Publié dans littérature France, mes préférés

Isabelle Pandazopoulos, La décision

decisionL’auteur : Isabelle Pandazopoulos est née en 1968 d’un père grec et d’une mère allemande. Professeur de Lettres, elle a toujours enseigné dans des zones dites difficiles. Coordinatrice d’un atelier relais, elle a fait écrire et réaliser une quarantaine de courts métrages à des adolescents à la dérive. Elle prend désormais en charge des élèves handicapés par des troubles psychiques. Elle écrit aussi des scenarii pour le cinéma et la télévision.
246 pages
Editeur : Gallimard (Scripto / 2013)

Format resserré, et sujet choc : s’il était besoin de démontrer que la littérature jeunesse comporte des pépites qui mériteraient d’être lues par tous les adultes, en voici encore la démonstration. On connaît le déni de grossesse par quelques affaires judiciaires retentissantes, beaucoup moins lorsqu’il touche une adolescente.
Louise, brillante et très entourée élève de Terminale, quitte un matin le cours de maths pour un léger malaise. Son camarade Samuel qui l’accompagne aux toilettes, panique au bout d’un moment, et prévient le proviseur. Celui-ci découvre Louise avec un nouveau-né sur le ventre… Personne, et surtout pas Louise, n’était au courant de cette grossesse.
Raconté par des voix multiples, Samuel, Louise, les parents de Louise, l’obstétricien, la psychologue, des camarades, ce roman coup de poing revient sur l’origine de cette grossesse, mais aussi et surtout, sur l’avenir de Louise, et comment elle va gérer cette maternité aussi nouvelle qu’inattendue.
Je n’ai qu’un grand bravo à adresser à Isabelle Pandazopoulos pour ce roman. Il se lit d’une traite, sans oser respirer, et pourtant rien n’est tire-larmes, ni exagéré. L’écriture colle parfaitement aux différents narrateurs. J’ai une petite faiblesse pour Samuel, camarade un peu plus jeune que Louise, qui ne veut pas la laisser tomber, même lorsqu’elle ne répond pas à ses messages, et qui veut comprendre comment et à cause de qui Louise, qui ne se souvient de rien, s’est retrouvée enceinte. Les parents sont aussi très touchants dans leur désarroi, et leur volonté de protéger le petit frère de Louise. Un très beau roman, à découvrir !

Extrait : Elle a tourné la tête de l’autre côté, lèvres serrées, bouche close, à nouveau résolument lointaine, ça la menaçait trop, l’idée la rendait folle, je le sentais, j’ai repensé au verre qu’elle avait jeté contre le mur, c’était pareil à l’intérieur, elle aussi éclatée, éparpillée en milliers de petits morceaux acérés et tranchants, obligée de refuser l’évidence, elle ne pouvait accepter ça, il s’agissait de sa propre survie.

Lu aussi par Argali, Bouma, Hérisson et Noukette et gagné grâce à un concours organisé par Bouma que je remercie !

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2013

Richard Russo, Ailleurs

 

ailleurs L’auteur : Richard Russo est né en 1949 et a grandi près de Gloversville, dans l’État de New York. Il a obtenu un doctorat de philosophie en 1979 et un Master of Fine Arts en 1980 à l’Université d’Arizona. Il a été professeur de littérature avant de se consacrer à l’écriture. En 2002, son roman intitulé Le déclin de l’empire Whiting (Empire Falls) a été récompensé par le prix Pulitzer. Il a écrit cinq autres romans ainsi qu’une série de nouvelles, et été co-scénariste sur plusieurs films ou séries.
261 pages
Editeur : Quai Voltaire (septembre 2013)
Traduction : Jean Esch
Titre original : On Helwig Street : A memoir

Toutes mes lectures de Richard Russo m’ont emballée, sauf Le pont des soupirs, plus sombre et fort long, qui n’a pas dû tomber au moment adéquat. Sinon, j’ai aimé successivement Quatre saisons à Mohawk, Le déclin de l’empire Whiting, Mohawk qui tout trois plantaient de manière géniale le décor d’une petite ville et le portrait de leurs habitants. Un peu à part, Les sortilèges du Cape Cod, narrait sur un ton plus léger, quoique pas dépourvu d’émotion, une sorte de « Deux mariages et deux enterrements ». Autant dire que ce livre plus personnel me faisait de l’oeil.
Dans Ailleurs l’auteur parle en effet de lui, et plus particulièrement de sa mère, qui l’a élevé seule, enfin si on peut dire qu’elle l’ait élevé, tant très vite, le jeune Richard Russo fut son soutien plutôt que sa charge. Une mère étouffante, obsessionnelle, sujette à des crises d’angoisse, obsédée par la pauvreté. C’est tardivement qu’il se rendra compte qu’elle était malade, réellement malade, et non uniquement fragile des nerfs comme on le disait dans sa famille. Sa mère est omniprésente à tous les moments de sa vie, et ce n’est pas seulement de son enfance qu’il s’agit, mais aussi de ses années d’études, son mariage, sa carrière universitaire, son rôle de père. La finesse des descriptions de lieux, qui prennent vie à travers ses mots, sont une constante chez Richard Russo, et il en va ainsi pour les lieux réels tel Gloversville, sa ville natale qui vivait le l’industrie du gant, sœur jumelle de l’imaginaire Mohawk.onhelwigstreet
Il est impossible de ne pas être touché, tant quand il raconte son enfance, quand il décrit de manière factuelle les comportements erratiques de sa mère, que quand il analyse leurs ressemblances ou leur goût commun pour la lecture, tout sonne vrai dans cette déclaration d’amour inconditionnel. Ce que je trouve parfois gênant dans les livres autobiographiques, ne l’a pas été dans celui-ci, grâce à l’honnêteté du propos, qui ne cache rien, sans en faire trop. Et puis Russo ne peut s’empêcher de laisser poindre l’humour un peu grinçant qui le caractérise, et certaines scènes comme la traversée des Etats-Unis alors qu’il est conducteur débutant, à bord de la Mort grise, sa première voiture ainsi nommée, sont vraiment mémorables !
Un livre nécessaire à l’auteur, mais à ses lecteurs aussi, qui y retrouvent parfois l’origine de tel ou tel roman, comme Les sortilèges de Cape Cod.

Extrait : C’est grâce à ma mère que j’ai appris que lire n’était pas un devoir, mais une récompense, grâce à elle que j’ai eu l’intuition d’un vérité essentielle : la plupart des gens sont enfermés dans une existence solitaire, une vie restreinte par le manque et l’absence d’imagination; des limites que ne connaissent pas les lecteurs. Vous ne pouvez pas créer un écrivain sans créer d’abord un lecteur, et c’est ce que ma mère a fait de moi. En outre, même si je n’avais plus l’âge de m’intéresser à ses livres, ceux-ci participèrent à la fabrication de l’écrivain que je deviendrais plus tard, un écrivain qui, contrairement à beaucoup d’autres formés à l’Université, ne considérait pas le mot « intrigue » comme un gros mot, qui faisait attention au public et au rythme, et qui se montrait peu tolérant vis-à-vis des prétentions littéraires.


Lu aussi par Aifelle, Claudialucia (merci !) Cuné, Galéa, Keisha et Val.

Publié dans littérature France

Nathacha Appanah, La noce d’Anna

nocedannaL’auteur : Nathacha Appanah est née en 1973 à l’île Maurice. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle. Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003. Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain : elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Son écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui.
192 pages
Editeur : Folio (2009)

A l’approche du mariage de sa fille unique Anna, la narratrice, Sonia, se remémore son histoire avec Matthew, rencontré à Londres et parti sans savoir qu’elle était enceinte. Elle se rappelle aussi ses difficultés à élever seule une enfant, qui s’est montrée très tôt sérieuse et consciente de ses devoirs, alors que sa mère restait restait fantasque et imprévisible. De regrets en chagrins, de joies en moments de fantaisie, c’est avec délicatesse que l’histoire de Sonia se dessine sous les yeux du lecteur.
Sonia est écrivain, souvent plongée dans ses pensées, ou dans ses livres, et quelle lectrice boulimique ne se reconnaîtrait pas en elle ? Si cette lectrice est mère d’une grande fille, l’osmose est encore plus grande. C’est un petit moment d’intimité qui est partagé avec cette narratrice attachante. Comme elle, plutôt réfractaire à tout ce qui est mariages et cérémonies, j’ai préféré vivre cette journée par procuration entre les pages d’un livre, d’autant qu’elle est raconté avec énormément de pudeur et de sensibilité.

Extrait : Raconte un peu comment c’est, là-bas, maman ?
C’est Anna qui m’interrompt dans mes pensées sombres avec sa voix claire et posée. Je joue avec ma nourriture, comme le pire des garnements, j’écrase la quenelle, j’en fais une purée que je mélange avec de la sauce, ça en devient une bouillie que j’ai encore moins envie d’avaler. Je dis que je n’ai pas grand-chose à raconter, que mes parents sont tous les deux morts, que mon frère vit quelque part en Californie et que je ne me souviens plus de son visage. J’allais me taire mais, alors, je me souviens des fleurs. Je dis à Anna que les fleurs de mon pays sont les plus belles de la terre. Qu’elles ne sont en rien cultivées, plantées, elles jaillissent où bon leur semble. Elle sentent comme l’aube, le soleil, la nuit — y a-t-il un parfum qui a réussi à emprisonner cela ? Elles font des reliefs au ciel bleu, elles sont énormes, comme les hibiscus, fragiles comme les frangipaniers, effrayantes comme les langues de flamboyants, changeantes comme les goyaviers royaux au petit matin, enchaînées à jamais comme les fleurs du safran. J’ajoute que le jardin de Versailles, c’est de la gnognote à côté et ça fait éclater de rire Anna et Yves.

 Repéré chez Antigone, Athalie, Clara, Manu, Sylire et Theoma.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2012

Keith Scribner, L’expérience Oregon

experienceoregonL’auteur : Keith Scribner a grandi dans le Nord-Est des États-Unis. Il a voyagé à travers le monde et a notamment vécu au Japon, en Turquie et en France où il a exercé divers métiers. Il a ensuite étudié l’Économie à Vassar University, suivi un « Master of Fine Arts » à l’Université du Montana.
Il est l’auteur de trois romans : The Goodlife (1999), Miracle Girl (2004) et The Oregon Experiment (2011). Il vit actuellement dans l’Oregon avec sa femme, la poète Jennifer Richter, et leurs enfants. Il enseigne la littérature et le « creative writing » à l’Université d’Etat de l’Oregon.
526 pages
Editeur : Christian Bourgois (août 2012)
Traduction : Michel Marny
Titre original : The Oregon experiment

Un jeune couple arrive dans la petite ville de Douglas, Oregon pour s’y installer. Un grand saut pour ces new-yorkais, qui se double d’un autre grand écart, puisqu’ils vont devenir, à l’approche de la quarantaine, parents pour la première fois. Scanlon se montre très protecteur à l’égard de Naomi, fragile depuis qu’elle est frappée d’anosmie, elle dont le nez était l’instrument de travail. Justement, dans les brumes de l’Oregon, peu à peu, les odeurs lui reviennent… Scanlon prend son poste à l’université, qu’il aurait rêvé plus prestigieuse, mais il compte bien se rattraper et se faire remarquer par une nouvelle publication sur les mouvements de masse. Il s’intéresse de près aux sécessionnistes de la côte Ouest, adeptes d’une autonomie de la région, et fait la connaissance de Sequoia, une belle pasionaria du mouvement, et de Clay qui imagine des actions toujours plus radicales.
Mon enthousiasme à la lecture du début ne s’est pas démenti tout au long des 500 et quelques pages, et j’ai toujours réouvert mon livre avec plaisir pour y suivre l’évolution psychologique des personnages principaux. Il est découpé en quatre parties qui chacune culminent sur des scènes un peu plus « choc » mais pas choquantes, comme la naissance du bébé à la fin de la première partie. Les thèmes de la paternité et de la maternité reviennent à plusieurs reprises au fil du roman, chacun des principaux personnages se posant des questions par rapport à son enfant, l’une culpabilise, l’autre est en manque, l’autre court après une paternité qui idéaliserait son couple. Scanlon et Naomi forment un couple vraiment touchant et intéressant, j’ai ressenti un peu moins d’empathie avec Clay et Sequoia, les sécessionnistes. J’ai fait une ou deux grimaces à la lecture de phrases bancales dues visiblement à une traduction un peu rapide, sinon le style fluide et plein de finesse, avec un grand goût pour les descriptions qui touchent, notamment en ce qui concerne les parfums et les odeurs, m’a plutôt séduite. Pendant quelques jours, je ne pouvais sortir sans analyser toutes les émanations qui me parvenaient ! Une bonne pioche de rentrée, une de plus, à recommander aux fans de littérature américaine en particulier… Partez explorer l’Oregon de l’après 11-septembre !

Extrait : Elle se pencha, arracha une feuille et la fit tournoyer sous son nez en marchant, se rappelant les champs de menthe de la nuit passée. La nuit toute entière qui sentait la menthe.
Le premier café qu’elle vit était un vieux bungalow jaune, aux cadres des portes et fenêtres peints en vert cendré, avec SKUBRATS peint à la main en bleu paon au-dessus de la véranda. L’endroit était branché – tables en bois et chaises bancales dépareillées, le tableau noir du menu couvert de volutes et de fleurs dessinées à la craie de couleur – mais dégageait une merveilleuse odeur de café, de cannelle, de beurre, de mousse de lait fumant. Sa faim se réveilla. Elle commanda à la fille derrière le comptoir un déca au lait et un muffin à la carotte et s’assit à une table près de la fenêtre.

A retrouver, un avis plus bavard que le mien, et passionné, sur Les 8 plumes,  et ceux de Mrs B et de Myrtille, un peu plus mitigées…