Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Ray Celestin, Carnaval

carnavalJe termine le mois américain avec un roman écrit par un auteur anglais, mais qui se situe entièrement à La Nouvelle-Orléans.
C’est un polar basé sur une série de meurtres jamais élucidés, en 1919, dans la ville de Louisiane : un individu s’introduisait sans laisser de traces dans des appartements, tuait à la hache les habitants et repartait sans rien voler, mais en ayant nettoyé soigneusement son arme et ses vêtements. Le roman commence par une lettre réelle envoyée par le mystérieux personnage au journal local, lettre qui se termine ainsi « En espérant que vous voudrez publier cette missive, en vous souhaitant de vivre heureux, je reste le pire démon qui ait jamais existé dans votre monde ou vos cauchemars.
Le Tueur à la Hache. »
Une enquête est bien évidemment diligentée pour que la police tente de retrouver le tueur, elle est menée par Michael Talbot, un lieutenant d’origine irlandaise, dont la vie est compliquée par un secret, qu’on connaît assez rapidement. Ce policier est plutôt efficace, mais le tueur ne laisse que très peu de traces et de pistes à suivre. L’idée géniale de l’auteur est d’avoir lancé en parallèle deux autres enquêteurs tout à fait atypiques, qui suivront des pistes sensiblement différentes : Luca d’Andrea, un ex-policier sortant de prison, à qui la mafia locale, d’origine sicilienne, confie la tâche de savoir qui est le tueur à la hache, et Ida, la toute jeune employée d’une agence de détectives, qui lassée du travail d’accueil et d’archivages, se lance de son propre chef dans une enquête. Elle est aidée de son ami Lewis, trompettiste dans un orchestre, tout aussi jeune qu’elle, que je vous laisserai le plaisir de découvrir.
Trois enquêtes donc, au même moment, et avec la mafia en arrière-plan, puisque plusieurs victimes sont des épiciers italiens, susceptibles d’être reliés d’une manière ou d’une autre à la Famille.
Ce premier roman ne manque pas de surprendre par sa construction et par la présence donnée à ses personnages, dont pas un ne tire la couverture à lui : ils sont tous également passionnants, et l’impatience grandit de chapitres en chapitres, pour savoir ce qu’il va leur arriver. Quant à la ville de La Nouvelle-Orléans, rarement j’ai eu l’impression d’être à ce point immergée dans un lieu précis un siècle plus tôt. Si, je me rappelle le Boston de Dennis Lehane dans Un pays à l’aube, d’ailleurs se passant pile dans les mêmes années d’après-guerre, référence écrasante s’il en est, et pourtant, Ray Celestin n’a pas à rougir de cette comparaison. Il réussit à recréer une atmosphère, des bruits, de la musique, des odeurs, des comportements, des dialogues, tellement bien que c’est impressionnant ! On parcourt la ville de long en large, du port au bayou, du quartier des affaires aux appartements sordides, c’est très visuel et mémorable.
Et la tension ne se relâche pas avant la fin, qui dénoue le tout avec maestria. Je le conseille donc aux amateurs de polars historiques !

Citation : La Nouvelle-Orléans était violente et sans pitié, remplie de criminels et d’immigrés qui se méfiaient les uns des autres. Mais c’était aussi une ville pleine d’une énergie séduisante, possédant un charme lumineux et opulent.

Repéré chez Electra, Eva, Hélène et Jérôme.

L’auteur : Ray Celestin a étudié l’art et les langues asiatiques. Il est scénariste, il vit à Londres. Son premier roman, Carnaval, a été élu meilleur premier roman par l’Association des écrivains anglais de polars. Une suite à ce roman est parue en anglais, qui se déroule à Chicago.
493 pages.
Éditeur : Le cherche-midi (2015)
Sorti en poche
Traduction : Jean Szlamovicz
Titre original : The Axeman’s jazz


Lu dans le cadre du mois Américain.
america

Ellen Urbani, Landfall

couv rivireCes libellules posées sur leurs paumes, une ode à la joie, furent le dernier point de contact entre leurs corps, mains désespérément entrelacées à travers le grillage derrière le Superdome, jusqu’à ce que Rosy retire la sienne pour se fondre dans la nuit, s’élançant au-devant de sa mort dans l’espoir de les sauver toutes les deux.
Landfall commence par un premier chapitre des plus saisissants, qu’il est particulièrement dommage de raconter, même dans les grandes lignes. Je vais donc essayer de donner envie de lire ce livre sans trop en gâcher la découverte future… Vous m’en serez, je l’espère, d’autant plus reconnaissants si vous commenciez à avoir quelque peu oublié la quatrième de couverture et les avis assez nombreux qui ont suivi sa parution en mars 2016.
Ce roman a pour cadre La Nouvelle Orléans en 2005 et l’ouragan Katrina. D’un côté, une jeune fille dont la mère qui refuse contre toute sagesse de quitter sa maison menacée par la montée des eaux du lac Pontchartrain. De l’autre, quelques jours plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, une autre mère emmène une jeune fille du même âge porter des vêtements aux sinistrés. Les deux parcours vont se croiser, s’entrelacer, et chacune des protagonistes se révéler.
Des portraits de femmes encore jeunes et de jeunes filles, leurs filles, ainsi que les relations entre elles, en particulier à l’âge critique de l’adolescence et du début de la vie adulte, sont au centre de ce roman. J’ai admiré ce que dégage ce texte, et ai été touchée par sa justesse et son sens du détail. Ces petits détails n’altèrent pas la densité du roman, bien au contraire et donnent envie de rester encore plus longtemps entre les pages !
Malgré les drames qui le traversent, Landfall ne joue pas sur la peur de l’autre, il est parcouru de bout en bout par l’espoir et la foi en l’humanité, et ça fait du bien.

J’ajoute qu’au sujet de l’ouragan Katrina, j’ai lu deux autres romans, Zola Jackson de Gilles Leroy et Ouragan de Laurent Gaudé, ainsi que Zeitoun de Dave Eggers, qui est davantage un essai… et que je les recommande tous !

Extrait : Avant que l’afflux d’eau entraîné par la rupture des digues n’oblitère leur petite maison, ce perron était distingué par deux cagettes à lait en plastique rose chapardées dans la rue un jour où elles étaient tombées d’un camion et avaient atterri dans le jardin. Elles étaient empilées l’une sur l’autre, à gauche de la porte. Ouvertures orientées vers l’extérieur, ces rangements de fortune abritaient les chaussures qui ne pénétraient jamais dans la maison : une seule paire de claquettes, de sandales, de baskets, et d’escarpins noirs aux talons éraflés. Une paire pour chaque occasion. Toutes les chaussures faisaient du 39 pour accommoder le 38 de Rosy et le 40 de Cilla.


Avis : Eva, Krol, Mimi Pinson, Sharon, toutes ont apprécié ce roman…
Deuxième billet du mois américain 2016, ce roman participe aussi à mon projet 50 états, 50 romans, pour La Louisiane.
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Tim Gautreaux, Nos disparus

nosdisparusRentrée littéraire 2014
L’auteur :
Né en
Louisiane , 1947 Timothy Martin Gautreaux est un romancier et nouvelliste. Il est issu d’une famille de pilotes et mécaniciens de bateaux à vapeur et de remorqueurs. Des gens qui descendaient eux-mêmes de shérifs ou assimilés. Professeur à l’Université de Louisiane du Sud, il commence à publier des nouvelles dans des magazines et, en 1996, sort son premier recueil, Same Place, Same Things. Écrivain tardif, Tim Gautreaux rattrape le temps perdu avec un roman, The Next Step in the Dance (1998), puis un nouveau recueil, Welding with Children (1999), et deux autres romans, The Clearing (Le dernier arbre) en 1999 et The Missing (Nos disparus) en 2009.
540 pages
Editeur : Seuil (août 2014)
Traduction : Marc Amfreville
Titre original : The missing


Le roman commence sur un bateau, avec un débarquement. Il s’agit de jeunes américains, malades d’une éprouvante traversée, qui arrivent à Saint-Nazaire le 11 novembre 1918. La guerre étant terminée, ils sont affectés au nettoyage des zones de combats. Parmi ces jeunes gens, Sam Simoneaux, dont la famille a été massacrée alors qu’il avait six mois. On retrouve Sam quelques années plus tard, à la Nouvelle-Orléans, responsable d’étage d’un grand magasin. Une petite fille est enlevée dans les rayons dont il a la charge, et Sam en gardera une culpabilité qui va influer sur la suite de sa vie, le lançant dans une quête dont il ne sortira pas indemne. Il commence par se faire engager sur le bateau, celui-là même où les parents de la petite Lily Weller travaillent.
Si l
e début manque un peu de rythme, passant rapidement sur une longue période, puis s’attardant, des personnages secondaires apparaissant dont on ne sait pas s’ils vont être importants ou pas, assez vite, tout se met en place, les personnages acquièrent une belle consistance et le roman devient passionnant. J’ai été épatée par la manière de recréer des lieux et des paysages, que ce soit la forêt d’Argonne après la guerre, les rues de La Nouvelle-Orléans dans les années 20, un bateau-dancing sur le Mississippi ou les usines qui crachent leur fumée sur les berges du fleuve, on s’y croirait ! Sans compter des coins complètement déshérités, au milieu de marais infestés de moustiques, zones où aucun shérif ne se risque jamais et où Sam Simoneaux devra aller poursuivre sa quête.
Le style, les événements dramatiques qui se succèdent, la noirceur de l’ensemble, contrebalancée par l’humanité de Sam, tout m’a séduit dans ce roman. C’est une découverte qui m’a fait forte impression que l’univers de cet auteur, et je ne manquerai pas de lire bientôt Le dernier arbre, qui m’attend dès maintenant dans ma pile à lire !

Extraits : Mais quelques jours plus tard, quand ils sautèrent à bas du camion débâché maculé de boue, ils découvrirent un paysage mort et recouvert d’une pellicule de glace, parsemé de cratères d’obus et piqué d’arbres détruits, un immense cimetière de chariots éventrés, de citernes renversées et de pièces d’artillerie de toutes sortes corrodées par le givre.

Il y avait dans sa vie des disparus qui découpaient d’énormes trous dans le ciel de la nuit, et Sam savait qu’il n’y pouvait rien.


Les billets de Joëlle et Papillon, ainsi qu’Alex.

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Dave Eggers, Zeitoun

zeitounL’auteur : Né à Boston, en 1970, Dave Eggers est un écrivain américain. Il est aussi fondateur du magazine littéraire The Believer et la maison d’édition McSweeney’s. Sa femme Vendela Vida est rédactrice en chef du The Believer. Il a écrit Une oeuvre déchirante d’un génie renversant (Balland, 2001), Suive qui peut (2003), Pourquoi nous avons faim (2007), et Le Grand Quoi (2009). Il vit dans la région de San Francisco avec sa femme et leurs deux enfants.
416 pages
Editeur : Gallimard (avril 2012)
Traduction : Clément Baude

On n’a pas fini d’écrire sur l’ouragan Katrina et pas fini de lire à ce sujet non plus. Ce sujet saisissant renferme de telles situations dramatiques individuelles qu’il ne s’épuisera pas de sitôt. Dave Eggers a choisi de relater un cas particulier et réel plutôt que la voie de la fiction. C’est le récit de ce qui est arrivé à Abdulrahman Zeitoun, un entrepreneur originaire de Syrie et à sa famille, qu’il a entrepris de raconter.
Zeitoun, comme l’appellent la plupart de ses amis et connaissances, ne s’est pas trop inquiété de l’annonce de l’ouragan, de telles annonces survenant chaque été à La Nouvelle-Orléans. Il a fait le tour des travaux de construction et rénovation qu’il dirige pour vérifier que tout danger serait évité autant que possible.
Lorsque la menace devient 
plus précise et que sa femme décide de quitter la ville avec leurs enfants, Zeitoun s’obstine à rester, et se rend très utile, rendant de nombreux services aux voisins de son quartier inondé. Il profite même de son canoë pour aller voir ses propriétés et habitations en travaux au centre ville. C’est la partie la plus prenante de cette histoire vraie, où à la lecture de certaines scènes, bandes de pillards, chiens morts, hélicoptères aussi bruyants qu’inutiles, communications aléatoires, on se souvient tout à coup avec un frisson qu’il s’agit de la réalité de l’été 2005 et non d’un roman post-apocalyptique. Cela en a pourtant toutes les apparences !
Zeitoun refuse toujours de rejoindre sa femme qui s’inquiète, d’autant plus quand elle finit par ne plus recevoir de nouvelles du tout. Elle remue ciel et terre pour essayer de le retrouver, et pendant ce temps il croupit dans des conditions infernales à la gare routière de La Nouvelle-Orléans transformée en prison.
Du destin de cette immigrant syrien, rien n’est oublié, ni ses jeunes années, ses nombreux frères et sœurs, les circonstances dans lesquelles il est arrivé aux Etats-Unis, a rencontré son épouse. Dave Eggers a multiplié les entretiens avec cet homme et son entourage, n’a pas cherché à les romancer, quoique bien sûr, sa vision est sans doute influencée par ce qui lui est raconté… Si le plus prenant est la partie où Zeitoun reste dans la ville envahie par les eaux, la construction du récit fait que l’on ne s’ennuie jamais et qu’il est difficile à lâcher.
Un roman coup de poing sur les années Bush, à lire et à méditer ! 


Extrait : Si on le lançait sur le sujet, alors c’en était terminé d’un repas agréable. Il commençait par une défense des musulmans en Amérique et déployait son argument à partir de là. Depuis les attaques sur New York, disait-il, chaque fois qu’un crime était commis par un musulman, on mentionnait la religion du coupeble, sans que cela ait un quelconque rapport avec les faits. Quand un crime est commis par un chrétien, parle-t-on de sa religion ? Si un chrétien est arrêté à l’aéroport après avoir tenté d’emporter une arme à bord d’un avion, est-ce que le monde occidental apprend qu’un chrétien a été interpellé puis interrogé par la police ?

D’autres avis : AifelleTheomaYs