Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

24 commentaires sur « Jeanine Cummins, American dirt »

  1. Ce roman a l’air à la fois palpitant et émouvant… merci pour cette nouvelle participation. Et je sais que tu l’as déjà noté, mais sur le thème du trafic de drogue au Mexique, il y a l’incontournable Griffe du chien !

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