

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse


amieprodigieuseQuelques bonnes pioches se sont succédées à la bibliothèque ces dernières semaines, et après Vie et mort de Sophie Starck, j’ai découvert L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. J’en avais lu le plus grand bien, aussi ai-je été un peu surprise de ne pas accrocher plus que ça aux premiers chapitres.
Mais, pas d’affolement, je me suis immergée dans la suite avec un plaisir grandissant. Malgré un propos pas compliqué, ce roman n’est pas vraiment de ceux qui se laissent lire avec l’esprit ailleurs, et où les pages tournent toutes seules ! Il se mérite.
Deux jeunes filles se côtoient dans une banlieue populaire de Naples, à la fin des années cinquante, et deviennent amies. Elena, élève studieuse, va continuer des études sur le conseil de son institutrice, avec quelques camarades un peu plus favorisés. Pendant ce temps, son amie Lila, pourtant surdouée, quitte l’école, et aide son père dans la cordonnerie familiale. Leurs chemins ne se séparent pas vraiment, elles partageront beaucoup de choses durant leurs années d’adolescence, des meilleures et de moins bonnes. Autour d’elles gravite un grand nombre de familles, de jeunes de leur âge, lycéens, travailleurs, ou engagés dans des activités moins légales. Les premières amours, le collège et le lycée, la vie de famille composent la trame de fond, et surtout la ville de Naples et les années soixante, mais tout cela ne serait rien sans le talent de l’auteur à décrire avec habileté, conflits et douleurs, sentiments et passions adolescentes… Une suite va paraître début 2016, qui verra Lila et Elena devenir des femmes, et je me laisserai sans doute tenter. Et petit conseil supplémentaire : L’amie prodigieuse sortira en poche le 1er janvier, voilà une bonne occasion de ne pas le rater !

Extrait : J’eus l’impression – pour le formuler avec des mots d’aujourd’hui – que non seulement elle parlait très bien mais qu’elle développait un don que je lui connaissais déjà : encore mieux que lorsqu’elle était enfant, elle savait s’emparer des faits et, avec naturel, les restituer chargés de tension ; quand elle réduisait la réalité à des mots, elle lui donnait de la force et lui injectait de l’énergie.

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

L’auteure : Née en 1943, probablement à Naples, Elena Ferrante vivrait selon certains en Grèce, et selon d’autres, à Turin. L’auteur garde l’anonymat depuis et ne vient pas recevoir ses prix, depuis que son premier roman, L’Amour harcelant, en avait obtenu un en 1992. L’Amie prodigieuse est le premier volume d’une série de quatre, dont le deuxième (Le nouveau nom) sortira en janvier 2016 chez Gallimard.
400 pages
Éditeur : Gallimard (octobre 2014)
Traduction : Elsa Damien
Titre original : L’amica geniale

Les avis tentateurs d’Ariane, Clara, Delphine-Olympe, Eva et Laure.

Stefanie de Velasco, Lait de tigre

laitdetigreL’auteur : Née en 1978, Stefanie de Velasco a fait des études d’ethnologie et de sciences politiques dans les universités de Bonn, Berlin et Varsovie. Après une courte carrière d’actrice, elle se consacre à l’écriture et obtient le prix Prenzlauer Berg sur la simple présentation des premiers chapitres de ce qui deviendra son premier roman. Lait de tigre a été salué comme une révélation littéraire et sera traduit en six langues. Stefanie de Velasco vit à Berlin. 336 pages
Éditeur :
Belfond (mars 2015)
Traduction : Mathilde Julia Sobottke
Titre original : Tigermilch

Un quartier déshérité de Berlin, de nos jours. Deux gamines de quatorze ans, Nini et Jameelah, en manque de repères et de cadre familial, font les quatre cents coups, fauchent dans les magasins, s’attifent pour aguicher des hommes plus âgés, boivent des quantités de « Lait de tigre », mélange alcoolisé redoutable…
Attirée par ce roman, que j’imaginais ressembler au premier roman de Silvia Avallone, D’acier, j’ai eu du mal à me couler dans son écriture, à m’intéresser vraiment aux protagonistes. A part les deux filles qui sont au centre du texte, j’avais des difficultés à identifier les individus, et à connaître leurs liens, liens peut-être assez flous, comme peuvent l’être des relations adolescentes.
Le portrait de cette jeunesse désœuvrée des banlieues les plus abandonnées est intéressant, et les personnages des deux filles ne manquent pourtant pas de relief. On imagine sans peine les paysages de parkings, de passages souterrains et de terrains vagues, où ce qui apparaît de plus clinquant est le centre commercial. Les familles viennent de tous horizons, serbes, irakiens, hongrois ou allemands, et sous un certain esprit de mixité sociale impulsé par les plus jeunes ou les mères de famille, les vieux ressentiments grondent.
Même si Nini est particulièrement touchante, je suis surtout restée hermétique au style, aux détails racontés par la jeune narratrice, aux marques de produits sans doute typiquement allemands parsemés ici et là, et surtout aux dialogues interminables sans lesquels j’aurais pu m’intéresser à l’histoire d’amitié qui unit ces deux filles, à l’événement dramatique qui va mettre cette amitié à mal… Quelques passages surnagent, mais ce genre d’écriture ne réussit pas à m’accrocher, même s’il laisse présager une auteure pleine de potentiel.

Extrait : A vrai dire, maman est toujours allongée sur le canapé. En général, elle a les yeux fermés, mais quand je rentre à la maison, il lui arrive de les ouvrir et de demander : « Où étais-tu ? » Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle a toujours l’air terriblement fatiguée, comme si elle avait fait un très long voyage et atterri par hasard sur le canapé, chez nous, dans le salon. Au fond, je crois qu’elle n’attend pas vraiment de réponse ; Moi, au contraire, j’aimerais bien savoir où elle était, où elle part toujours en voyage derrière ses yeux fermés, pendant toutes ces heures qu’elle passe allongée seule sur le canapé. Le canapé de maman est une île sur laquelle elle vit. Et cette île a beau se trouver au milieu de notre salon, un épais brouillard l’enveloppe. On ne peut pas accoster l’île de maman.

Miss Alfie est déçue, Sev plus emballée.

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Alice Zeniter, Sombre dimanche

sombredimancheL’auteur : Alice Zeniter est née en 1986, en Basse-Normandie. Normalienne, elle a enseigné un an en Hongrie. Elle est l’auteur de deux romans dont le premier, Deux moins un égale zéro, a été publié lorsqu’elle n’avait que 16 ans. Elle écrit également pour le théâtre, et collabore à la mise en scène.
254 pages
Editeur :
Le livre de poche (2015)
Prix du livre Inter 2013

Dans la série : les livres que j’ai commencés une fois, abandonnés, puis lus avec plaisir au deuxième essai, voici Sombre dimanche ! Une chanson hongroise particulièrement triste, chantée chaque année par le patriarche de la famille Mandy, est suivie, chaque année aussi, d’une cuite monumentale… Cette chanson commence ce roman, et lui donne son titre. Vues depuis la petite maison de bois posée au milieu d’un entrelacs de rails, près de la gare de Budapest, ces chroniques familiales, joliment tournées, s’étalent sur plusieurs décennies. Il faut s’attendre, du moins au début, à des chapitres un peu décousus, avant que la mise au point se fasse exclusivement sur Imre.
Imre est né à la fin des années 70 et c’est de son point de vue de frère, fils et petit-fils que la famille est auscultée, et en grandissant le garçonnet, devenu jeune homme, met bout à bout des bribes de ce qu’on veut bien lui expliquer de la vie. Et la Budapest des années 80, mais aussi des années 50, se dévoile aux yeux du lecteur, et le point de vue du petit garçon qui ne voyait pas plus loin que son jardin « ferroviaire », va s’élargir à l’Europe.
J’ai aimé la douce nostalgie qui court entre les pages, et les fréquents retours sur les épisodes de la légende familiale incompréhensibles pour Imre, qui trouvent petit à petit leur explication. Puis les événements de 1989 surviennent, en même temps que l’entrée brutale d’Imre dans l’âge adulte, à cause d’un drame familial.
Un brin de fantaisie, des personnages authentiques, la grande histoire qui traverse la saga familiale, ces ingrédients font de ce roman une lecture tendre et attachante.

Citations : Le grand-père connut ainsi sa première grave déception patriotique. Il avait toujours pensé que seules les invasions successives avaient empêché la Hongrie de devenir le pays édénique dont il rêvait. Sans les Turcs, sans les Autrichiens, sans les Allemands, sans les Russes, le génie national s’épanouirait enfin, pensait-il. Les ratés du gouvernement Antall le plongèrent dans une amertume dangereuse.

Plusieurs choses avaient déterminé son rapport à la religion très tôt dans son enfance. Premièrement, le fait que Dieu lui ait pris sa grand-mère sans consultation préalable. Deuxièmement, le fait que Zsolt possède une médaille de la Vierge et pas lui.

plldpLes avis de Inganmic, Jostein, Papillon, Val et Zarline
Sélectionné pour le Prix des Lecteurs du Livre de Poche. 

Anton DiSclafani, Le pensionnat des jeunes filles sages

pensionnatdesjeunesL’auteur : Anton DiSclafani a grandi dans le nord de la Floride, où elle a participé à des compétitions équestres à l’échelle nationale. Elle est diplômée de l’Université de Washington, où elle enseigne actuellement l’écriture créative. The Yonahlossee Riding Camp for Girls paru en 2013, est son premier roman. Elle vit à Saint-Louis.
523 pages
Editeur : Livre de Poche (2014)
Traduction : Christine Barbaste
Titre original : The Yonahlossee Riding Camp for Girls

Début des années 30. Un père accompagne sa fille de quinze ans, Thea, de Floride en Caroline du Nord, pour un camp d’été où celle-ci se rend à contre-coeur. Mais il ne s’agit que de quelques semaines, et ce camp pour jeunes filles de familles aisées lui permettra de faire du cheval, une de ses passions. Cependant, elle ne s’adapte pas trop mal à cette vie au milieu de filles de son âge, elle qui ne fréquentait que sa famille proche, frère jumeau, parents, cousin… et après quelques temps, elle se rend compte que ses parents comptent la laisser pour une période bien plus longue et ne souhaitent pas la voir revenir. Le lecteur comprend petit à petit les événements qui les ont poussés à cette extrémité.
Ce roman constitue une véritable plongée dans les aspirations, les désirs et les soucis d’une jeune fille de quinze ans en 1930 par une jeune auteure du vingt-et-unième siècle (oui, Anton n’est pas un homme !) et je dois dire que c’est assez bien fait et que je ne m’y suis pas, comme je le craignais au début, le moins du monde ennuyée. La construction du roman, habile et assez typiquement américaine, pour peu qu’on ait lu un certain nombre de romans d’outre-Atlantique, permet à chaque retour en arrière, de reconstituer les mois qui ont précédé la mise à l’écart de Thea. Dans le même temps, celle-ci se fait sa place à Yonahlossee, notamment parmi les meilleurs cavalières, et aussi parmi les autres filles, et les membres du personnel.
L’agencement et l’emploi du temps de l’école, les activités pour jeunes filles promises à un avenir brillant, l’autorité du directeur et de sa femme, autant que sa vie antérieure, la plantation en Floride, les relations familiales tendues, la Dépression qui frappe, tout est vu par les yeux de Thea, et j’ai été épatée par l’immersion particulièrement réussie. A aucun moment, je n’ai trouvé ses pensées ou réactions inadaptées à celles d’une jeune fille de cette époque. Thea est plutôt délurée, et quelques scènes assez osées pourraient faire figurer ce roman dans la rubrique « Le premier mardi, c’est permis » de Stephie ! Mais il ne se résume pas à cela, et tient bien la route, par un bon équilibre entre initiation, roman historique, presque « roman de campus » et drame familial (mais pas de secret de famille comme on en trouve à toutes les sauces). Et j’oubliais l’amour touchant et sincère de Thea pour les chevaux, qu’elle tient sans doute de l’auteur qui l’a créée…
Une découverte intéressante, malgré plus de 500 pages, et une auteure à suivre !

Extraits : Mon frère et moi sommes nés au début de l’hiver, pendant une tempête ; il neigeait, les oiseaux tombaient du ciel, morts, saisis par ce froid inattendu, et dans le jardin de ma mère toutes les plates s’étaient recroquevillées et avaient bruni. Parce que ma mère portait très bas, mes parents s’attendaient à un garçon, de belle taille. Ce fut donc moi la surprise, pas Sam. J’étais l’enfant que personne n’attendait.
Il n’y avait aucun antécédent de jumeaux dans notre famille. Et celle-ci accueillit notre arrivée avec circonspection, surtout la mienne : soit j’avais sapé les forces de Sam à mon profit, soit Sam m’avait affaiblie. J’étais, au choix, une fille égoïste ou inutile. Mon père tenta de dissiper ces idées reçue en expliquant qu’il n’y avait rien pour les étayer. Mais même lui était inquiet – un garçon et une fille qui naissaient en même temps, c’était contraire à l’ordre des choses.


Car nous finirions toutes par nous marier – pas avant nos dix-huit ans, fallait-il espérer, mais tout de même avant de fêter nos vingt-et-un ans. Je crois toutefois qu’aucune d’entre nous ne liait mariage et passion. nous avions eu l’exemple de nos parents, de nos tantes et oncles, de nos sœurs avec leur mari. Nous n’étions pas idiotes. Nous comprenions que le désir était une chose dangereuse, à manipuler avec précaution – comme une mère le fait d’un flacon de parfum ancien, précieux, qu’elle transmettra à son aînée le jour de ses seize ans.
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Les avis de Laurie, jurée, ou de Val bouquine