Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sorti en poche

Olga Tokarczuk Dieu, le temps, les hommes et les anges

dieuletemps« La condition d’enfant, de même que celle d’adulte, n’était qu’un état transitoire. Misia en eut l’intuition, et, dès lors, observa attentivement les modifications qui se produisaient en elle ainsi que chez les êtres de son entourage. »
Le petit village d’Antan est un village polonais comme les autres, jusqu’à ce qu’on observe de plus près ses habitants, le Mauvais Bougre, la Glaneuse, le châtelain, la femme du meunier, le Noyeur… Le temps qui rythme la vie du village ressemble au nôtre, les jours, les saisons, les naissances et les décès, les événement du XXe siècle y passent comme partout ailleurs. Les guerres en particulier. Mais la sensation du temps y est aussi fort différente d’un personnage à l’autre, d’une vie qui se termine avant d’avoir été vécue à une autre qui n’en finit pas. Tous les chapitres évoquent le temps, par leur titre, et par leur point de vue sur l’histoire du village. Ceux qui m’ont le plus parlé au début du roman, et m’ont immergée complètement dans la lecture du texte, sont « Le temps des enfants » qui montre comment une sorte de vision du monde vient progressivement aux enfants, et « Le temps du moulin à café » qui s’intéresse au temps des objets, pas aussi opposé qu’on l’imagine au temps des êtres vivants.
Ces chroniques villageoises peuvent sembler décousues et un peu déroutantes au début, mais deviennent de plus en plus captivantes au fur et à mesure des chapitres.

« Car Isidor se contrefoutait du parti aussi bien que de la fréquentation de l’église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l’allemand, écrire des lettres, collectionner des timbres, contempler sa lucarne et pressentir, tout doucement, paresseusement, l’ordre de l’univers. »
Dans un chapitre du roman, le châtelain Popielski se pose des questions qui, d’une manière générale sont celles posées par le temps qui défile dans les pages du roman : « D’où venons-nous ? », puis « Peut-on tout savoir ? », « Comment vivre ? », et « Où allons-nous ? » questions par lesquelles le châtelain s’approprie les origines de la philosophie et de la religion.
Grâce à une belle traduction, de celles où on sent les phrases couler, les paragraphes se saisissent de leur rythme propre, et s’enchaînent parfaitement. On ressent la tendresse de l’auteure, mêlée d’une certaine dose de malice, pour ses personnages, mais aussi envers les animaux, les plantes, la nature. Quant à la force des personnages féminins, elle participe à la fascination exercée par le texte. Je pense en particulier à Misia et Ruth.
Olga Tokarczuk a réussi à trouver une très belle alliance entre le décor et la galerie de personnages, l’arrière-plan historique, les éléments du conte, les réflexions philosophiques, sans oublier le découpage original qui aide appréhender l’histoire d’Antan dans sa continuité. J’ai préféré déguster ce roman à petites doses que le dévorer, j’ai eu l’impression que cela lui convenait mieux, et je serais curieuse de savoir si c’est le cas pour d’autres lecteurs aussi.

Dieu, le temps, les hommes et les anges, d’Olga Tokarczuk, (Prawiek i inne czasy, 1996) éditions Robert Laffont (1998, 2019) traduction de Christophe Glogowski, 391 pages.

Ingannmic et Marilyne en ont fait une lecture commune et en parlent très bien ! Lecture pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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39 commentaires sur « Olga Tokarczuk Dieu, le temps, les hommes et les anges »

  1. Merci pour le lien ! Je comprends ta démarche, le lire doucement, oui, c’est pertinent. Je n’ai pas pu m’empêcher de le dévorer, mais j’en relirai probablement certains passages régulièrement..

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  2. Je l’ai acheté suite à ma lecture de « Sur les ossements des morts ». Je ne sais quelle attitude adopter pour le découvrir, sans doute tout d’un coup, cela me correspond mieux. Je craignais le côté religieux, mais vos billets à toutes me rassurent.

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  3. Je te rejoins absolument pour cette tendresse et cette malice latentes. J’ai aussi été touchée par les personnages féminins, y compris Geneviève; Isidor pour les personnages masculins. C’est vrai qu’il faut donner du temps à ce roman, comme toi, j’ai avancé tranquillement. Elle reste très présente dans mon esprit cette lecture.

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    1. Non, celui-ci n’est pas long à lire, ni ennuyant. J’ai lu aussi Les pérégrins, il y a assez longtemps, mais Les livres de Jakob, je ne sais pas, j’hésite.

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  4. Olga Tokarczuk a été beaucoup choisie pour ce mois de l’Europe de l’Est.:) J’avais lu Sur les ossements mais même si j’avais plutôt apprécié (avec quelques réserves), je n’ai pas ressenti l’urgence de revenir vers cette auteure.

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  5. Un grand merci pour ta participation au Mois de l’Europe de l’Est. L’auteure est mise largement en avant dans cette 3ème édition, et après avoir lu la chronique de Ingannmic qui qualifie ce livre d’ « indispensable » et ton billet qui incite à le déguster, on ne peut qu’avoir envie de le découvrir !

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    1. Merci à toi et tes coéquipiers pour ce mois qui , chaque année, me permet de sortir des livres de la pile où ils stagnent !
      C’est une lecture déconcertante de prime abord, mais qui plaira à nombre de grands lecteurs.

      Aimé par 1 personne

  6. J’ai acheté il y a quelque temps déjà « Les livres de Jakób, ou, Le grand voyage », un énorme pavé qui est signée Olga Tokarczuk. On dit le plus grand bien de cette écrivaine. Il est sur ma table de chevet. J’étais un peu intimidé par ce livre, c’est drôle mais je le lirais prochainement 😉

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