Deon Meyer, L’année du lion

« L’espèce humaine ne peut pas changer , l’homme ne peut tout simplement pas changer. L’évolution nous a programmés pour continuer à consommer jusqu’à ce que tout ait disparu. »

Une situation post-apocalyptique où tout manque, un père, son fils, on pense immédiatement à La route, mais L’année du lion est bien différent du roman de Cormac McCarthy, tout d’abord parce qu’il présente des personnages, quelques-uns du moins, à qui la catastrophe sanitaire n’a pas fait perdre toute humanité, et aussi par son dénouement qui ne manque pas de surprendre.
Dès les premières lignes, on apprend que le fils veut venger la mort de son père, et on peut en déduire pas mal de choses et aussi voir se dessiner beaucoup d’interrogations. Pour faire court, une pandémie à coronavirus à décimé la population mondiale, laissant cinq personnes sur cent capables de résister au virus. Tout est désorganisé, et une catastrophe nucléaire dans la région du Cap oblige les rescapés à fuir vers le nord. C’est là, près d’un barrage dont il espère remettre en route la centrale électrique, que s’installe Willem Storm avec son fils de treize ans, Nico. D’autres les rejoignent, pour peu qu’ils adhèrent à leur idée de la démocratie. Des personnages intéressants et venus d’horizons très divers…

« Ainsi, dit Père, nous sommes unis en tant que contrepoids au mal. Nous constituons le poids qui doit rétablir l’équilibre de l’univers. Nous découvrons notre identité dans notre différence, nous sommes le lieu de la lumière mais nous ne pouvons l’être que si « eux » représentent les ténèbres. »

Cette pandémie a été décrite par l’auteur en 2016, sans doute parce que les chercheurs qu’il a interrogé lui ont affirmé que ce virus était le plus vraisemblable, s’il voulait prédire une pandémie très rapide et généralisée. La très bonne idée du roman est d’avoir imaginé un groupe d’habitants prêts à intégrer une communauté utopique, alors que le reste du pays semble vivre sous la coupe de gangs dont la survie passe par le pillage et pire encore. Et pourtant, ça fonctionne, et, en prenant beaucoup de précautions contre de possibles attaques, les habitants d’Amanzi (qui veut dire « eau » en xhosa) réussissent à vivre relativement en harmonie. La création d’une société nouvelle, pas à pas, avec ses réussites et ses déboires, se lit avec enthousiasme. L’auteur, au travers du personnage de Willem Storm, développe des idées passionnantes sur la capacité de l’homme à construire une société autour d’un mythe. (je synthétise, l’intérêt est dans l’explication claire de cette idée).
Bien sûr, certains de ces villageois ne sont pas dépourvus de défauts, et de goût pour le pouvoir, et on se demande sans cesse par qui le malheur va arriver. Tout en admirant la résilience de la plupart d’entre eux et leur capacité à s’adapter à des conditions de vie moins consuméristes et plus communautaires que ce qu’ils avaient connu auparavant. Comme Deon Meyer est habitué à tisser des intrigues de polars, le suspense est parfaitement maintenu tout du long des six cents pages du roman. Les rapports compliqués entre le père et son fils adolescent, tous deux à leur chagrin dû à la perte de leur épouse et mère, apportent la touche indispensable de sentiment.
Même si vous avez l’impression d’avoir déjà lu assez de romans post-apocalyptiques, ce serait dommage de passer à côté de celui-ci. Il soulève des questions intéressantes sur notre monde d’aujourd’hui, des questions qu’il s’agirait de prendre à bras le corps dès maintenant.

L’année du lion de Deon Meyer (Koors, 2016), éditions du Seuil, 2017 et Points, 2018, traduction de Catherine Du Toit et Marie-Caroline Aubert, 710 pages.

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Mois africain, la suite !

Damian Barr, Tout ira bien

« Depuis que tu es parti – n’était-ce vraiment qu’il y a une semaine ? – nous pouvons sentir la fumée. Nous nourrissons les déplacés qui mendient à notre portail. Femmes, enfants et Kaffirs. Un peu plus chaque jour. Nous donnons ce que nous pouvons et écoutons leurs récits – ils ne peuvent pas tous être vrais. Les Anglais sont, après tout, de la même race que nous. Ils partagent notre foi, à défaut de notre dévotion. »

1900, en Afrique du Sud. Les Britanniques pratiquent la tactique de la terre brûlée pour récupérer les possessions des Boers qui malgré tout, résistent. Les familles des paysans résistants sont alors enfermées dans des camps qui préfigurent les camps de concentrations nazis. Sarah van der Watt et son fils Fred voient leur maison brûler, leurs terres rendues incultivables et sont parqués dans un camp où ils meurent de faim et de privations. Au travers du journal de Sarah qu’elle cache soigneusement, rien n’est occulté des terribles conditions de détention.
2010, le beau-père et la mère de Willem, âgé de seize ans, trouvent qu’il a besoin de s’endurcir et l’envoient au camp « Aube Nouvelle » où des méthodes effroyables sont censées en faire un dur, un homme, un vrai.
Deux camps, deux enfermements à cent dix ans d’écart, deux drames…

« Le portail se referme en claquant. Alors que Willem regarde dans le rétroviseur, deux garçons en treillis se précipitent pour y mettre une chaîne. Leur hâte suggère une invasion imminente. »

On sent l’auteur écossais Damian Barr, dont c’est ici le premier roman après deux essais, passionné par les sujets qu’il traite, l’un historique et l’autre plus contemporain. Le traitement de ces thèmes est un peu inégal et c’est dommage, car leur intérêt est incontestable. Ce n’est pas l’alternance des époques qui nuit à ce roman, c’est un de ses points forts, au contraire. Ce sont peut-être les liens entre les deux époques, qui, un peu ténus, en paraissent artificiels. Bien écrit et intelligemment construit, avec des personnages attachants, ce roman se lit facilement. Il ne faut donc pas s’arrêter à mon léger bémol si l’histoire du camp de Bloemfontein vous intéresse, ou encore celle de ces jeunes garçons brisés par un système paramilitaire avec la presque complicité de leur famille. La violence engendre toujours la violence…

Tout ira bien de Damian Barr, (You will be safe here, 2019), éditions 10/18, 2021, traduction de Caroline Nicolas, 380 pages.

Yewande Omotoso, La voisine

« Le ressentiment est différent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressentiment dévore vos entrailles, perfore votre estomac. »
Nous sommes avec ce roman (qui m’a permis de retrouver les excellentes éditions Zoé) en Afrique du Sud, mais n’imaginez pas la misère des townships, car les deux femmes âgées qui sont au centre du roman habitent un quartier assez aisé. L’une était architecte, mais elle est ruinée par l’inconséquence de son mari, l’autre était une designer renommée. L’une a des enfants, mais les voit très peu, l’autre non. Hortensia possède un sacré caractère et ne se rend aux réunions de quartier que pour relever vigoureusement tout ce qui peut ressembler à une atteinte raciste, notamment venant de Marion, sa voisine. Il n’est pas faux que Marion a quelques préjugés, qu’elle tente vaillamment de combattre… Mais lorsque votre voisine, la seule noire du quartier, acariâtre et sèche, n’inspire pas la sympathie, ce n’est pas des plus faciles. Même lorsque les événements les rapprochent plus encore qu’elles ne le souhaiteraient.

« Nous ne sommes pas du même côté. Vous devriez le savoir à présent. Quoique vous disiez, je ne suis pas d’accord avec vous. Quoique vous ressentiez, je ressens le contraire. »
Ce roman qui pourrait sembler narrer une histoire des plus simples, ne cède pas à la facilité, et suggère le dépaysement tout en imaginant une histoire universelle. La jeune auteure réussit déjà à se mettre à la place de femmes qui ont vécu une vie bien remplie, et qui n’espèrent que la tranquillité. Ensuite, elle y ajoute l’ingrédient des parti pris racistes, et elle décrit très bien cet environnement des banlieues chics de Cape Town. L’écriture vive et pleine d’humour et de tendresse pour les personnages m’a paru parfaitement adaptée. J’ai passé un bon moment entre les pages de ce livre, la meilleure fiction que j’ai lue dans les dernières semaines.

La voisine de Yewande Omotoso, (The woman next door, 2016) éditions Zoé, février 2019, traduction de Christine Raguet, 288 pages.

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Athalie, Ingannmic.

L’Objectif PAL de juin, c’est chez Antigone.

Ingrid Winterbach, Au Café du Rendez-Vous

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C’est une chose qui heureusement ne m’arrive pas trop souvent, mais il y a des livres dont je déteste très vite l’ambiance, malsaine, trouble, inquiétante… après, si le texte a vraiment d’autres qualités, ça peut finir par coller entre lui et moi, mais je ne pardonne pas le moindre défaut à un roman où je me sens à ce point mal à l’aise.
Karolina est entomologiste, elle séjourne dans une petite ville du Veld en quête de spécimens de papillons. Elle fréquente, après ses journées de travail, le café du Rendez-vous. Ses soirées, elle les passe au bar et au billard de l’hôtel, où elle rencontre toujours les mêmes personnes. Parfois, elle va danser. Karolina est assez mystérieuse, sensuelle mais réservée, rationnelle mais influençable.
Pour en revenir à l’atmosphère du roman, il y a, certes, une multitude de raisons de ne pas être à l’aise dans cette Afrique du Sud d’après l’Apartheid, où les relations sont encore loin d’être simples entre les communautés, mais l’auteur en fait trop à mon goût. Elle en rajoute sur la chaleur infernale, la transpiration, les détails physiques particuliers, les regards grivois et les comportements lascifs.
Quant au style basé sur l’incantation, sur la répétition, à quelques pages de distance, de mêmes descriptions, il m’a lassée. Pourquoi écrire trois fois que Karolina a les cheveux noirs et mal coupés ? Je ne pouvais aussi qu’être contrariée par le retour, à intervalles réguliers, sur les rêves détaillés et inintéressants du personnage principal…
J’ai eu pourtant l’impression que l’auteure avait en mains de quoi faire un très bon roman, mais ce que j’ai lu m’a laissée perplexe, et même assez agacée pour ne pas terminer un livre que j’avais acheté !
Quelqu’un d’autre l’a-t-il lu ?

Extrait : Un silence de mort régnait dans la ville. Les habitants s’étaient retirés derrière leurs rideaux. Il faisait trop chaud pour s’aventurer dans les rues. L’heure du scarabée.
Elle proposa de couper par le cimetière, où il lui semblait qu’il faisait plus frais. Ils marchaient depuis un petit moment lorsqu’ils aperçurent deux personnes assises sur un banc, à côté d’un cyprès. Un homme et une femme.
– Ce sont eux, dit Willie.
Karolina n’osait pas les regarder ouvertement.
Elle n’arrivait pas à situer l’homme, il n’avait pas l’air d’être de la région – il y avait chez lui quelque chose de charismatique. La femme était d’une beauté bouleversante. D’une beauté poignante, triste. Profondément triste. Karolina était prête à parier qu’ils étaient amants. Mais pourquoi bannir leur amour dans un endroit aussi perdu ?
– A quoi penses-tu ? demanda-t-elle à Willie tandis qu’ils remontaient Stiebeuelstraat en direction de l’hôtel.
– Ils sont amants. Si quelqu’un les voit ensemble, c’est fini pour eux. Ils prennent des risques inconsidérés.
En arrivant à l’hôtel, il recracha un petit bout de la feuille qu’il mâchouillait entre ses dents.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Ingrid Winterbach est née en 1948 à Johannesburg. Elle étudie les lettres et les arts plastiques à l’université, puis mène une triple carrière d’enseignante, de peintre et d’écrivaine. À ce jour, elle a publié neuf romans. Au Café du Rendez-vous, écrit en afrikaans, est le premier à être traduit en français.
240 pages
Éditeur : Phébus (août 2015)
Traduction : Marie-Pierre Finkelstein
Titre original : Karolina Ferreira

Deon Meyer, Jusqu’au dernier

jusquaudernierL’auteur : Né en 1958 à Paarl, en Afrique du Sud, Deon Meyer a grandi dans une ville minière de la Province du Nord-Ouest. Ancien journaliste, puis rédacteur publicitaire et stratège en positionnement Internet, il est aujourd’hui l’auteur unanimement reconnu de best-sellers traduits dans 15 pays. Il vit à Melkbosstrand.
464 pages
Editeur : Points (2003)
Traduction : Robert Pépin
Titre original : Dead before dying

Cet été, j’ai décidé de retourner au service des Vols et Homicides de la ville du Cap, en Afrique du Sud. J’ai ainsi fait la connaissance de Mat Joubert, collègue de Benny Griessel, que j’avais rencontré dans Treize heures et qui apparaît aussi dans ce volume. Cape Town est une ville qui me fascine, mais que j’ai trouvé moins présente dans cet opus. Qu’importe, ce roman ne manque déjà pas d’atouts, à commencer par la personnalité de Mat Joubert, qui peine à trouver un sens à sa vie depuis la mort de sa femme deux ans auparavant. L’arrivée d’un nouveau chef, le colonel Bart de Wit, formé à Scotland Yard, le sort un peu, par force, de sa torpeur. De plus, deux affaires lui sont confiées.
L’une concerne un braqueur de banques, au visage changeant, mais à l’impeccable politesse avec les caissières qu’il dévalise. Dans l’autre affaire, plus grave, plusieurs meurtres sont commis de manière similaire et avec une arme ancienne relativement rare. Pourtant les morts n’ont aucun lien, aucun point commun, et seule une enquête minutieuse permettra de voir le début d’une hypothèse qui fonctionne !
Pas de temps mort, ni d’ennui à la lecture de ce roman, attachant tant par la renaissance de Mat Joubert que par le travail quotidien du service des homicides, et l’auscultation de la société sud-africaine d’après l’Apartheid… Il confirme tout le bien que je pensais déjà de Deon Meyer, que je n’hésiterai pas à relire encore.

Extrait : Dans le silence du dernier après-midi de l’année, il pensait à la mort. Mécaniquement, ses mains fourbissaient son pistolet de service, un Z88. Il était assis au salon, penché en avant dans son fauteuil, toutes les pièces de son arme posées sur la table basse, entre des chiffons, des brosses et une burette à huile. Dans le cendrier, une cigarette expédiait de longues et maigres volutes au plafond. Au-dessus de lui, à la fenêtre, une abeille se tapait dans la vitre avec une régularité monotone et irritante : elle voulait rejoindre la chaleur de l’après-midi au dehors, là où soufflait un léger vent de sud-est.

 Lu par AlexKeisha, Lounima.

A noter qu’avec ce livre, j’inaugurais une liseuse toute neuve qui m’a permis de ne pas partir surchargée en vacances et d’échapper aux tout petits caractères des polars en poche !
Pour les curieux et curieuses, il s’agit d’une Cybook Odyssey Frontlight… j’avais testé une Sony qui ne m’avait pas emballée, et je me refusais à être obligée d’acheter mes livres numériques chez un seul marchand, en optant pour une Kindle ou une Kobo. J’achète sur le site de ma librairie locale Decitre, ce qui me convient parfaitement ! 

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