Fernando Aramburu, Patria

patria« Neuf heures du soir. À la cuisine, fenêtre grande ouverte pour chasser les odeurs de friture. Le journal télévisé commença par une information que Miren avait entendue la veille à la radio. Arrêt définitif de la lutte armée – pas du terrorisme, comme disent ces gens-là, car mon fils n’est pas un terroriste. »
Je ne sais pas si vous connaissez beaucoup de romans qui se déroulent au Pays Basque espagnol, mais j’ai beau chercher, je pense que c’est la première fois que j’en lis un. Même si les dates ne sont pas précisées, l’action se déroule au début des années 2010, lorsque l’ETA déclare la fin de la lutte armée. Il s’agit ici de l’histoire de deux familles, et chacun se remémore les années où l’organisation séparatiste multipliait les attentats, obligeant chacun à se tenir sur ses gardes, et à choisir son camp avec le plus de discernement possible. Deux femmes sont les figures principales, Bittori, dont le mari, Txato, a été assassiné à deux pas de chez lui, pour ne pas avoir payé la « taxe » réclamée par l’Organisation. L’autre, Miren, est la mère d’un jeune homme accusé d’attentat et emprisonné à vie. Les deux familles étaient très liées, ces événements les ont séparées.

« Des mots. Impossible de s’en débarrasser. Ils ne vous laissent pas une seule seconde. Fléau d’insectes insupportables, hein. Elle devrait ouvrir les fenêtres en grand pour chasser les mots, les lamentations, les vieilles conversations, tristes, claquemurés dans l’appartement inhabité. »
C’est avec une écriture nerveuse, intéressante et, pour tout dire, inhabituelle, que l’auteur met en lumière les conséquences du passage à l’acte meurtrier, les répercussions innombrables sur les familles, les maris, les épouses, les enfants, les frères et sœurs. L’idée de laisser un certain nombre de mots en basque, avec un glossaire à la fin, contribue à immerger davantage le lecteur dans l’atmosphère de la région.
Des thèmes intéressants sont abordés, celui du harcèlement subi par la population, celui du rôle de l’église, celui de la justice réparatrice, celui de la culpabilité, parfois bien creusés, parfois plus effleurés. J’ai à certains moments attendu que tel ou tel thème refasse surface, en vain. Pourtant le roman ne manque pas de place pour se développer, sur plus de six cent pages, mais un peu trop de détails sur la vie des membres des deux familles, trois enfants d’un côté, deux de l’autre, détails qui n’ont pas toujours de rapport avec l’attentat, ni avec ses conséquences, donnent lieu à des paragraphes dont je me serais passée. J’insiste toutefois, l’ensemble est intéressant et se lit bien, c’est juste un dosage qui ne m’a pas tout à fait convenu.
Il est à noter que l’auteur se place davantage du côté des victimes, donnant une image peu reluisante des membres actifs de l’ETA, jeunes, peu éduqués, et endoctrinés sans trop comprendre le fond des revendications. C’est son choix, mais du coup, les personnages tout en nuances, notamment féminins, éveillent beaucoup plus l’attention. Les deux personnages des mères, fortes, obstinées, mais humaines, seront ceux que je retiendrai, c’est certain.

Patria de Fernando Aramburu, (Patria, 2016) éditions Actes Sud, mars 2018, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 615 pages.

Je fais coup double avec les challenge Pavévasion chez Brize et Objectif PAL chez Antigone.
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Photographe du samedi (51) Ouka Leele

Comme bien souvent au retour des Rencontres de la Photographie d’Arles, mille images se bousculent dans ma tête pour prendre la première place et donner lieu à un petit billet de photographe. Mais quels sujets ou photographes choisir pour commencer ?
Aujourd’hui, ce sera une femme, elles sont bien représentées dans ces Rencontres qui fêtent leurs cinquantième anniversaire, et ce sera une photographe espagnole vue dans l’exposition sur la Movida. Impossible de ne pas remarquer les couleurs éclatantes de ses photos et son goût pour la provocation, sans rien d’excessif toutefois.

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Bárbara Allende Gil de Biedma est née à Madrid en 1957. Intéressée par tous les arts, la peinture, la poésie, elle suit une formation en technique photographique et certains de ses clichés sont publiés dans des magazines dès ses dix-huit ans. Elle prend le pseudonyme de Ouka Leele et travaille d’abord le noir et blanc, mais très vite elle imagine de peindre ses photos avec des aquarelles de couleurs vives, puis de les photographier de nouveau.
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J’ai aimé le travail de cette photographe représentative de la Movida madrilène, et ses thèmes féministes, ou sur l’identité, le genre. Sa série « salon de coiffure » est aussi amusante que remarquable, et l’une des photos constitue l’affiche des Rencontres 2019. J’ai aussi trouvé des paysages, de Madrid ou des Asturies, qui s’éloignent du classique, et restent bien caractéristiques de son style.
L’un de ses travaux (Le baiser, ci-dessus) était en couverture d’un livre paru en 2018 ou 2019, mais je n’ai pas réussi à retrouver lequel. Qui pourra me le dire ?

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A voir aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 22 septembre 2019 (Palais de l’Archevêché pour cette exposition)

Javier Cercas, Le monarque des ombres

monarquedesombresRentrée littéraire 2018 (14)
« La décision fut d’écrire d’autres histoires, mais qu’entre-temps je glanerais des informations sur Manuel Mena, même si c’était entre deux livres et à mes heures perdues, avant que la trace de sa courte vie s’estompe complètement et disparaisse de la mémoire précaire et usée de ceux qui l’avaient connu ou de l’ordre volatil des archives et des bibliothèques. »

Cela faisait des années que l’auteur espagnol Javier Cercas tournait autour de ce héros de la famille, jeune homme mort à vingt ans sur les bords de l’Ebre, mais le fait que rétrospectivement il ait été du mauvais côté, à savoir du côté du franquisme, était très certainement un frein à cette entreprise. Cela et aussi la mémoire des contemporains de Manuel Mena qui commençait à s’effacer… Pourtant, grâce à la proposition de son ami le cinéaste David Trueba qui lui propose de l’accompagner dans son village d’Estrémadure pour interroger et filmer ceux qui ont connu le jeune phalangiste, un projet de livre se dessine.
C’est avec plaisir que je retrouve Javier Cercas, dont j’avais lu avec un très grand intérêt L’imposteur.
Le présent livre relate scrupuleusement les recherches, les rencontres, en quête de la personnalité de Manuel Mena, mais curieusement, l’auteur parle de lui tantôt à la première personne, tantôt, notamment pour les membres de sa famille, en les nommant « le grand-père de Javier Cercas » ou « l’oncle maternel de Javier Cercas », un curieux dédoublement qui surprend, mais ne soulève aucun doute quand à la sincérité du propos.

« En prenant le café, je racontai à David que pendant des années cet endroit avait abrité le cinéma et le dancing du village et que c’était là que j’avais embrassé une fille pour la première fois et où j’avais vu mon premier film.
– C’était quoi comme film ? demanda-t-il.
Les quatre fils de Katie Elder
, répondis-je.
– Eladio avait raison, tu vois ? dit David.
Je le regardai sans comprendre.
Il précisa sa pensée :
– On est de là où on a embrassé pour la première fois et où on a vu son premier western.
Il paya les cafés et ajouta :
– Ici, ce n’est pas le village de tes parents, mec : ici, c’est ton foutu village. »
Les dialogues entre l’auteur et David Trueba rendent très vivante cette quête, près de quatre-vingts ans après les faits, ainsi que le retour au village natal qui m’a rappelé le très beau livre de Carine Fernandez, Mille ans après la guerre. Impossible de ne pas se passionner pour tous les doutes et les questionnements soulevés par l’enquête de l’auteur, et ils sont nombreux, car il n’est pas forcément facile d’évoquer un ancêtre franquiste dans l’Espagne actuelle. Tous les moments où il réussit à faire remonter des réminiscences de la part de proches parents ou de voisins de son village s’avèrent également très émouvants, et j’ai vraiment été emballée par le style. La traduction me semble d’ailleurs parfaite pour mettre en valeur ce texte.
Un seul petit bémol concerne les recherches qui relèvent davantage des textes d’archives. Les formulations manquent parfois un peu de clarté pour qui ne connaît pas parfaitement les protagonistes de la guerre civile espagnole : les franquistes, les républicains, ça va, les phalangistes, on voit bien de quel côté ils sont, mais lorsqu’est évoquée « l’armée de Yagüe » de quel côté se situe-t-on ? Il faut quelques lignes à rechercher des indices pour trouver la réponse, retomber sur ses pieds et reprendre le fil, compliqué par des phrases très longues. J’aime beaucoup habituellement les phrases longues, mais lorsqu’il s’agit de guerre, de différentes factions, ça n’aide pas à la compréhension… Certains épisodes sont toutefois captivants comme l’approche de Teruel à la fin de l’année 1937, connue par les photos de Robert Capa et Gerda Taro, et qu’on retrouve ici, vue de l’intérieur. La fin est également une grande réussite, très belle et émouvante, elle révèle enfin la signification du titre…

Le monarque des ombres de Javier Cercas (El monarca de las sombras, 2017) éditions Actes Sud (août 2018), traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 320 pages.

Le billet de Marilyne, (merci !) ou celui de Delphine-Olympe.

Carine Fernandez, Mille ans après la guerre

milleansapreslaguerreRentrée littéraire 2017 (6)
« Ce n’est pas sa vie qu’il défend, c’est sa liberté. Sa liberté a un œil cerclé de noir et un sourire miraculeux. Sa liberté s’appelle Ramon. »
Un vieil homme arpente avec son chien les rues de son village, bourg posé à l’écart de la voie rapide Madrid-Séville. Depuis la mort de sa femme, il ne s’écarte pas de ses petites habitudes, jusqu’au jour où il reçoit une lettre de sa sœur. Devenue veuve, elle lui annonce qu’elle vient s’installer chez lui. Medianoche, dont le surnom signifie minuit, réunit alors quelques affaires et se rend à la gare routière, où il prend l’autocar pour son village natal. Il n’y était pas retourné depuis la guerre civile, et la mort de son frère jumeau, Mediodia, ce qui veut dire midi.

« Madrid lui était donnée, et tant pis si c’était une ville blessée et exsangue. Elle s’offrait comme un fabuleux terrain de découvertes dans lesquels ils vagabondaient à deux, lui et son ombre. »

Si on ne fait pas l’erreur de s’attendre à un road-movie fantaisiste, on ne peut, à mon avis, qu’apprécier cette plongée dans l’histoire intime d’un homme, liée à celle de son pays. Medianoche va enfin, après soixante ans, se confronter à ce qui s’est passé aux premiers jours de la guerre d’Espagne, lorsque, tout jeune, il s’est trouvé aux côtés des Républicains, et qu’il a perdu une moitié de lui-même. Accompagné de son chien Ramon, il prend pension dans le village qui remplace en quelque sorte son village natal, englouti par les eaux d’un barrage, et il laisse enfin affluer ses souvenirs.
Je me suis laissé emporter par la très belle écriture de Carine Fernandez, que je découvrais grâce à une rencontre début septembre sur « La rentrée des auteurs en Auvergne-Rhône-Alpes ». Le style est lyrique, mais sans trop en faire, avec de belles images et une grande sensibilité, je l’ai vraiment beaucoup apprécié, et ai été touchée par ce vieil homme qui, depuis soixante ans, pense avoir raté sa vie, et essaye de ne plus penser aux moments douloureux de son passé. Tout va ressurgir, confronté aux paysages de son enfance.
Ce texte permet de se rendre compte une fois de plus à quel point les Espagnols ont occulté leur guerre civile, qu’on ne nommait même pas dans les familles, parlant de « ça ». La résistance au franquisme est évoquée également, et c’est très intéressant. Un très beau moment de lecture !

Mille ans après la guerre de Carine Fernandez, éditions Les Escales (septembre 2017) 231 pages.

Les avis d’Elora et de Gambadou 

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Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb

sansnouvellesdegurbMa pile à lire augmente parfois de manière inattendue grâce à des voisins lecteurs… j’ai trouvé dans une boîte de partage du quartier ce petit livre de troisième ou quatrième main, qu’il me semblait avoir noté quelque part. Bien m’en a pris !
Deux extra-terrestres débarquent de leur planète dans la région de Barcelone avec pour mission d’étudier les humains. Bien plus évolués que nous, ils peuvent prendre l’apparence qu’ils souhaitent et n’ont guère besoin de nos moyens de locomotion habituels pour se déplacer. Mettre un pied devant l’autre est d’ailleurs pour eux une sorte de casse-tête ! Le chef de la mission rencontre bien d’autres difficultés lorsqu’il essaye de retrouver Gurb, sans qui il ne peut repartir, et qui a mystérieusement disparu dans Barcelone qu’il visitait sous l’apparence de Madonna. En effet, pour se fondre dans la population, ils choisissent des apparences humaines qui leur semblent fréquentes et passe-partout, ce qui n’est pas toujours exactement le cas !
Ce petit roman de 125 pages arrache des gloussements à intervalles réguliers, il est vraiment hilarant, et les réflexions du narrateur dans son journal de bord dénotent d’un très bon sens de l’observation, et sont tout à fait pertinentes quant à nos (presque) contemporains. Je dis presque parce que le roman date de 1990, au moment où Barcelone se préparait aux JO.
En tout cas, ce livre court est très très drôle, et il faudrait, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’avoir sous la main en cas de panne de lecture !

Extraits : 14h. 00 Je suis arrivé à la limite de ma résistance physique. Je me repose en posant mes deux genoux sur e sol, la jambe gauche pliée en arrière et la droite pliée en avant. En me voyant dans cette posture, une dame me donne une pièce de vingt-cinq pesetas, que j’ingère sur-le-champ pour ne pas avoir l’air impoli.

21h. 04 Je suis dans la taverne.Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié quoique non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes.


L’auteur : Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres, travaille comme avocat, puis est traducteur à l’ONU à New York. Son premier roman, loué pour son écriture novatrice, paraît en 1975, peu avant la mort de Franco. La Ville des prodiges, où la ville de Barcelone tient un rôle important, paraît en 1986. Plusieurs de ses romans, dont Sans nouvelles de Gurb, paraissent d’abord dans le quotidien El Pais. A partir de 1995, il donne des cours de traduction à l’Université de Barcelone.
125 pages.
Éditeur : Points (1994)
Traduction : François Maspero
Titre original : Sin noticias de Gurb

Cachou ou Leiloona le recommandent aussi ! Je voyage toujours pour le défi Objectif PAL 2016 que vous pouvez retrouver chez Antigone et Anne.
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Mini-thème (3) Littérature espagnole contemporaine

intemperieJesus Carrasco, Intempérie

Un jeune garçon prend la fuite sous un soleil de plomb, dans une plaine immense et desséchée, il ne veut en aucun cas regagner son village. Les maigres réserves qu’il a emportées s’amenuisent. Il croise la route d’un berger qui cherche des points d’eau et d’hypothétiques herbages pour ses bêtes.
On apprend, par des mots aussi parcimonieux que l’herbe sèche, la raison de la fuite du garçon, on assiste à l’ébauche d’une sorte d’amitié entre lui et le vieux berger. Mais il ne fait aucun doute que cette histoire, fut-elle post-apocalyptique ou non, se terminera dans le sang, en amorçant peut-être le début d’autre chose, d’un passage, d’une maturité nouvelle… Je ne peux pas faire de ce roman, si sombre, si épuré, un coup de cœur, il me manque un peu d’enthousiasme, mais je reconnais une très belle langue, que la traduction n’altère pas, et un auteur à suivre de près.

Citations : Ici, il n’y avait que des lévriers galgos. Efflanqués. Chairs essorées sur une ossature longue. Des animaux mystiques qui couraient à toute vitesse après les lièvres, sans jamais s’arrêter pour flairer, parce qu’ils avaient été jetés sur la Terre avec un unique mandement : traquer et déchiqueter. Des lignes rouges ondoyaient sur leurs côtes, vestiges de la cravache de leurs maîtres. De celle qui, sur la terre sèche, asservissait les enfants, les femmes et les chiens.

222 pages.
Éditeur :
Robert Laffont (2015)
Traduction : Marie Vila Casas
Titre original : Intemperie

temoininvisibleCarmen Posadas, Le témoin invisible

En emportant en vacances un roman espagnol contemporain tiré de ma pile à lire, je pensais lire un roman SUR l’Espagne contemporaine ! Pas du tout ! Quelques lignes m’ont suffi pour me rendre compte que l’intrigue se passait en (très) grande partie entre 1912 et 1918 en Russie, avec des incursions moins fréquentes dans le présent du narrateur, en 1994 à Montevideo.
Leonid Sednev a assisté de près aux derniers jours des Romanov, en tant que petit ramoneur, puis qu’aide-cuisinier, il en a été le témoin discret, et avant sa mort, soixante-quinze ans plus tard, il souhaite que sa parole rende un peu de vie au tsar et à son entourage, en particulier ses quatre filles et son fils, tous assassinés en 1918. Il essaye aussi de donner les détails dont il se souvient sur le personnage bien particulier de Raspoutine.
Ce roman historique grâce à une écriture vive et alerte, n’est altéré par aucune longueur, et se dévore avec intérêt, même si on en attendait autre chose, j’en suis la preuve ! J’ai retrouvé Carmen Posadas dans un genre très différent de Petites infamies et Cinq mouches bleues, lus il y a un bon bout de temps, et j’ai apprécié également cette lecture, et notamment la vision d’un événement historique du côté des domestique
s, plutôt qu’auprès des puissants.

Citation : Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

461 pages.
Éditeur :
Points (2015)
Traduction : Isabelle Gugnon
Titre original : El testigo invisible

imposteurJavier Cercas, L’imposteur

J’avais repéré, sur plusieurs blogs de confiance, ce roman de Javier Cercas, auteur pas tout à fait inconnu de mes services… Allez, je l’avoue, j’avais calé sur Les lois de la frontière, pour je ne sais plus trop quelle raison, et je voulais lui laisser une deuxième chance. C’est chose faite avec ce roman « sans fiction » qui se lit comme une enquête autour d’une affaire qui a fait grand bruit bien au-delà de la Catalogne. L’imposteur du titre est Enric Marco, président de l’association espagnole des déportés de Mauthausen, qui fut démasqué, et dût reconnaître qu’il n’avait pas été dans un camp de concentration en Allemagne, comme il le faisait croire depuis de longues années… La biographie d’Enric Marco comporte bien des zones d’ombre, et l’homme, qui s’est rêvé en héros, n’aura finalement été qu’un homme parmi d’autres, un peu lâche, un peu suiveur. La manière d’enquêter de Javier Cercas n’est pas sans rappeler celle d’Emmanuel Carrère, n’hésitant pas à exprimer en détail les remises en cause personnelles qui l’affectent au cours de ses recherches. Mon exemplaire numérique du roman est ponctué de surlignages qui prouvent que ce travail m’a beaucoup intéressée, voire passionnée par moments.

Extrait : Je pensais que notre première obligation était de comprendre. Comprendre, bien sûr, ne veut pas dire pardonner ou, comme disait Teresa Sala, justifier ; plus précisément : cela veut dire le contraire. La pensée et l’art, me disais-je, essaient d’explorer ce que nous sommes, ils révèlent notre infinie variété, ambiguë et contradictoire, ils cartographient ainsi notre nature.

416 pages.
Éditeur : Actes Sud (septembre 2015)
Traduction : Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer
Titre original : El impostor

Marc Fernandez, Mala vida

malavida« Une seule balle en plein front. Quasiment à bout portant. La tête du Vieux repose sur son siège, les yeux grands ouverts, comme s’il réfléchissait. Un mince filet rouge coule sur son visage. Elle se rechausse et regagne sa voiture d’un pas rapide, à peine une minute après avoir tiré une balle dans la tête d’un homme pour la seconde fois en six mois. »
Une série de meurtres se produit en Espagne juste au moment où le gouvernement vient de basculer vers une droite extrême renouant avec le franquisme. Cela commence par de nombreux limogeages à la radio et à la télévision. Diego, qui anime une émission de nuit pourtant critique, reste à son poste, il sera une sorte d’alibi. Il est également l’un des premiers intéressés par l’histoire des bébés volés du franquisme qui ressurgit, affaire qui trouve même des prolongements dans des périodes beaucoup plus récentes. Il est aidé par son ami procureur, celui-là même qui prépare anonymement des chroniques subversives pour l’émission nocturne. Une jeune avocate française d’origine espagnole devient la porte-parole de l’association qui monte des dossiers d’enfants enlevés à leur parents et confiés à des familles « bien pensantes ». Ajoutons à ces personnages une détective argentine transsexuelle, et le cadre est posé.
Sur le fond, ce roman est passionnant, émouvant et bien documenté. La construction ne maintient pas un suspense insoutenable, ce n’est pas le but, mais laisse au lecteur une avance sur le journaliste-enquêteur. Sur la forme, le récit est plus attendu, parfois un peu maladroit, dans les dialogues notamment, mais il faut se souvenir qu’il s’agit d’un premier roman. Les personnages attachants, le regard pertinent sur l’Europe contemporaine, m’ont fait passer un bon moment de lecture, en numérique, et regretter un peu le parfum du papier neuf et la jolie couverture qui m’auraient sans doute rendue encore un peu plus indulgente !

Citation : Il y en a bien qui s’en offusquent, mais la plupart sont tellement dans la merde, qu’ils ne pensent pas à trouver les coupables à leur malheur. Ils pensent juste à avoir de quoi bouffer à la fin, non pas du mois, ni de la semaine, mais de la journée. Retour vers le passé en somme. Retour à un état de pays sous-développé.

L’auteur : Marc Fernandez est journaliste Au Courrier International, il est spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine, puis il fonde et dirige la revue Alibi, consacrée au polar. Il est coauteur de La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez, de Pinochet, un dictateur modèle. Mala vida est son premier roman.
288 pages
Éditeur : Préludes (2015)

Lu aussi par Delphine-Olympe, Séverine et Yvon.

 

Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens

hommequiaimaitleschiensL’auteur : Leonardo Padura Fuentes est né en 1955 à La Havane. Diplômé de littérature hispano-américaine, il a été journaliste et critique de romans policiers, avant de se consacrer à l’écriture d’essais littéraires, de romans, de nouvelles et de scénarios pour le cinéma. Il est auteur de romans policiers dont le héros est le lieutenant Mario Conde. Ses livres, pour la plupart traduits dans plusieurs langues, ont été couronnés de nombreux prix. Il vit à La Havane.
En 2011, il reçoit le Prix Carbet de la Caraïbe pour « L’homme qui aimait les chiens », élu aussi meilleur livre historique par le magazine Lire.
806 pages
Editeur : Points (2014)
Traduction : René Solis et Elena Zayas
Titre original : El hombre que amada a los perros

Lev Davidovitch, Jaime Lopez, Ramon Mercader, trois personnages, trois époques qui s’entremêlent et se rapprochent, tous les trois unis par l’amour des chiens, c’est le pari de Leonardo Padura, de raconter à travers trois points de vue la préparation de l’assassinat de Trotski en 1940 à Mexico.
La face cubaine du roman, dans les années 70, présente Ivan, un jeune homme que la peur empêche d’écrire et qui recueille les confidences d’un vieil homme malade ayant, dit-il, bien connu Ramon Mercader. Le deuxième fil de cet entrelacs suit Ramon Mercader jeune, pendant la guerre d’Espagne, approché par un russe aux multiples identités, qui lui promet d’être l’acteur d’un grand projet de Staline. Le troisième fil, enfin, suit Lev Davidovitch Trotski en exil, d’Istanbul en Norvège, de la banlieue de Paris à Mexico, où il vivra ses dernières années.
C’est un roman très dense, mais pas difficile, et si, comme moi, on ne comprend pas dans les détails toutes les subtilités des alliances et des influences politiques, des pressions, des complots et des trahisons, ou si le nom d’un figurant échappe un moment, l’essentiel est d’en saisir les grandes lignes. Ce qui frappe, c’est la grande solitude de chacun des trois protagonistes, plutôt une solitude morale que réelle, Lev Davidovitch en premier lieu, tous ses proches ou presque, mourant ou disparaissant petit à petit par la volonté de Staline.
C’est une lecture forte, passionnante, prenante et qui demande de s’accrocher un peu, mais qui éclaire fort bien les années trente et quarante… Beaucoup d’érudition, et éventuellement quelques longueurs selon l’intérêt que l’on porte à tous les détails historiques, ne doivent cependant pas vous faire peur ! J’ai beaucoup aimé la partie cubaine, le jeune Ivan semble une sorte de double ou d’ami de l’auteur, et la description de Cuba tout au long d’une vingtaine d’années est des plus réalistes, et trouve une résonance particulière dans l’actualité d’aujourd’hui. C’est cette partie qui m’a rappelé bien évidemment davantage les romans policiers de Leonardo Padura dont je me suis régalée depuis des années.
A noter la traduction que j’ai vraiment trouvé excellente !

Extraits, citations : La dictature du prolétariat devait éliminer les classes dominantes, devait-elle aussi réprimer les travailleurs ? L’alternative s’était avérée dramatique et manichéenne : il était impossible de permettre à la volonté populaire de s’exprimer, car elle pouvait inverser le processus lui-même. Mais l’abolition de cette volonté privait le gouvernement bolchevik de sa légitimité fondamentale : au moment où les masses cessèrent de croire, il fallut les faire croire de force. Et ils usèrent de cette force. A Kronstadt, Lev Davidovitch savait bien que la révolution avait commencé à dévorer ses propres enfants et c’était à lui que revenait le triste honneur d’avoir donné l’ordre d’inaugurer le banquet.

Le mensonge le plus grossier, dit et répété maintes fois sans que personne ne le démente, finit par se transformer en vérité.

Lui, Ramon Mercader, avait été de ceux que les rivières souterraines de ce combat titanesque avaient entraînés, et il était inutile de fuir ses responsabilités, ni d’essayer de rejeter les fautes commises en arguant des mensonges et des manipulations : il incarnait l’un de ces fruits pourris que l’on trouve même au sein des plus belles récoltes et s’il était vrai que d’autres lui avaient ouverts les portes, il avait franchi, avec joie, le seuil de l’enfer, convaincu que l’existence de la demeure des ténèbres conditionnait le monde de la lumière.

Les avis qui m’ont donné envie : Dasola, Keisha, Papillon, Sandrine et Yv.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée

 

immortellerandonneeL’auteur : Jean-Christophe Rufin, né à Bourges en 1951, est un médecin, historien, globe-trotteur, écrivain et diplomate français. Elu en 2008 à l’Académie française, il en est le plus jeune membre. Ancien président d’Action contre la faim, il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.
Editeur : Audiolib (2013) publié d’abord par Guérin et en version illustrée par Gallimard
Lu par Vincent Schmitt
Durée d’écoute : 6 heures

Sous-titré Compostelle malgré moi, ce livre m’a procuré un grand plaisir d’écoute. J’ai beaucoup aimé le contraste entre l’ambassadeur académicien et le Jacquet solitaire, invisible, un peu déguenillé, avec sa barbe de deux jours et son matériel sur le dos. J’ai aimé aussi les rencontres insolites ou ordinaires, où jamais rien ne semble exagéré pour les besoins du livre. D’ailleurs JC Rufin n’a pas pris de notes en cours de marche, se fiant à sa mémoire lorsqu’il s’est mis à l’écriture. L’obtention de la fameuse credential, les premières journées, l’alternance entre nuits sous la tente et petites auberges, les traversées en bac en Cantabrie, les vêpres au couvent, les rencontres chemin faisant, tous ces moments sont rendus savoureux, grâce à l’élégance de la narration. Je ne m’étais pas ennuyée à la lecture de En avant, route ! d’Alix de Saint-André, je me suis encore davantage régalée avec ce récit de marche au ton très juste. L’auteur ne néglige pas les raisons du voyage, son ressenti personnel par rapport au Chemin, et son expérience intérieure alterne avec les problèmes de chaussures ou de ronflements dans les dortoirs ! Tout au long du Camino del Norte, à travers le Pays Basque, la Cantabrie, les Asturies et la Galice, chaque région révèle ses beautés,… ou pas (ah, les lotissements déserts !).
A défaut d’avoir envie de parcourir le chemin, on peut en savourer la lecture ou l’écoute. La version audio est excellente et plaisante à écouter, j’en ai bien aimé le lecteur, Vincent Schmitt, le rythme et le ton qu’il insuffle. Et, comme le fait remarquer Sylire, la forme audio convient bien à un récit de voyage comme celui-ci.

Extraits : Avec un entrainement physique minimum, il est assez facile d’affronter les journées du pèlerin. Les nuits, c’est autre chose. Tout dépend de l’aptitude que l’on a à dormir n’importe où et avec n’importe qui. Il y a beaucoup d’injustice, en cette matière : certaines personnes, à peine la tête sur l’oreiller, s’endorment profondément et un train qui passe à proximité ne les réveille pas. D’autres, dont je fais partie, sont habitués aux interminables heures passées à plat dos, les yeux grands ouverts, les jambes agitées d’impatiences. Et quand, au terme de ces longues attentes, ils finissent par s’assoupir, une porte qui grince, une conversation chuchotée, un simple frôlement suffisent à les réveiller.

Le pèlerin pèlerine comme le maçon maçonne, comme le marin part en mer, comme le boulanger cuit ses baguettes. Mais, à la différence de ces métiers que récompense un salaire, le pèlerin n’a aucune rétribution à espérer. Il est un forçat qui casse ses cailloux, une mule qui tourne en rond autour de son puits. Cependant l’être humain est décidément fait de paradoxes et la solitude permet de bien les observer : le Jacquet s’extasie de trouver au fond de cette servitude une liberté inédite.

caminodesantiago

Les avis qui m’ont donné envie ! Aifelle, Clara, Cuné, Dominique, Keisha, SylireJe participe à Ecoutons un livre avec Val, tous les 16 du mois (et j’aime ça !)

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