Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre

« les frères et sœurs n’avaient qu’à parler pour eux-mêmes
pourquoi était-ce à lui de les représenter, d’assumer ce fardeau qui ne pouvait que le freiner ?
les individus blancs ne sont tenus que de se représenter eux-mêmes, pas toute une race »

Elles sont douze, douze femmes de 19 à 93 ans, presque toutes noires ou métisses, femmes ou sans genre défini, hétéro ou homosexuelles, qui apparaissent les unes après les autres, à la suite d’Amma. Amma est dramaturge, elle monte une pièce de théâtre à Londres, pièce sur les dernières Amazones du Dahomey. Elle réussit enfin à faire le théâtre qu’elle a toujours eu envie de faire, celui qui parle de femmes noires, qui fait fi de la suprématie blanche mâle.
On croise ensuite Dominique, qui s’engagera dans une histoire d’amour toxique, Carole la femme d’affaires et Bummi sa mère, femme de ménage, Shirley qui enseigne à des collégiens, Penelope qui ne connaît pas ses parents, Megan qui devient Morgane, et d’autres encore.
Bernardine Evaristo, auteure britannique d’une soixantaine d’années qui est pour la première fois traduite en français grâce au Man Booker Prize reçu en 2019, imagine la vie de douze femmes britanniques, donc, car il s’agit d’un roman, n’imaginez pas autre chose.
Chacune de ces femmes ressent, plus ou moins, le besoin d’affirmer son identité, d’aller à l’encontre des préjugés, de combattre souvent le racisme, le sexisme, et le plus souvent les deux à la fois. Certaines ont vécu des moments très difficiles, d’autres ont rencontré des personnes, hommes ou femmes, qui les ont aidé à avancer. L’action n’est pas seulement contemporaine, les plus âgées des femmes font remonter des souvenirs d’époques révolues et permettent au lecteur de voir la situation évoluer, en bien ou en mal. La diversité des situations ne conduit pas du tout vers une succession de thèses ou de cas de figures figés. Au contraire, une grande chaleur émane de ces portraits !

« Mum a travaillé huit heures par jour comme salariée, a élevé quatre enfants, tenu son foyer, veillant à ce que le dîner du patriarche soit sur la table tous les soirs et ses chemises repassées tous les matins
pendant ce temps il était dehors en train de sauver le monde
sa seule tâche ménagère consistant à acheter la viande du déjeuner du dimanche chez le boucher – variation banlieusarde du chasseur-cueilleur »


Et la forme, alors ? Les chapitres se succèdent sans donner l’impression de lire des nouvelles, car les protagonistes sont liées entre elles, et reviennent toujours à un moment ou à un autre. Les descriptions sont très vivantes. J’ai l’impression que c’est une manière de présenter des personnages qu’on retrouve souvent dans les romans anglais, qui consiste à les décrire par leurs actions et par leurs discours, plutôt qu’à transcrire leurs pensées intimes. En tout cas leurs actions montrent de fortes femmes, à l’esprit aussi acéré que la langue.
Quant au style lui-même, avec une quasi absence de points et de majuscules et de nombreux retours à la ligne, on pourrait penser à des vers libres, c’est d’une grande liberté en tout cas, mais parfaitement lisible. Cette forme particulière peut déconcerter mais pour moi n’a pas été du tout un frein dès lors que l’intérêt pour les personnages s’est éveillé, c’est-à-dire très rapidement. La forme et le fond se complètent et se renforcent l’un l’autre, et procurent un véritable plaisir de lecture !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, (Girl, woman, other, 2019) éditions Globe, 2020, traduction de Françoise Adelstain, 471 pages.

Les avis d’Antigone, de Mes pages versicolores et de Sylire (qui pensait qu’il me plairait. Bien vu !)

36 commentaires sur « Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre »

  1. tout me tente dans ce que tu écris sur ce lire : le fond, la forme, la polyphonie et les nouvelles. J’aime assez la première de couv’ accrochant le regard.

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    1. Au départ, c’est la couverture et les éditions Globe qui m’ont attirée. Ensuite, le sujet et finalement tout m’a plu !

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  2. Il pourrait me plaire à moi aussi ; vérification faite, il y a deux exemplaires à la bibli, emprunté tous les deux. Bon signe.

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    1. Je l’avais réservé en bibli et j’ai bien fait ! Quoique c’est tout à fait le genre de roman que j’aimerais garder…

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    1. Merci, Sylvie ! Ton avis avait beaucoup compté dans mon envie de le lire. Quelle belle lecture, originale et très actuelle !

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  3. Un très beau chant féminin et oui il y a cette pièce de théâtre dont tu parles qui joue un grand rôle dans le roman.

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  4. Mais ça pourrait me plaire aussi ! Et je pense que je ne serais pas rebutée par la forme, j’ai déjà lu trois romans de ce type. J’adore la citation avec le chasseur-cueilleur 😉

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    1. J’espère que tu vas te lancer aussi vers ce roman pas commun et pourtant qui parle bien du monde d’aujourd’hui.

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  5. moi aussi j’adore la citation du « chasseur cueilleur » bien envie de lire ce livre à mon tour.

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    1. J’aime bien ces lectures qui ne ressemblent à rien de ce qu’on a lu avant… et qui donnent envie de les faire connaître.

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  6. Ça me tente bien pour le sujet, mais la forme me fait un peu peur quand même.

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