littérature Europe du Sud·non fiction

Goliarda Sapienza, L’Université de Rebibbia

universitederebibbiaL’auteure : Goliarda est née en 1924 à Catane dans une famille anarcho-socialiste. Son père était avocat et animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple). En 1940, une bourse d’étude permit à Goliarda Sapienza d’entrer à l’Académie d’art dramatique à Rome. Dans les années qui suivirent, elle se produisit sur les scènes de théâtre. Son roman L’Art de la joie, écrit entre 1967 et 1976, refusé en Italie pour son contenu contestataire et féministe, ne fut publié qu’en 1998, deux ans après sa mort.
236 pages
Éditeur :
Attila (août 2013)

Traduction : Nathalie Castagné
Titre original : L’Università di Rebibbia


S’il est bien un cas où le livre apporte une expérience qu’on n’aura pas dans la « vraie vie », qu’on ne souhaite pas le moins du monde avoir (quoique cela puisse arriver à tout un chacun) c’est bien le cas d’un récit d’incarcération… Après Le bruit des trousseaux de Philippe Claudel, voici cette fois un témoignage de première main, et féminin qui plus est, sur la plus grande prison romaine pour femmes… lu justement au retour de Rome !
Dans ce témoignage intéressant à plus d’un titre, Goliarda analyse ses propres réactions à l’arrivée dans l’univers carcéral, et scrute aussi ses différentes compagnes d’incarcération. Les remarques qu’elle fait sur cet univers, venant d’une femme qui a dépassé la cinquantaine, qui de surcroît est arrêtée pour raisons pénales, et non politiques, donnent à voir des aspects qu’on n’imagine pas de la prison. Cet épisode se situe en 1980, peu de temps après que l’Italie ait procédé à une réforme des prisons, les droits des détenues sont alors mieux pris en considération, mais l’aspect peu ragoûtant des lieux, la promiscuité, le poids des barrières sociales, l’agressivité des codétenues, restent réels. Arriver en prison, c’est surtout apprendre le plus vite possible un grand nombre de codes, et ne pas tomber dans le piège de certaines erreurs fatales. Goliarda Sapienza remarque vite que son sens de l’humour doit absolument rester invisible dans ces murs, qu’il existe une façon incongrue et une autre convenable de marcher à la promenade, qu’il ne faut jamais penser à l’avenir. Son regard de féministe prend en note des choses qu’une autre ne verrait pas, son intelligence lui fait échafauder des théories sur les relations humaines entre prisonnières.
Le style, qui doit d’ailleurs aussi beaucoup à une très bonne traduction, rend cette expérience riche et passionnante, évoquant avec autant de réussite les compagnes de cellules, que les attitudes des gardiennes, rendant aussi bien les dialogues où l’incompréhension domine, que les privations sensorielles de la prisonnière. J’avais déjà beaucoup apprécié Moi, Jean Gabin, les souvenirs de l’enfance sicilienne de Goliarda Sapienza, je suis maintenant totalement conquise et avide de poursuivre ma découverte !

Extrait : Ma façon d’être ne convient pas ici. Ce sont peut-être les vêtements de luxe, quoique sales ; n’importe quelle femme comprend ce qu’est la coupe d’un pantalon ou d’une chemise, une coupe de cheveux… Ou est-ce simplement ma façon de bouger ? Et puis il y a les chaussures : il n’y a rien à faire, on voit que ce sont des chaussures à quatre-vingt mille lires. Tout cela, je ne peux pas le faire disparaître ; mais ma façon de bouger, de me mouvoir, si. Comment ? Là-dessus, il est inutile de théoriser, la prochaine fois il me faudra comprendre à la façon dont on me regarde et agir en conséquence. Ma seule erreur a été de m’abandonner à la beauté du ciel et des nuages.

Les billets de Cachou, Jostein et Mirontaine

Projet non-fiction avec Marilyne pour le mois d’avril.

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20 réflexions au sujet de « Goliarda Sapienza, L’Université de Rebibbia »

  1. Bon, je vais encore m’auto-traiter de chochotte, mais je crains ce type de non-fiction, et particulièrement les huis-clos féminins et d’autant plus quand ils sont carcéraux. Cette violence là (pas la violence physique – que tu ne mentionnes pas d’ailleurs) m’effraie beaucoup, même si c’est assez percutant ce qu’elle dit de la manière de se mouvoir qui trahirait nos origines sociales et culturelles oserai-je dire. Je n’y avais jamais songé finalement…

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    1. Non, vraiment, tu n’as pas de crainte à avoir, même si elle a du mal à trouver une bonne distance avec ces codétenues, il n’y a pas de violence, on sent qu’il pourrait y en avoir. En creux, on se dit qu’elle devait être une belle personne pour se faire adopter par des femmes aussi différentes.

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  2. Cela me paraît fort intéressant, autant que la notice biographique de l’auteur que tu nous communiques. Le titre du journal que dirigeait sa mère résonne en moi d’un écho tout particulier : Le cri du peuple était en effet aussi le titre du journal que créa Vallès avant la Commune de Paris. Et il s’agit pour moi d’une référence très particulière, ayant longuement travaillé sur cet auteur. Je note soigneusement ce livre !

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    1. Toutes les notices biographiques ne font pas rêver comme celle de Goliarda Sapienza ! Et quel nom, j’adore comme il sonne ! Même si son originalité lui a valu d’être souvent mal compris en prison.

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  3. Hé bien tu me donnes fort envie (je n’ai pas lu cet auteur jusqu’ici, he oui). Je sors d’une lecture non fiction aussi avec de la prison (et pour des raisons assez hard) (mon billet demain)

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  4. J’ai très envie de découvrir cette auteure avec « L’art de la joie » mais je suis également tenté par ce témoignage, surtout si le style (et la traduction) sont de qualité.

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    1. Je crains un peu l’aspect « pavé » de L’art de la joie, ce récit est sans doute plus accessible et permet de faire connaissance avec une auteure à la vie bien remplie.

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    1. Ce n’est pas ce à quoi on pense immédiatement, non… 😉 Mais en prenant le métro, j’ai remarqué un terminus de ligne nommé Rebibbia, et ça m’a rappelé ce livre dans ma PAL !

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