Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes

« Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s’abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu’elle utilise pour s’exprimer: culture, religion, pouvoir, richesse, gloire… Les homosexuels sont solidaires de l’humanité parce que l’humanité peut les tuer ou les exclure. »
Au sortir d’une nuit d’amour avec son amie, un jeune professeur d’université voit une vidéo, qui circule rapidement au Sénégal, montrant l’exhumation d’un corps par une foule en colère. C’est ainsi que la communauté, parfois même la famille proche, réagit lorsqu’un homosexuel est enterré dans un cimetière. Obsédé par cette vision, Ndéné Gueye, le professeur, n’a de cesse de savoir qui était l’homme ainsi mis au ban de la société même après sa mort.

« Si un gay était repéré, à tort ou à raison perçu comme tel, charge était à sa famille se disculper : elle devait certifier qu’elle abominait ce mal, soit en coupant tout lien avec l’accusé, soit en faisant montre d’une violence encore plus grande à son encontre. »
L’écriture de Mohamed Mbougar Sarr, d’une grande force, viscérale, frappante, présente un état des lieux de l’homophobie au Sénégal. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est glaçant. La situation est finement analysée au travers d’un cas particulier et de quelques personnages, représentatifs sans être caricaturaux. L’incipit qui met directement dans le vif du sujet, le thème très fort, l’écriture directe et sensible, m’ont vraiment embarquée. De purs hommes est le troisième roman de l’auteur, qui vient d’en publier un autre : La plus secrète mémoire des hommes, aux éditions Philippe Rey, pour cette rentrée littéraire. Je ne manquerai pas de le découvrir.

De purs hommes de Mohamed Mbougar Sarr, éditions Philippe Rey, 2018, paru au Livre de Poche, janvier 2021, 190 pages.

Lu pour le mois africain à retrouver Sur la route de Jostein.

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

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